PGCC Collection: Contes a Ninon, by Emile Zola
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Title: Contes a Ninon
Author: Emile Zola
Release Date: February, 2005 [EBook #7462]
[Posted: May 4, 2003]
Language: French
CONTES A NINON
Sergio Cangiano, Carlo Traverso, Charles Franks
and the Online Distributed Proofreading Team.
This file was produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
ÉMILE ZOLA
CONTES Á NINON
TABLE DES MATIÈRES
A NINON
SIMPLICE
LE CARNET DE DANSE
CELLE QUI M'AIME
LA FÉE AMOUREUSE
LE SANG
LES VOLEURS ET L'ÂNE
SOEUR-DES-PAUVRES
AVENTURES DU GRAND SIDOINE ET DU PETIT MÉDÉRIC
I. Mes héros
II. Ils se mettent en campagne
III. Léger aperçu sur les momies
IV. Les poings de Sidoine
V. Le discours de Médéric
VI. Médéric mange des mûres
VII. Où Sidoine devient bavard.
VIII. L'aimable Primevère, reine du royaume des
Heureux.
IX. Où Médéric vulgarise la Géographie,
l'Astronomie, l'Histoire, la Théologie, la
Philosophie, les Sciences exactes, les Sciences
naturelles et autres menues Sciences.
X. De diverses rencontres, étranges et imprévues,
que firent Sidoine et Médéric.
XI. Une école modèle.
XII. Morale.
A NINON
Les voici donc, mon amie, ces libres récits de notre jeune âge, que je
t'ai contés dans les campagnes de ma chère Provence, et que tu
écoutais d'une oreille attentive, en suivant vaguement du regard les
grandes lignes bleues des collines lointaines.
Les soirs de mai, à l'heure où la terre et le ciel s'anéantissaient
avec lenteur dans une paix suprême, je quittais la ville et gagnais
les champs: les coteaux arides, couverts de ronces et de genévriers;
ou bien les bords de la petite rivière, ce torrent de décembre, si
discret aux beaux jours; ou encore un coin perdu de la plaine, tiède
des embrasements de midi, vastes terrains jaunes et rouges, plantés
d'amandiers aux branches maigres, de vieux oliviers grisonnants et de
vignes laissant traîner sur le sol leurs ceps entrelacés.
Pauvre terre desséchée, elle flamboie au soleil, grise et nue, entre
les prairies grasses de la Durance et les bois d'orangers du littoral.
Je l'aime pour sa beauté âpre, ses roches désolées, ses thyms et ses
lavandes. Il y a dans celle vallée stérile je ne sais quel air brûlant
de désolation: un étrange ouragan de passion semble avoir soufflé sur
la contrée; puis, un grand accablement s'est fait, et les campagnes,
ardentes encore, se sont comme endormies dans un dernier désir.
Aujourd'hui, au milieu de mes forêts du Nord, lorsque je revois en
pensée ces poussières et ces cailloux, je me sens un amour profond
pour cette patrie sévère qui n'est pas la mienne. Sans doute, l'enfant
rieur et les vieilles roches chagrines s'étaient autrefois pris de
tendresse; et, maintenant, l'enfant devenu homme dédaigne les prés
humides, les verdures noyées, amoureux des grandes routes blanches et
des montagnes brûlées, où son âme, fraîche de ses quinze ans, a rêvé
ses premiers songes.
Je gagnais les champs. Là, au milieu des terres labourées ou sur les
dalles des coteaux, lorsque je m'étais couché à demi, perdu dans cette
paix qui tombait des profondeurs du ciel, je te trouvais, en tournant
la tête, mollement couchée à ma droite, pensive, le menton dans la
main, me regardant de tes grands yeux. Tu étais l'ange de mes
solitudes, mon bon ange gardien que j'apercevais près de moi, quelle
que fût ma retraite; tu lisais dans mon coeur mes secrets désirs, tu
t'asseyais partout à mon côté, ne pouvant être où je n'étais pas.
Aujourd'hui, j'explique ainsi ta présence de chaque soir. Autrefois,
sans jamais le voir venir, je n'avais point d'étonnement à rencontrer
sans cesse tes clairs regards: je te savais fidèle, toujours en moi.
Ma chère âme, tu me rendais plus douces les tristesses des soirées
mélancoliques. Tu avais la beauté désolée de ces collines, leur pâleur
de marbre, rougissante aux derniers baisers du soleil. Je ne sais
quelle pensée éternelle élevait ton front et grandissait tes yeux.
Puis, lorsqu'un sourire passait sur tes lèvres paresseuses, on eût
dit, dans la jeunesse et la splendeur soudaine de ton visage, ce rayon
de mai qui fait monter toutes fleurs et toutes verdures de cette terre
frémissante, fleurs et verdures d'un jour que brûlent les soleils de
juin. Il existait, entre toi et les horizons, de secrètes harmonies
qui me faisaient aimer les pierres des sentiers. La petite rivière
avait ta voix; les étoiles, à leur lever, regardaient de ton regard;
toutes choses, autour de moi, souriaient de ton sourire. Et toi,
donnant ta grâce à cette nature, tu en prenais les sévérités
passionnées. Je vous confondais l'une avec l'autre. A te voir, j'avais
conscience de son ciel libre, et, lorsque mes yeux interrogeaient la
vallée, je retrouvais tes lignes souples et fortes dans les
ondulations des terrains. C'est à vous comparer ainsi que je me mis à
vous aimer follement toutes deux, ne sachant laquelle j'adorais
davantage, de ma chère Provence ou de ma chère Ninon.
Chaque matin, mon amie, je me sens des besoins nouveaux de te
remercier des jours d'autrefois. Tu fus charitable et douce, de
m'aimer un peu et de vivre en moi; dans cet âge où le coeur souffre
d'être seul, tu m'apportas ton coeur pour épargner au mien toute
souffrance. Si tu savais combien de pauvres âmes meurent aujourd'hui
de solitude! Les temps sont durs à ces âmes faites d'amour. Moi, je
n'ai pas connu ces misères. Tu m'as présenté à toute heure un visage
de femme à adorer; tu as peuplé mon désert, te mêlant à mon sang,
vivante dans ma pensée. Et moi, perdu en ces amours profondes,
j'oubliais, te sentant en mon être. La joie suprême de notre hymen me
faisait traverser en paix cette rude contrée des seize ans, où tant de
mes compagnons ont laissé des lambeaux de leurs coeurs.
Créature étrange, aujourd'hui que tu es loin de moi et que je puis
voir clair en mon âme, je trouve un âpre plaisir à étudier pièce à
pièce nos amours. Tu étais femme, belle et ardente, et je t'aimais en
époux. Puis, je ne sais comment, parfois tu devenais une soeur, sans
cesser d'être une amante; alors, je t'aimais en amant et en frère à la
fois, avec toute la chasteté de l'affection, tout l'emportement du
désir. D'autres fois, je trouvais en toi un compagnon, une robuste
intelligence d'homme, et toujours aussi une enchanteresse, une
bien-aimée, dont je couvrais le visage de baisers, tout en lui en
serrant la main en vieux camarade. Dans la folie de ma tendresse, je
donnais ton beau corps que j'aimais tant, à chacune de mes affections.
Songe divin, qui me faisait adorer en toi chaque créature, corps et
âme, de toute ma puissance, en dehors du sexe et du sang. Tu
contentais à la fois les ardeurs de mon imagination, les besoins de
mon intelligence. Ainsi tu réalisais le rêve de l'ancienne Grèce,
l'amante faite homme, aux exquises élégances de forme, à l'esprit
viril, digne de science et de sagesse. Je t'adorais de tous mes
amours, toi qui suffisais à mon être, toi dont la beauté innommée
m'emplissait de mon rêve. Lorsque je sentais en moi ton corps souple,
ton doux visage d'enfant, ta pensée faite de ma pensée, je goûtais
dans son plein cette volupté inouïe, vainement cherchée aux anciens
âges, de posséder une créature par tous les nerfs de ma chair, toutes
les affections de mon coeur, toutes les facultés de mon intelligence.
Je gagnais les champs. Couché sur la terre, appuyant ta tête sur ma
poitrine, je te parlais pendant de longues heures, le regard perdu
dans l'immensité bleue de tes yeux. Je te parlais, insoucieux de mes
paroles, selon mon caprice du moment. Parfois, me penchant vers toi,
comme pour te bercer, je m'adressais à une petite fille naïve, qui ne
veut point dormir et que l'on endort avec de belles histoires, leçons
de charité et de sagesse; d'autres fois, mes lèvres sur tes lèvres, je
contais à une bien-aimée les amours des fées ou les tendresses
charmantes de deux jeunes amants; plus souvent encore, les jours où je
souffrais de la sotte méchanceté de mes compagnons, et ces jours-là
réunis ont fait les années de ma jeunesse, je te prenais la main,
l'ironie aux lèvres, le doute et la négation au coeur, me plaignant à
un frère des misères de ce monde, dans quelque conte désolant, satire
pleine de larmes. Et toi, te pliant à mes caprices, tout en restant
femme et épouse, tu étais tour à tour petite fille naïve, bien-aimée,
frère consolateur. Tu entendais chacun de mes langages. Sans jamais
répondre, tu m'écoutais, me laissant lire dans tes yeux les émotions,
les gaietés et les tristesses de mes récits. Je t'ouvrais mon âme
toute large, désireux de ne rien cacher. Je ne te traitais point comme
ces amantes communes auxquelles les amants mesurent leurs pensées: je
me donnais entier, sans jamais veiller à mes discours. Aussi, quels
longs bavardages, quelles histoires étranges, filles du rêve! quels
récits décousus, où l'invention s'en allait au hasard, et dont les
seuls épisodes supportables étaient les baisers que nous échangions!
Si quoique passant nous eût épiés le soir, au pied de nos rochers, je
ne sais quelle singulière figure il eût faite à entendre mes paroles
libres, et à te voir les comprendre, ma petite fille naïve, ma
bien-aimée, mon frère consolateur.
Hélas! ces beaux soirs ne sont plus. Un jour est venu où j'ai dû vous
quitter, toi et les champs de Provence. Te souviens-tu, mon beau rêve,
nous nous sommes dit adieu, par une soirée d'automne, au bord de la
petite rivière. Les arbres dépouillés rendaient les horizons plus
vastes et plus mornes; la campagne, à cette heure avancée, couverte de
feuilles sèches, humide des premières pluies, s'étendait noire, avec
de grandes taches jaunes, comme un immense tapis de bure. Au ciel, les
derniers rayons s'effaçaient, et, du levant, montait la nuit,
menaçante de brouillards, nuit sombre que devait suivre une aube
inconnue. Il en était de ma vie comme de ce ciel d'automne; l'astre de
ma jeunesse venait de disparaître, la nuit de l'âge montait, me
gardant je ne savais quel avenir. Je me sentais des besoins cuisants
de réalité; je me trouvais las du songe, las du printemps, las de toi,
ma chère âme, qui échappais à mes étreintes et ne pouvais, devant mes
larmes, que me sourire avec tristesse. Nos amours divines étaient bien
finies; elles avaient, comme toutes choses, vécu leur saison. C'est
alors, voyant que tu te mourais en moi, que j'allai au bord de la
petite rivière, dans la campagne moribonde, te donner mes baisers du
départ. Oh! l'amoureuse et triste soirée! Je te baisai, ma blanche
mourante, j'essayai une dernière fois de te rendre la vie puissante de
les beaux jours; je ne pus, car j'étais moi-même ton bourreau. Tu
montas en moi plus haut que le corps, plus haut que le coeur, et tu ne
fus plus qu'un souvenir.
Voici bientôt sept ans que je t'ai quittée. Depuis le jour des adieux,
dans mes joies et dans mes chagrins, j'ai souvent écouté ta voix, la
voix caressante d'un souvenir, qui me demandait les contes de nos
soirées de Provence.
Je ne sais quel écho de nos roches sonores répond dans mon coeur. Toi
que j'ai laissée loin de moi, tu m'adresses de ton exil des prières si
touchantes, qu'il me semble les entendre tout au fond de mon être. Ce
doux frémissement que laissent en nous les voluptés passées, m'invite
à céder à tes désirs. Pauvre ombre disparue, si je dois te consoler
par mes vieilles histoires, dans les solitudes où vivent les chers
fantômes de nos songes évanouis, je sens combien moi-même je trouverai
d'apaisement à m'écouter te parler, comme aux jours de notre jeune
âge.
J'accueille tes prières, je vais reprendre, un à un, les contes de nos
amours, non pas tous, car il en est qui ne sauraient être dits une
seconde fois, le soleil ayant fané, dès leur naissance, ces fleurs
délicates, trop divinement simples pour le grand jour; mais ceux de
vie plus robuste, et dont la mémoire humaine, cette grossière machine,
peut garder le souvenir.
Hélas! je crains de me préparer ici de grands chagrins. C'est violer
le secret de nos tendresses que de confier nos causeries au vent qui
passe, et les amants indiscrets sont punis en ce monde par
l'indifférente froideur de leurs confidents. Une espérance me reste:
c'est qu'il ne se trouvera pas une seule personne en ce pays qui ait
la tentation de lire nos histoires. Noire siècle est vraiment bien
trop occupé, pour s'arrêter aux causeries de deux amants inconnus. Mes
feuilles volantes passeront sans bruit dans la foule et te
parviendront vierges encore. Ainsi, je puis être fou tout à mon aise;
je puis, comme autrefois, aller à l'aventure, insoucieux des sentiers.
Toi seule me liras, je sais avec quelle indulgence.
Et maintenant, Ninon, j'ai satisfait tes voeux. Voici mes contes.
N'élève plus la voix en moi, cette voix du souvenir qui fait monter
des larmes à mes yeux. Laisse en paix mon coeur qui a besoin de repos,
ne viens plus, dans mes jours de lutte, m'attrister en me rappelant
nos paresseuses nuits. S'il te faut une promesse, je m'engage à
t'aimer encore, plus tard, lorsque j'aurai vainement cherché d'autres
maîtresses en ce monde, et que j'en reviendrai à mes premières amours.
Alors, je regagnerai la Provence, je te retrouverai au bord de la
petite rivière. L'hiver sera venu, un hiver triste et doux, avec un
ciel clair et une terre pleine des espérances de la moisson future.
Va, nous nous adorerons toute une saison nouvelle; nous reprendrons
nos soirées paisibles, dans les campagnes aimées; nous achèverons
notre rêve.
Attends-moi, ma chère âme, vision fidèle, amante de l'enfant et du
vieillard.
ÉMILE ZOLA.
1er octobre 1864.
CONTES A NINON
SIMPLICE
I
Il y avait autrefois,--écoute bien, Ninon, je tiens ce récit d'un
vieux pâtre,--il y avait autrefois, dans une île que la mer a depuis
longtemps engloutie, un roi et une reine qui avaient un fils. Le roi
était un grand roi: son verre était le plus profond de son empire; son
épée, la plus lourde; il tuait et buvait royalement. La reine était
une belle reine: elle usait tant de fard qu'elle n'avait guère plus de
quarante ans. Le fils était un niais.
Mais un niais de la plus grosse espèce, disaient les gens d'esprit du
royaume. A seize ans, il fut emmené en guerre par le roi: il
s'agissait d'exterminer certaine nation voisine qui avait le grand
tort de posséder un territoire. Simplice se comporta comme un sot: il
sauva du carnage deux douzaines de femmes et trois douzaines et demie
d'enfants; il faillit pleurer à chaque coup d'épée qu'il donna; enfin
la vue du champ de bataille, souillé de sang et encombré de cadavres,
lui mit une telle pitié au coeur, qu'il n'en mangea pas de trois
jours. C'était un grand sot, Ninon, comme tu vois.
A dix-sept ans, il dut assister à un festin donné par son père à tous
les grands gosiers du royaume. Là encore il commit sottise sur
sottise. Il se contenta de quelques bouchées, parlant peu, ne jurant
point. Son verre risquant de rester toujours plein devant lui, le roi,
pour sauvegarder la dignité de la famille, se vit forcé de le vider de
temps à autre en cachette.
A dix-huit ans, comme le poil lui poussait au menton, il fut remarqué
par une dame d'honneur de la reine. Les dames d'honneur sont
terribles, Ninon. La nôtre ne voulait rien moins que se faire
embrasser par le jeune prince. Le pauvre enfant n'y songeait guère; il
tremblait fort, lorsqu'elle lui adressait la parole, et se sauvait,
dès qu'il apercevait le bord de ses jupes dans les jardins. Son père,
qui était un bon père, voyait tout et riait dans sa barbe. Mais, comme
la dame courait plus fort et que le baiser n'arrivait pas, il rougit
d'avoir un tel fils, et donna lui-même le baiser demandé, toujours
pour sauvegarder la dignité de sa race.
--Ah! le petit imbécile! disait ce grand roi qui avait de l'esprit.
II
Ce fut à vingt ans que Simplice devint complètement idiot. Il
rencontra une forêt et tomba amoureux.
Dans ces temps anciens, on n'embellissait point encore les arbres à
coups de ciseaux, et la mode n'était pas de semer le gazon ni de
sabler les allées. Les branches poussaient comme elles l'entendaient;
Dieu seul se chargeait de modérer les ronces et de ménager les
sentiers. La forêt que Simplice rencontra était un immense nid de
verdure, des feuilles et encore des feuilles, des charmilles
impénétrables coupées par de majestueuses avenues. La mousse, ivre de
rosée, s'y livrait à une débauche de croissance; les églantiers,
allongeant leurs bras flexibles, se cherchaient dans les clairières
pour exécuter des danses folles autour des grands arbres; les grands
arbres eux-mêmes, tout en restant calmes et sereins, tordaient leur
pied dans l'ombre et montaient en tumulte baiser les rayons d'été.
L'herbe verte croissait au hasard, sur les branches comme sur le sol;
la feuille embrassait le bois, tandis que, dans leur hâte de
s'épanouir, pâquerettes et myosotis, se trompant parfois,
fleurissaient sur les vieux troncs abattus. Et toutes ces branches,
toutes ces herbes, toutes ces fleurs chantaient; toutes se mêlaient,
se pressaient, pour babiller plus à l'aise, pour se dire tout bas les
mystérieuses amours des corolles. Un souffle de vie courait au fond
des taillis ténébreux, donnant une voix à chaque brin de mousse dans
les ineffables concerts de l'aurore et du crépuscule. C'était la fête
immense du feuillage.
Les bêtes à bon Dieu, les scarabées, les libellules, les papillons,
tous les beaux amoureux des haies fleuries, se donnaient rendez-vous
aux quatre coins du bois. Ils y avaient établi leur petite république;
les sentiers étaient leurs sentiers; les ruisseaux, leurs ruisseaux;
la forêt, leur forêt. Ils se logeaient commodément au pied des arbres,
sur les branches basses, dans les feuilles sèches, vivaient là comme
chez eux, tranquillement et par droit de conquête. Ils avaient,
d'ailleurs, en bonnes gens, abandonné les hautes branches aux
fauvettes et aux rossignols.
La forêt, qui chantait déjà par ses branches, par ses feuilles, par
ses fleurs, chantait encore par ses insectes et par ses oiseaux.
III
Simplice devint en peu de jours un vieil ami de la forêt. Ils
bavardèrent si follement ensemble, qu'elle lui enleva le peu de raison
qui lui restait. Lorsqu'il la quittait pour venir s'enfermer entre
quatre murs, s'asseoir devant une table, se coucher dans un lit, il
demeurait tout songeur. Enfin, un beau matin, il abandonna soudain ses
appartements et alla s'installer sous les feuillages aimés.
Là, il se choisit un immense palais.
Son salon fut une vaste clairière ronde, d'environ mille toises de
surface. De longues draperies vert sombre en ornaient le pourtour;
cinq cents colonnes flexibles soutenaient, sous le plafond, un voile
de dentelle couleur d'émeraude; le plafond lui-même était un large
dôme de satin bleu changeant, semé de clous d'or.
Pour chambre à coucher, il eut un délicieux boudoir, plein de mystère
et de fraîcheur. Le plancher ainsi que les murs en étaient cachés sous
de moelleux lapis d'un travail inimitable. L'alcôve, creusée dans le
roc par quelque géant, avec des parois de marbre rose et un sol de
poussière de rubis.
Il eut aussi sa chambre de bains, une source d'eau vive, une baignoire
de cristal perdue dans un bouquet de fleurs. Je ne te parlerai pas,
Ninon, des mille galeries qui se croisaient dans le palais, ni des
salles de danse et de spectacle, ni des jardins. C'était une de ces
royales demeures comme Dieu sait en bâtir.
Le prince put désormais être un sot tout à son aise. Son père le crut
changé en loup et chercha un héritier plus digne du trône.
IV
Simplice fut très-occupé les jours qui suivirent son installation. Il
lia connaissance avec ses voisins, le scarabée de l'herbe et le
papillon de l'air. Tous étaient de bonnes bêtes, ayant presque autant
d'esprit que les hommes.
Dans les commencements, il eut quelque peine à comprendre leur
langage; mais il s'aperçut bientôt qu'il devait s'en prendre à son
éducation première. Il se conforma vite à la concision de la langue
des insectes. Un son finit par lui suffire, comme à eux, pour désigner
cent objets différents, suivant l'inflexion de la voix et la tenue de
la note. De sorte qu'il alla se déshabituant de parler la langue des
hommes, si pauvre dans sa richesse.
Les façons d'être de ses nouveaux amis le charmèrent. Il s'émerveilla
surtout de leur manière de juger les rois, qui est celle de ne point
en avoir. Enfin il se sentit ignorant auprès d'eux, et prit la
résolution d'aller étudier à leurs écoles.
Il fut plus discret dans ses rapports avec les mousses et les
aubépines. Comme il ne pouvait encore saisir les paroles du brin
d'herbe et de la fleur, cette impuissance jetait beaucoup de froid
dans leurs relations.
Somme toute, la forêt ne le vit pas d'un mauvais oeil. Elle comprit
que c'était là un simple d'esprit et qu'il vivrait en bonne
intelligence avec les bêtes. On ne se cacha plus de lui. Souvent il
lui arrivait de surprendre au fond d'une allée un papillon chiffonnant
la collerette d'une marguerite.
Bientôt l'aubépine vainquit sa timidité jusqu'à donner des leçons au
jeune prince. Elle lui apprit amoureusement le langage des parfums et
des couleurs. Dès lors, chaque matin, les corolles empourprées
saluaient Simplice à son lever; la feuille verte lui contait les
cancans de la nuit, le grillon lui confiait tout bas qu'il était
amoureux fou de la violette.
Simplice s'était choisi pour bonne amie une libellule dorée, au fin
corsage, aux ailes frémissantes. La chère belle se montrait d'une
désespérante coquetterie: elle se jouait, semblait l'appeler, puis
fuyait lestement sous sa main. Les grands arbres, qui voyaient ce
manège, la tançaient vertement, et, graves, disaient entre eux qu'elle
ferait une mauvaise fin.
V
Simplice devint subitement inquiet.
La bête à bon Dieu, qui s'aperçut la première de la tristesse de leur
ami, essaya de le confesser. Il répondit en pleurant qu'il était gai
comme aux premiers jours.
Maintenant, il se levait avec l'aurore pour courir les taillis
jusqu'au soir. Il écartait doucement les branches, visitant chaque
buisson. Il levait la feuille et regardait dans son ombre.
--Que cherche donc notre élève? demandait l'aubépine à la mousse.
La libellule, étonnée de l'abandon de son amant, le crut devenu fou
d'amour. Elle vint lutiner autour de lui. Mais il ne la regarda plus.
Les grands arbres l'avaient bien jugée: elle se consola vite avec le
premier papillon du carrefour.
Les feuillages étaient tristes. Ils regardaient le jeune prince
interroger chaque touffe d'herbe, sonder du regard les longues
avenues; ils l'écoutaient se plaindre de la profondeur des
broussailles, et ils disaient:
--Simplice a vu Fleur-des-eaux, l'ondine de la source.
VI
Fleur-des-eaux était fille d'un rayon et d'une goutte de rosée. Elle
était si limpidement belle, que le baiser d'un amant devait la faire
mourir; elle exhalait un parfum si doux, que le baiser de ses lèvres
devait faire mourir un amant.
La forêt le savait, et la forêt jalouse cachait son enfant adorée.
Elle lui avait donné pour asile une fontaine ombragée de ses rameaux
les plus touffus. Là, dans le silence et dans l'ombre, Fleur-des-eaux
rayonnait au milieu de ses soeurs. Paresseuse, elle s'abandonnait au
courant, ses petits pieds demi-voilés par les flots, sa tête blonde
couronnée de perles limpides. Son sourire faisait les délices des
nénuphars et des glaïeuls. Elle était l'âme de la forêt.
Elle vivait insoucieuse, ne connaissant de la terre que sa mère, la
rosée, et du ciel que le rayon, son père. Elle se sentait aimée du
flot qui la berçait, de la branche qui lui donnait son ombre. Elle
avait mille amoureux et pas un amant.
Fleur-des-eaux n'ignorait pas qu'elle devait mourir d'amour; elle se
plaisait dans celle pensée, et vivait en espérant la mort. Souriante,
elle attendait le bien-aimé.
Une nuit, à la clarté des étoiles, Simplice l'avait vue au détour
d'une allée. Il la chercha pendant un long mois, pensant la rencontrer
derrière chaque tronc d'arbre. Il croyait toujours la voir glisser
dans les taillis; mais il ne trouvait, en accourant, que les grandes
ombres des peupliers agités par les souffles du ciel.
VII
La forêt se taisait maintenant; elle se défiait de Simplice. Elle
épaississait son feuillage, elle jetait toute sa nuit sur les pas du
jeune prince. Le péril qui menaçait Fleur-des-eaux la rendait
chagrine; elle n'avait plus de caresses, plus d'amoureux babil.
L'ondine revint dans les clairières, et Simplice la vit de nouveau.
Fou de désir, il s'élança à sa poursuite. L'enfant, montée sur un
rayon de lune, n'entendit point le bruit de ses pas. Elle volait
ainsi, légère comme la plume qu'emporte le vent.
Simplice courait, courait à sa suite sans pouvoir l'atteindre. Des
larmes coulaient de ses yeux, le désespoir était dans son âme.
Il courait, et la forêt suivait avec anxiété cette course insensée.
Les arbustes lui barraient le chemin. Les ronces l'entouraient de
leurs bras épineux, l'arrêtant brusquement au passage. Le bois entier
défendait son enfant.
Il courait, et sentait la mousse devenir glissante sous ses pas. Les
branches des taillis s'enlaçaient plus étroitement, se présentaient à
lui, rigides comme des tiges d'airain. Les feuilles sèches
s'amassaient dans les vallons; les troncs d'arbres abattus se
mettaient en travers des sentiers; les rochers roulaient d'eux-mêmes
au-devant du prince. L'insecte le piquait au talon; le papillon
l'aveuglait en battant des ailes à ses paupières.
Fleur-des-eaux, sans le voir, sans l'entendre, fuyait toujours sur le
rayon de lune. Simplice sentait avec angoisse venir l'instant où elle
allait disparaître.
Et, désespéré, haletant, il courait, il courait.
VIII
Il entendit les vieux chênes qui lui criaient avec colère:
--Que ne disais-tu que tu étais un homme? Nous nous serions cachés de
toi, nous t'aurions refusé nos leçons, pour que ton oeil de ténèbres
ne pût voir Fleur-des-eaux, l'ondine de la source. Tu t'es présenté à
nous avec l'innocence des bêtes, et voici qu'aujourd'hui tu montres
l'esprit des hommes. Regarde, tu écrases les scarabées, tu arraches
nos feuilles, tu brises nos branches. Le vent d'égoïsme t'emporte, tu
veux nous voler notre âme.
Et l'aubépine ajouta:
--Simplice, arrête, par pitié! Lorsque l'enfant capricieux désire
respirer le parfum de mes bouquets étoilés, que ne les laisse-t-il
s'épanouir librement sur la branche! Il les cueille et n'en jouit
qu'une heure.
Et la mousse dit à son tour:
--Arrête, Simplice, viens rêver sur le velours de mon frais tapis. Au
loin, entre les arbres, tu verras se jouer Fleur-des-eaux. Tu la
verras se baigner dans la source, se jetant au cou des colliers de
perles humides. Nous te mettrons de moitié dans la joie de son regard:
comme à nous, il te sera permis de vivre pour la voir.
Et toute la forêt reprit:
--Arrête, Simplice, un baiser doit la tuer, ne donne pas ce baiser. Ne
le sais-tu pas? la brise du soir, notre messagère, ne te l'a-t-elle
pas dit? Fleur-des-eaux est la fleur céleste dont le parfum donne la
mort. Hélas! la pauvrette, sa destinée est étrange. Pitié pour elle,
Simplice, ne bois pas son âme sur ses lèvres.
IX
Fleur-des-eaux se tourna et vit Simplice. Elle sourit, elle lui fit
signe d'approcher, en disant à la forêt:
--Voici venir le bien-aimé.
Il y avait trois jours, trois heures, trois minutes, que le prince
poursuivait l'ondine. Les paroles des chênes grondaient encore
derrière lui; il fut tenté de s'enfuir.
Fleur-des-eaux lui pressait déjà les mains. Elle se dressait sur ses
petits pieds, mirant son sourire dans les yeux du jeune homme.
--Tu as bien tardé, dit-elle. Mon coeur te savait dans la forêt. J'ai
monté sur un rayon de lune et je t'ai cherché trois jours, trois
heures, trois minutes.
Simplice se taisait, retenant son souffle. Elle le fit asseoir au bord
de la fontaine; elle le caressait du regard; et lui, il la contemplait
longuement.
--Ne me reconnais-tu pas? reprit-elle. Je t'ai vu souvent en rêve.
J'allais à toi, tu me prenais la main, puis nous marchions, muets et
frémissants. Ne m'as-tu pas vu? ne te rappelles-tu pas tes rêves?
Et comme il ouvrait enfin la bouche:
--Ne dis rien, reprit-elle encore. Je suis Fleur-des-eaux, et tu es le
bien-aimé. Nous allons mourir.
X
Les grands arbres se penchaient pour mieux voir le jeune couple. Ils
tressaillaient de douleur, ils se disaient de taillis en taillis que
leur âme allait prendre son vol.
Toutes les voix firent silence. Le brin d'herbe et le chêne se
sentaient pris d'une immense pitié. Il n'y avait plus dans les
feuillages un seul cri de colère, Simplice, le bien-aimé de
Fleur-des-eaux, était le fils de la vieille forêt.
Elle avait appuyé la tête à son épaule. Se penchant au-dessus du
ruisseau, tous deux se souriaient. Parfois, levant le front, ils
suivaient du regard la poussière d'or qui tremblait dans les derniers
rayons du soleil. Ils s'enlaçaient lentement, lentement. Ils
attendaient la première étoile pour se confondre et s'envoler à
jamais.
Aucune parole ne troublait leur extase. Leurs âmes, qui montaient à
leurs lèvres, s'échangeaient dans leurs haleines.
Le jour pâlissait, les lèvres des deux amants se rapprochaient de plus
en plus. Une angoisse terrible tenait la forêt immobile et muette. De
grands rochers d'où jaillissait la source jetaient de larges ombres
sur le couple, qui rayonnait dans la nuit naissante.
Et l'étoile parut, et les lèvres s'unirent dans le suprême baiser, et
les chênes eurent un long sanglot. Les lèvres s'unirent, les âmes
s'envolèrent.
XI
Un homme d'esprit s'égara dans la forêt. Il était en compagnie d'un
homme savant.
L'homme d'esprit faisait de profondes remarques sur l'humidité
malsaine des bois, et parlait des beaux champs de luzerne qu'on
obtiendrait en coupant tous ces grands vilains arbres.
L'homme savant rêvait de se faire un nom dans les sciences en
découvrant quelque plante encore inconnue. Il furetait dans tous les
coins, et découvrait des orties et du chiendent.
Arrivés au bord de la source, ils trouvèrent le cadavre de Simplice.
Le prince souriait dans le sommeil de la mort. Ses pieds
s'abandonnaient au flot, sa tête reposait sur le gazon de la rive. Il
pressait sur ses lèvres, à jamais fermées, une petite fleur blanche et
rose, d'une exquise délicatesse et d'un parfum pénétrant.
--Le pauvre fou! dit l'homme d'esprit, il aura voulu cueillir un
bouquet, et se sera noyé.
L'homme savant se souciait peu du cadavre. Il s'était emparé de la
fleur, et sous prétexte de l'étudier. il en déchirait la corolle.
Puis, lorsqu'il l'eut mise en pièces:
--Précieuse trouvaille! s'écria-t-il. Je veux, en souvenir de ce
niais, nommer cette fleur _Anthapheleia limnaia_.
Ah! Ninette, Ninette, mon idéale Fleur-des-eaux, le barbare la nommait
_Anthapheleia limnaia_!
LE CARNET DE DANSE
I
Te souviens-tu, Ninon, de notre longue course dans les bois? L'automne
semait déjà les arbres de feuilles d'un jaune pourpre que doraient
encore les rayons du soleil couchant. L'herbe était plus claire sous
nos pas qu'aux premiers jours de mai, et les mousses roussies
donnaient à peine asile à quelques rares insectes. Perdus dans la
forêt pleine de bruits mélancoliques, nous pensions entendre les
plaintes sourdes de la femme qui croit voir à son front la première
ride. Les feuillages, que ne pouvait tromper cette pâle et douce
soirée, sentaient venir l'hiver dans la brise plus fraîche, et se
laissaient tristement bercer, pleurant leur verdure rougie.
Longtemps nous errâmes dans les faillis, peu soucieux de la direction
des sentiers, mais choisissant les plus ombreux et les plus discrets.
Nos francs éclats de rire effrayaient les grives et les merles qui
sifflaient dans les haies; et parfois, nous entendions glisser
bruyamment sous les ronces un lézard vert troublé dans son extase par
le bruit de nos pas. Notre course était sans but; nous avions vu,
après une journée de nuages, le ciel sourire vers le soir; nous étions
lestement sortis pour profiter de ce rayon de soleil. Nous allions
ainsi, soulevant sous nos pieds un odeur de sauge et de thym, tantôt
nous poursuivant, tantôt marchant lentement, les mains enlacées. Puis
je cueillais pour toi les dernières fleurs, ou je cherchais à
atteindre les baies rouges des aubépines que tu désirais comme un
enfant. Et toi, Ninon, pendant ce temps, couronnée de fleurs, tu
courais à la source voisine, sous prétexte de boire, mais plutôt pour
admirer ta coiffure, ô coquette et paresseuse fille!
Il se mêla soudain aux murmures vagues de la forêt de lointains éclats
de rire; un fifre et un tambourin se firent entendre, et la brise nous
apporta des bruits affaiblis de danse. Nous nous étions arrêtés,
l'oreille tendue, tout disposés à voir dans cette musique le bal
mystérieux des sylphes. Nous nous glissâmes d'arbre en arbre, dirigés
par le son des instruments; puis, lorsque nous eûmes écarté avec
précaution les branches du dernier massif, voici le spectacle qui
s'offrit à nos yeux.
Au centre d'une clairière, sur une bande de gazon entourée de
genévriers et de pistachiers sauvages, allaient et venaient en cadence
une dizaine de paysans et de paysannes. Les femmes nu-tête, la gorge
cachée sous un fichu, sautaient franchement, en laissant échapper ces
éclats de rire que nous avions entendus; les hommes, pour danser plus
à l'aise, avaient jeté leurs vêtements parmi leurs outils de travail
qui brillaient dans l'herbe.
Ces braves gens faisaient peu de cas de la mesure. Adossé contre un
chêne, un homme, sec et anguleux, jouait du fifre, en frappant de la
main gauche sur un tambourin au son grêle, selon la mode de Provence.
Il semblait suivre avec amour la mesure pressée et criarde. Parfois
son regard s'égarait sur les danseurs; il haussait alors les épaules
de pitié. Musicien juré de quelque gros village, il avait été arrêté
comme il passait par là, et ne pouvait voir sans colère ces habitants
de l'intérieur des campagnes violer ainsi les lois de la belle danse.
Blessé durant le quadrille par les sauts, par les trépignements des
paysans, il rougit d'indignation, lorsque, l'air achevé, ils
continuèrent leurs enjambées, cinq grandes minutes, sans paraître se
douter seulement de l'absence du fifre et du tambourin.
Il eût été charmant sans doute de surprendre les lutins de la forêt
dans leurs ébats mystérieux. Mais, au moindre souffle, ils se fussent
évanouis; et courant à la salle de bal, à peine eussions-nous trouvé,
pour trace de leur passage, quelques brins d'herbe légèrement courbés.
C'eût été moquerie: nous faire entendre leurs rires, nous inviter à
partager leur joie, puis s'enfuir à noire approche, sans nous
permettre le moindre quadrille.
On ne pouvait danser avec des sylphes, Ninette; avec des paysans, rien
n'était d'une réalité plus engageante.
Nous sortîmes brusquement du massif. Nos bruyants danseurs n'eurent
garde de s'envoler. Ils ne s'aperçurent même que longtemps après de
notre présence. Ils s'étaient remis à gambader. Le joueur de fifre,
qui avait fait mine de s'éloigner, ayant vu briller quelques pièces de
monnaie, venait de reprendre ses instruments, battant et soufflant de
nouveau, tout en soupirant de prostituer ainsi la mélodie. Je crus
reconnaître la mesure lente et insaisissable d'une valse. J'enlaçais
déjà ta taille, j'épiais l'instant de t'emporter dans mes bras,
lorsque tu te dégageas vivement pour te mettre à rire et à sauter,
tout comme une brune et hardie paysanne. L'homme au tambourin, que mes
préparatifs de beau danseur consolaient, n'eut plus qu'à se voiler la
face et à gémir sur la décadence de l'art.
Je ne sais pourquoi, Ninon, je me souvins hier soir de ces folies, de
notre longue course, de nos danses libres et rieuses. Puis, ce vague
souvenir fut suivi de cent autres vagues rêveries. Me pardonneras-tu
de te les conter? Cheminant au hasard, m'arrêtant et courant sans
raison, je m'inquiète peu de la foule; mes récits ne sont que de bien
pâles ébauches: mais tu m'as dit les aimer.
La danse, cette nymphe pudiquement lascive, me charme plutôt qu'elle
ne m'attire. J'aime, simple spectateur, à la voir secouer ses grelots
sur le monde; voluptueuse sous les cieux d'Espagne et d'Italie, se
tordre en étreintes, en baisers de feu; long voilée dans la blonde
Allemagne, glisser amoureusement comme un rêve; et même discrète et
spirituelle, marcher dans les salons de France. J'aime à la retrouver
partout: sur la mousse des bois comme sur de riches tapis; à la noce
de village ainsi que dans les soirées étincelantes.
Mollement renversée, l'oeil humide, les lèvres entr'ouvertes, elle a
traversé les temps, en nouant et dénouant ses bras sur sa tête blonde.
Toutes les portes se sont ouvertes, au bruit cadencé de ses pas,
celles des temples, celles des joyeuses retraites; là parfumée
d'encens, ici la robe rougie de vin, elle a frappé harmonieusement le
sol; et après tant de siècles, elle nous arrive, souriante, sans que
ses membres souples pressent ou retardent la mélodieuse cadence.
Vienne donc la déesse. Les groupes se forment, les danseuses se
cambrent sous l'étreinte des danseurs. Voici l'immortelle. Ses bras
levés tiennent un tambour de basque; elle sourit, puis donne le
signal; les couples s'ébranlent, suivent ses pas, imitent ses
altitudes. Et moi, j'aime à suivre des yeux le tourbillon léger; je
cherche à surprendre tous les regards, toutes les paroles d'amour;
j'ai l'ivresse du rhythme, dans le coin perdu où je rêve, remerciant
l'immortelle, si elle m'a laissé ignorant et gauche, de m'avoir donné
tout au moins le sentiment de son art harmonieux.
A vrai dire, Ninette, je la préférerais, la blonde déesse, dans son
amoureuse nudité, écartant et agitant sans lois sa blanche ceinture.
Je la préférerais loin des salons, se croyant cachée à tout regard
profane, traçant sur le gazon ses pas les plus capricieux. Là, à peine
voilée, foulant mollement l'herbe de ses pieds roses, elle agirait
dans son innocente liberté, elle trouverait le secret de la mélodie du
mouvement. Là, j'irais, caché dans le feuillage, admirer son beau
corps, mince et flexible, et suivre du regard les jeux de l'ombre sur
ses épaules, selon que son caprice l'emporterait ou la ramènerait.
Mais, parfois, je me suis pris à la détester, lorsqu'elle s'est
présentée à moi sous l'aspect d'une jeune coquette, bien empesée,
niaisement décente; lorsque je l'ai vue obéir aveuglément à un
orchestre, faire la moue, paraître s'ennuyer, étouffer un bâillement
en s'acquittant de ses pas comme d'un devoir. Je dirai le tout: jamais
je n'ai admiré sans chagrin l'immortelle dans un salon. Ses fines
jambes s'embarrassent dans les grandes jupes de nos élégantes; elle se
trouve par trop gênée, elle qui ne veut être que liberté et que
caprice; et, troublée, elle se conforme lourdement à nos sottes
révérences, perdant toujours sa grâce pour rencontrer souvent le
ridicule.
Je voudrais pouvoir lui fermer nos portes. Si je la souffre
quelquefois sous les lustres, sans trop de tristesse, c'est grâce à
ses tablettes d'amour, à son carnet de danse.
Ninon, le vois-tu dans sa main, ce petit livre? Regarde: le fermoir et
le porte-crayon sont en or; jamais on ne vit papier plus doux ni plus
parfumé; jamais reliure n'eut plus d'élégance. Voilà notre offrande à
la déesse. D'autres lui ont donné la couronne et l'écharpe; nous, par
bonté d'âme, lui avons fait cadeau du carnet de danse.
Elle avait tant d'adorateurs, la pauvre enfant, on la pressait de tant
d'invitations, qu'elle ne savait plus où donner de la tête. Chacun
venait l'admirer en implorant un quadrille, et la coquette accordait
toujours; elle dansait, dansait, perdait la mémoire, était accablée de
réclamations, se trompait encore; de là une confusion terrible,
d'immenses jalousies. Elle se retirait, les pieds brisés, la mémoire
perdue. On eut pitié d'elle, on lui donna le petit livre doré. Depuis
ce temps, plus d'oubli, plus de confusion, plus de passe-droit.
Lorsque les amants l'assiègent, elle leur présente le carnet; chacun y
inscrit son nom, c'est aux plus amoureux à arriver les premiers.
Fussent-ils cent, les pages blanches sont en grand nombre. Si, lorsque
les lustres pâlissent, tous n'ont pas pressé sa fine taille, qu'ils
s'en prennent à leur paresse, et non à l'indifférence de l'enfant.
Sans doute, Ninon, le moyen était simple. Tu dois t'étonner de mes
exclamations à propos de quelques feuilles de papier. Mais quelques
charmantes feuilles, exhalant un parfum de coquetterie, pleines de
doux secrets! Quelle longue liste de beaux amoureux, dont chaque nom
est un hommage, chaque page une soirée entière de triomphe et
d'adoration! Quel livre magique, contenant une vie de tendresse, où le
profane ne peut épeler que de vains noms, où la jeune fille lit
couramment sa beauté et l'admiration qu'elle excite!
Chacun vient à son tour faire acte de soumission, chacun vient signer
sa lettre d'amour. Ne sont-ce pas là, en effet, les mille signatures
d'une déclaration sous-entendue? Ne devrait-on pas, si l'on était de
bonne foi, les écrire sur le premier feuillet, ces éternelles phrases,
toujours jeunes? Mais le petit livre est discret, il ne veut pas
forcer sa maîtresse à rougir. Elle et lui savent seuls ce qu'il faut
rêver.
Franchement, je le soupçonne d'être fort rusé. Vois comme il se
dissimule, comme il se fait naïf et nécessaire. Qu'est-il? sinon un
aide pour la mémoire, un moyen tout primitif de rendre la justice en
accordant à chacun son tour. Lui, parler d'amour, troubler les jeunes
filles! on se trompe grandement. Tourne les pages, tu ne trouveras pas
le plus petit "Je t'aime." Il le dit en vérité, rien n'est plus
innocent, plus naïf, plus primitif que lui. Aussi les grands-parents
le voient-ils sans effroi dans les mains de leurs filles. Tandis que
le billet signé d'un seul nom se cache sous le corsage, lui, la lettre
aux mille signatures, se montre hardiment. On le rencontre partout au
grand jour, dans les salons et dans la chambre de l'enfant. N'est-il
pas le petit livre le moins dangereux qu'on connaisse?
Il trompe jusqu'à sa maîtresse elle-même. Quel péril peut offrir un
objet d'un usage si commun, approuvé d'ailleurs par les
grands-parents? Elle le feuillette sans crainte. C'est ici qu'on peut
accuser le carnet de danse de manifeste hypocrisie. Dans le silence,
que penses-tu qu'il murmure à l'oreille de l'enfant? De simples noms?
Oh! que non pas! mais bel et bien de longues conversations amoureuses.
Il n'a plus son air de nécessité ni de désintéressement. Il babille,
il caresse; il brûle et balbutie de tendres paroles. La jeune fille se
sent oppressée; tremblante, elle continue. Et soudain la fête renaît
pour elle, les lustres brillent, l'orchestre chante amoureusement;
soudain chaque nom se personnifie, et le bal, dont elle était la
reine, recommence avec ses ovations, ses paroles caressantes et
flatteuses.
Ah! livre malin, quel défilé de jeunes cavaliers! Celui-là, tout en
pressant mollement sa taille, vantait ses yeux bleus; celui-ci, ému et
tremblant, ne pouvait que lui sourire; cet autre parlait, parlait sans
cesse, débitant ces mille galanteries qui, malgré leur vide de sens,
en disent plus que de longs discours.
Et, lorsque la vierge s'est oubliée une fois avec lui, le rusé sait
bien qu'elle reviendra. Jeune femme, elle parcourt les feuillets, les
consulte avec anxiété pour connaître de combien s'est augmenté le
nombre de ses admirateurs. Elle s'arrête avec un triste sourire à
certains noms qu'elle ne retrouve plus sur les dernières pages, noms
volages qui sans doute sont allés enrichir d'autres carnets. La
plupart de ses sujets lui restent fidèles; elle passe avec
indifférence. Le petit livre rit de tout cela. Il connaît sa
puissance; il doit recevoir les caresses d'une vie entière.
La vieillesse vient, le carnet n'est pas oublié. Les dorures en sont
fanées, les feuillets tiennent à peine. Sa maîtresse, qui a vieilli
avec lui, paraît l'en aimer davantage. Elle en tourne encore souvent
les pages et s'enivre de son lointain parfum de jeunesse.
N'est-ce pas un rôle charmant, Ninon, que celui du carnet de danse?
N'est-il pas, comme toute poésie, incompris de la foule, lu couramment
des seuls initiés? Confident des secrets de la femme, il l'accompagne
dans la vie, ainsi qu'un ange d'amour versant à pleine main les
espérances et les souvenirs.
II
Georgette sortait à peine du couvent. Elle avait encore cet âge
heureux où le songe et la réalité se confondent; douce et passagère
époque, l'esprit voit ce qu'il rêve et rêve ce qu'il voit. Comme tous
les enfants, elle s'était laissé éblouir par les lustres flambants de
ses premiers bals; elle se croyait de bonne foi dans une sphère
supérieure, parmi des êtres demi-dieux, graciés des mauvais côtés de
la vie.
Légèrement brunes, ses joues avaient les reflets dorés des seins d'une
fille de Sicile; ses grands cils noirs voilaient à demi le feu de son
regard. Oubliant qu'elle n'était plus sous la férule d'une
sous-maîtresse, elle contenait la vie ardente qui brûlait en elle.
Dans un salon, elle n'était jamais qu'une petite fille, timide,
presque sotte, rougissant pour un mot et baissant les yeux.
Viens, nous nous cacherons derrière les grands rideaux, nous verrons
l'indolente étendre les bras et s'éveiller en découvrant ses pieds
roses. Ne sois pas jalouse, Ninon: tous mes baisers sont pour toi.
Te souviens-tu? onze heures sonnaient. La chambre était encore sombre.
Le soleil se perdait dans les épaisses draperies des fenêtres, tandis
qu'une veilleuse, aux lueurs mourantes, luttait vainement avec
l'ombre. Sur le lit, lorsque la flamme de la veilleuse se ravivait,
apparaissaient une forme blanche, un front pur, une gorge perdue sous
des flots de dentelles; plus loin, l'extrémité délicate d'un petit
pied; hors du lit, un bras de neige pendant, la main ouverte.
A deux reprises, la paresseuse se retourna sur la couche pour
s'endormir de nouveau, mais d'un sommeil si léger, que le subit
craquement d'un meuble la fit enfin dresser à demi. Elle écarta ses
cheveux tombant en désordre sur son front, elle essuya ses yeux gros
de sommeil, ramenant sur ses épaules tous les coins des couvertures,
croisant les bras pour se mieux voiler.
Quand elle fut bien éveillée, elle avança la main vers un cordon de
sonnette qui pendait auprès d'elle; mais elle la retira vivement; elle
sauta à terre, courut écarter elle-même les draperies des fenêtres. Un
gai rayon de soleil emplit la chambre de lumière. L'enfant, surprise
de ce grand jour et venant à se voir dans une glace demi-nue et en
désordre, fut fort effrayée. Elle revint se blottir au fond de son
lit, rouge et tremblante de ce bel exploit. Sa chambrière était une
fille sotte et curieuse; Georgette préférait sa rêverie aux bavardages
de cette femme. Mais, bon Dieu! quel grand jour il faisait, et combien
les glaces sont indiscrètes!
Maintenant, sur les sièges épars, on voyait négligemment jetée une
toilette de bal. La jeune fille, presque endormie, avait laissé ici sa
jupe de gaze, là son écharpe, plus loin ses souliers de satin. Auprès
d'elle, dans une coupe d'agate, brillaient des bijoux; un bouquet fané
se mourait à côté d'un carnet de danse.
Le front sur l'un de ses bras nus, elle prit un collier et se mit à
jouer avec les perles. Puis elle le posa, ouvrit le carnet, le
feuilleta. Le petit livre avait un air ennuyé et indifférent.
Georgette le parcourait sans grande attention, paraissant songer à
tout autre chose.
Comme elle en tournait les pages, le nom de Charles, inscrit en tête
de chacune d'elles, finit par l'impatienter.
--Toujours Charles, se dit-elle. Mon cousin a une belle écriture;
voilà des lettres longues et penchées qui ont un aspect grave. La main
lui tremble rarement, même lorsqu'elle presse la mienne. Mon cousin
est un jeune homme très-sérieux. Il doit être un jour mon mari. A
chaque bal, sans m'en faire la demande, il prend mon carnet et
s'inscrit pour la première danse. C'est là sans doute un droit de
mari. Ce droit me déplaît.
Le carnet devenait de plus en plus froid. Georgette, le regard perdu
dans le vide, semblait résoudre quelque grave problème.
--Un mari, reprit-elle, voilà qui me fait peur. Charles me traite
toujours en petite fille; parce qu'il a remporté huit à dix prix au
collège, il se croit forcé d'être pédant. Après tout, je ne sais trop
pourquoi il sera mon mari; ce n'est pas moi qui l'ai prié de
m'épouser; lui-même ne m'en a jamais demandé la permission. Nous avons
joué ensemble, autrefois; je me souviens qu'il était très-méchant.
Maintenant il est très-poli; je l'aimerais mieux méchant. Ainsi je
vais être sa femme; je n'avais jamais bien songé à cela; sa femme, je
n'en vois vraiment pas la raison. Charles, toujours Charles! on dirait
que je lui appartiens déjà. Je vais le prier de ne pas écrire si gros
sur mon carnet: son nom tient trop de place.
Le petit livre, qui, lui aussi, semblait las du cousin Charles,
faillit se fermer d'ennui. Les carnets de danse, je le soupçonne,
détestent franchement les maris. Le nôtre tourna ses feuillets et
présenta sournoisement d'autres noms à Georgette.
--Louis, murmura l'enfant. Ce nom me rappelle un singulier danseur. Il
est venu, sans presque me regarder, me prier de lui accorder un
quadrille. Puis, aux premiers accords des instruments, il m'a
entraînée à l'autre bout du salon, j'ignore pourquoi, en face d'une
grande dame blonde qui le suivait des yeux. Il lui souriait par
moments, et m'oubliait si bien que je me suis vue forcée, à deux
reprises, de ramasser moi-même mon bouquet. Quand la danse le ramenait
auprès d'elle, il lui parlait bas; moi, j'écoutais, mais je ne
comprenais point. C'était peut-être sa soeur. Sa soeur, oh! non: il
lui prenait la main en tremblant; puis, lorsqu'il tenait cette main
dans la sienne, l'orchestre le rappelait vainement auprès de moi. Je
demeurais là, comme une sotte, le bras tendu, ce qui faisait fort
mauvais effet; les figures en restaient toutes brouillées. C'était
peut-être sa femme. Que je suis niaise! sa femme, vraiment, oui!
Charles ne me parle jamais en dansant. C'était peut-être...
Georgette resta les lèvres demi-closes, absorbée, pareille à un enfant
mis en face d'un jouet inconnu, n'osant approcher et agrandissant les
yeux pour mieux voir. Elle comptait machinalement sous ses doigts les
glands de la couverture, la main droite allongée et grande ouverte sur
le carnet. Celui-ci commençait à donner signe de vie; il s'agitait, il
paraissait savoir parfaitement ce qu'était la dame blonde. J'ignore si
le libertin en confia le secret à la jeune fille. Elle ramena sur ses
épaules la dentelle qui glissait, acheva de compter scrupuleusement
les glands de la couverture, et dit enfin à demi-voix:
--C'est singulier, cette belle dame n'était sûrement ni la femme, ni
la soeur de M. Louis.
Elle se remit à feuilleter les pages. Un nom l'arrêta bientôt.
--Ce Robert est un vilain homme, reprit-elle. Je n'aurais jamais cru
qu'avec un gilet d'une telle élégance, on pût avoir l'âme aussi noire.
Durant un grand quart d'heure, il m'a comparée à mille belles choses,
aux étoiles, aux fleurs, que sais-je, moi? J'étais flattée,
j'éprouvais tant de plaisir, que je ne savais quoi répondre. Il
parlait bien et longtemps sans s'arrêter. Puis, il m'a reconduite à ma
place, et là, il a manqué de pleurer en me quittant. Ensuite je me
suis mise à une fenêtre; les rideaux m'ont cachée, en retombant
derrière moi. Je songeais un peu, je crois, à mon bavard de danseur,
lorsque je l'ai entendu rire et causer. Il parlait à un ami d'une
petite sotte, rougissant au moindre mot, d'une échappée de couvent,
baissant les yeux, s'enlaidissant par un maintien trop modeste. Sans
doute il parlait de Thérèse, ma bonne amie. Thérèse a de petits yeux
et une grande bouche. C'est une excellente fille. Peut-être
parlaient-ils de moi. Les jeunes gens mentent donc! Alors, je serais
laide. Laide! Thérèse l'est cependant davantage. Sûrement ils
parlaient de Thérèse.
Georgette sourit et eut comme une tentation d'aller consulter son
miroir.
--Puis, ajouta-t-elle, ils se sont moqués des dames qui étaient au
bal. J'écoutais toujours, je finissais par ne plus comprendre. J'ai
pensé qu'ils disaient de gros mots. Comme je ne pouvais m'éloigner, je
me suis bravement bouché les oreilles.
Le carnet de danse était en pleine hilarité. Il se mit à débiter une
foule de noms pour prouver à Georgette que Thérèse était bien la
petite sotte enlaidie par un maintien trop modeste.
--Paul a des yeux bleus, dit-il. Certes, Paul n'est pas menteur, et je
l'ai entendu te dire des paroles bien douces.
--Oui, oui, répéta Georgette, M. Paul a des yeux bleus, et M. Paul
n'est pas menteur. Il a des moustaches blondes que je préfère beaucoup
à celles de Charles.
--Ne me parle pas de Charles, reprit le carnet; ses moustaches ne
méritent pas le moindre sourire. Que penses-tu d'Édouard? il est
timide et n'ose parler que du regard. Je ne sais si tu comprends ce
langage, Et Jules? il n'y a que toi, assure-t-il, qui saches valser.
Et Lucien, et Georges, et Albert? tous te trouvent charmante et
quêtent pendant de longues heures l'aumône de ton sourire.
Georgette se remit à compter les glands de la couverture. Le bavardage
du carnet commençait à l'effrayer. Elle le sentait qui brûlait ses
mains; elle eût voulu le fermer et n'en avait pas le courage.
--Car tu étais reine, continua le démon. Tes dentelles se refusaient à
cacher tes bras nus, ton front de seize ans faisait pâlir la couronne.
Ah! ma Georgette, tu ne pouvais tout voir, sans cela tu aurais eu
pitié. Les pauvres garçons sont bien malades à l'heure qu'il est!
Et il eut un silence plein de commisération. L'enfant qui l'écoutait,
souriante, effarouchée, le voyant rester muet:
--Un noeud de ma robe était tombé, dit-elle. Sûrement cela me rendait
laide. Les jeunes gens devaient se moquer en passant. Ces couturières
ont si peu de soin!
--N'a-t-il pas dansé avec toi? interrompit le carnet.
--Qui donc? demanda Georgette, en rougissant si fort que ses épaules
devinrent toutes roses.
Et, prononçant enfin un nom qu'elle avait depuis un quart d'heure sous
les yeux, et que son coeur épelait, tandis que ses lèvres parlaient de
robe déchirée:
--M. Edmond, dit-elle, m'a paru triste, hier soir. Je le voyais de
loin me regarder. Comme il n'osait approcher, je me suis levée, je
suis allée à lui. Il a bien été forcé de m'inviter.
--J'aime beaucoup M. Edmond, soupira le petit livre.
Georgette fit mine de ne pas entendre. Elle continua:
--En dansant, j'ai senti sa main trembler sur ma taillé. Il a bégayé
quelques mois, se plaignant de la chaleur. Moi, voyant que les rosés
de mon bouquet lui faisaient envie, je lui en ai donné une. Il n'y a
pas de mal à cela.
--Oh! non! Puis, en prenant la fleur, ses lèvres, par un singulier
hasard, se sont trouvées près de tes doigts. Il les a baisés un petit
peu.
--Il n'y a pas de mal à cela, répéta Georgette qui depuis un instant
se tourmentait fort sur le lit.
--Oh! non! J'ai à te gronder vraiment de lui avoir tant fait attendre
ce pauvre baiser. Edmond ferait un charmant petit mari.
L'enfant, de plus en plus troublée, ne s'aperçut pas que son fichu
était tombé et que l'un de ses pieds avait rejeté la couverture.
--Un charmant petit mari, répéta-t-elle de nouveau.
--Moi, je l'aime bien, reprit le tentateur. Si j'étais à ta place,
vois-tu, je lui rendrais volontiers son baiser.
Georgette fut scandalisée. Le bon apôtre continua:
--Rien qu'un baiser, là, doucement sur son nom. Je ne le lui dirai
pas.
La jeune fille jura ses grands dieux qu'elle n'en ferait rien. Et, je
ne sais comment, la page se trouva sous ses lèvres. Elle n'en sut rien
elle-même. Tout en protestant, elle baisa le nom à deux reprises.
Alors, elle aperçut son pied, qui riait dans un rayon de soleil.
Confuse, elle ramenait la couverture, quand elle acheva de perdre la
tête en entendant crier la clef dans la serrure.
Le carnet de danse se glissa parmi les dentelles et disparut en toute
hâte sous l'oreiller.
C'était la chambrière.
CELLE QUI M'AIME
I
Celle qui m'aime est-elle grande dame, toute de soie, de dentelles et
de bijoux, rêvant à nos amours, sur le sofa d'un boudoir? marquise ou
duchesse, mignonne et légère comme un rêve, traînant languissamment
sur les tapis les flots de ses jupes blanches et faisant une petite
moue plus douce qu'un sourire?
Celle qui m'aime est-elle grisette pimpante, trottant menu, se
troussant pour sauter les ruisseaux, quêtant d'un regard l'éloge de sa
jambe fine? Est-elle la bonne fille qui boit dans tous les verres,
vêtue de satin aujourd'hui, d'indienne grossière demain, trouvant dans
les trésors de son coeur un brin d'amour pour chacun?
Celle qui m'aime est-elle l'enfant blonde s'agenouillant pour prier au
côté de sa mère? la vierge folle m'appelant le soir dans l'ombre des
ruelles? Est-elle la brune paysanne qui me regarde au passage et qui
emporte mon souvenir au milieu des blés et des vignes mûres? la
pauvresse qui me remercie de mon aumône? la femme d'un autre, amant ou
mari, que j'ai suivie un jour et que je n'ai plus revue?
Celle qui m'aime est-elle fille d'Europe, blanche comme l'aube? fille
d'Asie, au teint jaune et doré comme un coucher de soleil? ou fille du
désert, noire comme une nuit d'orage?
Celle qui m'aime est-elle séparée de moi par une mince cloison?
est-elle au delà des mers? est-elle au delà des étoiles?
Celle qui m'aime est-elle encore à naître? est-elle morte il y a cent
ans?
II
Hier, je l'ai cherchée sur un champ de foire. Il y avait fête au
faubourg, et le peuple endimanché montait bruyamment par les rues.
On venait d'allumer les lampions. L'avenue, de distance en distance,
était ornée de poteaux jaunes et bleus, garnis de petits pots de
couleur, où brûlaient des mèches fumeuses que le vent effarait. Dans
les arbres, vacillaient des lanternes vénitiennes. Des baraques en
toile bordaient les trottoirs, laissant traîner dans le ruisseau les
franges de leurs rideaux rouges. Les faïences dorées, les bonbons
fraîchement peints, le clinquant des étalages, miroitaient à la
lumière crue des quinquets.
Il y avait dans l'air une odeur de poussière, de pain d'épices et de
gaufres à la graisse. Les orgues chantaient; les paillasses enfarinés
riaient et pleuraient sous une grêle de soufflets et de coups de pied.
Une nuée chaude pesait sur cette joie.
Au-dessus de cette nuée, au-dessus de ces bruits, s'élargissait un
ciel d'été, aux profondeurs pures et mélancoliques. Un ange venait
d'illuminer l'azur pour quelque fête divine, fête souverainement calme
de l'infini.
Perdu dans la foule, je sentais la solitude de mon coeur. J'allais,
suivant du regard les jeunes filles qui me souriaient au passage, me
disant que je ne reverrais plus ces sourires. Cette pensée de tant de
lèvres amoureuses, entrevues un instant et perdues à jamais, était une
angoisse pour mon âme.
J'arrivai ainsi à un carrefour, au milieu de l'avenue. A gauche,
appuyée contre un orme, se dressait une baraque isolée. Sur le devant,
quelques planches mal jointes formaient estrade, et deux lanternes
éclairaient la porte, qui n'était autre chose qu'un pan de toile
relevé en façon de rideau. Comme je m'arrêtais, un homme portant un
costume de magicien, grande robe noire et chapeau en pointe semé
d'étoiles, haranguait la foule du haut des planches.
--Entrez, criait-il, entrez, mes beaux messieurs, entrez, mes belles
demoiselles! J'arrive en toute hâte du fond de l'Inde pour réjouir les
jeunes coeurs. C'est là que j'ai conquis, au péril de ma vie, le
Miroir d'amour, que gardait un horrible Dragon. Mes beaux messieurs,
mes belles demoiselles, je vous apporte la réalisation de vos rêves.
Entrez, entrez voir Celle qui vous aime! Pour deux sous Celle qui vous
aime!
Une vieille femme, vêtue en bayadère, souleva le pan de toile. Elle
promena sur la foule un regard hébété; puis, d'une voix épaisse:
--Pour deux sous, cria-t-elle, pour deux sous Celle qui vous aime!
Entrez voir Celle qui vous aime!
III
Le magicien battit une fantaisie entraînante sur la grosse caisse. La
bayadère se pendit à une cloche et accompagna.
Le peuple hésitait. Un âne savant jouant aux cartes offre un vif
intérêt; un hercule soulevant des poids de cent livres est un
spectacle dont on ne saurait se lasser; on ne peut nier non plus
qu'une géante demi-nue ne soit faite pour distraire agréablement tous
les âges. Mais voir Celle qui vous aime, voilà bien la chose dont on
se soucie le moins, et qui ne promet pas la plus légère émotion.
Moi, j'avais écouté avec ferveur l'appel de l'homme à la grande robe.
Ses promesses répondaient au désir de mon coeur; je voyais une
Providence dans le hasard qui venait de diriger mes pas. Ce misérable
grandit singulièrement à mes yeux, de tout l'étonnement que
j'éprouvais à l'entendre lire mes secrètes pensées. Il me sembla le
voir fixer sur moi des regards flamboyants, battant la grosse caisse
avec une furie diabolique, me criant d'entrer d'une voix plus haute
que celle de la cloche.
Je posais le pied sur la première planche, lorsque je me sentis
arrêté. M'étant tourné, je vis au pied de l'estrade un homme me
retenant par mon vêtement. Cet homme était grand et maigre; il avait
de larges mains couvertes de gants de fil plus larges encore, et
portait un chapeau devenu rouge, un habit noir blanchi aux coudes, et
de déplorables culottes de Casimir, jaunes de graisse et de boue. Il
se plia en deux, dans une longue et exquise révérence, puis, d'une
voix flûtée, me tint ce discours:
--Je suis fâché, monsieur, qu'un jeune homme bien élevé donne un
mauvais exemple à la foule. C'est une grande légèreté que d'encourager
dans son impudence ce coquin spéculant sur nos mauvais instincts; car
je trouve profondément immorales ces paroles criées en plein vent, qui
appellent filles et garçons à une débauche du regard et de l'esprit.
Ah! monsieur, le peuple est faible. Nous avons, nous les hommes rendus
forts par l'instruction, nous avons, songez-y, de graves et impérieux
devoirs. Ne cédons pas à de coupables curiosités, soyons dignes en
toutes choses. La moralité de la société dépend de nous, monsieur.
Je l'écoutai parler. Il n'avait pas lâché mon vêtement et ne pouvait
se décider à achever sa révérence. Son chapeau à la main, il
discourait avec un calme si complaisant, que je ne songeai pas à me
fâcher. Je me contentai, quand il se tut, de le regarder en face, sans
lui répondre. Il vit une question dans ce silence.
--Monsieur, reprit-il avec un nouveau salut, monsieur, je suis l'Ami
du peuple, et j'ai pour mission le bonheur de l'humanité.
Il prononça ces mots avec un modeste orgueil, en se grandissant
brusquement de toute sa haute taille. Je lui tournai le dos et montai
sur l'estrade. Avant d'entrer, comme je soulevais le pan de toile, je
le regardai une dernière fois. Il avait délicatement pris de sa main
droite les doigts de sa main gauche, cherchant à effacer les plis de
ses gants qui menaçaient de le quitter.
Puis, croisant les bras, l'Ami du peuple contempla la bayadère avec
tendresse.
IV
Je laissai retomber le rideau et me trouvai dans le temple. C'était
une sorte de chambre longue et étroite, sans aucun siège, aux murs de
toile, éclairée par un seul quinquet. Quelques personnes, des filles
curieuses, des garçons faisant tapage, s'y trouvaient déjà réunies.
Tout se passait d'ailleurs avec la plus grande décence: une corde,
tendue au milieu de la pièce, séparait les hommes des femmes. Le
Miroir d'amour, à vrai dire, n'était autre chose que deux glaces sans
tain, une dans chaque compartiment, petites vitres rondes donnant sur
l'intérieur de la baraque. Le miracle promis s'accomplissait avec une
admirable simplicité: il suffisait d'appliquer l'oeil droit contre la
vitre, et au delà, sans qu'il soit question de tonnerre ni de soufre,
apparaissait la bien-aimée. Comment ne pas croire à une vision aussi
naturelle!
Je ne me sentis pas la force de tenter l'épreuve dès l'entrée. La
bayadère m'avait regardé au passage, d'un regard qui me donnait froid
au coeur. Savais-je, moi, ce qui m'attendait derrière cette vitre:
peut-être un horrible visage, aux yeux éteints, aux lèvres violettes;
une centenaire avide de jeune sang, une de ces créatures difformes que
je vois, la nuit, passer dans mes mauvais rêves. Je ne croyais plus
aux blondes créations dont je peuple charitablement mon désert. Je me
rappelais toutes les laides qui me témoignent quelque affection, et je
me demandais avec terreur si ce n'était pas une de ces laides que
j'allais voir apparaître.
Je me retirai dans un coin. Pour reprendre courage, je regardai ceux
qui, plus hardis que moi, consultaient le destin, sans tant de façons.
Je ne tardai pas à goûter un singulier plaisir au spectacle de ces
diverses figures, l'oeil droit grand ouvert, le gauche fermé avec deux
doigts, ayant chacune leur sourire, selon que la vision plaisait plus
ou moins. La vitre se trouvant un peu basse, il fallait se courber
légèrement. Rien ne me parut plus grotesque que ces hommes venant à la
file voir l'âme soeur de leur âme par un trou de quelques centimètres
de tour.
Deux soldats s'avancèrent d'abord: un sergent bruni au soleil
d'Afrique, et un jeune conscrit, garçon sentant encore le labour, les
bras gênés dans une capote trois fois trop grande. Le sergent eut un
rire sceptique. Le conscrit demeura longtemps courbé, singulièrement
flatté d'avoir une bonne amie.
Puis vint un gros homme en veste blanche, à la face rouge et bouffie,
qui regarda tranquillement, sans grimace de joie ni de déplaisir,
comme s'il eût été tout naturel qu'il pût être aimé de quelqu'un.
Il fut suivi par trois écoliers, bonshommes de quinze ou seize ans, à
la mine effrontée, se poussant pour faire accroire qu'ils avaient
l'honneur d'être ivres. Tous trois jurèrent qu'ils reconnaissaient
leurs tantes.
Ainsi les curieux se succédaient devant la vitre, et je ne saurais me
rappeler aujourd'hui les différentes expressions de physionomie qui me
frappèrent alors. O vision de la bien-aimée! quelles rudes vérités tu
faisais dire à ces yeux grands ouverts! Ils étaient les vrais Miroirs
d'amour, Miroirs où la grâce de la femme se reflétait en une lueur
louche où la luxure s'étalait dans de la bêtise.
V
Les filles, à l'autre carreau, s'égayaient d'une plus honnête façon.
Je ne lisais que beaucoup de curiosité sur leurs visages; pas le
moindre vilain désir, pas la plus petite méchante pensée. Elles
venaient tour à tour jeter un regard étonné par l'étroite ouverture,
et se retiraient, les unes un peu songeuses, les autres riant comme
des folles.
A vrai dire, je ne sais trop ce qu'elles faisaient là. Je serais
femme, si peu que je fusse jolie, que je n'aurais jamais la sotte idée
de me déranger pour aller voir l'homme qui m'aime. Les jours où mon
coeur pleurerait d'être seul, ces jours-là sont jours de printemps et
de beau soleil, je m'en irais dans un sentier en fleurs me faire
adorer de chaque passant. Le soir, je reviendrais riche d'amour.
Certes, mes curieuses n'étaient pas toutes également jolies. Les
belles se moquaient bien de la science du magicien, depuis longtemps
elles n'avaient plus besoin de lui. Les laides, au contraire, ne
s'étaient jamais trouvées à pareille fête. Il en vint une, aux cheveux
rares, à la bouche grande, qui ne pouvait s'éloigner du miroir
magique; elle gardait aux lèvres le sourire joyeux et navrant du
pauvre apaisant sa faim après un long jeûne.
Je me demandai quelles belles idées s'éveillaient dans ces têtes
folles. Ce n'était pas un mince problème. Toutes avaient, à coup sûr,
vu en songe un prince se mettre à leurs genoux; toutes désiraient
mieux connaître l'amant dont elles se souvenaient confusément au
réveil. Il y eut sans doute beaucoup de déceptions; les princes
deviennent rares, et les yeux de notre âme, qui s'ouvrent la nuit sur
un monde meilleur, sont des yeux bien autrement complaisants que ceux
dont nous nous servons le jour. Il y eut aussi de grandes joies; le
songe se réalisait, l'amant avait la fine moustache et la noire
chevelure rêvées.
Ainsi chacune, dans quelques secondes, vivait une vie d'amour. Romans
naïfs, rapides comme l'espérance, qui se devinaient dans la rougeur
des joues et dans les frissons plus amoureux du corsage.
Après tout, ces filles étaient peut-être des sottes, et je suis un sot
moi-même d'avoir vu tant de choses, lorsqu'il n'y avait sans doute
rien à voir. Toutefois, je me rassurai complètement à les étudier.
Je remarquai qu'hommes et femmes paraissaient en général fort
satisfaits de l'apparition. Le magicien n'aurait certes jamais eu le
mauvais coeur de causer le moindre déplaisir à de braves gens qui lui
donnaient deux sous.
Je m'approchai, j'appliquai, sans trop d'émotion, mon oeil droit
contre la vitre. J'aperçus, entre deux grands rideaux rouges, une
femme accoudée au dossier d'un fauteuil. Elle était vivement éclairée
par des quinquets que je ne pouvais voir, et se détachait sur une
toile peinte, tendue au fond; cette toile, coupée par endroits, avait
dû représenter jadis un galant bocage d'arbres bleus. Celle qui m'aime
portait, en vision bien née, une longue robe blanche, à peine serrée à
la taille, traînant sur le plancher en façon de nuage. Elle avait au
front un large voile également blanc, retenu par une couronne de
fleurs d'aubépine. Le cher ange était, ainsi vêtu, toute blancheur,
toute innocence.
Elle s'appuyait coquettement, tournant les yeux vers moi, de grands
yeux bleus caressants. Elle me parut ravissante sous le voile: tresses
blondes perdues dans la mousseline, front candide de vierge, lèvres
délicates, fossettes qui sont nids à baisers. Au premier regard, je la
pris pour une sainte; au second, je lui trouvai un air bonne fille,
point bégueule du tout et fort accommodant.
Elle porta trois doigts à ses lèvres, et m'envoya un baiser, avec une
révérence qui ne se sentait aucunement du royaume des ombres. Voyant
qu'elle ne se décidait pas à s'envoler, je fixai ses traits dans ma
mémoire, et je me retirai.
Comme je sortais, je vis entrer l'Ami du peuple. Ce grave moraliste,
qui parut m'éviter, courut donner le mauvais exemple d'une coupable
curiosité. Sa longue échine, courbée en demi-cercle, frémit de désir;
puis, ne pouvant aller plus loin, il baisa le verre magique.
VI
Je descendis les trois planches, je me trouvai de nouveau dans la
foule, décidé à chercher Celle qui m'aime, maintenant que je
connaissais son sourire.
Les lampions fumaient, le tumulte croissait, le peuple se pressait à
renverser les baraques. La fête en était à cette heure de joie idéale,
où l'on risque d'avoir le bonheur d'être étouffé.
J'avais, en me dressant, un horizon de bonnets de linge et de chapeaux
de soie. J'avançais, poussant les hommes, tournant avec précaution les
grandes jupes des dames. Peut-être était-ce cette capote rose;
peut-être cette coiffe de tulle ornée de rubans mauves; peut-être
cette délicieuse toque de paille à plume d'autruche. Hélas! la capote
avait soixante ans; la coiffe, abominablement laide, s'appuyait
amoureusement à l'épaule d'un sapeur; la toque riait aux éclats,
agrandissant les plus beaux yeux du monde, et je ne reconnaissais
point ces beaux yeux.
Il y a, au-dessus des foules, je ne sais quelle angoisse, quelle
immense tristesse, comme s'il se dégageait de la multitude un souffle
de terreur et de pitié. Jamais je ne me suis trouvé dans un grand
rassemblement de peuple sans éprouver un vague malaise. Il me semble
qu'un épouvantable malheur menace ces hommes réunis, qu'un seul éclair
va suffire, dans l'exaltation de leurs gestes et de leurs voix, pour
les frapper d'immobilité, d'éternel silence.
Peu à peu, je ralentis le pas, regardant cette joie qui me navrait. Au
pied d'un arbre, en plein dans la lumière jaune des lampions, se
tenait debout un vieux mendiant, le corps roidi, horriblement tordu
par une paralysie. Il levait vers les passants sa face blême, clignant
les yeux d'une façon lamentable, pour mieux exciter la pitié. Il
donnait à ses membres de brusques frissons de fièvre, qui le
secouaient comme une branche sèche. Les jeunes filles, fraîches et
rougissantes, passaient en riant devant ce hideux spectacle.
Plus loin, à la porte d'un cabaret, deux ouvriers se battaient. Dans
la lutte, les verres avaient été renversés, et à voir couler le vin
sur le trottoir, on eût dit le sang de larges blessures.
Les rires me parurent se changer en sanglots, les lumières devinrent
un vaste incendie, la foule tourna, frappée d'épouvante. J'allais, me
sentant triste à mourir, interrogeant les jeunes visages, et ne
pouvant trouver Celle qui m'aime.
VII
Je vis un homme debout devant un des poteaux qui portaient les
lampions, et le considérant d'un air profondément absorbé. A ses
regards inquiets, je crus comprendre qu'il cherchait la solution de
quelque grave problème. Cet homme était l'Ami du peuple.
Ayant tourné la tête, il m'aperçut;
--Monsieur, me dit-il, l'huile employée dans les fêtes coûte vingt
sous le litre. Dans un litre, il y a vingt godets comme ceux que vous
voyez là: soit un sou d'huile par godet. Or, ce poteau a seize rangs
de huit godets chacun: cent vingt-huit godets en tout. De
plus,--suivez bien mes calculs,--j'ai compté soixante poteaux
semblables dans l'avenue, ce qui fait sept mille six cent
quatre-vingts godets, ce qui fait par conséquent sept mille six cent
quatre-vingts sous, ou mieux trois cent quatre-vingt-quatre francs.
En parlant ainsi, l'Ami du peuple gesticulait, appuyant de la voix sur
les chiffres, courbant sa longue taille, comme pour se mettre à la
portée de mon faible entendement. Quand il se tut, il se renversa
triomphalement en arrière; puis, il croisa les bras, me regardant en
face d'un air pénétré.
--Trois cent quatre-vingt-quatre francs d'huile! s'écria-t-il, en
scandant chaque syllabe, et le pauvre peuple manque de pain, monsieur!
Je vous le demande, et je vous le demande les larmes aux yeux, ne
serait-il pas plus honorable pour l'humanité, de distribuer ces trois
cent quatre-vingt-quatre francs aux trois mille indigents que l'on
compte dans ce faubourg? Une mesure aussi charitable donnerait à
chacun d'eux environ deux sous et demi de pain. Cette pensée est faite
pour faire réfléchir les âmes tendres, monsieur.
Voyant que je le regardais curieusement, il continua d'une voix
mourante, en assurant ses gants entre ses doigts:
--Le pauvre ne doit pas rire, monsieur. Il est tout à fait déshonnête
qu'il oublie sa pauvreté pendant une heure. Qui donc pleurerait sur
les malheurs du peuple, si le gouvernement lui donnait souvent de
pareilles saturnales?
Il essuya une larme et me quitta. Je le vis entrer chez un marchand de
vin, où il noya son émotion dans cinq ou six petits verres pris coup
sur coup sur le comptoir.
VIII
Le dernier lampion venait de s'éteindre. La foule s'en était allée.
Aux clartés vacillantes des réverbères, je ne voyais plus errer sous
les arbres que quelques formes noires, couples d'amoureux attardés,
ivrognes et sergents de ville promenant leur mélancolie. Les baraques
s'allongeaient grises et muettes, aux deux bords de l'avenue, comme
les tentes d'un camp désert.
Le vent du matin, un vent humide de rosée, donnait un frisson aux
feuilles des ormes. Les émanations âcres de la soirée avaient fait
place à une fraîcheur délicieuse. Le silence attendri, l'ombre
transparente de l'infini tombaient lentement des profondeurs du ciel,
et la fête des étoiles succédait à la foie des lampions. Les honnêtes
gens allaient enfin pouvoir se divertir un peu.
Je me sentais tout ragaillardi, l'heure de mes joies étant venue. Je
marchais d'un bon pas, montant et descendant les allées, lorsque je
vis une ombre grise glisser le long des maisons. Cette ombre venait à
moi, rapidement, sans paraître me voir; à la légèreté de la démarche,
au rythme cadencé des vêtements, je reconnus une femme.
Elle allait me heurter, quand elle leva instinctivement les yeux. Son
visage m'apparut à la lueur d'une lanterne voisine, et voilà que je
reconnus Celle qui m'aime: non pas l'immortelle au blanc nuage de
mousseline; mais une pauvre fille de la terre, vêtue d'indienne
déteinte. Dans sa misère, elle me parut charmante encore, bien que
pâle et fatiguée. Je ne pouvais douter: c'étaient là les grands yeux,
les lèvres caressantes de la vision; et c'était, de plus, à la voir
ainsi de près, la suavité de traits que donne la souffrance.
Comme elle s'arrêtait une seconde, je saisis sa main, que je baisai.
Elle leva la tête et me sourit vaguement, sans chercher à retirer ses
doigts. Me voyant rester muet, l'émotion me serrant à la gorge, elle
haussa les épaules, en reprenant sa marche rapide.
Je courus à elle, je l'accompagnai, mon bras serré à sa taille. Elle
eut un rire silencieux; puis frissonna et dit à voix basse:
--J'ai froid: marchons vite.
Pauvre ange, elle avait froid! Sous le mince châle noir, ses épaules
tremblaient au vent frais de la nuit. Je l'embrassai sur le front, je
lui demandai doucement:
--Me connais-tu?
Une troisième fois, elle leva les yeux, et sans hésiter:
--Non, me répondit-elle.
Je ne sais quel rapide raisonnement se fit dans mon esprit. A mon tour
je frissonnai.
--Où allons-nous? lui demandai-je de nouveau.
Elle haussa les épaules, avec une petite moue d'insouciance; elle me
dit de sa voix d'enfant:
--Mais où tu voudras, chez moi, chez toi, peu importe.
IX
Nous marchions toujours, descendant l'avenue. J'aperçus sur un banc
deux soldats, dont l'un discourait gravement, tandis que l'autre
écoutait avec respect. C'étaient le sergent et le conscrit. Le
sergent, qui me parut très-ému, m'adressa un salut moqueur, en
murmurant:
--Les riches prêtent parfois, monsieur.
Le conscrit, âme tendre et naïve, me dit d'un ton dolent:
--Je n'avais qu'elle, monsieur: vous me volez Celle qui m'aime.
Je traversai la route et pris l'autre allée.
Trois gamins venaient à nous, se tenant par les bras et chantant à
tue-tête. Je reconnus les écoliers. Les petits malheureux n'avaient
plus besoin de feindre l'ivresse. Ils s'arrêtèrent, pouffant de rire,
puis me suivirent quelques pas, me criant chacun d'une voix mal
assurée:
--Hé! monsieur, madame vous trompe, madame est Celle qui m'aime!
Je sentais une sueur froide mouiller mes tempes. Je précipitais mes
pas, ayant hâte de fuir, ne pensant plus à cette femme que j'emportais
dans mes bras. Au bout de l'avenue, comme j'allais enfin quitter ce
lieu maudit, je heurtai, en descendant du trottoir, un homme
commodément assis dans le ruisseau. Il appuyait la tête sur la dalle,
la face tournée vers le ciel, se livrant sur ses doigts à un calcul
fort compliqué.
Il tourna les yeux, et, sans quitter l'oreiller:
--Ah! c'est vous, monsieur, me dit-il en balbutiant. Vous devriez bien
m'aider à compter les étoiles. J'en ai déjà trouvé plusieurs millions,
mais je crains d'en oublier quelqu'une. C'est de la statistique seule,
monsieur, que dépend le bonheur de l'humanité.
Un hoquet l'interrompit. Il reprit en larmoyant:
--Savez-vous combien coûte une étoile? Sûrement le bon Dieu a fait
là-haut une grosse dépense, et le peuple manque de pain, monsieur! A
quoi bon ces lampions? est-ce que cela se mange? quelle en est
l'application pratique, je vous prie? Nous avions bien besoin de cette
fête éternelle. Allez, Dieu n'a jamais eu la moindre teinte d'économie
sociale.
Il avait réussi à se mettre sur son séant; il promenait autour de lui
des regards troubles, hochant la tête d'un air indigné. C'est alors
qu'il vint à apercevoir ma compagne. Il tressaillit, et, le visage
pourpre, tendit avidement les bras.
--Eh! eh! reprit-il, c'est Celle qui m'aime.
X
..........................
..........................
--"Voici, me dit-elle, je suis pauvre, je fais ce que je peux pour
manger. L'hiver dernier, je passais quinze heures courbé sur un
métier, et je n'avais pas du pain tous les jours. Au printemps, j'ai
jeté mon aiguille par la fenêtre. Je venais de trouver une occupation
moins fatigante et plus lucrative.
"Je m'habille chaque soir de mousseline blanche. Seule dans une sorte
de réduit, appuyée au dossier d'un fauteuil, j'ai pour tout travail à
sourire depuis six heures jusqu'à minuit. De temps à autre, je fais
une révérence, j'envoie un baiser dans le vide. On me paye cela trois
francs par séance.
"En face de moi, derrière une petite vitre enchâssée dans la cloison,
je vois sans cesse un oeil qui me regarde. Il est tantôt noir, tantôt
bleu. Sans cet oeil, je serais parfaitement heureuse; il gâte le
métier. Par moments, à le rencontrer toujours seul et fixe, il me
prend de folles terreurs; je suis tentée de crier et de fuir.
"Mais il faut bien travailler pour vivre. Je souris, je salue,
j'envoie un baiser. A minuit, j'efface mon rouge et je remets ma robe
d'indienne. Bah! que de femmes, sans y être forcées, font ainsi les
gracieuses devant un mur."
LA FÉE AMOUREUSE
Entends-tu, Ninon, la pluie de décembre battre nos vitres? Le vent se
plaint dans le long corridor. C'est une vilaine soirée, une de ces
soirées où le pauvre grelotte à la porte du riche que le bal entraîne
dans ses danses, sous les lustres dorés. Laisse là tes souliers de
satin, viens t'asseoir sur mes genoux, près de l'âtre brûlant. Laisse
là la riche parure: je veux ce soir te dire un conte, un beau conte de
fée.
Tu sauras, Ninon, qu'il y avait autrefois, sur le haut d'une montagne,
un vieux château sombre et lugubre. Ce n'étaient que tourelles, que
remparts, que ponts-levis chargés de chaînes; des hommes couverts de
fer veillaient nuit et jour sur les créneaux, et seuls les soldats
trouvaient bon accueil auprès du comte Enguerrand, le seigneur du
manoir.
Si tu l'avais aperçu, le vieux guerrier, se promenant dans les longues
galeries, si tu avais entendu les éclats de sa voix brève et
menaçante, tu aurais tremblé d'effroi, tout comme tremblait sa nièce
Odette, la pieuse et jolie damoiselle. N'as-tu jamais remarqué, le
matin, une pâquerette s'épanouir aux premiers baisers du soleil parmi
des orties et des ronces! Telle s'épanouissait la jeune fille parmi de
rudes chevaliers. Enfant, lorsque au milieu de ses jeux elle
apercevait son oncle, elle s'arrêtait, et ses yeux se gonflaient de
larmes. Maintenant, elle était grande et belle; son sein s'emplissait
de vagues soupirs; et un effroi plus âpre encore la saisissait, chaque
fois que venait à paraître le seigneur Enguerrand.
Elle demeurait dans une tourelle éloignée, s'occupant à broder de
belles bannières, se reposant de ce travail en priant Dieu, en
contemplant de sa fenêtre la campagne d'émeraude et le ciel d'azur.
Que de fois, la nuit, se levant de sa couche, elle était venue
regarder les étoiles, et, là, que de fois son coeur de seize ans
s'était élancé vers les espaces célestes, demandant à ces soeurs
radieuses ce qui pouvait l'agiter ainsi. Après ces nuits sans sommeil,
après ces élans d'amour, elle avait des envies de se suspendre au cou
du vieux chevalier; mais une rude parole, un froid regard
l'arrêtaient, et, tremblante, elle reprenait son aiguille. Tu plains
la pauvre fille, Ninon; elle était comme la fleur fraîche et embaumée
dont on dédaigne l'éclat et le parfum.
Un jour, Odette la désolée suivait de l'oeil en rêvant deux
tourterelles qui fuyaient, lorsqu'elle entendit une voix douce au pied
du château. Elle se pencha, elle vit un beau jeune homme qui, la
chanson sur les lèvres, réclamait l'hospitalité. Elle écouta et ne
comprit pas les paroles; mais la voix douce oppressait son coeur, des
larmes coulaient lentement le long de ses joues, mouillant une tige de
marjolaine qu'elle tenait à la main.
Le château resta fermé, un homme d'armes cria des murs:
--Retirez-vous: il n'y a céans que des guerriers.
Odette regardait toujours. Elle laissa échapper la tige de marjolaine
humide de larmes, qui s'en alla tomber aux pieds du chanteur. Ce
dernier, levant les yeux, voyant cette tête blonde, baisa la branche
et s'éloigna, se retournant à chaque pas.
Quand il eut disparu, Odette se mit à son prie-Dieu, où elle fit une
longue prière. Elle remerciait le ciel sans savoir pourquoi; elle se
sentait heureuse, tout en ignorant le sujet de sa joie.
La nuit, elle eut un beau rêve. Il lui sembla voir la tige de
marjolaine qu'elle avait jetée. Lentement, du sein des feuilles
frissonnantes, se dressa une fée, mais une fée si mignonne, avec des
ailes de flamme, une couronne de myosotis et une longue robe verte,
couleur de l'espérance.
--Odette, dit-elle harmonieusement, je suis la fée Amoureuse. C'est
moi qui t'ai envoyé ce matin Loïs, le jeune homme à la voix douce;
c'est moi qui, voyant tes pleurs, ai voulu les sécher. Je vais par la
terre glanant des coeurs et rapprochant ceux qui soupirent. Je visite
la chaumière aussi bien que le manoir, je me suis plue souvent à unir
la houlette au sceptre des rois. Je sème des fleurs sous les pas de
mes protégés, je les enchaîne avec des fils si brillants et si
précieux, que leurs coeurs en tressaillent de joie. J'habite les
herbes des sentiers, les tisons étincelants du foyer d'hiver, les
draperies du lit des époux; et partout où mon pied se pose, naissent
les baisers et les tendres causeries. Ne pleure plus, Odette: je suis
Amoureuse, la bonne fée, et je viens sécher tes larmes.
Et elle rentra dans sa fleur, qui redevint bouton en repliant ses
feuilles.
Tu le sais bien, toi, Ninon, que la fée Amoureuse existe. Vois-la
danser dans notre foyer, et plains les pauvres gens qui ne croiront
pas à ma belle fée.
Lorsque Odette s'éveilla, un rayon de soleil éclairait sa chambre, un
chant d'oiseau montait du dehors, et le vent du matin caressait ses
tresses blondes, parfumé du premier baiser qu'il venait de donner aux
fleurs. Elle se leva, joyeuse, elle passa la journée à chanter,
espérant en ce que lui avait dit la bonne fée. Elle regardait par
instants la campagne, souriant à chaque oiseau qui passait, sentant en
elle des élans qui la faisaient bondir et frapper ses petites mains
l'une contre l'autre.
Le soir venu, elle descendit dans la grande salle du château. Près du
comte Enguerrand se trouvait un chevalier qui écoutait les récits du
vieillard. Elle prit sa quenouille, s'assit devant l'âtre où chantait
le grillon, et le fuseau d'ivoire tourna rapidement entre ses doigts.
Au fort de son travail, ayant jeté les yeux sur le chevalier, elle lui
vit la tige de marjolaine entre les mains, et voilà qu'elle reconnut
Loïs à la voix douce. Un cri de joie faillit lui échapper. Pour cacher
sa rougeur, elle se pencha vers les cendres, remuant les tisons avec
une longue tige de fer. Le brasier crépita, les flammes s'effarèrent,
des gerbes bruyantes jaillirent, et soudain, du milieu des étincelles,
surgit Amoureuse, souriante et empressée. Elle secoua de sa robe verte
les parcelles embrasées qui couraient sur la soie, pareilles à des
paillettes d'or; elle s'élança dans la salle, elle vint, invisible
pour le comte, se placer derrière les jeunes gens. Là, tandis que le
vieux chevalier contait un combat effroyable contre les Infidèles,
elle leur dit doucement:
--Aimez-vous, mes enfants. Laissez les souvenirs à l'austère
vieillesse, laissez-lui les longs récits auprès des tisons ardents.
Qu'au pétillement de la flamme ne se mêle que le bruit de vos baisers.
Plus tard il sera temps d'adoucir vos chagrins en vous rappelant ces
douces heures. Quand on aime à seize ans, la voix est inutile; un seul
regard en dit plus qu'un grand discours. Aimez-vous, mes enfants;
laissez parler la vieillesse.
Puis elle les recouvrit de ses ailes, si bien que le comte, qui
expliquait comme quoi le géant Buch Tête-de fer fut occis par un
terrible coup de Giralda la lourde épée, ne vit pas Loïs déposant son
premier baiser sur le front d'Odette frissonnante.
Il faut, Ninon, que te je parle de ces belles ailes de ma fée
Amoureuse. Elles étaient transparentes comme verre et menues comme
ailes de moucheron. Mais, lorsque deux amants se trouvaient en péril
d'être vus, elles grandissaient, grandissaient, et devenaient si
obscures, si épaisses, qu'elles arrêtaient les regards et étouffaient
le bruit des baisers. Aussi le vieillard continua-t-il longtemps son
prodigieux récit, et longtemps Loïs caressa Odette la blonde, à la
barbe du méchant suzerain.
Mon Dieu! mon Dieu! les belles ailes que c'était! Les jeunes filles,
m'a-t-on dit, les retrouvent parfois: plus d'une sait ainsi se cacher
aux yeux des grands-parents. Est-ce vrai, Ninon?
Lorsque le comte eut fini sa longue histoire, la fée Amoureuse
disparut dans la flamme, et Loïs s'en alla, remerciant son hôte,
envoyant un dernier baiser à Odette. La jeune fille dormit si
heureuse, cette nuit-là, qu'elle rêva des montagnes de fleurs
éclairées par des milliers d'astres, chacun mille fois plus brillant
que le soleil.
Le lendemain, elle descendit au jardin, cherchant les tonnelles
obscures. Elle rencontra un guerrier, le salua, et allait s'éloigner,
lorsqu'elle lui vit dans la main la tige de marjolaine baignée de
larmes. Et voilà qu'elle reconnut encore Loïs à la voix douce, qui
venait de rentrer au château sous un nouveau déguisement. Il la fit
asseoir sur un banc de gazon, auprès d'une fontaine. Ils se
regardaient tous deux, ravis de se voir en plein jour. Les fauvettes
chantaient, on sentait dans l'air que la bonne fée devait rôder par
là. Je ne te dirai pas toutes les paroles qu'entendirent les vieux
chênes discrets; c'était plaisir de voir les amoureux bavarder si
longtemps, si longtemps, qu'une fauvette qui se trouvait dans un
buisson voisin, eut le temps de se bâtir un nid.
Tout à coup les pas lourds du comte Enguerrand se firent entendre dans
l'allée. Les deux pauvres amoureux tremblèrent. Mais l'eau de la
fontaine chanta plus doucement, et Amoureuse sortit, riante et
empressée, du flot clair de la source. Elle entoura les amants de ses
ailes, puis glissa légèrement avec eux, passant à côté du comte, qui
fut fort étonné d'avoir ouï des voix et de ne trouver personne.
Elle berce ses protégés, elle va, leur répétant tout bas:
--Je suis celle qui protège les amours, celle qui ferme les yeux et
les oreilles des gens qui n'aiment plus. Ne craignez rien, beaux
amoureux: aimez-vous sous le jour éclatant, dans les allées, près de
l'eau des fontaines, partout où vous serez. Je suis là; je veille sur
vous. Dieu m'a mise ici-bas pour que les hommes, ces railleurs de
toute sainteté, ne viennent jamais troubler vos pures émotions. Il m'a
donné mes belles ailes et m'a dit: "Va, et que les jeunes coeurs se
réjouissent." Aimez-vous, je suis là et je veille sur vous.
Et elle allait, butinant la rosée qui était sa seule nourriture,
entraînant, dans une ronde joyeuse, Odette et Loïs, dont les mains se
trouvaient enlacées.
Tu me demanderas ce qu'elle fît des deux amants. Vraiment, mon amie,
je n'ose te le dire. J'ai peur que tu ne te refuses à me croire, ou
bien que, jalouse de leur fortune, tu ne me rendes plus mes baisers.
Mais te voilà toute curieuse, méchante fille, et je vois bien qu'il me
faut te contenter.
Or, apprends que la fée rôda ainsi jusqu'à la nuit. Lorsqu'elle voulut
séparer les amants, elle les vit si chagrins, mais si chagrins de se
quitter, qu'elle se mit à leur parler tout bas. Il paraît qu'elle leur
disait quelque chose de bien beau, car leurs visages rayonnaient et
leurs yeux grandissaient de joie. Et, lorsqu'elle eut parlé et qu'ils
eurent consenti, elle toucha leurs fronts de sa baguette.
Soudain... Oh! Ninon, quels yeux grands d'étonnement! Comme tu
frapperais du pied, si je n'achevais pas!
Soudain Loïs et Odette furent changés en tiges de marjolaine, mais de
marjolaine si belle, qu'il n'y a qu'une fée pour en faire de pareille.
Elles se trouvaient placées côte à côte, si près l'une de l'autre que
leurs feuilles se mêlaient. C'étaient là des fleurs merveilleuses qui
devaient rester épanouies, en échangeant éternellement leurs parfums
et leur rosée.
Quant au comte Enguerrand, il se consola, dit-on, en contant chaque
soir comme quoi le géant Buch Tête-de-Fer fut occis par un terrible
coup de Giralda la lourde épée.
Et maintenant, Ninon, lorsque nous gagnerons la campagne, nous
chercherons les marjolaines enchantées pour leur demander dans quelle
fleur se trouve la fée Amoureuse. Peut-être, mon amie, une morale se
cache-t-elle sous ce conte. Mais je ne te l'ai dit, nos pieds devant
l'âtre, que pour te faire oublier la pluie de décembre qui bat nos
vitres, et t'inspirer, ce soir, un peu plus d'amour pour le jeune
conteur.
LE SANG
Voici déjà bien des rayons, bien des fleurs, bien des parfums. N'es-tu
pas lasse, Ninon, de ce printemps éternel? Toujours aimer, toujours
chanter le rêve des seize ans. Tu t'endors le soir, méchante fille,
lorsque je te parle longuement des coquetteries de la rose et des
infidélités de la libellule. Tes grands yeux, tu les fermes d'ennui,
et moi, qui ne peux plus y puiser l'inspiration, je bégaye sans
parvenir à trouver un dénouement.
J'aurai raison de tes paupières paresseuses, Ninon. Je veux te dire
aujourd'hui un conte si terrible, que tu ne les fermeras de huit
jours. Écoute. La terreur est douce après un trop long sourire.
Quatre soldats, le soir de la victoire, avaient campé dans un coin
désert du champ de bataille. L'ombre était venue, et ils soupaient
joyeusement au milieu des morts.
Assis dans l'herbe, autour d'un brasier, ils grillaient sur les
charbons des tranches d'agneau, qu'ils mangeaient saignantes encore.
La lueur rouge du foyer les éclairait vaguement, projetant au loin
leurs ombres gigantesques. Par instants, de pâles éclairs couraient
sur les armes gisant auprès d'eux, et alors on apercevait dans la nuit
des hommes qui dormaient les yeux ouverts.
Les soldats riaient avec de longs éclats, sans voir ces regards qui se
fixaient sur eux. La journée avait été rude. Ne sachant ce que leur
gardait le lendemain, ils fêtaient les vivres et le repos du moment.
La Nuit et la Mort volaient sur le champ de bataille, où leurs grandes
ailes secouaient le silence et l'effroi.
Le repas achevé, Gneuss chanta. Sa voix sonore se brisait dans l'air
morne et désolé: la chanson, joyeuse sur ses lèvres, sanglotait avec
l'écho. Étonné de ces accents qui sortaient de sa bouche et qu'il ne
connaissait point, le soldat chantait plus haut, quand un cri
terrible, sorti de l'ombre, traversa l'espace.
Gneuss se tut, comme pris de malaise. Il dit à Elberg:
--Va donc voir quel cadavre s'éveille.
Elberg prit un tison enflammé et s'éloigna. Ses compagnons purent le
suivre quelques instants à la lueur de la torche. Ils le virent se
courber, interrogeant les morts, fouillant les buissons de son épée.
Puis il disparut.
--Clérian, dit Gneuss après un silence, les loups rôdent ce soir: va
chercher notre ami.
Et Clérian se perdit à son tour dans les ténèbres.
Gneuss et Flem, las d'attendre, s'enveloppèrent dans leurs manteaux,
couchés tous deux auprès du brasier demi-éteint. Leurs yeux se
fermaient, lorsque le même cri terrible passa sur leurs têtes. Flem se
leva, silencieux, et marcha vers l'ombre où s'étaient effacés ses deux
compagnons.
Alors Gneuss se trouva seul. Il eut peur, peur de ce gouffre noir, où
courait un râle d'agonie. Il jeta dans le brasier des herbes sèches,
espérant que la clarté du feu dissiperait son effroi. La flamme monta,
sanglante, le sol fut éclairé d'un large cercle lumineux; dans ce
cercle, les buissons dansaient fantastiquement, et les morts, qui
dormaient à leur ombre, semblaient secoués par des mains invisibles.
Gneuss eut peur de la lumière. Il dispersa les branches enflammées, il
les éteignit sous ses talons. Comme l'ombre retombait, plus pesante et
plus épaisse, il frissonna, redoutant d'entendre passer le cri de
mort. Il s'assit, puis se releva pour appeler ses compagnons. Les
éclats de sa voix l'effrayèrent; il craignit d'avoir attiré sur lui
l'attention des cadavres.
La lune parut, et Gneuss vit avec épouvante un pâle rayon glisser sur
le champ de bataille. Maintenant la nuit n'en cachait plus l'horreur.
La plaine dévastée, semée de débris et de morts, s'étendait devant le
regard, couverte d'un linceul de lumière; et cette lumière, qui
n'était pas le jour, éclairait les ténèbres, sans en dissiper les
horreurs muettes.
Gneuss, debout, la sueur au front, eut la pensée de monter sur la
colline éteindre le pâle flambeau des nuits. Il se demanda ce
qu'attendaient les morts pour se dresser et venir l'entourer,
maintenant qu'ils le voyaient. Leur immobilité devint une angoisse
pour lui; dans l'attente de quelque événement terrible, il ferma les
yeux.
Et, comme il était là, il sentit une chaleur tiède au talon gauche. Il
se baissa vers le sol, il vit un mince ruisseau de sang qui fuyait
sous ses pieds. Ce ruisseau, bondissant de cailloux en cailloux,
coulait avec un gai murmure; il sortait de l'ombre, se tordait dans un
rayon de lune, pour s'enfuir et retourner dans l'ombre; on eût dit un
serpent aux noires écailles dont les anneaux glissaient et se
suivaient sans fin. Gneuss recula sans pouvoir refermer les yeux; une
effrayante contraction les tenait grands ouverts, fixés sur le flot
sanglant.
Il le vit se gonfler lentement, s'élargir dans son lit. Le ruisseau
devint rivière, rivière lente et paisible qu'un enfant aurait franchie
d'un élan. La rivière devint torrent et passa sur le sol avec un bruit
sourd, rejetant sur les bords une écume rougeâtre. Le torrent devint
fleuve, fleuve immense.
Ce fleuve emportait les cadavres; et c'était un horrible prodige que
ce sang sorti des blessures en telle abondance qu'il charriait les
morts.
Gneuss reculait toujours devant le flot qui montait. Ses regards
n'apercevaient plus l'autre rive; il lui semblait que la vallée se
changeait en lac.
Soudain, il se trouva adossé contre une rampe de roches; il dut
s'arrêter dans sa fuite. Alors il sentit la vague battre ses genoux.
Les morts qu'emportait le courant, l'insultaient au passage; chacune
de leurs blessures devenait une bouche qui le raillait de son effroi.
La mer épaisse montait, montait toujours; maintenant elle sanglotait
autour de ses hanches. Il se dressa dans un suprême effort, se
cramponna aux fentes des roches; les roches se brisèrent, il retomba,
et le flot couvrit ses épaules.
La lune pâle et morne regardait cette mer où ses rayons s'éteignaient
sans reflet. La lumière flottait dans le ciel. La nappe immense, toute
d'ombre et de clameurs, paraissait l'ouverture béante d'un abîme.
La vague montait, montait; elle rougit de son écume les lèvres de
Gneuss.
II
A l'aube, Elberg en arrivant éveilla Gneuss qui dormait, la tête sur
une pierre.
--Ami, dit-il, je me suis égaré dans les buissons. Comme je m'étais
assis au pied d'un arbre, le sommeil m'a surpris et les yeux de mon
âme ont vu se dérouler des scènes étranges, dont le réveil n'a pu
dissiper le souvenir.
Le monde était à son enfance. Le ciel semblait un immense sourire. La
terre, vierge encore, s'épanouissait aux rayons de mai, dans sa chaste
nudité. Le brin d'herbe verdissait, plus grand que le plus grand de
nos chênes: les arbres élargissaient dans l'air des feuillages qui
nous sont inconnus. La sève coulait largement dans les veines du
monde, et le flot s'en trouvait si abondant, que, ne pouvant se
contenter des plantes, il ruisselait dans les entrailles des roches et
leur donnait la vie.
Les horizons s'étendaient calmes et rayonnants. La sainte nature
s'éveillait. Comme l'enfant qui s'agenouille au matin et remercie Dieu
de la lumière, elle épanchait vers le ciel tous ses parfums, toutes
ses chansons, parfums pénétrants, chansons ineffables, que mes sens
pouvaient à peine supporter, tant l'impression en était divine.
La terre, douce et féconde, enfantait sans douleur. Les arbres à fruit
croissaient à l'aventure, les champs de blé bordaient les chemins,
comme font aujourd'hui les champs d'orties. On sentait dans l'air que
la sueur humaine ne se mêlait point encore aux souffles du ciel. Dieu
seul travaillait pour ses enfants.
L'homme, comme l'oiseau, vivait d'une nourriture providentielle. Il
allait, bénissant Dieu, cueillant les fruits de l'arbre, buvant l'eau
de la source, s'endormant le soir sous un abri de feuillage. Ses
lèvres avaient horreur de la chair; il ignorait le goût du sang, il ne
trouvait de saveurs qu'aux seuls mets que la rosée et le soleil
préparaient pour ses repas.
C'est ainsi que l'homme restait innocent et que son innocence le
sacrait roi des autres êtres de la création. Tout était concorde. Je
ne sais quelle blancheur avait le monde, quelle paix suprême le
berçait dans l'infini. L'aile des oiseaux ne battait pas pour la
fuite; les forêts ne cachaient pas d'asiles dans leurs taillis. Toutes
les créatures de Dieu vivaient au soleil, ne formant qu'un peuple,
n'ayant qu'une loi, la bonté.
Moi, je marchais parmi ces êtres, au milieu de cette nature. Je me
sentais devenir plus fort et meilleur. Ma poitrine aspirait longuement
l'air du ciel. J'éprouvais, quittant soudain nos vents empestés pour
ces brises d'un monde plus pur, la sensation délicieuse du mineur
remontant au grand air.
Comme l'ange des rêves berçait toujours mon sommeil, voici ce que vit
mon esprit dans une forêt où il s'était égaré.
Deux hommes suivaient un étroit sentier perdu sous le feuillage. Le
plus jeune marchait en avant; l'insouciance chantait sur sa lèvre; son
regard avait une caresse pour chaque brin d'herbe. Parfois, il se
tournait pour sourire à son compagnon. Je ne sais à quelle douceur je
reconnus que c'était là un sourire de frère.
Les lèvres et les yeux de l'autre homme restaient sombres et muets. Il
couvait la nuque de l'adolescent d'un regard de haine, hâtant sa
marche, trébuchant derrière lui. Il semblait poursuivre une victime
qui ne fuyait pas.
Je le vis couper le tronc d'un arbre, qu'il façonna grossièrement en
massue. Puis, craignant de perdre son compagnon, il courut, cachant
son arme derrière lui. Le jeune homme, qui s'était assis pour
l'attendre, se leva à son approche, et le baisa au front, comme après
une longue absence.
Ils se remirent à marcher. Le jour baissait. L'enfant pressa le pas,
en apercevant au loin, entre les derniers troncs de la forêt, les
lignes tendres d'un coteau, jaune de l'adieu du soleil. L'homme sombre
crut qu'il fuyait. Alors il leva le tronc d'arbre.
Son jeune frère se tournait. Une joyeuse parole d'encouragement était
sur ses lèvres. Le tronc d'arbre lui écrasa la face, et le sang
jaillit.
Le brin d'herbe qui en reçut la première goutte, la secoua avec
horreur sur la terre. La terre but cette goutte, frémissante,
épouvantée; un long cri de répugnance s'échappa de son sein, et le
sable du sentier rendit le hideux breuvage en mousse sanglante.
Au cri de la victime, je vis les créatures se disperser sous le vent
de l'effroi. Elles s'enfuirent par le monde, évitant les chemins
frayés; elles se postèrent dans les carrefours, et les plus forts
attaquèrent les plus faibles. Je les vis dans l'isolement polir leurs
crocs et acérer leurs griffes. Le grand brigandage de la création
commença.
Alors passa devant moi l'éternelle fuite. L'épervier fondit sur
l'hirondelle, l'hirondelle dans son vol saisit le moucheron, le
moucheron se posa sur le cadavre. Depuis le ver jusqu'au lion, tous
les êtres se sentirent menacés. Le monde se mordit la queue et se
dévora éternellement.
La nature elle-même, frappée d'horreur, eut une longue convulsion. Les
lignes pures des horizons se brisèrent. Les aurores et les soleils
couchants eurent de sanglants nuages; les eaux se précipitèrent avec
d'éternels sanglots, et les arbres, tordant leurs branches, jetèrent
chaque année des feuilles flétries à la terre.
III
Comme Elberg se taisait, Clérian parut. Il s'assit entre ses deux
compagnons et leur dit:
--Je ne sais si j'ai vu ou si j'ai rêvé ce que je vais conter, tant le
rêve avait de réalité, tant la réalité paraissait un rêve.
Je me suis trouvé sur un chemin qui traversait le monde. Il était
bordé de villes, et les peuples le suivaient dans leurs voyages.
J'ai vu que les dalles en étaient noires. Mes pieds glissaient, et
j'ai reconnu qu'elles étaient noires de sang. Dans sa largeur, le
chemin s'inclinait en deux pentes; un ruisseau, coulant au centre,
roulait une eau rouge et épaisse.
J'ai suivi ce chemin où la foule s'agitait. J'allais de groupe en
groupe, regardant la vie passer devant moi.
Ici, des pères immolaient leurs filles dont ils avaient promis le sang
à quelque dieu monstrueux. Les blondes têtes se penchaient sous le
couteau, pâlissantes au baiser de la mort.
Là, des vierges frémissantes et fières se frappaient pour se dérober à
de honteux embrassements, et la tombe servait de blanche robe à leur
virginité.
Plus loin, des amantes mouraient sous les baisers. Celle-ci, pleurant
son abandon, expirait sur le rivage, les yeux fixés sur les flots qui
avaient emporté son coeur; celle-là, assassinée entre les bras de
l'amant, s'envolait à son cou, emportés tous deux dans une éternelle
étreinte.
Plus loin, des hommes, las d'ombre et de misère, envoyaient leurs âmes
trouver dans un monde meilleur une liberté vainement cherchée sur
cette terre.
Partout, les pieds des rois laissaient sur les dalles de sanglantes
empreintes. Celui-ci a marché dans le sang de son frère; celui-là,
dans le sang de son peuple; cet autre, dans le sang de son Dieu. Leurs
pas rouges sur la poussière faisaient dire à la foule: Un roi a passé
là.
Les prêtres égorgeaient les victimes; puis, penchés stupidement sur
leurs entrailles palpitantes, prétendaient y lire les secrets du ciel.
Ils portaient des épées sous leurs robes et prêchaient la guerre au
nom de leur Dieu. Les peuples, à leur voix, se ruant les uns sur les
autres, se dévoraient pour la glorification du Père commun.
L'humanité entière était ivre; elle battait les murs, elle se
vautrait, sur les dalles souillées d'une boue hideuse. Les yeux
fermés, tenant à deux mains un glaive à double tranchant, elle
frappait dans la nuit et massacrait.
Un souffle humide de carnage passait sur la foule qui se perdait au
loin dans un brouillard rougeâtre. Elle courait, emportée dans un élan
d'épouvante, elle se roulait dans l'orgie avec des éclats de plus en
plus furieux. Elle foulait aux pieds ceux qui tombaient, et faisait
rendre aux blessures la dernière goutte de sang. Elle haletait de
rage, maudissant le cadavre, dès qu'elle ne pouvait plus en arracher
une plainte.
La terre buvait, buvait avidement; ses entrailles n'avaient plus de
répugnance pour la liqueur âcre. Comme l'être avili par l'ivresse,
elle se gorgeait de lie.
Je pressais le pas, ayant hâte de ne plus voir mes frères. Le noir
chemin s'étendait toujours aussi vaste à chaque nouvel horizon; le
ruisseau que je suivais semblait porter le flot sanglant à quelque mer
inconnue.
Et comme j'avançais, je vis la nature devenir sombre et sévère. Le
sein des plaines se déchirait profondément. Des blocs de rocher
partageaient le sol en stériles collines et en vallons ténébreux. Les
collines montaient, les vallons se creusaient de plus en plus; la
pierre devenait montagne, le sillon se changeait en abîme.
Pas un feuillage, pas une mousse; des roches désolées, la tête
blanchie par le soleil, les pieds ténébreux et mangés par l'ombre. Le
chemin passait au milieu de ces roches, dans un silence de mort.
Enfin il fit un brusque détour, et je me trouvai dans un site funèbre.
Quatre montagnes, s'appuyant lourdement les unes sur les autres,
formaient un immense bassin. Leurs flancs, roides et unis, qui
s'élevaient, pareils aux murs d'une ville cyclopéenne, faisaient de
l'enceinte un puits gigantesque dont la largeur emplissait l'horizon.
Et ce puits, dans lequel tombait le ruisseau, était plein de sang. La
mer épaisse et tranquille montait lentement de l'abîme. Elle semblait
dormir dans son lit de rochers. Le ciel la reflétait en nuées de
pourpre.
Alors je compris que là se rendait tout le sang versé par la violence.
Depuis le premier meurtre, chaque blessure a pleuré ses larmes dans ce
gouffre, et les larmes y ont coulé si abondantes, que le gouffre s'est
empli.
--J'ai vu, cette nuit, dit Gneuss, un torrent qui allait se jeter dans
ce lac maudit.
--Frappé d'horreur, reprit Clérian, je m'approchai du bord, sondant du
regard la profondeur des flots. Je reconnus à leur bruit sourd qu'ils
s'enfonçaient jusqu'au centre de la terre. Puis, mon regard s'étant
porté sur les rochers de l'enceinte, je vis que le flot en gagnait les
cimes. La voix de l'abîme me cria: "Le flot qui monte, montera
toujours et atteindra les sommets. Il montera encore, et alors un
fleuve échappé du terrible bassin se précipitera dans les plaines. Les
montagnes, lasses de lutter avec la vague, s'affaisseront. Le lac
entier s'écroulera sur le monde, et l'inondera. C'est ainsi que des
hommes qui naîtront, mourront noyés dans le sang versé par leurs
pères."
--Le jour est proche, dit Gneuss: les vagues étaient hautes, la nuit
dernière.
IV
Le soleil se levait, lorsque Clérian acheva le récit de son rêve. Un
son de trompette qu'apportait le vent du matin, se faisait entendre
vers le nord. C'était le signal qui rassemblait auteur du drapeau les
soldats épars dans la plaine.
Les trois compagnons se levèrent et prirent leurs armes. Ils
s'éloignaient, jetant un dernier regard sur le foyer éteint,
lorsqu'ils virent Flem venir à eux en courant dans les hautes herbes.
Ses pieds étaient blancs de poussière.
--Amis, dit-il, je ne sais d'où je viens, tant ma course a été rapide.
Pendant de longues heures, j'ai vu la ronde échevelée des arbres fuir
derrière moi. Le bruit de mes pas qui me berçait m'a fait clore les
paupières, et, toujours courant, sans que mon élan se ralentit, j'ai
dormi d'un sommeil étrange.
Je me suis trouvé sur une colline désolée. Un soleil ardent frappait
les grands rocs. Mes pieds ne pouvaient se poser sans que la chair en
fût brûlée. J'avais hâte d'atteindre la cime.
Et, comme je me précipitais dans mes bonds, je vis monter un homme qui
marchait lentement. Il était couronné d'épines; un lourd fardeau
pesait sur ses épaules, une sueur de sang inondait sa face. Il allait
péniblement, chancelant à chaque pas.
Le sol brûlait, je ne pus subir son supplice; je montai l'attendre
sous un arbre, au sommet de la colline. Alors je reconnus qu'il
portait une croix. A sa couronne, à sa robe pourpre tachée de boue, je
crus comprendre que c'était là un roi, et j'eus grande joie de sa
souffrance.
Des soldats le suivaient, pressant sa marche du fer de leur lance.
Arrivés sur la roche la plus élevée, ils le dépouillèrent de ses
vêtements, ils le couchèrent sur l'arbre sinistre.
L'homme souriait tristement. Il tendit les mains grandes ouvertes aux
bourreaux; les clous y firent deux trous sanglants. Puis, rapprochant
ses pieds l'un de l'autre, il les croisa, et un seul clou suffit.
Couché sur le dos, il se taisait en regardant le ciel. Deux larmes
coulaient lentement sur ses joues, larmes qu'il ne sentait pas, et qui
se perdaient dans le sourire résigné de ses lèvres.
La croix fut dressée, le poids du corps agrandit horriblement les
blessures, et j'entendis les os se briser. Le crucifié eut un long
frisson. Puis, il se remit à regarder le ciel.
Moi, je le contemplais. Voyant sa grandeur dans la mort, je disais:
"Cet homme n'est pas un roi." Alors j'eus pitié, je criai aux soldats
de le frapper au coeur.
Une fauvette chantait sur la croix. Son chant était triste et parlait
à mes oreilles comme la voix d'une vierge en pleurs.
"--Le sang colore la flamme, disait-elle, le sang empourpre la fleur,
le sang rougit la nue. Je me suis posée sur le sable, mes pattes
étaient sanglantes; j'ai effleuré les branches du chêne, mes ailes
étaient rouges.
"J'ai rencontré un juste, je l'ai suivi. Je venais de me baigner dans
la source, et ma robe était pure. Mon chant disait: Réjouissez-vous,
mes plumes: sur l'épaule de cet homme, vous ne serez plus souillées de
la pluie du meurtre.
"Mon chant dit aujourd'hui: Pleure, fauvette du Golgotha, pleure ta
robe tachée par le sang de celui qui te gardait l'asile de son sein.
Il est venu pour rendra la blancheur aux fauvettes, hélas! et les
hommes le forcent à me mouiller de la rosée de ses plaies.
"Je doute, et je pleure ma robe tachée. Où trouverai-je ton frère, ô
Jésus! pour qu'il m'ouvre son vêtement de lin? Ah! pauvre maître, quel
fils né de toi lavera mes plumes que tu rougis de ton sang?"
Le crucifié écoutait la fauvette. Le vent de la mort faisait battre
ses paupières; l'agonie tordait ses lèvres. Son regard se leva vers
l'oiseau, plein d'un doux reproche; son sourire brilla, serein comme
l'espérance.
Alors, il poussa un grand cri. Sa tête se pencha sur sa poitrine, et
la fauvette s'enfuit, emportée dans un sanglot. Le ciel devint noir,
la terre frémit dans l'ombre.
Je courais toujours et je dormais. L'aurore était venue, les vallées
s'éveillaient, rieuses dans les brouillards du matin. L'orage de la
nuit avait donné plus de sérénité au ciel, plus de vigueur aux
feuilles vertes. Mais le sentier se trouvait bordé des mêmes épines
qui me déchiraient la veille; les mêmes cailloux durs et tranchants
roulaient sous mes pieds; les mêmes serpents rampaient dans les
buissons et me menaçaient au passage. Le sang du juste avait coulé
dans les veines du vieux monde, sans lui rendre l'innocence de sa
jeunesse.
La fauvette passa sur ma tête, et me cria:
--Va, va, je suis bien triste. Je ne puis trouver une source assez
pure où me baigner. Regarde, la terre est méchante comme hier. Jésus
est mort, et l'herbe n'a pas fleuri. Va, va, ce n'est qu'un meurtre de
plus.
V
La trompette sonnait toujours le départ.
--Fils, dit Gneuss, c'est un laid métier que le nôtre. Notre sommeil
est troublé par les fantômes de ceux que nous frappons. J'ai, comme
vous, senti, pendant de longues heures, le démon du cauchemar peser
sur ma poitrine. Voici trente ans que je tue, j'ai besoin de sommeil.
Laissons là nos frères. Je connais un vallon où les charrues manquent
de bras. Voulez-vous que nous goûtions au pain du travail?
--Nous le voulons, répondirent ses compagnons.
Alors les soldats creusèrent un grand trou au pied d'une roche, et
enterrèrent leurs armes. Ils descendirent se baigner à la rivière;
puis, tous quatre se tenant par les bras, ils disparurent au coude du
sentier.
LES VOLEURS ET L'ÂNE
I
Je connais un jeune homme, Ninon, que tu gronderais fort. Léon adore
Balzac et ne peut souffrir George Sand; le livre de Michelet a failli
le rendre malade. Il dit naïvement que la femme naît esclave, il ne
prononce jamais sans rire les mots d'amour et de pudeur. Ah! comme il
vous maltraite! Sans doute, il se recueille la nuit pour vous mieux
déchirer le jour. Il a vingt ans.
La laideur lui paraît un crime. Des yeux petits, une bouche trop
grande, le mettent hors de lui. Il prétend que, puisqu'il n'y a pas de
fleurs laides dans les prés, toutes les jeunes filles doivent naître
également belles. Quand le hasard le met dans la rue face à face avec
un laideron, trois jours durant il maudit les cheveux rares, les pieds
larges, les mains épaisses. Lorsqu'au contraire la femme est jolie, il
sourit méchamment, et le silence qu'il garde alors est formidable de
mauvaises pensées.
Je ne sais laquelle de vous trouverait grâce devant lui. Brunes et
blondes, jeunes et vieilles, gracieuses et contrefaites, il vous
enveloppe toutes dans le même anathème. Le vilain garçon! Et comme son
regard rit tendrement! comme sa parole est douce et caressante!
Léon vit en plein quartier Latin.
Ici, Ninon, je me trouve fort embarrassé. Pour un rien, je me tairais,
maudissant l'heure où j'ai eu l'étrange fantaisie de te commencer ce
récit. Tes oreilles curieuses sont grandes ouvertes au scandale, et je
ne sais trop comment t'introduire dans un monde où tu n'as jamais mis
le bout de tes petits pieds.
Ce monde, ma bien-aimée, serait le paradis, s'il n'était l'enfer.
Ouvrons le livre du poète, lisons le chant de la vingtième année.
Vois, la fenêtre se tourne au midi; la mansarde, pleine de fleurs et
de lumière, est si haute, si haute dans le ciel, que parfois on entend
les anges causer sur le toit. Comme font les oiseaux qui choisissent
la branche la plus élevée pour dérober leurs nids aux mains des
hommes, les amoureux ont bâti le leur au dernier étage. Là, ils ont la
première caresse du matin et le dernier adieu du soleil.
De quoi vivent-ils? qui le sait? Peut-être de baisers et de sourires.
Ils s'aiment tant, qu'ils n'ont pas le loisir de songer au repas qui
leur manque. Ils n'ont pas de pain, et ils en jettent aux moineaux.
Quand ils ouvrent l'armoire vide, ils se rassasient en riant de leur
pauvreté.
Leurs amours datent des premiers bluets. Ils se sont rencontrés dans
un champ de blé. Se connaissant depuis longtemps, sans s'être jamais
vus, ils ont pris le même sentier pour rentrer à la ville. Elle
portait, comme une fiancée, un gros bouquet sur le sein. Elle a monté
les sept étages, et, trop lasse, elle n'a pu redescendre.
Est-ce demain qu'elle en aura la force? Elle l'ignore. En attendant,
elle se repose en trottant menu par la mansarde, arrosant les fleurs,
soignant un ménage qui n'existe pas. Puis, elle coud, pendant que le
jeune homme travaille. Leurs chaises se touchent; peu à peu, pour plus
de commodité, ils finissent par n'en prendre qu'une pour eux deux. La
nuit vient. Ils se grondent de leur paresse. Ah! comme il ment ce
poète, Ninon, et comme son mensonge est séduisant! Qu'il ne soit
jamais homme, l'éternel enfant! qu'il nous trompe encore, lorsqu'il ne
pourra plus se tromper lui-même! Il vient du paradis pour nous en
conter les amours. Il a rencontré là-haut Musette et Mimi, deux
saintes, qu'il s'est plu à faire descendre parmi nous. Elles n'ont
fait qu'effleurer la terre de leurs ailes, elles s'en sont allées dans
le rayon qui les apportait. Aujourd'hui, les coeurs de vingt ans les
cherchent et pleurent de ne pouvoir les trouver.
Me faut-il te mentir à mon tour, ma bien-aimée, en les demandant au
ciel, ou dois-je plutôt avouer que je les ai rencontrées en enfer? Si
là, près du foyer, dans ce fauteuil où tu te berces, un ami
m'écoutait, comme je lèverais hardiment le voile d'or dont le poète a
paré des épaules indignes! Mais toi, tu me fermerais la bouche de tes
petites mains, tu te fâcherais, tu crierais au mensonge, pour trop de
vérité. Comment pourrais-tu croire aux amoureux de notre âge qui
boivent au ruisseau, quand la soif les prend dans la rue? Quelle
serait ta colère, si j'osais te dire que tes soeurs, les amantes, ont
dénoué leurs fichus et qu'elles se sont échevelées! Tu vis, riante et
sereine, dans le nid que j'ai bâti pour toi; tu ignores comment va le
monde. Je n'aurai pas le courage de t'avouer que les fleurs en sont
bien malades, et que demain peut-être les coeurs y seront morts.
Ne bouchez pas vos oreilles, mignonne: vous n'aurez point à rougir.
II
Léon vit donc en plein quartier Latin. Sa main est la plus serrée dans
ce pays où toutes les mains se connaissent. La franchise de son regard
lui fait un ami de chaque passant.
Les femmes n'osent lui pardonner la haine qu'il leur témoigne, et sont
furieuses de ne pouvoir avouer qu'elles l'aiment. Elles le détestent
tout en l'adorant.
Avant les faits que je vais te conter, je ne lui ai jamais connu de
maîtresse. Il se dit blasé et parle des plaisirs de ce monde comme en
parlerait un trappiste, s'il rompait son long silence. Il est sensible
à la bonne chère et ne peut souffrir un mauvais vin. Son linge est
d'une grande finesse, ses vêtements sont toujours d'une exquise
élégance.
Je le vois souvent s'arrêter devant les vierges de l'école italienne,
les yeux humides. Un beau marbre lui donne une heure d'extase.
D'ailleurs, Léon mène la vie d'étudiant, travaillant le moins
possible, flânant au soleil, s'oubliant sur tous les divans qu'il
rencontre. C'est surtout durant ces heures de demi-sommeil qu'il
déclame ses plus grosses injures contre les femmes. Les yeux fermés,
il paraît caresser une vision, en maudissant le réel.
Un matin de mai, je le rencontrai, l'air ennuyé. Il ne savait que
faire, il marchait dans la rue en quête d'aventures. Les pavés étaient
fangeux, et l'imprévu ne se présentait de loin en loin aux pieds du
promeneur que sous la forme d'une flaque d'eau. J'eus pitié de lui, je
lui proposai d'aller voir aux champs si l'aubépine fleurissait.
Pendant une heure, il me fallut subir de longs discours philosophiques
concluant tous au néant de nos joies. Peu à peu, cependant, les
maisons devenaient plus rares. Déjà, sur le seuil des portes, nous
voyions des marmots barbouillés se rouler fraternellement avec de gros
chiens. Comme nous entrions en pleine campagne, Léon s'arrêta soudain
devant un groupe d'enfants qui jouaient au soleil. Il caressa le plus
jeune, puis il m'avoua qu'il adorait les têtes blondes.
J'ai toujours aimé, pour ma part, ces sentiers étroits, resserrés
entre deux haies, que les grands chariots ne creusent pas de leurs
roues. Le sol en est couvert d'une mousse fine, douce aux pieds comme
le velours d'un tapis. On y marche dans le mystère et le silence; et,
lorsque deux amoureux s'y égarent, les épines des murs verdoyants
forcent l'amante à se presser sur le coeur de l'amant. Nous nous
étions engagés, Léon et moi, dans un de ces chemins perdus où les
baisers ne sont écoutés que des fauvettes. Le premier sourire du
printemps avait eu raison de la misanthropie de mon philosophe. Il
éprouvait de longs attendrissements pour chaque goutte de rosée, il
chantait comme un écolier en rupture de ban.
Le sentier s'allongeait toujours. Les haies, hautes et touffues,
étaient tout notre horizon. Cette sorte d'emprisonnement et
l'ignorance où nous étions de la route, redoublaient notre gaieté.
Peu à peu le passage devint plus étroit: il nous fallut marcher l'un
derrière l'autre. Les haies faisaient de brusques détours, le chemin
se changeait en labyrinthe.
Alors, à l'endroit le plus resserré, nous entendîmes un bruit de voix;
puis, trois personnes surgirent à un des coudes du feuillage. Deux
jeunes gens marchaient en avant, écartant les branches trop longues.
Une jeune femme les suivait.
Je m'arrêtai et je saluai. Le jeune homme qui me faisait face,
m'imita. Ensuite, nous nous regardâmes. La situation était délicate:
les haies nous pressaient, plus épaisses que jamais, et aucun de nous
ne semblait disposé à tourner le dos. C'est alors que Léon, qui venait
derrière moi, se dressant sur la pointe des pieds, aperçut la jeune
femme. Sans mot dire, il s'enfonça bravement dans les aubépines; ses
vêtements se déchirèrent aux ronces, quelques gouttes de sang parurent
sur ses mains. Je dus l'imiter.
Les jeunes gens passèrent en nous remerciant. La jeune femme, comme
pour récompenser Léon de son dévouement, s'arrêta devant lui,
indécise, le regardant de ses grands yeux noirs. Il chercha vite son
mauvais sourire, mais ne le trouva pas.
Lorsqu'elle eut disparu, je sortis du buisson, donnant la galanterie à
tous les diables. Une épine m'avait blessé au cou, et mon chapeau
s'était si bien niché entre deux branches, que j'eus toutes les peines
du monde à l'en retirer. Léon se secoua. Comme j'avais fait un signe
d'amitié à la belle passante, il me demanda si je la connaissais.
--Certainement, lui répondis-je. Elle se nomme Antoinette. Je l'ai eue
trois mois pour voisine.
Nous nous étions remis à marcher. Il se taisait. Alors, je lui parlai
de mademoiselle Antoinette.
C'était une petite personne toute fraîche, toute mignonne; le regard
demi-moqueur, demi-attendri; le geste décidé, l'allure leste et
pimpante; en un mot, une bonne fille. Elle se distinguait de ses
pareilles par une franchise et une loyauté rares dans le monde où elle
vivait. Elle se jugeait elle-même, sans vanité comme sans modestie,
disant volontiers qu'elle était née pour aimer, pour jeter au vent du
caprice son bonnet par-dessus les moulins.
Pendant trois longs mois d'hiver, je l'avais vue, pauvre et isolée,
vivre de son travail. Elle faisait cela sans étalage, sans prononcer
le grand mot de vertu, mais parce que telle était son idée du moment.
Tant que son aiguille marcha, je ne lui connus pas un amoureux. Elle
était un bon camarade pour les hommes qui la venaient voir; elle leur
serrait la main, riait avec eux, mais tirait son verrou à la première
menace d'un baiser. J'avouai que j'avais essayé de lui faire quelque
peu la cour. Un jour, comme je lui apportais une bague et des pendants
d'oreille:
--Mon ami, m'avait-elle dit, reprenez vos bijoux. Lorsque je me donne,
je ne me donne encore que pour une fleur.
Quand elle aimait, elle était paresseuse et indolente. La dentelle et
la soie remplaçaient alors l'indienne. Elle effaçait soigneusement les
blessures de l'aiguille, et d'ouvrière devenait grande dame.
D'ailleurs, dans ses amours, elle gardait sa liberté de grisette.
L'homme qu'elle aimait le savait bientôt; il le savait tout aussi
vite, lorsqu'elle ne l'aimait plus. Ce n'était pas, cependant, une de
ces belles capricieuses changeant d'amant à chaque chaussure usée.
Elle avait une grande raison et un grand coeur. Mais la pauvre fille
se trompait souvent; elle plaçait ses mains dans des mains indignes,
et les retirait vite de dégoût. Aussi était-elle las de ce quartier
Latin, où les jeunes gens lui semblaient bien vieux.
A chaque nouveau naufrage, son visage devenait un peu plus triste.
Elle disait de rudes vérités aux hommes; elle se querellait de ne
pouvoir vivre sans aimer. Puis elle se cloîtrait, jusqu'à ce que son
coeur brisât les grilles.
Je l'avais rencontrée la veille. Elle éprouvait un grand chagrin: un
amant venait de la quitter, alors qu'elle l'aimait encore un peu.
--Je sais bien, m'avait-elle dit, que, huit jours plus tard, je
l'aurais laissé là moi-même: c'était un méchant garçon. Mais je
l'embrassais encore tendrement sur les deux joues. C'est au moins
trente baisers perdus.
Elle avait ajouté que, depuis ce temps, elle traînait à sa suite deux
amoureux qui l'accablaient de bouquets. Elle les laissait faire, leur
tenant parfois ce discours: "Mes amis, je ne vous aime ni l'un ni
l'autre: vous seriez de grands fous de vous disputer mes sourires.
Soyez frères plutôt. Vous êtes, je le vois, de bons enfants; nous
allons nous égayer en vieux camarades. Mais à la première querelle, je
vous quitte."
Les pauvres garçons se serraient donc la main avec chaleur, tout en
s'envoyant au diable. C'étaient eux sans doute que nous venions de
rencontrer.
Telle était mademoiselle Antoinette: pauvre coeur aimant égaré en pays
de débauche; douce et charmante fille qui semait les miettes de ses
tendresses à tous les moineaux voleurs du chemin.
Je donnai à Léon ces détails. Il m'écouta sans témoigner un grand
intérêt, sans provoquer mes confidences par la moindre question.
Lorsque je me tus:
--Cette fille est trop franche, me dit-il; je n'aime pas sa façon de
compren