PGCC Collection: Le Capitaine Arena, by Alexandre Dumas
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Title: Le Capitaine Arena
Author: Alexandre Dumas
Release Date: August, 2005 [EBook #8693]
[Posted: August 2, 2003]
Language: French
Character set encoding: ISO Latin-1
LE CAPITAINE ARENA
Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the Online Distributed
Proofreading Team.
LE CAPITAINE ARÉNA par Alexandre Dumas (Père)
Volume 1
CHAPITRE PREMIER
LA MAISON DES FOUS.
A neuf heures du matin le capitaine Aréna vint nous prévenir que notre
bâtiment était prêt et n'attendait plus que nous pour mettre à la
voile. Nous quittâmes aussitôt l'hôtel, et nous nous rendîmes sur le
port.
La veille, nous avions été visiter la maison des fous: qu'on
nous permette de jeter un regard en arrière sur ce magnifique
établissement.
La _Casa dei Matti_ jouit non-seulement d'une immense réputation en
Sicile et en Italie, mais encore par tout le reste de l'Europe. Un
seigneur sicilien qui avait visité plusieurs établissements de ce
genre, révolté de la façon dont les malheureux malades y étaient
traités, résolut de consacrer son palais, sa fortune et sa vie à la
guérison des aliénés. Beaucoup de gens prétendirent que le baron
Pisani était aussi fou que les autres, mais sa folie à lui était au
moins une folie sublime.
Le baron Pisani était riche, il avait une magnifique villa, il était
âgé de trente-cinq ans à peine; il fit le sacrifice de sa jeunesse, de
son palais, de sa fortune. Sa vie devint celle d'un garde-malade, son
palais fut échangé contre un appartement de quatre ou cinq chambres,
et de toute sa fortune il ne se réserva que six mille livres de rente.
Ce fut lui-même qui voulut bien se charger de nous faire les honneurs
de son établissement. Il avait choisi pour cette visite le dimanche,
qui est un jour de fête pour ses administrés. Nous nous arrêtâmes
devant une maison de fort belle apparence, qui n'avait que ceci de
particulier, que toutes les fenêtres en étaient grillées, mais encore
fallait-il être prévenu pour s'en apercevoir. Ces grillages travaillés
et peints représentaient, les uns des ceps de vignes chargés de
raisins, les autres des convolvuli aux longues feuilles et aux
clochettes bleues; tout cela perdu dans des fleurs et des fruits
naturels qu'au toucher seulement on pouvait distinguer des fleurs et
des fruits peints.
La porte nous fut ouverte par un concierge en habit ordinaire;
seulement au lieu de l'attirail obligé d'un gardien de fous, armé
ordinairement d'un bâton et orné d'un trousseau de clefs, il avait un
bouquet au côté et une flûte à la main. En entrant le baron Pisani lui
demanda comment les choses allaient; il répondit que tout allait bien.
La première personne que nous rencontrâmes dans le corridor fut
une espèce de commissionnaire qui portait une charge de bois. En
apercevant M. Pisani, il vint à lui, et, posant sa charge de bois à
terre, il lui prit en souriant sa main, qu'il baisa. Le baron lui
demanda pourquoi il n'était pas dans le jardin à s'amuser avec les
autres; mais il lui répondit que, comme l'hiver approchait, il pensait
qu'il n'avait pas de temps à perdre pour descendre le bois du grenier
à la cave. Le baron l'encouragea dans cette bonne disposition, et le
commissionnaire reprit ses fagots et continua sa route.
C'était un des propriétaires les plus riches de Castelveterano, qui,
n'ayant jamais su s'occuper, était tombé dans une espèce de spleen qui
l'avait conduit tout droit à la folie. On l'avait alors amené au baron
Pisani, qui, l'ayant pris à pari, lui avait expliqué qu'il avait été
changé en nourrice, et que cette substitution ayant été reconnue, il
serait désormais obligé de travailler pour vivre. Le fou n'en avait
tenu aucun compte et s'était croisé les deux bras, attendant que ses
domestiques lui vinssent, comme d'habitude, apporter son dîner. Mais à
l'heure accoutumée les domestiques n'étaient pas venus, la faim avait
commencé de se faire sentir; néanmoins, le Castelvétéranois avait tenu
bon et avait passé la nuit à appeler, à crier, à frapper le long des
murs et à réclamer son dîner: tout avait été inutile, les murs avaient
fait les sourds, et le prisonnier était resté à jeun.
Le matin, le gardien était entré vers les neuf heures, et le fou lui
avait demandé impérieusement son déjeuner. Le gardien lui avait alors
tranquillement demandé un ou deux écus pour aller l'acheter en ville.
L'affamé avait fouillé dans ses poches, et n'y ayant rien trouvé, il
avait demandé du crédit; ce à quoi le gardien avait répondu que le
crédit était bon pour les grands seigneurs, mais qu'on ne faisait
pas crédit à de la canaille comme lui. Alors le pauvre diable avait
réfléchi profondément, et avait fini par demander au gardien ce qu'il
fallait qu'il fit pour se procurer de l'argent. Le gardien lui dit que
s'il voulait l'aider à porter au grenier le bois qui était à la cave,
à la douzième brassée il lui donnerait deux grains; qu'avec deux
grains il aurait un pain de deux livres, et qu'avec ce pain de deux
livres il apaiserait son appétit. Cette condition avait paru fort
dure à l'ex-aristocrate; mais enfin, comme il lui paraissait plus dur
encore de ne pas déjeuner après s'être passé de dîner la veille, il
avait suivi le gardien, était descendu avec lui à la cave, avait porté
ses douze brassées de bois au grenier, avait reçu ses deux grains, et
en avait acheté un pain de deux livres qu'il avait dévoré.
A partir de ce moment, la chose avait été toute seule. Le fou s'était
remis à porter son bois pour gagner son dîner. Comme il en avait porté
trente-six brassées au lieu de douze, le dîner avait été trois fois
meilleur que le déjeuner. Il avait pris goût à cette amélioration, et
le lendemain, après avoir passé une nuit parfaitement tranquille, il
s'était mis à faire la chose de lui-même.
Depuis ce temps, on ne pouvait plus l'arracher à cet exercice, qu'il
continuait de prendre, comme on l'a vu, même les dimanches et les
jours de fête; seulement, quand tout le bois était monté de la cave au
grenier, il le redescendait du grenier à la cave, et _vice versa_.
Il y avait un an qu'il faisait ce métier, le côté splénétique de sa
folie avait complètement disparu; il était redevenu, sinon gras, du
moins fort, car sa santé physique était parfaitement rétablie, grâce
au travail assidu qu'il faisait. Dans quelques jours, le baron se
proposait d'attaquer la partie morale, en lui disant qu'on était à la
recherche de papiers qui pourraient bien prouver que l'accusation de
substitution dont il était victime était fausse. Mais si bien guéri
que son pensionnaire dût jamais être, le baron Pisani nous assura
qu'il ne le laisserait sortir que sous la promesse formelle que,
quelque part qu'il fût, il monterait tous les jours de la cave au
grenier, ou descendrait tous les jours du grenier à la cave, douze
charges de bois, pas une de plus, pas une de moins.
Comme tous les fous étaient dans le jardin, à l'exception de trois ou
quatre qu'on n'osait laisser communiquer avec les autres parce qu'ils
étaient atteints de folie furieuse, le baron nous conduisit voir
d'abord l'établissement avant de nous montrer ceux qui l'habitaient.
Chaque malade avait une cellule, enjolivée ou attristée selon son
caprice. L'un, qui se prétendait fils du roi de la Chine, avait une
quantité d'étendards de soie, chargés de dragons et de serpents
de toutes les formes peints dessus, avec toute sorte d'ornements
impériaux en papiers dorés. Sa folie était douce et gaie, et le baron
Pisani espérait le guérir en lui faisant lire un jour sur une gazette
que son père venait d'être détrôné, et avait renoncé à la couronne
pour lui et sa postérité. L'autre, dont la folie était de se croire
mort, avait un lit en forme de bière, dont il ne sortait que drapé en
fantôme; sa chambre était toute tendue de crêpe noir avec des larmes
d'argent. Nous demandâmes au baron comment il comptait guérir
celui-là.--Rien de plus facile, nous répondit-il; j'avancerai
le jugement dernier de trois ou quatre mille ans. Une nuit, je
l'éveillerai au son de la trompette, et je ferai entrer un ange qui
lui ordonnera de se lever de la part de Dieu.
Celui-là était depuis trois ans dans la maison; et, comme il allait
de mieux en mieux, il n'avait plus que cinq ou six mois à attendre la
résurrection éternelle.
En sortant de cette chambre nous entendîmes de véritables rugissements
sortir d'une chambre voisine; le baron nous demanda alors si nous
voulions voir de quelle façon il traitait ses fous furieux: nous
répondîmes que nous étions à ses ordres, pourvu qu'il nous garantit
que nous nous en tirerions avec nos yeux; il se mit à rire, prit une
clef des mains du gardien, et ouvrit la porte.
Cette porte donnait dans une chambre matelassée de tous côtés, et dans
laquelle il n'y avait pas de vitraux, de peur sans doute que celui qui
l'habitait ne se blessât en brisant les carreaux. Cette absence
de clôture n'était, au reste, qu'un très-médiocre inconvénient;
l'exposition de la chambre étant au midi, et le climat de la Sicile
étant constamment tempéré.
Dans un coin de cette chambre il y avait un lit, et sur ce lit un
homme vêtu d'une camisole de force qui lui serrait les bras autour
du corps et lui fixait les reins à la couchette. Un quart d'heure
auparavant il avait eu un accès terrible, et les gardiens avaient été
obligés de recourir à cette mesure répressive, fort rare, au
reste, dans cet établissement. Cet homme pouvait avoir de trente à
trente-cinq ans, avait dû être extrêmement beau, de cette beauté
italienne qui consiste dans des yeux ardents, dans un née recourbé, et
dans une barbe et des cheveux noirs, et était bâti comme un Hercule.
Lorsqu'il entendit ouvrir la porte, ses rugissements redoublèrent;
mais à peine en soulevant la tête ses regards eurent-ils rencontré
ceux du baron, que ses cris de rage se changèrent en cris de douleur,
qui bientôt eux-mêmes dégénérèrent en plaintes. Le baron s'approcha de
lui, et lui demanda ce qu'il avait fait pour qu'on l'attachât ainsi.
Il répondit qu'on lui avait enlevé Angélique, et qu'alors il avait
voulu assommer Médor. Le pauvre diable se figurait qu'il était Roland,
et malheureusement, comme son patron, sa folie était une folie
furieuse.
Le baron le tranquillisa tout doucement, lui assurant qu'Angélique
avait été enlevée malgré elle, mais qu'à la première occasion elle
s'échapperait des mains de ses ravisseurs pour venir le rejoindre.
Peu à peu cette promesse, renouvelée d'une voix pleine de persuasion,
calma l'amant désolé, qui demanda alors au baron de le détacher. Le
baron lui fit donner sa parole d'honneur qu'il ne chercherait pas à
profiter de sa liberté pour courir après Angélique; le fou la lui
donna de la meilleure foi du monde. Alors le baron délia les boucles
qui l'attachaient, et lui enleva la camisole de force, tout en le
plaignant sur le malheur qui venait de lui arriver. Cette sympathie à
ses malheurs imaginaires eut son effet; quoique libre, il n'essaya
pas même de se lever, mais seulement s'assit sur son lit. Bientôt
ses plaintes dégénérèrent en gémissements, et ses gémissements en
sanglots; mais, malgré ces sanglots, pas une larme ne sortait de ses
yeux. Depuis un an qu'il était dans l'établissement, le baron avait
fait tout ce qu'il avait pu pour le faire pleurer, mais il n'avait
jamais pu y réussir. Il comptait un jour lui annoncer la mort
d'Angélique, et le faire assister à l'enterrement d'un mannequin; il
espérait que cette dernière crise lui briserait le coeur, et qu'il
finirait enfin par pleurer. S'il pleurait, M. Pisani ne doutait plus
de sa guérison.
Dans la chambre en face était un autre fou furieux, que deux gardiens
balançaient dans un hamac où il était attaché. A travers les barreaux
de sa fenêtre, Il avait vu ses camarades se promener dans le jardin,
et il voulait aller se promener avec eux; mais comme à sa dernière
sortie il avait failli assommer un fou mélancolique, qui ne fait de
mal à personne et se promène ordinairement en ramassant les feuilles
sèches qu'il trouve dans son chemin et qu'il rapporte précieusement
dans sa cellule pour en composer un herbier, on s'était opposé à son
désir. Ce qui l'avait mis dans une telle colère qu'on avait été obligé
de le lier dans son hamac, ce qui est la seconde mesure de répression;
la première étant l'emprisonnement; la troisième, le gilet de force.
Au reste, il était frénétique, faisait tout ce qu'il pouvait pour
mordre ses gardiens, et poussait des cris de possédé.
--Eh bien! lui demanda le baron en entrant, qu'y a-t-il? Nous sommes
donc bien méchant aujourd'hui!
Le fou regarda le baron, et passa de ses hurlements à de petits cris
pareils à ceux d'un enfant qui pleure.
--On ne veut pas me laisser aller jouer, dit-il; on ne veut pas me
laisser aller jouer.
--Et pourquoi veux-tu aller jouer?
--Je m'ennuie ici, je m'ennuie; et il se remit à vagir comme un
poupard.
--Au fait, dit le baron Pisani, tu ne dois pas t'amuser, attaché comme
cela; attends, attends. Et il le détacha.
--Ah! fit le fou en sautant à terre et en étendant ses bras et jambes;
ah! maintenant je veux aller jouer.
--C'est impossible, dit le baron; parce que la dernière fois qu'on te
l'a permis, tu as été méchant.
--Alors, que vais-je donc faire? demanda le fou.
--Écoute, reprit le baron, pour te distraire un instant, veux-tu
danser la tarentelle?
--Ah! oui, la tarentelle, s'écria le fou avec un accent joyeux dans
lequel il ne restait pas la moindre trace de sa colère passée; la
tarentelle.
--Allez lui chercher Thérésa et Gaëtano, dit le baron Pisani
en s'adressant à l'un des gardiens; puis se retournant vers
nous:--Thérésa, continua-t-il, est une folle furieuse, et Gaëtano est
un ancien maître de guitare qui est devenu fou. C'est le ménétrier de
l'établissement.
Un instant après, nous vîmes arriver Thérésa; deux hommes la
portaient, et elle faisait d'incroyables efforts pour s'échapper de
leurs mains. Gaëtano la suivait gravement avec sa guitare, mais sans
que personne eût besoin de l'accompagner, car sa folie était des plus
inoffensives. Mais à peine Thérésa eut-elle aperçu le baron, qu'elle
courut dans ses bras en l'appelant son père; puis, l'entraînant
dans un coin de la cellule, elle se mit à lui raconter tout bas les
tracasseries qu'on lui avait faites depuis le matin.
--C'est bien, mon enfant, c'est bien, dit le baron, j'ai appris tout
cela à l'instant même, voilà pourquoi j'ai voulu te récompenser en te
donnant un instant d'agrément: veux-tu danser la tarentelle?
--Ah! oui, ah! oui, la tarentelle, s'écria la jeune fille en allant se
placer devant son danseur, qui depuis un instant s'était déjà mis en
mouvement et qui pelotait tout seul tandis que Gaëtano accordait son
instrument.
--Allons, Gaëtano, allons, presto, presto, dit le baron.
--Un instant, votre majesté, il faut que l'instrument soit d'accord.
--Il me croit le roi de Naples, reprit le baron; il eût été trop fier
pour entrer an service d'un particulier, mais je l'ai fait premier
musicien de ma chapelle, je lui ai donné le titre de chambellan, je
l'ai décoré du grand cordon de Saint-Janvier, de sorte qu'il est
fort satisfait. Si vous lui parlez ayez la bonté de l'appeler
excellence.--Eh bien, maëstro, où en sommes-nous?
--Voilà, votre majesté, dit le musicien en commençant l'air de la
tarentelle.
J'ai déjà dit l'effet magique de cet air sur les Siciliens, mais
jamais je n'avais vu un résultat pareil à celui qu'il opéra sur les
deux fous; leurs figures se déridèrent à l'instant même, ils firent
claquer leurs doigts comme des castagnettes, et ils commencèrent une
danse dont le baron pressa de plus en plus la mesure; au bout d'un
quart d'heure ils étaient en sueur tous deux, et n'en continuaient
pas moins, suivant la mesure toujours plus précise avec une justesse
étonnante: enfin, l'homme tomba le premier, épuisé de fatigue; cinq
minutes après la femme se coucha à son tour; on mit l'homme sur
son lit et l'on emporta la femme dans sa chambre. Le baron Pisani
répondait d'eux pour vingt-quatre heures. Quant au guitariste, on
l'envoya dans le jardin faire les délices du reste de la société.
M. le baron Pisani nous fit alors passer dans une grande salle, où,
quand par hasard il fait mauvais, les malades se promènent: cette
salle était pleine de fleurs, et les murs étaient tout couverts de
fresques représentant presque toutes des sujets bouffons. C'est là
surtout que le bon docteur, qui connaît à fond le genre de folie de
chacun de ses pensionnaires, fait les études les plus curieuses; il
les prend par-dessous le bras, les conduit tantôt devant une fresque,
tantôt devant une autre, et les explique à ses malades ou se les fait
expliquer par eux: une de ces fresques représente le gentil paladin
Astolfe allant chercher dans la lune la fiole qui contient la raison
de Roland. Je demandai alors au baron comment il avait osé placer dans
une maison de fous un tableau qui fait allusion à la folie.--Ne dites
pas trop de mal de cette fresque, me répondit le baron; elle en a
guéri dix-sept.
Outre les fleurs logées dans les embrasures de ses fenêtres et les
fresques peintes sur ses murailles, cette salle contenait un certain
nombre de tambours à tapisserie, de métiers de tisserand et de rouets
à filer; chacun de ces instruments portait quelque ouvrage commencé
par les fous. Une des premières règles de la maison est le travail;
quiconque ne connaît aucun métier, bêche la terre, tire de l'eau aux
pompes ou porte du bois. Les dimanches et les jours de fête ceux
qui veulent se distraire, lisent, dansent, jouent à la balle, ou se
balancent sur des escarpolettes; le baron prétendant qu'une occupation
quelconque est un des plus puissants remèdes à la folie, et qu'il faut
toujours que les fous travaillent ou s'amusent, fatiguent le corps
ou occupent l'esprit. L'expérience au reste est pour lui: proportion
gardée, il guérit un nombre d'aliénés double de ceux que guérissent
les médecins qui appliquent à leurs malades le traitement ordinaire.
De la salle de travail nous passâmes au jardin: c'est un délicieux
parterre, arrosé par des fontaines et abrité par de grands arbres, où
tous ces pauvres malheureux se promènent presque toujours isolés les
uns des autres, chacun s'abandonnant à son genre de folie, et suivant
les allées, les uns bruyants, les autres silencieux. Le caractère
principal de la folie est le besoin de la solitude; presque jamais
deux fous ne causent ensemble; ou s'ils causent ensemble, chacun
suit son idée, et répond à sa pensée, mais jamais à celle de son
interlocuteur, quoiqu'il n'en soit pis ainsi avec les étrangers qui
viennent les voir, et qu'au premier aspect quelques-uns paraissent
pleins de sens et de raison.
Le premier que nous rencontrâmes était un jeune homme de 26 ou 28 ans,
nommé Lucca. C'était avant sa folie un des avocats les plus distingués
de Catane. Un jour il avait eu au spectacle une discussion avec un
Napolitain, qui, au lien de mettre dans sa poche la carte que Lucca
lui avait glissée dans la main, était allé se plaindre à la garde; or,
la garde était composée de soldats napolitains qui, ne demandant pas
mieux que de chercher noise à un Sicilien, vinrent signifier à
Lucca de sortir du parterre. Lucca, qui n'avait en rien troublé la
tranquillité publique, les envoya promener; un Napolitain lui mit la
main sur le collet; un coup de poing bien appliqué l'envoya rouler
à dix pas; mais aussitôt tous tombèrent sur le récalcitrant, qui se
débattît quelque temps et finit enfin par recevoir un coup de crosse
qui lut fendit le crâne et le renversa évanoui. Alors on l'emporta et
on le déposa dans un des cachots de la prison. Lorsque le lendemain le
juge vint pour l'interroger, il était fou.
Sa folie était des plus poétiques: tantôt il se croyait Le Tasse,
tantôt Schakspeare, tantôt Châteaubriand. Ce jour-là il s'était décidé
pour Dante, et suivant une allée, un crayon et du papier à la main, il
composait son 33e chant de l'Enfer.
Je m'approchai de lui par derrière, il en était à l'épisode d'Ugolin;
mais sans doute la mémoire lui manquait, car deux ou trois fois il
répéta en se frappant le front:
La bocca sollevò dal fiero pasto;
mais sans pouvoir aller plus loin. Je pensai que c'était un excellent
moyen de me mettre dans ses bonnes grâces que de lui souffler les
premiers mots du vers suivant; et comme il se frappait la tête de
nouveau en signe de détresse, j'ajoutai:
Quel peccator forbendola.
--Ah! merci, s'écria-t-il, merci; sans vous je sentais toutes mes
idées qui se brouillaient, et je crois que j'allais devenir fou. _Quel
peccalor forbendola_. C'est cela, c'est cela, et il continua
A'capelli....
jusqu'à la fin du second tercet.
Alors, profitant du point qui suspendait le sens, et permettait au
compositeur de respirer:
--Pardon, monsieur, lui dis-je, mais j'apprends que vous êtes le
Dante.
--C'est moi-même, me répondit Lucca, que voulez-vous?
--Faire votre connaissance. J'ai d'abord été à Florence pour avoir cet
honneur, mais vous n'y étiez plus.
--Vous ne savez donc pas? répondit Lucca avec cette voix brève qui est
un des caractères de la folie, ils m'en ont chassé de Florence; ils
m'ont accusé d'avoir volé l'argent de la république. Dante un voleur!
J'ai pris mon épée, les sept premiers chants de mon poème, et je suis
parti.
--J'avais espéré, repris-je, vous joindre entre Feltre et
Montefeltro.
--Ah! oui, dit-il, oui, chez Can Grande della Scala.
El gran Lombardo,
Che'n su la Scala porta il santo uccello
Mais je n'y suis resté qu'un instant; il me faisait payer trop cher
son hospitalité: il me fallait vivre là avec des flatteurs, des
bouffons, des courtisans, des poètes; et quels poètes! Pourquoi
n'êtes-vous pas venu par Ravennes?
--J'y ai été, mais je n'y ai trouvé que votre tombeau.
--Et encore je n'étais plus dedans. Vous savez comment j'en suis
sorti?
--Non.
--J'ai trouvé un moyen de ressusciter toutes les fois que je suis
mort.
--Est-ce un secret?
--Pas le moins du monde.
--Peste! mais c'est que je ne serais pas fâché de le connaître.
--Rien de plus facile: au moment de mourir je recommande qu'on creuse
ma fosse bien profonde, bien profonde: vous savez que le centre de la
terre est un immense lac?
--Vraiment?
--Immense. Or, l'eau ronge toujours, comme vous savez; l'eau ronge,
ronge, ronge, jusqu'à ce qu'elle arrive à moi; alors elle m'emporte
jusqu'à la mer. Arrivé au fond de la mer, je me couche, les deux
talons appuyés à deux branches de corail. Le corail pousse; car, comme
vous le savez, le corail est une plante: il pousse, pousse, pousse,
passe dans les veines et fait le sang; alors il monte toujours, monte,
monte, monte, et quand il arrive au coeur je ressuscite.
--Mon cher poète, dit vivement le baron interrompant notre
conversation, est-ce que vous ne serez pas assez bon pour jouer une
contredanse à ces pauvres gens?
--Si fait, mon cher baron, reprit Lucca en prenant le violon que lui
présentait le baron Pisani et en le mettant d'accord, si fait;
où sont-ils, où sont-ils? Et il monta sur une chaise, comme ont
l'habitude de faire les ménétriers.
--Maëstro, dit le baron en appelant Gaëtano qui accourut avec sa
guitare, maëstro, une contredanse.
--Oui, majesté, répondit Gaëtano en montant sur une chaise voisine de
celle de Lucca, et en lui donnant le LA.
Et tous deux se mirent à jouer une contredanse.
Aussitôt de tous les coins du jardin accoururent, dans les costumes
les plut étranges, une douzaine de fous, hommes et femmes, parmi
lesquels je reconnus au premier coup d'oeil le fils de l'empereur
de la Chine et le prétendu mort; le premier avait sur la tête une
magnifique couronne de papier doré; l'autre était enveloppé d'un grand
drap blanc et marchait d'un pas grave et posé, comme il convient à
un fantôme: les autres étaient le fou mélancolique, qui venait
visiblement à regret et que de temps en temps étaient obligés de
pousser deux gardiens; une femme qui se croyait sainte Thérèse et qui
avait des extases, puis enfin une jeune femme de vingt à vingt et
un ans, dont on pouvait sous les traits flétris deviner la beauté
première: elle aussi venait péniblement, et plutôt traînée que
conduite par une femme qui paraissait chargée de sa garde; enfin elle
se mit en place comme les autres, et la contredanse commença.
Contredanse étrange, où chaque acteur semblait obéir mécaniquement à
la pression de quelque ressort secret qui le mettait en mouvement,
tandis que son esprit suivait la pente où l'entraînait la folie;
quadrille joyeux en apparence, sombre en réalité, où tout était
insensé, musique, musiciens et danseurs; spectacle terrible à
regarder, en ce qu'il laissait voir au plus profond de la faiblesse
humaine.
Je m'écartai un instant. J'avais peur de devenir fou moi-même.
Le baron vint à moi.
--J'ai interrompu votre conversation avec ce pauvre Lucca, me dit-il,
car je ne permets pas qu'il se perde dans ses systèmes métaphysiques.
Les fous métaphysiciens sont les plus difficiles à guérir, en ce qu'on
ne peut pas dire où la raison finit, où la folie commence. Qu'il se
croie Dante, le Tasse, Arioste, Shakspeare ou Chateaubriand, il n'y a
pas d'inconvénient à cela. J'ai sauvé presque tous ceux qui n'avaient
que ce genre d'aliénation, et je sauverai Lucca, j'en suis certain.
Mais ceux que je ne sauverai pas, continua le baron en secouant la
tête et en étendant la main vers les danseurs, c'est cette pauvre
folle qui se débat pour quitter sa place et retourner à l'écart. Et,
tenez, la voilà qui se renverse en arrière, sa crise lui prend; jamais
elle ne pourra entendre la musique, jamais elle ne pourra voir danser
sans retomber dans sa folie.--C'est bien, c'est bien, laissez-la
tranquille, cria le baron à la femme qui en avait soin et qui voulait
la forcer de rester à la contredanse. Costanza, Costanza, viens, mon
enfant, viens. Et il fit quelques pas vers elle, tandis que la jeune
fille, profitant de sa liberté, accourait légère comme une gazelle
effarouchée, et, tout en regardant derrière elle pour voir si elle
n'était pas poursuivie, venait se jeter toute sanglotante dans ses
bras.
--Eh bien, mon enfant, dit le baron, voyons, qu'y a-t-il encore?
--O mon père, mon père! ils ne veulent pas ôter leurs masques, ils
ne veulent dire leur noms qu'à lui, ils l'emmènent dans la chambre à
côté. Oh! ne le laissez pas aller avec eux, au nom du ciel; ils le
tueront, Albano, Albano, ah!... ah! mon Dieu, mon Dieu, c'est fini...,
il est trop tard! Et la jeune fille se renversa presque évanouie dans
les bras du baron, qui, quelque habitué qu'il fut à ce spectacle, ne
put s'empêcher de tirer un mouchoir de sa poche et d'essuyer une larme
qui roulait le long de sa joue.
Pendant ce temps-là les autres dansaient toujours, sans s'occuper le
moins du monde de la douleur de la jeune fille; et, quoique sa crise
eût commencé au milieu de tous, aucun n'avait paru s'en apercevoir,
pas même Lucca, qui jouait du violon avec une espèce de frénésie,
frappant du pied et criant des figures que personne ne suivait. Je
sentis que le vertige me gagnait, c'était une de ces scènes comme en
raconte Hoffmann, ou comme on en voit en rêve. Je demandai au baron la
permission de lire les règlements de sa maison, dont on m'avait parlé
comme d'un modèle de philanthropie; il tira de sa poche une petite
brochure imprimée, et je me retirai dans un cabinet d'étude que le
baron s'était réservé et dont il me fit ouvrir la porte.
Je citerai deux ou trois articles de ce règlement.
CHAPITRE V.
Art. 45.
«On a déjà aboli dans la maison des fous l'usage cruel et abominable
des chaînes et des coups de bâton, qui, au lieu de rendre plus calmes
et plus dociles les malheureux aliénés, ne font que redoubler leur
fureur et, leur inspirer des sentiments de vengeance. Néanmoins, si,
malgré la douceur qu'on emploie avec eux, ils s'abandonnent à la
violence, on aura recours aux moyens de restriction, en n'oubliant
jamais que les fous ne sont point des coupables à punir, mais bien
de pauvres malades auxquels il faut porter des secours, et dont la
position malheureuse réclame tous les égards dus au malheur et à la
souffrance.»
Art. 46.
«De toutes les méthodes de restriction dont on se sert actuellement
dans les hospices et les établissements des aliénés chez les nations
les plus civilisées de l'Europe, il n'en sera adopté que trois:
l'emprisonnement dans la chambre, la ligature dans un hamac et la
camisole de force, convaincu qu'est le directeur de la maison des fous
de Palerme, non-seulement de l'inefficacité, mais encore du danger
réel des machines de rotation, des bains de surprise, des lits de
force, moyens de répression plus cruels encore que l'emploi des
chaînes aboli dans quelques établissements.»
Art. 48.
«Cependant, comme on est quelquefois avec les aliénés contraint
d'employer la force, dans les cas extrêmes la force sera employée.
Alors la répression se fera, non pas avec bruit et dureté, mais avec
fermeté et humanité en même temps, et en faisant comprendre, autant
que cela sera possible, aux malades la douleur que leurs gardiens
éprouvent d'être contraints de se servir de pareils moyens envers
eux.»
Art. 51.
«L'emploi de la camisole de force ne sera jamais ordonné que par le
directeur; mais encore toutes les précautions seront prises au moment
d'en faire usage, surtout lorsque l'application devra en être faite
à une femme, à laquelle le serrement des courroies pourrait faire
beaucoup de mal en comprimant les muscles de la poitrine.»
J'achevais la lecture _delle Instruzioni_ (c'est le titre de ces
règlements) lorsque le baron rentra accompagné de Lucca, parfaitement
calmé par la musique qu'il venait de faire, et qui, ayant appris
mon nom, voulait, en sa qualité de confrère en poésie, me faire ses
compliments. Il connaissait de moi _Antony_ et _Charles VII_, et me
pria de lui mettre quelques vers sur son album. Je lui demandai la
réciprocité, mais il réclama jusqu'au lendemain matin, voulant me
faire ces vers tout exprès. Il était redevenu parfaitement calme,
parlait avec douceur et gravité à la fois, et, sauf la conviction
qu'il avait gardée d'être Dante, n'avait pour le moment aucune des
manières d'un fou.
L'heure était venue de nous retirer; d'ailleurs, un des spectacles que
je supporte le moins long-temps et avec le plus de peine, est celui de
la folie. Le baron, qui avait affaire de notre côté, nous offrit de
nous reconduire, nous acceptâmes.
En traversant la cour, je revis la jeune fille qui était venue se
jeter dans les bras du baron; elle était agenouillée devant le bassin
d'une fontaine, et elle s'y regardait comme dans un miroir, s'amusant
à tremper dans l'eau les longues boucles de ses cheveux, dont elle
appuyait ensuite l'extrémité mouillée sur son front brûlant
Je demandai au baron quel événement avait produit cette folie sombre
et douloureuse, à laquelle lui-même ne voyait aucun espoir de
guérison. Le baron me raconta ce qui suit:
--Costanza (on se rappelle que c'est le nom que le baron avait donné
à la jeune folle) était la fille unique du dernier comte de la Bruca;
elle habitait avec lui et sa mère, entre Syracuse et Catane, un de
ces vieux châteaux d'architecture sarrasine, comme il en reste encore
quelques-uns en Sicile. Mais, quelque isolé que fut le château, la
beauté de Costanza ne s'en était pas moins répandue de Messine à
Trappani; et plus d'une fois de jeunes seigneurs siciliens, sous le
prétexte que la nuit les avait surpris dans leur voyage, vinrent
demander au comte de la Bruca une hospitalité qu'il ne refusait
jamais. C'était un moyen de voir Costanza. Ils la voyaient, et presque
tous s'en allaient amoureux-fous d'elle.
Parmi ces visiteurs intéressés, passa un jour le chevalier Bruni.
C'était un homme de vingt-huit à trente ans, qui avait ses biens à
Castrogiovanni, et qui passait pour un de ces hommes violents et
passionnés qui ne reculent devant rien pour satisfaire un désir
d'amour, ou pour accomplir un acte de vengeance.
Costanza ne le remarqua point plus qu'elle ne faisait des autres; et
le chevalier Bruni passa une nuit et un jour au château de la Bruca,
sans laisser après son départ le moindre souvenir dans le coeur ni
dans l'esprit de la jeune fille.
Il faut tout dire aussi: ce coeur et cet esprit étaient occupés
ailleurs. Le comte de Rizzari avait un château situé à quelques milles
seulement de celui qu'habitait le comte de la Bruca. Une vieille
amitié liait entre eux les deux voisins, et faisait qu'ils étaient
presque toujours l'un chez l'autre. Le comte de Rizzari avait deux
fils, et le plus jeune de ces deux fils, nommé Albano, aimait Costanza
et était aimé d'elle.
Malheureusement, c'est une assez triste position sociale que celle
d'un cadet sicilien. A l'aîné est destinée la charge de soutenir
l'honneur du nom, et, par conséquent, à l'aîné revient toute la
fortune. Cet amour de Costanza et d'Albano, loin de sourire aux deux
pères, les effraya donc pour l'avenir. Ils pensèrent que, puisque
Costanza aimait le frère cadet, elle pourrait aussi bien aimer le
frère aîné; et le pauvre Albano, sous prétexte d'achever ses études,
fut envoyé à Rome.
Albano partit d'autant plus désespéré que l'intention de son père
était visible. On destinait le pauvre garçon à l'état ecclésiastique,
et plus il descendait en lui-même, plus il acquérait la conviction
qu'il n'avait pas la moindre vocation pour l'Église. Il n'en fallut
pas moins obéir: en Sicile, pays en retard d'un siècle, la volonté
paternelle est encore chose sainte. Les deux jeunes gens se jurèrent
en pleurant de n'être jamais que l'un à l'autre; mais, tout en se
faisant cette promesse, tous deux en connaissaient la valeur. Cette
promesse ne les rassura donc que médiocrement sur l'avenir.
En effet, à peine Albano fut-il arrivé à Rome et installé dans son
collège, que le comte de Bruca annonça à sa fille qu'il lui fallait
renoncer à tout jamais à épouser Albano, destiné par sa famille à
embrasser l'état ecclésiastique; mais qu'en échange, et par manière de
compensation, elle pouvait se regarder d'avance comme l'épouse de don
Ramiro, son frère aîné.
Don Ramiro était un beau jeune homme de vingt-cinq à vingt-huit ans,
brave, élégant, adroit à tous les exercices du corps, et à qui eût
rendu justice toute femme dont le coeur n'eût point été prévenu en
faveur d'un autre. Mais l'amour est aussi aveugle dans son antipathie
que dans sa sympathie. Costanza, à toutes ces brillantes qualités,
préférait la timide mélancolie d'Albano; et, au lieu de remercier son
père du choix qu'il s'était donné la peine de faire pour elle, elle
pleura si fort et si long-temps, que, par manière de transaction, il
fut convenu qu'elle épouserait don Ramiro, mais aussi l'on arrêta que
ce mariage ne se ferait que dans un an.
Quelque temps après cette décision prise, le chevalier Bruni fit la
demande de la main de Costanza dans les formes les plus directes et
les plus positives; mais le comte de la Bruca lui répondit qu'il
était à son grand regret obligé de refuser l'honneur de son alliance,
attendu que sa fille était promise au fils aîné du comte Rizzari, et
que l'on attendait seulement, pour que ce mariage s'accomplit, que
Costanza eût atteint l'âge de dix-huit ans.
Le chevalier Bruni se retira sans mot dire. Quelques personnes, qui
connaissaient son caractère vindicatif et sombre, conseillèrent au
comte de la Bruca de se défier de lui. Mais six mois s'écoulèrent
sans qu'on en entendit parler. Au bout de ce temps, on apprit qu'il
paraissait non-seulement tout consolé du refus qu'il avait essuyé,
mais encore qu'il vivait presque publiquement avec une ancienne
maîtresse de don Ramiro, que celui-ci avait cessé de voir du moment où
son mariage avec Costanza avait été décidé.
Cinq autres mois s'écoulèrent. Le terme demandé par Costanza elle-même
approchait; on s'occupa des apprêts du mariage, et don Ramiro partit
pour aller acheter à Palerme les cadeaux de noces qu'il comptait
offrir à sa fiancée.
Trois jours après, on apprit qu'entre Mineo et Aulone don Ramiro avait
été attaqué par une bande de voleurs. Accompagné de deux domestiques
dévoués, et plein de courage lui-même, don Ramiro avait voulu se
défendre; mais après avoir tué deux bandits une balle qu'il avait
reçue au milieu du front l'avait étendu roide mort Un de ses
domestiques avait été blessé; le second, plus heureux, était parvenu
à se dérober aux balles et à la poursuite des brigands, et c'était
lui-même qui apportait cette nouvelle.
Les deux comtes montèrent eux-mêmes à cheval avec tous leurs campieri,
et le lendemain à midi ils étaient à Mineo. Ce fut dans ce village
que, prés du cadavre de son maître mort, ils trouvèrent le fidèle
domestique blessé. Des muletiers, qui passaient par hasard sur la
route une heure après le combat, les y avaient ramenés tons deux.
Le comte Rizzari, à qui un seul espoir restait, celui de la vengeance,
prit aussitôt près du blessé toutes les informations qui le pouvaient
guider dans la poursuite des meurtriers; malheureusement, ces
informations étaient bien vagues. Les voleurs étaient au nombre de
sept, et, contre l'habitude des bandits siciliens, portaient, pour
plus grande sécurité sans doute, un masque sur leur visage. Parmi les
sept bandits, il y en avait un si petit et si mince que le blessé
pensait que celui-là était une femme. Quand le jeune comte eut été
tué, l'un des bandits s'approcha du cadavre, le regarda attentivement,
puis, faisant signe au plus petit et au plus mince de ses camarades
de venir le joindre:--Est-ce bien lui? demanda-t-il.--Oui, répondit
laconiquement celui auquel était adressée cette question. Puis tous
deux se retirèrent à l'écart, causèrent un instant à voix basse, et
sautant sur des chevaux qui les attendaient tout sellés et tout bridés
dans l'angle d'une roche, ils disparurent, laissant aux autres bandits
le soin de visiter les poches et le portemanteau du jeune comte; ce
dont ils s'acquittèrent religieusement.
Quant au blessé, il avait fait le mort; et comme, en sa qualité de
domestique, on le supposait naturellement moins chargé d'argent que
son maître, les bandits l'avaient visité à peine, satisfaits sans
doute de ce qu'ils avaient trouvé sur le comte; puis, après cette
courte visite, qui lui avait cependant coûté sa bourse et sa montre,
ils étaient partis, emportant dans la montagne les cadavres de leurs
deux camarades tués.
Il n'y avait pas moyen de poursuivre les meurtriers; les deux comtes
confièrent donc ce soin à la police de Syracuse et de Catane; il en
résulta que les meurtriers restèrent inconnus et demeurèrent impunis:
quant à don Ramiro, son cadavre fut ramené à Catane, où il reçut une
sépulture digne de lui dans les caveaux de ses ancêtres.
Cet événement, si terrible qu'il fût pour les deux familles, avait
cependant, comme toutes les choses de ce monde, son bon et son mauvais
coté: grâce à la mort de don Ramiro, Albano devenait l'aîné de la
famille; il ne pouvait donc plus être question pour lui' d'embrasser
l'état ecclésiastique; c'était à lui maintenant à soutenir le nom et à
perpétuer la race des Rizzari.
Il fut donc rappelé à Catane.
Nous ne scruterons pas le coeur des deux jeunes gens; le coeur le
plus pur a son petit coin gangrené par lequel il tient aux misères
humaines, et ce fut dans ce petit coin que Costanza et Albano
sentirent en se revoyant remuer et revivre l'espoir d'être un jour
l'un à l'autre.
En effet, rien ne s'opposait plus à leur union; aussi cette idée
vint-elle aux pères comme elle était venue aux enfants: on fixa
seulement les noces à la fin du grand deuil, c'est-à-dire à une année.
Vers ce même temps, le chevalier Bruni ayant appris que Costanza
était, par la mort de don Ramiro, redevenue libre, renouvela sa
demande; malheureusement comme la première fois il arrivait trop tard,
d'autres arrangements étaient pris, à la grande satisfaction des deux
amants, et le comte de Bruca répondit au chevalier Bruni que le fis
cadet du comte Rizzari étant devenu son fils aîné, il lui succédait,
non-seulement dans son titre et dans sa fortune, mais encore dans
l'union projetée depuis long-temps entre les deux maisons.
Comme la première fois, le chevalier Bruni se retira sans dire une
seule parole; si bien que ceux qui connaissaient son caractère ne
pouvaient rien comprendre à cette modération.
Les jours et les mois s'écoulèrent bien différents pour les deux
jeunes gens des jours et des mois de Tannée précédente: le terme fixé
pour l'expiration du deuil était le 12 septembre: le 15 les jeunes
gens devaient être unis.
Ce jour bienheureux, que dans leur impatience ils ne croyaient jamais
atteindre, arriva enfin.
La cérémonie eut lieu au château de la Bruca. Toute la noblesse des
environs était conviée à la fête; à onze heures du matin les jeunes
gens furent unis à la chapelle. Costanza et Albano n'eussent point
échangé leur sort contre l'empire du monde.
Après la messe, chacun se dispersa dans les vastes jardins du château
jusqu'à ce que la cloche sonnât l'heure du dîner. Le repas fut
homérique, quatre-vingts personnes étaient réunies à la même table.
Les portes de la salle à manger donnaient d'un côté sur le jardin
splendidement illuminé, de l'autre dans un vaste salon où tout était
préparé pour le bal; de l'autre côté du salon était la chambre
nuptiale que devaient occuper les jeunes époux.
Le bal commença avec cette frénésie toute particulière aux Siciliens;
chez eux tous les sentiments sont portés à l'excès: ce qui chez les
autres peuples n'est qu'un plaisir est chez eux une passion, les deux
nouveaux époux donnaient l'exemple, et chacun paraissait heureux de
leur bonheur.
A minuit deux masques entrèrent vêtus de costumes de paysans siciliens
et portant entre leurs bras un mannequin vêtu d'une longue robe noire
et ayant la forme d'un homme. Ce mannequin était masqué comme eux et
portait sur la poitrine le mot _tristizia_ brodé en argent; dans ce
doux patois sicilien, qui renchérit encore en velouté sur la langue
italienne, ce mot veut dire _tristesse_.
Les deux masques entrèrent gravement, déposèrent le mannequin sur une
ottomane, et se mirent à faire autour de lui des lamentations comme on
a l'habitude d'en faire près des morts qu'on va ensevelir. Dès lors
l'intention était frappante: après une année de douleur s'ouvrait pour
les deux familles un avenir de joie, et les masques faisaient allusion
à cette douleur passée et à cet avenir en portant la _tristesse_
en terre. Quoique peut-être on eût pu choisir quelque allégorie de
meilleur goût que celle-là, les nouveaux venus n'en furent pas moins
gracieusement accueillis par le maître de la maison; et toutes danses
cessant à l'instant même, on se réunit autour d'eux pour ne rien
perdre du spectacle à la fois funèbre et comique dont ils étaient si
inopinément venus réjouir la société.
Alors les masques, se voyant l'objet de l'attention générale,
commencèrent une pantomime expressive, mêlée à la fois de plaintes
et de danses. De temps en temps ils interrompaient leurs pas pour
s'approcher du mannequin de la tristesse et pour essayer de le
réveiller en le secouant; mais voyant que rien ne pouvait le tirer
de sa léthargie, ils reprenaient leur danse, qui de moment en moment
prenait un caractère plus sombre et plus funèbre. C'étaient des
figures inconnues, des cadences lentes, des tournoiements prolongés,
le tout exécuté sur un chant triste et monotone qui commença à faire
passer dans le coeur des assistants une terreur secrète qui finit par
se répandre dans toute la salle et devenir générale.
Dans un moment de silence, où le chant venait de cesser et où les
assistants écoutaient encore, une corde de la harpe se brisa avec ce
frémissement sec et clair qui va au coeur. La jeune mariée poussa un
faible cri. On sait que cet accident est généralement regardé comme un
présage de mort.
Alors, d'une voix presque générale, on cria aux deux danseurs d'ôter
leurs masques.
Mais l'un des deux, levant le doigt comme pour imposer silence,
répondit en son nom et en celui de son compagnon qu'ils ne voulaient
se faire connaître qu'au jeune comte Albano. La demande était juste,
car c'est une habitude en Sicile, lorsqu'on arrive masqué dans quelque
bal ou dans quelque soirée, de ne se démasquer que pour le maître de
la maison. Le jeune comte ouvrit donc la porte de la chambre voisine,
pour faire comprendre aux *masqués que si l'on exigeait qu'ils lui
livrassent leur secret, ce secret du moins serait connu de loi seul.
Les deux danseurs prirent aussitôt leur mannequin, entrèrent en
dansant dans la chambre; le comte Albano les y suivit, et la porte se
referma derrière eux.
En ce moment, et comme si la présence seule des étrangers avait
empêché la fête de continuer, l'orchestre donna le signal de la
contredanse: les quadrilles se reformèrent, et le bal recommença.
Cependant près de vingt minutes se passèrent sans qu'on vit reparaître
ni les masques ni le comte. La contredanse finit an milieu d'un
malaise général, et comme si chacun eût senti qu'an malheur inconnu
planait au-dessus la fête. Enfin, comme la mariée inquiète allait
prier son père d'entrer dans la chambre, la porte se rouvrit et les
deux masques reparurent.
Ils avaient changé de costume et avaient passé un habit noir à
l'espagnole: sous ce vêtement plus dégagé que l'autre, on put
remarquer, à la finesse de la taille de l'un d'eux, que ce devait être
une femme. Ils avaient un crêpe au bras, un crêpe à leur toque, et
portaient leur mannequin comme lorsqu'ils étaient entrés; seulement le
drap rouge qui l'enveloppait montait plus haut et descendait plus bas
que lors de leur première apparition.
Comme la première fois ils posèrent leur mannequin sur une ottomane et
se mirent à recommencer leurs danses symboliques, seulement ces danses
avaient un caractère plus funèbre encore qu'auparavant. Les deux
danseurs s'agenouillaient, poussant de tristes lamentations, levant
les bras au ciel, et exprimant par toutes les attitudes possibles la
douleur qu'ils avaient commencé par parodier. Bientôt cette pantomime
si singulièrement prolongée commença de préoccuper les assistants et
surtout la mariée qui, inquiète de ne pas voir revenir son mari, se
glissa dans la chambre voisine, où elle croyait le retrouver; mais à
peine y était-elle entrée que l'on entendit un cri, et qu'elle reparut
sur le seuil, pâle, tremblante et appelant Albano. Le comte de la
Bruca accourut aussitôt vers elle pour lui demander la cause de sa
terreur; mais, incapable de répondre à cette question, elle chancela,
prononça quelques paroles inarticulées, montra la chambre et
s'évanouit.
Cet accident attira l'attention de toute l'assemblée sur la jeune
femme: chacun se pressa autour d'elle, les uns par curiosité, les
autres par intérêt. Enfin elle reprit ses sens et, regardant autour
d'elle, elle appela avec un cri de terreur profonde Albano, que
personne n'avait revu.
Alors seulement on songea aux masques, et l'on se retourna du côté
où on les avait laissés pour leur demander ce qu'ils avaient fait
du jeune comte; mais les deux masques, profitant de la confusion
générale, avaient disparu.
Le mannequin seul était resté sur l'ottomane, roide, immobile et
recouvert de son linceul de pourpre.
Alors on s'approcha de lui, on souleva un pan du linceul, et l'on
sentit une main d'homme, mais froide et crispée; en une seconde on
déroula le drap qui l'enveloppait, et l'on vit que c'était un cadavre.
On arracha le masque, et l'on reconnut le jeune comte Albano.
Il avait été étranglé dans la chambre voisine, si inopinément et
si rapidement sans doute, qu'on n'avait pas entendu un seul cri;
seulement les assassins, avec un sang-froid qui faisait honneur à
leur impassibilité, avaient déposé une couronne de cyprès sur de lit
nuptial.
C'était cette couronne plus encore que l'absence de son fiancé qui
avait si fort épouvanté Costanza.
Tout ce qu'il y avait d'hommes dans la salle, parents, amis,
domestiques, se précipitèrent à la poursuite des assassins; mais
toutes les recherches furent inutiles; le château de la Bruca était
isolé, situé au pied des montagnes, et il n'avait pas fallu plus de
deux minutes aux deux terribles masques pour gagner ces montagnes et
s'y cacher à tous les yeux.
Costanza, à la vue du cadavre de son bien-aimé Albano, tomba dans
d'affreuses convulsions qui durèrent toute la nuit. Le lendemain elle
était folle.
Cette folie, d'abord ardente, avait pris peu à peu un caractère
de mélancolie profonde; mais, comme je l'ai dit, le baron Pisani
n'espérait pas que la guérison pût aller plus loin.
En 1840 je revis Lucca à Paris, il était parfaitement guéri et avait
conservé un souvenir très-présent et très-distinct de la visite que je
lui avais faite. Ma première question fut pour sa compagne, la pauvre
Costanza; mais il secoua tristement la tête. La double prédiction du
baron s'était vérifiée pour elle et pour lui. Lucca avait recouvré sa
raison, mais Costanza était toujours folle.
CHAPITRE II
MOEURS ET ANECDOTES SICILIENNES.
Le Sicilien est, comme tout peuple successivement conquis par d'autres
peuples, on ne peut plus désireux de la liberté; seulement, là comme
partout ailleurs, il y a deux genres de liberté: la liberté de
l'intelligence, la liberté de la matière. Les classes supérieures sont
pour la liberté sociale, les classes inférieures sont pour la liberté
individuelle. Donnez au paysan sicilien la liberté de parcourir la
Sicile en tous sens, un couteau à sa ceinture et un fusil sur son
épaule, et le paysan sicilien sera content: il veut être indépendant,
ne comprenant pas encore ce que c'est que d'être libre.
Donnons une idée de la façon dont le gouvernement napolitain répond à
ce double désir.
Il y a à Palerme une grande place qu'on appelle la place du
Marché-Neuf. C'était autrefois un pâté de maisons, sillonné de rues
étroites et sombres, et habité par une population particulière, à
peu près comme sont les Catalans à Marseille, et qu'on appelait
les _Conciapelle_. De temps immémorial ils ne payaient aucune
contribution; et quoiqu'on n'ait aucun document bien positif sur cette
franchise, il y a tout lieu de croire qu'elle remonte à l'époque des
Vêpres siciliennes, et qu'elle aura été accordée en récompense de
la conduite que les _Conciapelle_ avaient tenue dans cette grande
circonstance. Au reste, toujours armés: l'enfant, presque au sortir
du berceau, recevait un fusil qu'il ne déposait qu'au moment d'entrer
dans la tombe.
En 1821 les Conciapelle se levèrent en masse contre les Napolitains
et firent des merveilles; mais lorsque les Autrichiens eurent replacé
Ferdinand, sur le trône, le général Nunziante fut envoyé pour punir
les Siciliens de ces nouvelles Vêpres. Les Conciapelle lui furent
signalés les plus incorrigibles de la ville de Palerme, et il fut
décidé que le fouet de la vengeance royale tomberait sur eux.
En conséquence, pendant une belle nuit, et tandis que les Conciapelle,
se reposant sur leurs vieilles franchises, dormaient à côté de leurs
fusils, le général Nunziante fit braquer des pièces de canon à
l'entrée de chaque rue et cerner tout le pâté par un cordon de
soldats: en se réveillant les pauvres diables se trouvèrent
prisonniers.
Si braves que fussent les Conciapelle, il n'y avait pas moyen de
se défendre; aussi force leur fut-il de se rendre à discrétion. Le
premier soin du général Nunziante fut de leur enlever leurs armes: on
chargea trente charrettes de fusils, et on les exila hors des murs de
Palerme, avec la permission d'y rentrer seulement dans la journée pour
leurs affaires, mais avec défense d'y passer la nuit.
Puis, à peine furent-ils hors des portes, que, sous prétexte d'arriéré
de contributions, leurs maisons furent confisquées et mises à bas.
Le lieu qu'elles occupaient forme aujourd'hui, comme nous l'avons dit,
la place du Marché-Neuf de Palerme. Souvent je l'ai traversée, et
presque toujours j'ai trouvé l'escalier qui conduit dans la Strada
Nova couvert de ces malheureux qui, assis sur les degrés, restent des
heures entières à regarder, immobiles et sombres, ce terrain vide où
étaient autrefois leurs maisons.
Les fêtes de sainte Rosalie excitent un grand enthousiasme en Sicile,
où l'on n'est pas très-scrupuleux sur Dieu le Père, sur le Christ ou
sur la vierge Marie, et où cependant le culte des saints est dégénéré
en une véritable adoration: aussi leurs fêtes ressemblent-elles à
une suite des saturnales païennes. Chaque ville a son saint de
prédilection, pour lequel elle exige que tout étranger ait la même
vénération qu'elle; or, comme les honneurs rendus à ce patron sont
quelquefois d'une nature fort étrange, il est en général assez
dangereux pour tout homme qui n'entend pas ce patois guttural, criblé
de z et de g, que parle le peuple en Sicile, de se hasarder au milieu
de la foule les jours où les saints prennent l'air. Il n'y avait pas
longtemps, quand j'arrivai à Syracuse, qu'un Anglais avait été victime
d'une erreur commise par lui à l'endroit d'un de ces bienheureux.
L'Anglais était un officier de marine descendu à terre pour chasser
dans les environs de la ville d'Auguste. Après cinq ou six heures
employées fructueusement à cet exercice, il rentrait, son fusil sous
le bras, sa carnassière sur le dos; tout à coup, au détour d'une
rue, il voit venir à lui, avec de grands cris, une foule frénétique
traînant sur un tréteau mobile, attelé de chevaux empanachés, et
entouré d'un nuage d'encens, le colosse doré de saint Sébastien.
L'officier, à l'aspect de cette bruyante procession, se rangea contre
la muraille, et, curieux de voir une chose si nouvelle pour lui,
s'arrêta pour laisser passer le saint; mais, comme il était en
uniforme et portait un fusil, son immobilité sembla irrespectueuse à
la foule, qui lui cria de présenter les armes. L'Anglais n'entendait
pas un mot de sicilien, de sorte qu'il ne bougea non plus qu'un Terme,
malgré l'injonction reçue. Alors le peuple se mit à le menacer,
hurlant l'ordre, inintelligible pour lui, de rendre les honneurs
militaires au bienheureux martyr. L'Anglais commença à s'inquiéter de
toute cette rumeur et voulut se retirer; mais il lui fut impossible de
franchir la barrière menaçante qui s'était formée tout autour de lui,
et qui, avec des cris toujours croissants et des gestes de plus en
plus animés, lui montrait, les uns leur fusil, les autres le saint.
Bientôt cependant l'Anglais, qui ne comprend pas que c'est à lui que
s'adresse toute cette colère, puisqu'il n'a rien fait pour l'exciter,
croit que c'est le saint qui en est l'objet: il a lu dans la relation
de mistress Clarke que les Italiens ont l'habitude d'injurier et de
battre les saints dont ils sont mécontents. Ce souvenir est un trait
de lumière pour lui: saint Sébastien aura commis quelque méfait dont
on veut le punir; comme les démonstrations relatives à son fusil
continuent, il croit que pour contenter cette foule il n'a qui ajouter
une balle aux flèches dont le saint est tout couvert; en conséquence
il ajuste le colasse et lui fait sauter la tête.
La tête du saint n'était pas retombée à terre que l'Anglais avait déjà
reçu vingt-cinq coups de couteau.
Maintenant, il ne faut pas croire que les aventures finissent toujours
d'une façon aussi tragique en Sicile, et que si les étrangers y
courent quelques périls, ces périls n'aient pas leur compensation.
Un de mes amis visitait la Sicile en 1829, avec deux autres compagnons
de route, Français comme lui et aventureux comme lui. Arrivés à Catane
à la fin de janvier, nos voyageurs apprennent que, le 5 février, il y
aura foire brillante et procession solennelle, à propos de la fête de
sainte Agathe, patronne de la ville. Aussitôt le triumvirat s'assemble
et décide que l'occasion est trop solennelle pour la manquer, et que
l'on restera.
La semaine qui séparait le jour de la détermination prise du jour de
la fête s'écoula à essayer de monter sur l'Etna, chose impossible à
cette époque, et à visiter les curiosités de Catane, qu'on visite
en un jour. On comprend donc, qu'ayant du temps de reste, les trois
compagnons ne manquaient pas une promenade, pas un corso. Toute la
ville les connaissait.
La fête arriva. J'ai déjà fait assister mes lecteurs à trop de
processions pour que je leur décrive celle-ci : cris, guirlandes,
feux d'artifice, girandoles, chants, danses, illuminations, rien n'y
manquait.
Après la procession commença la foire. Cette foire, à laquelle assiste
non-seulement la ville tout entière, mais encore toute la population
des villages environnants, est le prétexte d'une singulière coutume.
Les femmes s'enveloppent d'une grande mante noire, s'encapuchonnent la
tête; et alors, aussi méconnaissables que si elles portaient un domino
et qu'elles eussent un masque sur la figure, ces _tuppanelles_, c'est
le nom qu'on leur donne, arrêtent leurs connaissances en quêtant
pour les pauvres; cette quête s'appelle l'_aumône de la foire_.
Ordinairement nul ne la refuse; c'est un commencement de carnaval.
La procession était donc finie et la foire commencée, lorsque mon ami,
que j'appellerai Horace, si l'on veut bien, n'ayant pas le loisir de
lui faire demander la permission de mettre ici son nom véritable,
attendu que je le crois en Syrie maintenant; lorsque mon ami, dis-je,
qui, dans son ignorance de cette coutume, était sorti avec quelques
piastres seulement, avait déjà vidé ses poches, fut accosté par deux
tuppanelles, qu'à leur voix, à leur tournure et à la coquetterie de
leurs manteaux garnis de dentelles, il crut reconnaître pour jeunes.
Les jeunes quêteuses, comme on sait, ont toujours une influence
favorable sur la quête. Horace, plus qu'aucun autre, était accessible
à cette influence: aussi visita-t-il scrupuleusement les deux poches
de son gilet et les deux goussets de son pantalon, pour voir si
quelque ducat n'avait pas échappé au pillage. Investigation inutile;
Horace fut forcé de s'avouer à lui-même qu'il ne possédait pas pour le
moment un seul bajoco.
Il fallut faire cet aveu aux deux tuppanelles, si humiliant qu'il fut;
mais, malgré sa véracité, il fut reçu avec une incrédulité profonde.
Horace eut beau protester, jurer, offrir de rejoindre ses amis pour
leur demander de l'argent, ou de retourner à l'hôtel pour fouiller à
son coffre-fort, toutes ces propositions furent repoussées; il avait
affaire à des créancières inexorables, qui répondaient à tontes les
excuses:--Pas de répit--pas de pitié--de l'aident à l'instant même, ou
bien prisonnier.
L'idée de devenir prisonnier de deux jeunes et probablement de deux
jolies femmes, n'était pas une perspective si effrayante, qu'Horace
repoussât ce mezzo termine, proposé par l'une d'elles, comme moyen
d'accommoder la chose. Il se reconnut donc prisonnier, secouru on non
secouru; et, conduit par les deux tuppanelles, il fendit la foule,
traversa la foire, et se trouva enfin au coin d'une petite rue qu'il
était impossible de reconnaître dans l'obscurité, en face d'une
voiture élégante, mais sans armoiries, où on le fit monter. Une fois
dans la voiture, une de ses conductrices détacha un mouchoir de soie
de son cou et lui banda les yeux. Puis toutes deux se placèrent à ses
côtés; chacune lui prit une main, pour qu'il n'essayât pas sans doute
de déranger son bandeau, et la voiture partit.
Autant qu'on peut mesurer le temps en situation pareille, Horace
calcula qu'elle avait roulé une demi-heure à peu près; mais, comme on
le comprend, cela ne signifiait rien, ses gardiennes ayant pu donner
l'ordre à leur cocher de faire des détours pour dérouter le captif.
Enfin la voiture s'arrêta. Horace crut que le moment était venu de
voir où il se trouvait; il fit un mouvement pour porter la main
droite à son bandeau; mais sa voisine l'arrêta en lui disant:--Pas
encore!--Horace obéit.
Alors on l'aida à descendre; on lui fit monter trois marches, puis il
entra, et une porte se ferma derrière lui. Il fit encore vingt pas à
peu près, puis rencontra un escalier. Horace compta vingt-cinq degrés;
au vingt-cinquième, une seconde porte s'ouvrit, et il lui sembla
entrer dans un corridor. Il suivit ce corridor pendant douze pas;
et ayant franchi une troisième porte, il se trouva les pieds sur
un tapis. Là, ses conductrices, qui ne l'avaient pas quitté,
s'arrêtèrent.
--Donnez-nous votre parole d'honneur, lui dit Tune d'elles, que vous
n'ôterez votre bandeau que lorsque neuf heures sonneront à la
pendule. Il est neuf heures moins deux minutes: ainsi vous n'avez pas
long-temps à attendre.
Horace donna sa parole d'honneur; aussitôt ses deux conductrices le
lâchèrent. Bientôt il entendit le cri d'une porte qu'on referma. Un
instant après, neuf heures sonnèrent. Au premier coup du timbre,
Horace arracha son bandeau.
Il était dans un petit boudoir rond, dans le style de Louis XV, style
qui est encore généralement celui de l'intérieur des palais siciliens.
Ce boudoir était tendu d'une étoffe de satin rose avec des branches
courantes, d'où pendaient des fleurs et des fruits de couleur
naturelle; le meuble, recouvert d'une étoffe semblable à celle qui
tapissait les murailles, se composait d'un canapé, d'une de ces
causeuses adossées comme on en refait de nos jours, de trois ou quatre
chaises et fauteuils, et enfin d'un piano et d'une table chargée de
romans français et anglais et sur laquelle se trouvait tout ce qu'il
faut pour écrire.
Le jour venait par le plafond, et le châssis à travers lequel il
passait se levait extérieurement.
Horace achevait son inventaire, lorsqu'un domestique entra, tenant une
lettre à la main: ce domestique était masqué.
Horace prit la lettre, l'ouvrit vivement et lut ce qui suit:
«Vous êtes notre prisonnier, selon toutes les lois divines et
humaines, et surtout selon la loi du plus fort.
»Nous pouvons à notre gré vous rendre votre prison dure ou agréable,
nous pouvons vous faire porter dans un cachot ou vous laisser dans le
boudoir où vous êtes.
»Choisissez.»
--Pardieu! s'écria Horace, mon choix est fait; allez dire à ces dames
que je choisis le boudoir, et que, comme je présume que c'est à une
condition quelconque qu'elles me laissent le choix, dites-leur que je
les prie de me faire connaître cette condition.
Le domestique se retira sans prononcer une seule parole et, un instant
après, rentra, une seconde lettre à la main: Horace la prit non moins
avidement que la première et lut ce qui suit.
«Voici à quelles conditions on vous rendra votre prison agréable:
»Vous donnerez votre parole de n'essayer, d'ici à quinze jours, aucune
tentative d'évasion;
»Vous donnerez votre parole de ne point essayer de voir, tant que vous
serez ici, le visage des personnes qui vous retiennent prisonnier;
»Vous donnerez votre parole qu'une fois couché, vous éteindrez toutes
les bougies et ne garderez aucune lumière cachée;
»Moyennant quoi, ces quinze jours écoulés, vous serez libre sans
rançon.
»Si ces conditions vous conviennent, écrivez au-dessous:
«Acceptées sur parole d'honneur.» Et comme on sait que vous êtes
Français, on se fiera à cette parole.»
Attendu que, au bout du compte, les conditions imposées n'étaient pas
trop dures et qu'elles semblaient promettre certaines compensations à
sa captivité, Horace prit la plume et écrivit:
«J'accepte sur parole d'honneur, en me recommandant à la générosité de
mes belles geôlières.
»HORACE.»
Puis il rendit le traité au domestique, qui disparut aussitôt.
Un instant après, il sembla au prisonnier entendre remuer de
l'argenterie et des verres: il s'approcha d'une des deux portes qui
donnaient dans son boudoir, et acquit en y collant son oreille la
certitude que l'on dressait une table. La singularité de sa situation
l'avait empêché jusque-là de se souvenir qu'il avait faim, et il sut
gré a ses hôtesses d'y avoir songé pour lui.
D'ailleurs il ne doutait pas que les deux tuppanelles ne lui tinssent
compagnie pendant le repas. Alors elles seraient bien fines, si à lui,
habitué des bals de l'Opéra, elles ne laissaient pas apercevoir une
main, un coin d'épaule, un bout de menton, à l'aide desquels
il pourrait, comme Cuvier, reconstruire toute la personne.
Malheureusement cette première espérance fut déçue: lorsque le
domestique ouvrit la porte de communication entre le boudoir et la
salle à manger, le prisonnier vit, quoique le souper parût, par la
quantité de plats, destiné à trois ou quatre personnes, qu'il n'y
avait qu'un seul couvert.
Il ne se mit pas moins à table, fort disposé à faire honneur au repas.
Il fut secondé dans cette louable intention par le domestique masqué
qui, avec l'habitude d'un serviteur de bonne maison, ne lui laissait
pas même le temps de désirer. Il en résulta qu'Horace soupa très-bien
et, grâce au vin de Syracuse et au malvoisie de Lipari, se trouva au
dessert dans une des situations d'esprit les plus riantes où puisse se
trouver un prisonnier.
Le repas fini, Horace rentra dans son boudoir. La seconde porte en
était ouverte; elle donnait dans une charmante petite chambre à
coucher, aux murailles toutes couvertes de fresques. Cette chambre
communiquait elle-même avec un cabinet de toilette. Là finissait
l'appartement, le cabinet de toilette n'ayant point de sortie visible.
Le prisonnier avait donc à sa disposition quatre pièces: le cabinet
susdit, la chambre à coucher, le boudoir, qui faisait salon, et la
salle à manger. C'est autant qu'il en fallait pour un garçon.
La pendule sonna minuit: c'était l'heure de se coucher. Aussi, après
avoir fait une scrupuleuse visite de son appartement et s'être assuré
que la porte de la salle à manger s'était refermée derrière lui, le
prisonnier rentra-t-il dans sa chambre à coucher, se mit au lit, et,
selon l'injonction qui lui en avait été faite, souffla scrupuleusement
ses deux bougies.
Quoique le prisonnier reconnût la supériorité du lit dans lequel il
était étendu sur tous les autres lits qu'il avait rencontrés depuis
qu'il était en Sicile, il n'en resta pas moins parfaitement éveillé,
soit que la singularité de sa position chassât le sommeil, soit qu'il
s'attendît à quelque surprise nouvelle. En effet, au bout d'une
demi-heure ou trois quarts d'heure à peu près, il lui sembla entendre
le cri d'un panneau de boiserie qui glisse, puis un léger froissement
comme serait celui d'une robe de soie, enfin de petits pas firent
crier le parquet et s'approchèrent de son lit; mais à quelque distance
les petits pas s'arrêtèrent, et tout rentra dans le silence.
Horace avait beaucoup entendu parler de revenants, de spectres et
de fantômes, et avait toujours désiré en voir. C'était l'heure des
évocations, il eut donc l'espoir que son désir était enfin exaucé. En
conséquence il étendit le bras vers l'endroit où il avait entendu
du bruit, et sa main; rencontra une main. Mais cette fois encore
l'espérance de se trouver en contact avec un habitant de l'autre monde
était déçue. Cette main petite, effilée et tremblante appartenait à un
corps, et non à une ombre.
Heureusement le prisonnier était un de ces optimistes à caractère
heureux, qui ne demandent jamais à la Providence plus qu'elle n'est en
disposition de leur accorder. Il en résulta que le visiteur nocturne,
quel qu'il fût, n'eut pas lieu de se plaindre de La réception qui lui
fut faite.
--En se réveillant Horace chercha autour de lui, mais il ne vit plus
personne. Toute trace de visite avait disparu. Il lui sembla seulement
qu'il s'était entendu dire, comme dans un rêve:--A demain.
Horace sauta en bas de son lit et courut à la fenêtre, qu'il ouvrit;
elle donnait sur une cour fermée de hautes murailles par-dessus
lesquelles il était impossible de voir: le prisonnier resta donc dans
le doute s'il était à la ville ou à la campagne.
A onze heures la salle à manger s'ouvrit, et Horace retrouva son
domestique masqué et son déjeuner tout servi. Tout en déjeunant, il
voulut interroger le domestique; mais, en quelque langue que les
questions fussent faites, anglais, français ou italien, le fidèle
serviteur répondit son éternel _Non capisco_.
Les fenêtres de la salle à manger donnaient sur la même cour que
celles de la chambre à coucher. Les murailles étaient partout de la
même hauteur; il n'y avait donc rien de nouveau à apprendre de ce
côté-là.
Pendant le déjeuner la chambre à coucher s'était trouvée refaite comme
par une fée.
La journée se partagea entre la lecture et la musique. Horace joua sur
le piano tout ce qu'il savait de mémoire, et déchiffra tout ce qu'il
trouva de romances, sonates, partitions, etc. A cinq heures le dîner
fût servi.
Même bonne chère, même silence. Horace aurait préféré trouver un dîner
un peu moins bon, mais avoir avec qui causer.
Il se coucha à huit heures, espérant avancer l'apparition sur laquelle
il comptait pour se dédommager de sa solitude de la journée. Comme la
veille les bougies furent scrupuleusement éteintes, et comme la veille
effectivement il entendit, au bout d'une demi-heure, le petit cri
de la boiserie, le froissement de la robe, le bruit des pas sur le
parquet; comme la veille il étendit le bras, et rencontra une main:
seulement il lui sembla que ce n'était pas la même main que la veille;
l'autre main était petite et effilée, celle-ci était potelée et
grasse. Horace était homme à apprécier cette attention de ses
hôtesses, qui avaient voulu que les nuits se suivissent et ne se
ressemblassent point.
Le lendemain il retrouva la petite main, le surlendemain la main
potelée, et ainsi de suite pendant quatorze jours ou plutôt quatorze
nuits.
La quinzième, il rencontra les deux mains au lieu d'une. Vers les
trois heures du matin, ces deux mains lui passèrent chacune une bague
à un doigt; puis, après lui avoir fait donner de nouveau sa parole
d'honneur de ne point chercher à lever le mouchoir qu'elles allaient
lui mettre devant les yeux, ses deux hôtesses l'invitèrent à se
préparer au départ.
Horace donna sa parole d'honneur. Dix minutes après, il avait les yeux
bandés; un quart d'heure après, il était en voiture entre ses deux
geôlières; une heure après, la voiture s'arrêtait, et un double
serrement de main lui adressait un dernier adieu.
La portière s'ouvrit. A peine à terre, Horace arracha le bandeau qui
lui couvrait les yeux; mais il ne vit rien autre chose que le même
cocher, la même voiture et les deux tuppanelles: encore à peine eut-il
le temps de les voir, car au moment où il enlevait le mouchoir la
voiture repartait au galop. Il était déposé, au reste, au même endroit
où il avait été pris.
Horace profita des premiers rayons du jour qui commençaient à paraître
pour s'orienter. Bientôt il se retrouva sur la place de la foire et
reconnut la rue qui conduisait à son hôtel: en l'apercevant le garçon
fit un grand cri de joie.
On l'avait cru assassiné. Ses deux compagnons l'avaient attendu huit
jours; mais voyant qu'il ne reparaissait pas et qu'on n'en entendait
pas parler, ils avaient fini par perdre tout espoir: alors ils avaient
fait leur déclaration au juge, avaient mis les effets de leur camarade
sous la garde du maître de l'hôtel et avaient, pour le cas peu
probable où Horace reparaîtrait, laissé une lettre dans laquelle ils
lui indiquaient l'itinéraire qu'ils comptaient parcourir.
Horace se mit à leur poursuite, mais il ne les rattrapa qu'à Naples.
Comme il en avait donné sa parole, il ne fit aucune recherche pour
savoir à qui appartenaient la main effilée et la main grasse.
Quant aux deux bagues, elles étaient si exactement pareilles qu'on ne
pouvait pas les reconnaître l'une de l'autre.
Quelques années avant notre voyage, un événement était arrivé qui
avait amené un grand scandale: cet événement n'était rien moins qu'une
guerre entre doux couvents du même ordre. Cependant l'un était un
couvent de capucins, l'autre un couvert du tiers-ordre. La scène
s'était passée à Saint-Philippe d'Argiro.
Les deux bâtiments se touchaient: le mur des deux jardins était
mitoyen et, sans doute à cause de cette proximité, les voisins
s'exécraient.
Les capucins avaient un très-beau chien de garde, nommé Dragon, qu'ils
lâchaient la nuit dans leur jardin, de peur qu'on n'en vint voler les
fruits. Je ne sais comment la chose arriva, mais un jour il passa d'un
jardin dans l'autre. Quand les moines haïssent, leur haine est bon
teint: ne pouvant te venger sur leurs voisins, ils se vengèrent sur
le pauvre Dragon; lequel fut assommé à coups de bâton et rejeté
par-dessus la muraille.
A la vue du cadavre, grande désolation dans la communauté, qui jura de
se venger le soir même.
En effet, toute la journée se passa chez les capucins à faire
provision d'armes et de munitions; on réunit tout ce que l'on put
trouver de sabres, de fusils, de poudre et de balles, et l'on
s'apprêta à prendre d'assaut, le soir même, le couvent des frères du
tiers-ordre.
De leur côté, les frères du tiers-ordre furent prévenus, et se mirent
sur la défensive.
A six heures, les capucins, conduits par leur gardien, escaladèrent le
mur et descendirent dans le jardin des frères du tiers-ordre: ceux-ci
les attendaient avec leur gardien à leur tête.
Le combat commença et dura plus de deux heures; enfin le couvent du
tiers-ordre fut emporté d'assaut après une résistance héroïque, et les
moines vaincus se dispersèrent dans la campagne.
Deux capucins furent tués sur la place: c'étaient le père Benedetto di
Pietra-Perzia et il padre Luigi di S. Filippo. Le premier avait reçu
deux balles dans le bas-ventre, et le second cinq balles, dont deux
lui traversaient la poitrine de part en part. Du côté des frères du
tiers-ordre, il y eut deux frères-lais si grièvement blessés, que l'un
mourut de ses blessures et que l'autre en revint à grand'peine. Quant
aux blessures légères, on ne les compta même pas; il y eut peu de
combattants des deux partis qui n'en eussent reçu quelqu'une.
Comme on le comprend bien, on étouffa l'affaire; portée devant les
tribunaux, elle eût été trop scandaleuse.
Remontons un peu plus haut:
Il y avait à Messine, vers la fin du dernier siècle, un juge
nommé Cambo; c'était un travailleur éternel, un homme probe et
consciencieux, un magistrat estimé enfin de tous ceux qui le
connaissaient, et auquel on ne pouvait faire d'autre reproche que de
prendre la législation qui régissait alors la Sicile par trop au pied
de la lettre.
Or, un matin que Cambo s'était levé avant le jour pour étudier, il
entend crier à l'aide dans la rue, court à son balcon, et ouvre sa
fenêtre juste au moment où un homme en frappait un autre d'un coup de
poignard; L'homme frappé tomba mort et le meurtrier, qui était inconnu
à Cambo, mais dont il eut tout le temps de voir le visage, s'enfuit,
laissant le poignard dans la plaie; à cinquante pas plus loin,
embarrassé du fourreau, il le jeta à son tour; puis, se lançant dans
une rue transversale, il disparut.
Cinq minutes après, un garçon boulanger sort d'une maison heurte du
pied le fourreau du poignard, le ramasse, l'examine, le met dans sa
poche et continue son chemin; arrivé devant la maison de Cambo, qui
était toujours resté caché derrière la jalousie de son balcon, il se
trouve en face de l'assassiné. Son premier mouvement est de voir s'il
ne peut pas lui porter secours: il soulève le corps et s'aperçoit que
ce n'est plus qu'un cadavre; en ce moment le pas d'une patrouille se
fait entendre, le garçon boulanger pense qu'il va se trouver mêlé
comme témoin dans une affaire de meurtre, et se jette dans une allée
entr'ouverte. Mais le mouvement n'a point été si rapide qu'il n'ait
été vu: la patrouille accourt, voit le cadavre, cerne la maison où
elle croit avoir vu entrer l'assassin. Le boulanger est arrêté, l'on
trouve sur lui le fourreau qu'il a trouvé; on le compare avec le
poignard resté dans la poitrine du mort, gaine et lame s'ajustent
parfaitement. Plus de doute qu'on ne tienne le coupable.
Le juge a tout vu : l'assassinat, la fuite du meurtrier, l'arrestation
de l'innocent; et cependant il se tait, n'appelle personne, et laisse
conduire, sans s'y opposer, le boulanger en prison.
A sept heures du matin il est officiellement prévenu par le capitaine
de justice de ce qui s'est passé; il écoute les témoins, dresse le
procès-verbal, se rend à la prison, interroge le prisonnier et inscrit
ses demandes et ses réponses avec la plus scrupuleuse exactitude:
il va sans dire que le malheureux boulanger se renferme dans la
dénégation la plus absolue.
Le procès commence: Cambo préside le tribunal; les témoins sont
entendus et continuent de charger l'accusé; mais la principale charge
contre lui, c'est le fourreau trouvé sur lui et qui s'adapte si
parfaitement au poignard trouvé dans la blessure; Cambo presse
l'accusé de toutes les façons, l'enveloppe de ces mille questions dans
lesquelles le juge enlace le coupable. Le boulanger nie toujours, à
défaut de témoins atteste le ciel, jure ses grands dieux qu'il n'est
pas coupable, et cependant, grâce à l'éloquence de l'avocat du
ministère public, voit s'amasser contre lui une quantité de
semi-preuves suffisantes pour qu'on demande l'application de la
torture. La demande en est faite à Cambo, qui écrit au-dessous de la
demande le mot _accordé_.
Au troisième tour d'estrapade la douleur est si forte que le
malheureux boulanger ne peut plus la supporter, et déclare que c'est
lui qui est l'assassin. Cambo prononce la peine de mort.
Le condamné se pourvoit en grâce: le pourvoi est rejeté.
Trois jours après le rejet du pourvoi le condamné est pendu!
Six mois s'écoulent: le véritable assassin est arrêté au moment où il
commet un autre meurtre. Condamné à son tour, il avoue alors qu'un
innocent a été tué à sa place, et que c'est lui qui a commis le
premier assassinat pour lequel a été pendu le malheureux boulanger.
--Seulement, ce qui l'étonné, ajoute-t-il, c'est que la sentence ait
été prononcée par le juge Cambo, qui a dû tout voir, attendu qu'il l'a
parfaitement distingué à travers sa jalousie.
On s'informe auprès du juge si le condamné ne cherche pas à en imposer
à la justice; Cambon répond que ce qu'il dit est l'exacte vérité,
et qu'il a été effectivement depuis le commencement jusqu'à la fin
spectateur du drame sanglant qui s'est passé sous sa fenêtre.
Le roi Ferdinand apprend cette étrange circonstance: il était alors à
Palerme. Il fait venir Cambo devant lui.
--Pourquoi, lui dit-il, au fait comme tu l'étais des moindres
circonstances de l'assassinat, as-tu laissé condamner un innocent, et
n'as-tu pas dénoncé le vrai coupable?
--Sire, répondit Cambo, parce que la législation est positive: elle
dit que le juge ne peut être ni témoin ni accusateur; j'aurais donc
été contre la loi si j'avais accusé le coupable ou témoigné en faveur
de l'innocent.
--Mais, dit Ferdinand, ta aurait bien pu au moins ne pas le
condamner.
--Impossible de faire autrement, sire: les preuves étaient suffisantes
pour qu'on lui donnât la torture, et pendant la torture il a avoué
qu'il était coupable.
--C'est juste, dit Ferdinand, ce n'est pas ta faute, c'est celle de la
torture.
La torture fut abolie et le juge maintenu.
C'était un drôle de corps que ce roi Ferdinand; nous le retrouverons à
Naples, et nous en causerons.
Une des choses qui m'étonnèrent le plus en arrivant en Sicile c'est
la différence du caractère napolitain et du caractère sicilien: une
traversée d'un jour sépare les deux capitales, un détroit de quatre
milles sépare les deux royaumes, et on les croirait à mille lieues
l'un de l'autre. A Naples vous rencontrez les cris, la gesticulation,
le bruit éternel et sans cause; à Messine ou à Palerme vous retrouvez
le silence, la sobriété de gestes, et presque de la taciturnité.
Interrogez le Palermitain, un signe, un mot, ou par extraordinaire une
phrase vous répond; interrogez l'homme de Naples, non-seulement il
vous répondra longuement, prolixement, mais encore bientôt c'est lui
qui vous interrogera à son tour, et vous ne pourrez plus vous en
débarrasser. Le Palermitain crie et gesticule aussi, mais c'est dans
un moment de colère et de passion; le Napolitain, c'est toujours.
L'état normal de l'un c'est le bruit, l'état habituel de l'autre c'est
le silence.
Les deux caractères distinctifs du Sicilien c'est la bravoure et le
désintéressement. Le prince de Butera, qu'on peut citer comme le type
du grand seigneur palermitain, donna deux exemples de ces deux vertus
dans la même journée.
Il y avait émeute à Palerme: cette émeute était amenée par une crise
d'argent. Le peuple mourait littéralement de faim ; or il s'était fait
ce raisonnement que mieux valait mourir d'une balle ou d'un boulet
de canon, l'agonie, de cette façon, étant moins longue et moins
douloureuse.
De leur coté, le roi et la reine, qui n'avaient pas trop d'argent pour
eux, ne pouvaient pas acheter du blé et ne voulaient pas diminuer les
impôts; ils avaient donc fait braquer un canon dans chaque rue et
s'apprêtaient à répondre au peuple avec cette _ultima ratio regum_.
Un de ces canons défendait l'extrémité de la rue de Tolède, à
l'endroit où elle débouche sur la place du Palais-Royal: le peuple
marchait sur le palais, et par conséquent marchait sur le canon;
l'artilleur, la mèche allumée, se tenait prêt, le peuple avançait
toujours, l'artilleur approche la mèche de la lumière, en ce moment
le prince Hercule de Butera sort d'une rue transversale et sans rien
dire, sans faire un signe, vient s'asseoir sur la bouche du canon.
Comme c'était l'homme le plus populaire de la Sicile, le peuple le
reconnaît et pousse des cris de joie.
Le prince fait signe qu'il veut parler; l'artilleur, stupéfait, après
avoir approché trois fois la mèche de la lumière, sans que le prince
ait même daigné s'en inquiéter, l'abaisse vers la terre. Le peuple se
tait comme par enchantement; il écoute.
Le prince lui fait un long discours, dans lequel il explique au peuple
comment la cour, chassée de Naples, rongée par les Anglais et réduite
à son revenu de Sicile, meurt de faim elle-même; il raconte que le
roi Ferdinand va à la chasse pour manger, et qu'il a assisté quelques
jours auparavant à un dîner chez le roi, lequel dîner n'était composé
que du gibier qu'il avait tué.
Le peuple écoute, reconnaît la justesse des raisonnements du prince de
Butera, désarme ses fusils, les jette sur son épaule et se disperse.
Ferdinand et Caroline ont tout vu de leurs fenêtres; ils font venir le
prince de Butera, lequel, à son tour, leur fait un discours très-sensé
sur le désordre du trésor. Alors les deux souverains offrent d'une
seule voix, au prince de Butera, la place de ministre des finances.
--Sire, répondit le prince de Butera, je n'ai jamais administré que ma
fortune, et je l'ai mangée.
A ces mots, il tire sa révérence aux deux souverains qu'il vient de
sauver, et se retire dans son palais de la marine, bien plus roi que
le roi Ferdinand.
Ce fut en 1818, trois ans après la Restauration de Naples, que
l'abolition des majorats et des substitutions fut introduite en
Sicile; cette introduction ruina à l'instant même tous les grands
seigneurs sans enrichir leurs fermiers; les créanciers seuls y
trouvèrent leur compte.
Malheureusement ces créanciers étaient presque tous des juifs et des
usuriers prêtant à cent et à cent cinquante pour cent à des hommes qui
se seraient regardés, comme déshonorés de se mêler de leurs affaires;
quelques-uns n'avaient jamais mis le pied dans leurs domaines et
demeuraient sans cesse à Naples ou à Palerme. On demandait au prince
de P---- où était située la terre dont il portait le nom.--Mais je
ne sais pas trop, répondit-il; je crois que c'est entre Girgenti et
Syracuse.--C'était entre Messine et Catane.
Avant l'introduction de la loi française, lorsqu'un baron sicilien
mourait, son successeur, qui; n'était point forcé d'accepter
l'héritage sous bénéfice d'inventaire, commençait par s'emparer
de tout; puis il envoyait promener les créanciers. Les créanciers
proposaient alors de se contenter des intérêts; la demande paraissait
raisonnable, et on y accédait; souvent, lorsque cette proposition
était faite, les créanciers, grâce au taux énorme auquel l'argent
avait été prêté, étaient déjà rentrés dans leur capital; tout ce
qu'ils touchaient était donc un bénéfice clair et net, dont ils se
contentaient comme d'un excellent pis-aller.
Mais du moment où l'abolition des majorats et des substitutions eut
introduite, les choses changèrent: les créanciers mirent la main sur
les terres; les frères cadets, a leur tour, devinrent créanciers de
leurs aînés; il fallut vendre pour opérer les partages, et du jour au
lendemain il se trouva ensuite plus de vendeurs que d'acheteurs; il en
résulta que le taux des terres tomba de quatre-vingts pour cent; de
plus, ces terres en souffrance, et sur lesquelles pesaient des procès,
cessèrent d'être cultivées, et la Sicile, qui du superflu de ses douze
millions d'habitants nourrissait autrefois l'Italie, ne récolta plus
même assez de blé pour faire subsister les onze cent mille enfants qui
lui restent.
Il va sans dire que les impôts restèrent les mêmes.
Aussi y a-t-il dans le monde entier peu de pays aussi pauvres et aussi
malheureux que la Sicile.
De cette pauvreté, absence d'art, de littérature, de commerce, et par
conséquent de civilisation.
J'ai dit quelque part, je ne sais plus trop où, qu'en Sicile ce
n'étaient point les aubergistes qui nourrissaient les voyageurs, mais
bien au contraire les voyageurs qui nourrissaient les aubergistes. Cet
axiome, qui au premier abord peut paraître paradoxal, est cependant
l'exacte vérité; les voyageurs mangent ce qu'ils apportent, et les
aubergistes se nourrissent des restes.
Il en résulte qu'une des branches les moins avancées de la
civilisation sicilienne est certainement la cuisine. On ne voudrait
pas croire ce que l'on vous fait manger dans les meilleurs hôtels,
sous le nom de mets honorables et connus, mais auxquels l'objet servi
ne ressemble en rien, du moins pour le goût. J'avais vu à la porte
d'une boutique du boudin noir, et en rentrant à l'hôtel j'en avais
demandé pour le lendemain. On me l'apporta paré de la mine la plus
appétissante, quoique son odeur ne correspondit nullement à celle à
laquelle je m'attendais. Comme j'avais déjà une certaine habitude des
surprises culinaires qui vous attendent en Sicile à chaque coup de
fourchette, je ne goûtai à mon boudin que du bout des dents. Bien m'en
prit: si j'avais mordu dans une bouchée entière, je me serais cru
empoisonné. J'appelai le maître de l'hôtel.
--Comment appelez-vous cela? lui demandai-je en lui montrant l'objet
qui venait de me causer une si profonde déception.
--Du boudin, me répondit-il.
--Vous en êtes sûr?
--Parfaitement sûr.
--Mais avec quoi fait-on le boudin à Palerme?
--Avec quoi? pardieu! avec du sang de cochon, du chocolat et des
concombres.
Je savais ce que je voulais savoir, et je n'avais pas besoin d'en
demander davantage.
Je présume que les Palermitains auront entendu parler un jour par
quelque voyageur français d'un certain mets qu'on appelait du boudin,
et que ne sachant comment se procurer des renseignements sur une
combinaison si compliquée, ils en auront fait venir un dessin de
Paris.
C'est d'après ce dessin qu'on aura composé le boudin qui se mange
aujourd'hui à Palerme.
Une des grandes prétentions des Siciliens, c'est la beauté et
l'excellence de leurs fruits; cependant les seuls fruits supérieurs
qu'on trouve en Sicile sont les oranges, les figues et les grenades;
les autres ne sont point même mangeables. Malheureusement les
Siciliens ont sur ce point une réponse on ne peut plus plausible aux
plaintes des voyageurs; ils vous montrent le malheureux passage de
leur histoire où il est raconté que Narsès a attiré les Lombards en
Italie en leur envoyant des fruits de Sicile. Comme c'est imprimé dans
un livre, on n'a rien à dire, sinon que les fruits siciliens étaient
plus beaux à cette époque qu'ils ne le sont aujourd'hui, ou que les
Lombards n'avaient jamais mangé que des pommes à cidre.
CHAPITRE III.
EXCURSION AUX ILES ÉOLIENNES.
LIPARI.
Comme nous l'avait dit le capitaine, nous trouvâmes nos hommes sur le
port. A vingt ou trente pas en mer, notre petit speronare se balançait
vif, gracieux et fin au milieu des gros bâtiments, comme un alcyon au
milieu d'une troupe de cygnes. La barque nous attendait amarrée au
quai: nous y descendîmes; cinq minutes après nous étions à bord.
Ce fut avec un vif plaisir, je l'avoue, que je me retrouvai au milieu
de mes bons et braves matelots sur le parquet si propre et si bien
lavé de notre speronare. Je passai ma tête dans la cabine; nos deux
lits étaient à leurs places. Après tant de draps d'une propreté
douteuse, c'était quelque chose de délicieux à voir que ces draps
éblouissants de blancheur. Peu s'en fallut que je ne me couchasse pour
en sentir la fraîche impression.
Tout ceci doit paraître bien étrange au lecteur; mais tout homme qui
aura traversé la Romagne, la Calabre ou la Sicile, me comprendra
facilement.
A peine fûmes-nous à bord que notre speronare se mit en mouvement,
glissant sous l'effort de nos quatre rameurs, et que nous nous
éloignâmes du rivage. Alors Palerme commença à s'étendre à nos yeux
dans son magnifique développement, d'abord masse un peu confuse, puis
s'élargissant, puis s'allongeant, puis s'éparpillant en blanches
villas perdues sous les orangers, les chênes verts et les palmiers.
Bientôt toute cette splendide vallée, que les anciens appelaient la
_conque d'or_, s'ouvrit depuis Montreal jusqu'à la mer, depuis la
montagne Sainte-Rosalie jusqu'au cap Zafarano. Palerme l'heureuse se
faisait coquette pour nous laisser un dernier regret, à nous qu'elle
n'avait pu retenir, et qui, selon toute probabilité, la quittions pour
ne jamais la revoir.
Au sortir du port, nous trouvâmes un peu de vent, et nous hissâmes
notre voile; mais, vers midi, ce vent tomba tout à fait, et force fut
à nos matelots de reprendre la rame. La journée était magnifique; le
ciel et le flot semblaient d'un même azur; l'ardeur du soleil
était tempérée par une douce brise qui court sans cesse, vivace et
rafraîchissante, à la surface de la mer. Nous fîmes étendre un tapis
sur le toit de notre cabine pour ne rien perdre de ce poétique
horizon; nous fîmes allumer nos chibouques et nous nous couchâmes.
C'étaient là les douces heures du voyage, celles où nous rêvions sans
penser, celles où le souvenir du pays éloigné et des amis absents nous
revenait en la mémoire, comme ces nuages à forme humaine qui glissent
doucement sur un ciel d'azur, changeant d'aspect, se composant, se
décomposant et se recomposant vingt fois en une heure. Les heures
glissaient alors sans qu'on sentît ni le toucher ni le bruit de leurs
ailes; puis le soir arrivait nous ne savions comment, allumant une
à une ses étoiles dans l'Orient assombri, tandis que l'Occident,
éteignant peu à peu le soleil, roulait des flots d'or, et passait par
toutes les couleurs du prisme, depuis le pourpre ardent jusqu'au vert
clair; alors il s'élevait de l'eau comme une harmonieuse vapeur; les
poissons s'élançaient hors de la mer pareils à des éclairs d'argent;
le pilote se levait sans quitter le gouvernail, et l'_Ave Maria_
commençait à l'instant même où s'éteignait le dernier rayon du jour.
Comme presque toujours le vent se leva avec la lune seulement: à
sa chaude moiteur nous reconnûmes le scirocco; le capitaine fut le
premier à nous inviter à rentrer dans la cabine, et nous suivîmes son
avis, à la condition que l'équipage chanterait en choeur sa chanson
habituelle.
Rien n'était ravissant comme cet air chanté la nuit et accompagnant de
sa mesure la douce ondulation du bâtiment. Je me rappelle que souvent,
au milieu de mon sommeil, je l'entendais, et qu'alors, sans m'éveiller
tout à fait, sans me rendormir entièrement, je suivais pendant des
heures entières sa vague mélodie. Peut-être, si nous l'eussions
entendu dans des circonstances différentes et partout ailleurs qu'où
nous étions, n'y eussions-nous pas même fait attention. Mais la nuit,
mais au milieu de la mer, mais s'élevant de notre petite barque si
frêle, au milieu de ces flots si puissants, il s'imprégnait d'un
parfum de mélancolie que je n'ai retrouvé que dans quelques mélodies
de l'auteur de _Norma_ et des _Puritains_.
Lorsque nous nous réveillâmes, le vent nous avait poussés au nord, et
nous courions des bordées pour doubler Alicudi, que le scirocco et le
greco, qui soufflaient ensemble, avaient grand'peine à nous permettre.
Pour les mettre d'accord ou leur donner le temps de tomber, nous
ordonnâmes au capitaine de s'approcher le plus près possible de l'île,
et de mettre en panne. Comme il n'y a à Alicudi ni porte ni anse,
ni rade, il n'y avait pas moyen d'aborder avec le speronare, mais,
seulement avec la petite chaloupe; encore la chose était-elle assez
difficile, à cause de la violence avec laquelle l'eau se brisait sur
les rochers, lesquels, au reste, polis et glissants comme une glace,
n'offraient aucune sécurité au pied qui se hasardait à sauter dessus.
Nous n'arrivâmes pas moins à aborder avec l'aide de Pietro et de
Giovanni: il est vrai que Pietro tomba à la mer; mais, comme nos
hommes n'avaient jamais que le pantalon et la chemise et qu'ils
nageaient comme des poissons, nous avions fini par ne faire plus même
attention à ces sortes d'accidents.
Alicudi est l'ancienne Éricodes de Strabon, qui, au reste, comme les
anciens, ne connaissait que sept îles éoliennes: Strongyle, Lipara,
Vulcania, Didyme, Phoenicodes, Éricodes et Evonimos. Cette dernière,
qui était peut-être alors la plus considérable de toutes, a tellement
été rongée par le feu intérieur qui la dévorait, que ses cratères
affaissés ont ouvert différents passages à la mer, et que ses
différentes sommités, qui s'élèvent seules aujourd'hui au-dessus des
flots, forment les îles de Panaria, de Basiluzzo, de Lisca-Nera, de
Lisca-Bianca et de Datoli. De plus, quelques rochers épars, faisant
sans doute partie de la même terre, s'élèvent encore noirs et nus à la
surface de la mer, sous le nom de Formicali.
Il est difficile de voir quelque chose de plus triste, de plus sombre
et de plus désolé que cette malheureuse île, qui forme l'angle
occidental de l'archipel Éolien. C'est un coin de la terre oublié lors
de la création, et resté tel qu'il était du temps du chaos. Aucun
chemin ne conduit à son sommet ou ne longe son rivage; quelques
sinuosités creusées par les eaux de la pluie sont les seuls passages
qui s'offrent aux pieds meurtris par les angles des pierres et les
aspérités de la lave. Sur toute l'île, pas un arbre, pas un morceau de
verdure pour reposer les yeux; seulement, au fond de quelques gerçures
des rochers, dans les interstices des scories, quelques rares tiges
de ces bruyères, qui font que Strabon l'appelle quelquefois Ericusa.
C'est le solitaire et périlleux chemin de Dante, où, parmi les rocs et
les débris, le pied ne peut avancer sans le secours de la main.
Et cependant, sur ce coin de lave rougie, vivent dans de misérables
cabanes cent cinquante ou deux cents pêcheurs, qui ont cherché à
utiliser les rares parcelles de terre échappées à la destruction
générale. Un de ces malheureux rentrait avec sa barque; nous lui
achetâmes pour 3 carlins (28 sous à peu près) tout le poisson qu'il
avait pris.
Nous remontâmes sur notre bâtiment, le coeur serré de tant de misères.
Vraiment, quand on vit dans un certain monde et d'une certaine façon,
il est des existences qui deviennent incompréhensibles. Qui a fixé ces
gens sur ce volcan éteint? Y ont-ils poussé comme les bruyères qui
lui ont donné son nom? Quelle raison empêche qu'ils ne quittent cet
effroyable séjour? Il n'y a pas un coin du monde où ils ne soient
mieux que là. Ce rocher brûlé par le feu, cette lave durcie par l'air,
ces scories sillonnées par l'eau des tempêtes, est-ce donc une patrie?
Qu'on y naisse, cela est concevable, on naît où l'on peut; mais
qu'ayant la faculté de se mouvoir, le libre arbitre qui fait qu'on
peut chercher le mieux, une barque pour vous porter partout ailleurs,
et qu'on reste là, c'est ce qui est impossible à comprendre, c'est ce
que ces malheureux eux-mêmes, j'en suis sûr, ne sauraient expliquer.
Une partie de la journée nous courûmes des bordées; nous avions
toujours le vent contraire: nous passions successivement en revue les
Salines, Lipari et Vulcano; apercevant à chaque passage, entre les
Salines et Lipari, Stromboli secouant à l'horizon son panache de
flammes. Puis, chaque fois que nous revenions vers Vulcano, tout
enveloppée d'une vapeur chaude et humide, nous voyions plus
distinctement ses trois cratères inclinés vers l'occident, et dont
l'un d'eux a laissé couler une mer de lave, dont la couleur sombre
contraste avec la terre rougeâtre et avec les bancs sulfureux qui
l'entourent. Ce sont deux îles réunies en une seule par une irruption
qui a comblé l'intervalle; seulement, l'une était connue de toute
éternité, et c'était Vulcano; tandis que l'autre ne date que de l'an
550 de Rome. L'irruption qui les joignit eut lieu vers la moitié du
seizième siècle; elle forma deux ports: le port du levant et le port
du couchant.
Enfin, après huit heures d'efforts inutiles, nous parvînmes à nous
glisser entre Lipari et Vulcano, et, une fois abrités par cette
dernière île nous gagnâmes à la rame le port de Lipari, où nous
jetâmes l'ancre vers les deux heures.
Lipari, avec son château-fort bâti sur un rocher et ses maisons
suivant les sinuosités du terrain, présente un aspect des plus
pittoresques. Nous eûmes, au reste, tout le temps d'admirer sa
situation, attendu les difficultés sans nombre qu'on nous fit pour
nous laisser entrer. Les autorités, à qui nous avions eu l'imprudence
d'avouer que nous ne venions pas pour le commerce de la pierre-ponce,
le seul commerce de l'île, et qui ne comprenaient pas qu'on pût venir
a Lipari pour autre chose, ne voulaient pas, à toute force, nous
laisser entrer. Enfin, lorsqu'à travers une grille nous eûmes passé
nos passe-ports que, de peur du choléra, on nous prit des mains avec
des pincettes gigantesques, et qu'on se fut bien assuré que nous
venions de Palerme, et non point d'Alexandrie ou de Tunis, on nous
ouvrit une grille, et l'on consentit à nous laisser passer.
Il y avait loin de cette hospitalité à celle du roi Éole.
On se rappelle que Lipari n'est autre que l'antique Éolie, où vint
aborder Ulysse après avoir échappé à Polyphème. Voici ce qu'en dit
Homère:
«Nous parvenons heureusement à l'île d'Éolie, île accessible et
connue, où règne Éole, l'ami des dieux. Un rempart indestructible
d'airain, bordé de roches polies et escarpées, enferme l'île tout
entière. Douze enfants du roi font la principale richesse de son
palais, six fils et six filles, tous au printemps de l'âge. Éole les
unit les uns aux autres, et leurs heures s'écoulent, près d'un père
et d'une mère dignes de leur vénération et de leur amour, en festins
éternels et splendides d'abondance et de variété.»
Ce ne fut pas assez pour Éole de bien recevoir Ulysse, et de le
festoyer dignement tout le temps que lui et ses compagnons restèrent
à Lipari; au moment du départ, il lui fit encore cadeau de quatre
outres, où étaient enfermés les principaux vents: Eurus, Auster et
Aquilon. Zéphyr seul était resté en liberté, et avait reçu de son
souverain l'ordre de pousser heureusement le roi fugitif vers Ithaque.
Malheureusement, l'équipage du vaisseau que montait Ulysse eut la
curiosité de voir ce que renfermaient ces outres si bien enflées, et
un beau jour il les ouvrit. Les trois vents, d'autant plus joyeux
d'être libres que depuis quelque temps déjà ils étaient enfermés dans
leurs outres, s'élancèrent d'un seul coup d'aile dans les cieux, où
ils exécutèrent par manière de récréation une telle tempête, que tous
les vaisseaux d'Ulysse furent brisés, et qu'il s'échappa seul sur une
planche.
Aristote parle aussi de Lipari:
«Dans une des sept Iles de l'Éolie, dit-il, on raconte qu'il y a un
tombeau dont on rapporte des choses prodigieuses; car on assure qu'on
entend sortir de ce tombeau un bruit de tambours et de cymbales,
accompagné de cris éclatants.»
En effet, vers la fin du dernier siècle, on découvrit à Lipari un
monument qui pourrait bien être le tombeau dont parle Aristote: c'est
une espèce d'orgue en maçonnerie, de forme octogone, élevé sur des
piliers de basalte qui l'isolent de la terre.
Chaque pan fait face à une petite vallée, et est percé à distance
égale de trous garnis de tuyaux de terre cuite disposés de façon que
le vent qui s'engouffre dans les cavités, produit des vibrations
pareilles aux frémissements des harpes éoliennes. Cette construction à
moitié enfouie se trouve encore à l'endroit où elle a été retrouvée.
A peine fûmes-nous sur le port de Lipari, que nous nous mîmes en quête
d'une auberge; malheureusement c'était chose inconnue dans la capitale
d'Éole. Nous cherchâmes d'un bout à l'autre de la ville: pas la
moindre petite enseigne, pas le plus petit bouchon.
Nous en étions là, Milord assis sur son derrière, et Jadin et moi
nous regardant, fort embarrassés tous deux, lorsque nous vîmes
un attroupement assez considérable devant une porte; nous nous
approchâmes, nous fendîmes la foule, et nous vîmes un enfant de six
ou huit ans, mort, sur une espèce de grabat. Cependant sa famille ne
paraissait pas autrement affectée; la grand-mère vaquait aux soins du
ménage, un autre enfant de cinq ou six ans jouait en se roulant par
terre avec deux ou trois petits cochons de lait. La mère seule était
assise au pied du lit, et, au lieu de pleurer, elle parlait au cadavre
avec une volubilité qui faisait que je n'en entendais point un mot.
J'interrogeai un voisin sur le motif de ce discours, et il me répondit
que la mère chargeait l'enfant de ses commissions pour le père et le
grand-père, qui étaient morts il y avait l'un un an et l'autre trois:
ces commissions étaient assez singulières; l'enfant était chargé
d'apprendre à l'auteur de ses jours que sa mère était sur le point de
se remarier, et que la truie avait fait six marcassins _beaux comme
des anges._
En ce moment deux franciscains entrèrent pour enlever le cadavre.
On le mit sur une civière découverte; la mère et la grand'mère
l'embrassèrent une dernière fois; on tira le jeune frère de ses
occupations pour en faire autant, ce qu'il exécuta en pleurnichant,
non pas de ce que son frère aîné était mort, mais de ce qu'on le
dérangeait de son occupation; puis on déposa le corps de l'enfant
sur une civière, en jetant seulement sur lui un drap déchiré, et on
l'emporta.
A peine le cadavre eut-il franchi le seuil de la porte, que la mère
et la grand'mère se mirent à refaire le lit, et à effacer la dernière
trace de ce qui s'était passé.
Quant à nous, voulant voir s'accomplir entièrement la cérémonie
funéraire, nous suivîmes le cadavre.
On le conduisit à l'église des Franciscains, attenante au couvent des
bons pères, sans qu'aucun parent le suivît. On lui dit une petite
messe, puis on leva une pierre et on le jeta dans une fosse commune,
où tous les mois, sur la couche des cadavres, on laisse tomber une
couche de chaux.
La cérémonie achevée, nous étions occupés à examiner la petite église,
lorsqu'un moine, s'approchant de nous, nous adressa la parole en nous
demandant si nous étions Français, Anglais ou Italiens: nous lui
répondîmes que nous étions Français, et la conversation s'étant
engagée sur ce point, nous ne tardâmes pas à lui exposer l'embarras où
nous nous trouvions à l'endroit d'une auberge. Il nous offrit aussitôt
l'hospitalité dans son couvent: on devine que nous acceptâmes avec
reconnaissance; le moine avait d'autant plus le droit de nous faire
cette offre, qu'il était le supérieur de la communauté.
Notre guide nous fit traverser un petit cloître, et nous nous
trouvâmes dans le monastère; de là il nous conduisit à notre
appartement: c'étaient deux petites cellules pareilles à celles des
entres moines, si ce n'est quelles avaient des draps de toile à leur
lit, tandis que les moines ne couchent que dans des draps de laine;
les fenêtres de ces deux cellules, ouvertes à l'orient, offraient une
vue admirable sur les montagnes de la Calabre et sur les côtes de
la Sicile, qui, grâce au prolongement du cap Pelare, semblaient se
joindre à angle droit, au-dessous de Seylla. A vingt-cinq milles à peu
près, tout à fait à notre gauche, au delà de Panaria et des Formicali,
dont on distinguait tous les détails, s'élevait la cime fumeuse de
Stromboli. A nos pieds se déroulait la ville aux toits plats et
blanchis à la chaux, ce qui lui donnait un aspect tout à fait
oriental.
Un quart d'heure après que nous fûmes entrés dans notre chambre, un
frère servant vint nous demander si nous souperions avec les pères, ou
si nous désirions être servis chez nous: nous répondîmes que si les
pères voulaient bien nous accorder l'honneur de leur compagnie, nous
en profiterions pour les remercier de leur bonne hospitalité. Le
souper était pour sept heures du soir, il en était quatre, nous avions
donc tout le temps d'aller nous promener par la ville.
L'île de Lipari, qui donne son nom à tout l'archipel, a six lieues de
tour, et renferme dix-huit mille habitants: elle est le siège d'un
évêché et la résidence d'un gouverneur.
Les événements sont rares, comme on le comprend bien, dans la capitale
des îles Éoliennes: aussi raconte-t-on, comme une chose arrivée
hier, le coup de main que tenta sur elle le fameux pirate Hariadan
Barberousse: dans une seule descente et d'un seul coup de filet, il
enleva toute la population, hommes, femmes et enfants, et emmena tout
en esclavage. Charles-Quint, alors roi de Sicile, envoya une colonie
d'Espagnols pour la repeupler, adjoignant à cette colonie des
ingénieurs pour y bâtir une citadelle et une garnison pour la
défendre. Les Lipariotes actuels sont donc les descendants de ces
Espagnols; car, comme on le comprend bien, on ne vit jamais reparaître
aucun de ceux que Barberousse avait enlevés.
Notre arrivée avait fait événement: à part les matelots anglais et
français qui viennent y charger de la pierre-ponce, il est bien rare
qu'un étranger débarque à Lipari. Nous étions donc l'objet d'une
curiosité générale; hommes, femmes et enfants sortaient sur leurs
portes pour nous regarder passer, et ne rentraient que lorsque nous
étions loin. Nous traversâmes ainsi la ville.
A l'extrémité de la grande rue et au pied de la montagne de
Campo-Bianco, se trouve une petite colline que nous gravîmes afin de
jouir du panorama de la ville tout entière. Nous y étions depuis un
instant, lorsque nous y fûmes accostés par un homme de trente-cinq
à quarante ans qui, depuis quelques minutes, nous suivait avec
l'intention évidente de nous parler; c'était le gouverneur de la ville
et de l'archipel. Ce titre pompeux m'effraya d'abord; je voyageais
sous un autre nom que le mien et j'étais entré dans le royaume de
Naples par contrebande. Mais je fus bientôt rassuré aux formes toutes
gracieuses de notre interlocuteur; il venait nous demander des
nouvelles du reste du monde, avec lequel il était fort rarement eu
communication, et nous inviter à dîner pour le lendemain: nous lui
apprîmes tout ce que nous savions de plus nouveau sur la Sicile, sur
Naples et sur la France, et nous acceptâmes son dîner.
De notre côté, nous lui demandâmes des nouvelles de Lipari. Ce qu'il
y connaissait de plus nouveau, c'était son orgue éolien dont parle
Aristote, et ses étuves dont parle Diodore de Sicile; quant aux
voyageurs qui avaient visité l'île avant nous, les derniers étaient
Spallanzani et Dolomieu. Le brave homme, bien au contraire du roi Éole
dont il était le successeur, s'ennuyait à Crevco; il passait sa vie
sur la terrasse de sa maison, une lunette d'approche à la main;
il nous avait vus arriver et n'avait perdu aucun détail de notre
débarquement; puis aussitôt il s'était mis à notre piste. Un instant
il nous avait perdus, grâce à notre entrée dans la maison de l'enfant
mort et à notre pause au couvent des Franciscains; mais il nous avait
rattrapés et nous déclara qu'il ne nous lâchait plus. La bonne fortune
étant au moins égale pour nous que pour lui, nous nous mîmes à sa
disposition, à part notre souper au couvent, pour jusqu'au lendemain
cinq heures, à la condition cependant qu'il monterait séance tenante
avec nous sur le Campo-Bianco, qu'il nous laisserait une heure pour
dîner chez nos Franciscains, et qu'il nous accompagnerait le lendemain
dans notre excursion à Vulcano. Ces trois articles, qui formaient la
base de notre traité, furent acceptés à l'instant même.
La montagne était derrière nous, nous n'avions donc qu'à nous
retourner et à nous mettre à l'oeuvre; elle était toute parsemée
d'énormes rochers blanchâtres, qui lui avaient fait donner son nom de
Campo-Bianco. Comme je n'étais pas prévenu et que j'avais pris ces
rochers au sérieux, je voulus m'appuyer à l'un d'eux pour m'aider dans
ma montée; mais ma surprise fut grande quand, cédant à l'ébranlement
que je lui donnai, le rocher, après avoir un instant vacillé sur sa
base, se mit à rouler du haut en bas de la montagne, directement sur
Jadin qui était resté en arrière. Il n'y avait pas moyen de fuir;
Jadin se crut écrasé et, par un mouvement machinal, il étendit la main
en avant: j'éprouvai un instant d'horrible angoisse, quand tout à
coup, à mon grand étonnement, je vis cette masse énorme s'arrêter
devant l'obstacle qui lui était opposé. Alors Jadin prit le rocher
dans sa main, le souleva à la hauteur de l'oeil, l'examina avec
attention, puis le rejeta par-dessus son épaule.
Le rocher était un bloc de pierre-ponce qui ne pesait pas vingt
livres; tous les autres rochers environnants étaient de même matière,
et la montagne même sur laquelle nous marchions, avec sa solidité
apparente, n'avait pas plus d'opacité réelle: détachée de sa base,
le gouverneur nous assura qu'entre nous trois nous pourrions la
transporter d'un bout à l'autre de l'île.
Cette explication m'ôta un peu de ma vénération pour les Titans, et je
ne les réintégrerai dans mon estime première que lorsque je me serai
assuré par moi-même qu'Ossa et Pélion ne sont point des montagnes de
pierre-ponce.
Arrivés au sommet de Campo-Bianco, nous dominâmes tout l'archipel;
mais autant la vue que nous avions autour de nous était magnifique,
autant celle que nous avions au-dessous de nous était sombre et
désolée: Lipari n'est qu'un amas de rocs et de scories; les maisons
elles-mêmes, de la distance où nous les voyions, semblaient un amas
de pierres mal rangées, et à peine sur la surface de toute l'île
distinguait-on deux ou trois morceaux de verdure, qui semblaient, pour
me servir de l'expression de Sannazar, des fragments du ciel tombés
sur la terre. Je compris alors la tristesse et l'ennui de notre
malheureux gouverneur, qui, né à Naples, c'est-à-dire dans la plus
belle ville du monde, était forcé, pour 1,500 francs par an, d'habiter
cet abominable séjour.
Nous nous étions laissés attarder à regarder ce splendide panorama qui
nous entourait et le lugubre spectacle que nous dominions: six heures
et demie sonnèrent; nous n'avions plus qu'une demi-heure devant nous
pour ne pas faire attendre nos hôtes: nous descendîmes tout courants,
et, après avoir promis au gouverneur d'aller prendre le café chez lui,
nous nous acheminâmes vers le couvent. Nous arrivâmes comme la cloche
sonnait.
Heureusement, de peur de nous faire quelque mauvaise affaire avec les
Lipariotes, nous avions précautionnellement mis Milord en laisse: en
entrant dans le réfectoire nous trouvâmes un troupeau de quinze ou
vingt chats. Je laisse à juger au lecteur de l'extermination féline
qui aurait eu lieu si Milord s'était trouvé libre.
Toute la communauté consistait en une douzaine de moines; ils étaient
assis à une table à trois compartiments, dont deux en retour comme les
ailes d'un château: le supérieur, sans aucune distinction apparente,
était assis au centre de la table qui faisait face à la porte; nos
deux couverts étaient placés vis-à-vis de lui.
Quoique nous fussions au mardi, la communauté faisait maigre, ne
mangeant que des légumes et du poisson; on nous servit à part un
morceau de boeuf bouilli et des espèces de tourterelles rôties dont
j'avais vu un certain nombre dans l'île.
Au dessert, et comme les moines, après avoir dit les Grâces, se
levaient pour se retirer, le supérieur leur fit signe de se rasseoir,
et l'on apporta une bouteille de malvoisie de Lipari: c'était bien le
plus admirable vin que j'eusse jamais bu de ma vie; il se récoltait et
se fabriquait au couvent même.
Le souper achevé, nous primes congé du supérieur, en lui demandant
jusqu'à quelle heure nous pouvions rentrer: il répondit que le
couvent, qui se ferme ordinairement à neuf heures, serait pour nous
ouvert toute la nuit.
Nous nous rendîmes chez le gouverneur; il habitait une maison décorée
du nom de château, et qui, en effet, comparée à toutes les autres,
méritait incontestablement ce titre. Il nous attendait avec
impatience, et nous présenta à sa femme; toute sa postérité se
composait d'un bambin de cinq ou six ans.
A peine fûmes-nous assis sur une charmante terrasse toute garnie de
fleurs et qui dominait la mer, qu'on nous apporta du café et des
cigares; le café était fait à la manière orientale, c'est-à-dire
pilé sans être rôti, et bouilli au lieu d'être passé: les tasses
elles-mêmes étaient toutes petites et pareilles aux tasses turques;
aussi l'habitude est-elle de les vider cinq ou six fois, ce qui est
sans inconvénient aucun, attendu la légèreté de la liqueur. J'aimais
beaucoup cette manière de préparer le café, et je fis fête à celui de
notre hôte. Il n'en fut pas ainsi des cigares, qu'à leur tournure et à
leur couleur je soupçonnai indigènes; Jadin, moins difficile que moi,
fuma pour nous deux.
C'était, au reste, quelque chose de délicieux que cette mer vaste et
tranquille, toute parsemée d'îles, et enfermée dans l'horizon vaporeux
que lui taisaient les côtes de Sicile et les montagnes de la Calabre.
Grâce à la dégradation du soleil qui s'abaissait derrière le
Campo-Bianco, la terre, par un jeu de lumière plein de chaleur et
d'harmonie, changea cinq ou six fois de teinte, et finit par s'effacer
dans la vapeur; alors, cette délicieuse brise de la Grèce, qui arrive
chaque soir avec l'obscurité, vint nous caresser le visage, et
je commençai à trouver notre gouverneur un peu moins malheureux.
J'essayai, en conséquence, de le consoler en lui détaillant les unes
après les autres toutes les délices de sa résidence. Mais il me
répondit en soupirant qu'il y avait quinze ans qu'il en jouissait.
Depuis quinze ans, le même soir, à la même heure, il avait le même
spectacle, et le même vent lui venait rafraîchir le visage; ce qui ne
laissait pas à la longue d'être quelque peu monotone, si fort amateur
que l'on soit de la belle nature. Je ne pus m'empêcher d'avouer qu'il
y avait bien quelque justesse au fond de ce raisonnement.
Nous restâmes sur la terrasse jusqu'à dix heures du soir. En rentrant,
nous trouvâmes une salle de billard illuminée, et il nous fallut faire
notre partie. Après la partie, la maîtresse de la maison nous invita
à passer dans la salle à manger, où nous attendait une collation
composée de gâteaux et de fruits. Tout cela était présenté avec une
grâce si parfaite que nous résolûmes de nous laisser faire jusqu'au
bout.
A minuit cependant, le gouverneur, pensant que nous avions besoin de
repos, nous laissa libres. Il y avait dix ans qu'il ne s'était couché
à pareille heure, et il n'avait jamais, nous assura-t-il, passé une
soirée si agréable.
Je renvoyai tous les honneurs du compliment à Jadin, qui, enchanté
de trouver une occasion de parler français, avait été flamboyant
d'esprit.
Le lendemain, à six heures du matin, le gouverneur ouvrit la porte
de ma chambre; il était désolé: une affaire inattendue le retenait
impitoyablement dans le siège de son gouvernement, et il ne pouvait
nous accompagner à Vulcano. En échange, il mettait sa barque et ses
quatre rameurs à notre disposition. De plus, il nous apportait une
lettre pour les fils du général Nunziante, qui exploitent les mines de
soufre de Vulcano. L'île tout entière est affermée à leur père.
Nous acceptâmes la barque et la lettre; nous nous engageâmes à être de
retour à quatre heures; et, après avoir pris une légère collation
que le frère cuisinier avait eu le soin de nous tenir prête, nous
descendîmes vers le port, accompagnés de notre gouverneur, et
entourés, comme on le comprend bien, du respect et de la vénération de
tous les Lipariotes.
CHAPITRE IV.
EXCURSION AUX ILES ÉOLIENNES.
VULCANO.
Un détroit, large de trois milles à peine, sépare Lipari de Vulcano.
Nous fîmes ce trajet, grâce à l'habileté de nos rameurs, en moins de
quarante minutes.
Vulcano, la Vulcania antique, est l'île dont Virgile fait la
succursale de l'Etna et l'atelier de Vulcain. [Note: Insula Sicanium
juxta latus Aeoliamque Erigitur Liparen, fumantibus ardua saxis;
Quam subter specus et Cyclopum exesa caminis Antra aetraea tonant,
validique incudibus ictus Auditi referunt gemitum, striduntque
cavernis Stricturae Chalybum, et fornacibus ignis anhelat: Vulcani
domus, et Vulcania nomine tellus.] Au reste elle est bien digue de cet
honneur, car, quoiqu'il soit évident que depuis dix-neuf siècles elle
ait perdu un peu de sa chaleur, il a succédé une fort belle fumée au
feu qui, sans doute, s'en échappait à cette époque. Vulcano, pareil au
dernier débris d'un monde brûlé, s'éteint tout doucement au milieu de
la mer qui siffle, frémit et bouillonne tout autour de lui. Il est
impossible, même à la peinture, de donner une idée de cette terre
convulsionnée, ardente et presque en fusion. Nous ne savions pas, à
l'aspect de cette étrange apparition, si notre voyage n'était pas un
rêve, et si ce sol fantastique n'allait pas s'évanouir devant nous au
moment où nous croirions y mettre le pied.
Heureusement nous étions bien éveillés, et nous abordâmes enfin sur
cette terre, si étrange qu'elle fut.
Notre premier soin, en sautant sur le rivage, fut de nous informer
auprès de deux ou trois hommes qui étaient accourus à notre rencontre,
où nous trouverions les fils du général Nunziante. Non seulement on
nous montra à l'instant même la maison qu'ils habitaient, et qui, au
reste, est la seule de l'île; mais encore un des hommes à qui nous
nous étions adressés, courut devant nous pour prévenir les deux frères
de notre arrivée.
Un seul était là pour le moment: c'était l'aîné. Nous vîmes venir
au-devant de nous un beau jeune homme de vingt-deux à vingt-quatre
ans, qui, avant même que je lui eusse dit mon vrai nom, commença par
nous recevoir avec une charmante affabilité. Il achevait de déjeuner,
et nous offrit de nous mettre à table avec lui. Malheureusement, nous
venions précautionnellement d'en faire autant il y avait une heure. Je
dis malheureusement, attendu que la table était ornée d'une magnifique
langouste, qui faisait envie à voir, surtout à des gens qui n'en
avaient pas mangé depuis qu'ils avaient quitté Paris. Aussi je ne
pus m'empêcher de m'informer auprès de lui dans quelle partie de
l'Archipel on trouvait cet estimable crustacé. Il nous répondit que
c'était aux environs de Panaria, et que si nous avions quelque désir
d'en manger, nous n'avions qu'à prévenir notre capitaine d'en faire
provision en passant devant cette île.
J'inscrivis cet important renseignement sur mon album.
Comme notre hôte se levait de table, le frère cadet arriva: c'était
un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans. Son aîné nous lé présenta
aussitôt, et il nous renouvela le compliment de bienvenue que nous
avions déjà reçu. Tous deux vivaient ensemble, seuls et isolés, au
milieu de cette terrible population, car nous apprîmes alors ce que
nous avions ignoré jusque-là: c'est qu'à l'exception des deux frères,
l'île n'était habitée que par des forçats.
Nos hôtes voulurent nous faire en personne les honneurs de leur
domaine; le nouveau venu se hâta donc, moyennant deux oeufs frais et
le reste de la langouste, de se mettre à notre niveau. Après quoi, les
deux jeunes gens nous annoncèrent qu'ils étaient à nos ordres.
La première curiosité qu'ils nous offrirent de visiter était un petit
volcan sous-marin, qui chauffait l'eau dans une circonférence de
cinquante à soixante pieds à peu près, jusqu'à une chaleur de
quatre-vingts à quatre-vingt-cinq degrés; c'était là qu'ils faisaient
cuire leurs oeufs. Comme à ce détail culinaire ils virent passer sur
nos lèvres un sourire d'incrédulité, ils firent signe à l'un de leurs
forçats qui courut à la maison et rapporta aussitôt un petit panier et
deux oeufs pour faire, séance tenante, la susdite expérience.
Le petit panier tenait lieu de cuiller à pot ou de marmite; on le
posait sur l'eau, le poids de son contenu le faisait enfoncer jusqu'à
la moitié de sa hauteur; on le laissait trois minutes, la montre à la
main, dans la mer, et les oeufs étaient cuits à point.
La chose s'exécuta ainsi à notre grande confusion. Un des deux
oeufs, ouvert avec les précautions d'usage, offrait l'aspect le plus
appétissant. On en fit don à un des forçats qui nous accompagnait,
lequel n'en fit qu'une gorgée, au nez de Milord, qui n'avait point
pris d'intérêt à toute la discussion que dans l'espérance qu'on lui en
offrirait les résultats.
Comme j'avais un grand faible pour Milord, j'allais le dédommager
de sa déception en lui abandonnant le second oeuf, lorsque Jadin
s'aperçut qu'il s'était cassé en cuisant, et que l'eau de la mer avait
pénétré dans l'intérieur; cette circonstance méritait considération:
ce mélange d'eau de mer, de soufre et de jaune d'oeuf pouvait être
dangereux; quel que fût mon regret de priver Milord de ce qu'il
regardait comme son dû, je jetai l'oeuf à la mer.
Milord avait suivi la discussion avec cet oeil intelligent qui
indiquait clairement que, sans entendre parfaitement notre dialogue,
il comprenait cependant qu'il roulait sur lui; aussi, à peine m'eut-il
vu jeter l'oeuf à la mer, que d'un seul bond il s'élança au milieu de
la distance que je lui avais fait parcourir, et qu'il tomba au milieu
de l'eau bouillante.
On comprend la surprise du pauvre animal: la théorie des volcans lui
étant parfaitement étrangère, il avait cru sauter dans l'eau froide,
et il se trouvait dans un liquide chauffé à quatre-vingt-cinq degrés:
aussi jeta-t-il un cri perçant et, sans s'occuper davantage de l'oeuf,
commença-t-il à nager vers le rivage, en nous regardant avec deux gros
yeux ardents, dont l'expression indiquait on ne peut plus clairement
la stupéfaction profonde qui s'était emparée de lui.
Jadin l'attendait sur le rivage; à peine y eut-il mis le pied, qu'il
le prit aussitôt dans ses bras et courut de toutes ses forces à
cinquante pas de là pour le tremper dans l'eau froide; mais Milord, en
sa qualité de chien échaudé, n'était pas le moins du monde disposée
faire une nouvelle expérience: une lutte des plus violentes s'engagea
entre lui et Jadin, et pour la première fois de sa vie il se permit
d'entamer, d'un coup de croc, la main de son auguste maître; il est
vrai qu'à peine fut-il dans l'eau froide, qu'il comprit si bien
l'étendue de ses torts, que, soit qu'il éprouvât un grand soulagement
au changement de la température, soit qu'il craignit en regagnant la
terre de recevoir la correction méritée, il refusa constamment de
sortir de la mer.
Comme il n'y avait aucun danger qu'il se perdît, vu qu'il n'était
pas assez niais pour essayer de gagner Lipari, Scylla ou Messine
en nageant, nous le laissâmes s'ébattre en pleine eau, et nous
abandonnâmes le rivage pour nous enfoncer dans l'intérieur de l'île;
mais alors ce que nous avions prévu arriva. À peine Milord nous vit-il
à cent pas de lui, qu'il regagna la terre et se mit à nous suivre à
distance respectueuse, s'arrêtant et s'asseyant aussitôt que nous nous
retournions, Jadin ou moi, pour le regarder; manoeuvre qui indiquait à
ceux qui étaient au courant de son caractère la plus suprême défiance;
comme la défiance est la mère de la sûreté, nous perdîmes bientôt
toute inquiétude à son endroit, et nous continuâmes d'aller en avant.
Nous commencions à gravir le cratère du premier volcan, et à chaque
pas que nous faisions nous entendions la terre résonner sous nos pieds
comme si nous marchions sur des catacombes: on n'a point idée de la
fatigue d'une pareille ascension, à onze heures du matin, sur un sol
ardent et sous un soleil de feu. La montée dura trois quarts d'heure à
peu près, puis nous nous trouvâmes sur le bord du cratère.
Celui-la était épuisé, et n'offrait rien d'autrement curieux: aussi
nous acheminâmes-nous aussitôt vers le second, situé à un millier de
pieds au-dessus du premier et qui est en pleine exploitation.
Pendant la route, nous longeâmes une montagne pleine d'excavations;
quelques-unes de ces excavations étaient fermées par une porte, et
même par une fenêtre; d'autres ressemblaient purement et simplement à
des tanières de bêtes sauvages. C'était le village des forçats; quatre
cents hommes à peu près habitaient dans cette montagne, et, selon
qu'ils étaient plus ou moins industrieux ou plus ou moins sensuels,
ils laissaient leur demeure abrupte, ou essayaient de la rendre plus
confortable.
Apres une seconde ascension, d'une heure à peu près, nous nous
trouvâmes sur les bords du second volcan, au fond duquel, au milieu de
la fumée qui s'échappait de son centre, nous aperçûmes une fabrique,
autour de laquelle s'agitait une population tout entière. La forme de
cette immense excavation était ovale et pouvait avoir mille pas de
longueur dans son plus grand diamètre; on y descendait par une pente
facile, de forme circulaire produite par l'éboulement d'une partie des
scories, et assez douce pour être praticable à des civières et à des
brouettes.
Nous fûmes près de vingt minutes à atteindre le fond de cette immense
chaudière; à mesure que nous descendions, la chaleur du soleil,
combinée avec celle delà terre, augmentait. Arrivés à l'extrémité
de la descente, nous fumes forcés de nous arrêter un instant,
l'atmosphère était à peine respirable.
Nous jetâmes alors un coup d'oeil en arrière pour voir ce qu'était
devenu Milord: il était tranquillement assis sur le bord du cratère,
et, craignant sans doute quelque nouvelle surprise dans le genre
de celle qu'il venait d'éprouver, il n'avait pas jugé a propos de
s'aventurer plus loin.
Au bout de quelques minutes, nous commencions à nous familiariser avec
les émanations sulfureuses qui s'exhalent d'une multitude de petites
gerçures, au fond de quelques-unes desquelles on aperçoit la flamme;
de temps en temps cependant nous étions forcés de nous percher sur
quelque bloc de lave pour aller chercher, à une quinzaine de pieds
au-dessus de la terre, un air un peu plus pur. Quant à la population
qui circulait autour de nous, elle était parvenue à s'y habituer et ne
paraissait pas en souffrir. MM. Nunziante eux-mêmes étaient parvenus
à s'y accoutumer, tant bien que mal, et ils restaient quelquefois des
heures entières au fond de ce cratère sans être incommodés de ce gaz,
qui, au premier abord, nous avait paru presque insupportable.
Il serait difficile de vo