PGCC Collection: Les Quarante-Cinq, by Alexandre Dumas #34 in our series by Alexandre Dumas
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Title: Les Quarante-Cinq
Deuxieme Partie
Author: Alexandre Dumas
Release Date: March, 2005 [EBook #7771]
[Posted: May 15, 2003]
Language: French
LES QUARANTE-CINQ
Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso and the Online Distributed Proofreading
Team.
LES QUARANTE-CINQ
DEUXIEME PARTIE
PAR
ALEXANDRE DUMAS
[Illustration]
XXXII
MESSIEURS LES BOURGEOIS DE PARIS
M. de Mayenne, dont on s'occupait tant au Louvre, et qui s'en doutait si
peu, partit de l'hotel de Guise par une porte de derriere, et tout botte,
a cheval, comme s'il arrivait seulement de voyage, il se rendit au Louvre,
avec trois gentilshommes.
[Illustration: Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois
cents hommes. -- PAGE 2.]
M. d'Epernon, averti de sa venue, fit annoncer la visite au roi.
M. de Loignac, prevenu de son cote, avait fait donner un second avis aux
quarante-cinq: quinze se tenaient donc, comme il etait convenu, dans les
antichambres; quinze dans la cour et quatorze au logis.
Nous disons quatorze, parce qu'Ernauton ayant, comme on le sait, recu une
mission particuliere, ne se trouvait point parmi ses compagnons.
Mais comme la suite de M. de Mayenne n'etait de nature a inspirer aucune
crainte, la seconde compagnie recut l'autorisation de rentrer a la
caserne.
M. de Mayenne, introduit pres de Sa Majeste, lui fit avec respect une
visite que le roi accueillit avec affection.
-- Eh bien! mon cousin, lui demanda le roi, vous voila donc venu visiter
Paris?
-- Oui, sire, dit Mayenne; j'ai cru devoir venir, au nom de mes freres et
au mien, rappeler a Votre Majeste qu'elle n'a pas de plus fideles sujets
que nous.
-- Par la mordieu! dit Henri, la chose est si connue, qu'a part le plaisir
que vous savez me faire en me visitant, vous pouviez, en verite, vous
epargner ce petit voyage.
Il faut bien certainement qu'il y ait eu une autre cause.
-- Sire, j'ai craint que votre bienveillance pour la maison de Guise ne
fut alteree par les bruits singuliers que nos ennemis font circuler depuis
quelque temps.
-- Quels bruits? demanda le roi avec cette bonhomie qui le rendait si
dangereux aux plus intimes.
-- Comment! demanda Mayenne un peu deconcerte, Votre Majeste n'aurait rien
oui dire qui nous fut defavorable?
-- Mon cousin, dit le roi, sachez, une fois pour toutes, que je ne
souffrirais pas qu'on dit ici du mal de MM. de Guise; et comme on sait
cela mieux que vous ne paraissez le savoir, on n'en dit pas, duc.
-- Alors, sire, dit Mayenne, je ne regretterai pas d'etre venu, puisque
j'ai eu le bonheur de voir mon roi et de le trouver en pareilles
dispositions; seulement, j'avouerai que ma precipitation aura ete inutile.
-- Oh! duc, Paris est une bonne ville d'ou l'on a toujours quelque service
a tirer, fit le roi.
-- Oui, sire, mais nous avons nos affaires a Soissons.
-- Lesquelles, duc?
-- Celles de Votre Majeste, sire.
-- C'est vrai, c'est vrai, Mayenne: continuez donc a les faire comme vous
ayez commence; je sais apprecier et reconnaitre comme il faut la conduite
de mes serviteurs.
Le duc se retira en souriant.
Le roi rentra dans sa chambre en se frottant les mains.
Loignac fit un signe a Ernauton qui dit un mot a son valet et se mit a
suivre les quatre cavaliers.
Le valet courut a l'ecurie, et Ernauton suivit a pied.
Il n'y avait pas de danger de perdre M. de Mayenne; l'indiscretion de
Perducas de Pincorney avait fait connaitre l'arrivee a Paris d'un prince
de la maison de Guise. A cette nouvelle, les bons ligueurs avaient
commence a sortir de leurs maisons et a eventer sa trace.
Mayenne n'etait pas difficile a reconnaitre a ses larges epaules, a sa
taille arrondie et a sa barbe en ecuelle, comme dit l'Etoile.
On l'avait donc suivi jusqu'aux portes du Louvre, et, la, les memes
compagnons l'attendaient pour le reprendre a sa sortie et l'accompagner
jusqu'aux portes de son hotel.
En vain Mayneville ecartait les plus zeles en leur disant:
-- Pas tant de feu, mes amis, pas tant de feu; vrai Dieu! vous allez nous
compromettre.
Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois cents hommes
lorsqu'il arriva a l'hotel Saint-Denis ou il avait elu domicile.
Ce fut une grande facilite donnee a Ernauton de suivre le duc, sans etre
remarque.
Au moment ou le duc rentrait et ou il se retournait pour saluer, dans un
des gentilshommes qui saluaient en meme temps que lui, il crut reconnaitre
le cavalier qui accompagnait ou qu'accompagnait le page qu'il avait fait
entrer par la porte Saint-Antoine, et qui avait montre une si etrange
curiosite a l'endroit du supplice de Salcede.
Presque au meme instant, et comme Mayenne venait de disparaitre, une
litiere fendit la foule. Mayneville alla au devant d'elle: un des rideaux
s'ecarta, et, grace a un rayon de lune, Ernauton crut reconnaitre et son
page et la dame de la porte Saint-Antoine.
Mayneville et la dame echangerent quelques mots, la litiere disparut sous
le porche de l'hotel; Mayneville suivit la litiere, et la porte se
referma. Un instant apres, Mayneville parut sur le balcon, remercia au nom
du duc les Parisiens, et, comme il se faisait tard, il les invita a
rentrer chez eux, afin que la malveillance ne put tirer aucun parti de
leur rassemblement.
Tout le monde s'eloigna sur cette invitation, a l'exception de dix hommes
qui etaient entres a la suite du duc.
Ernauton s'eloigna comme les autres, ou plutot, tandis que les autres
s'eloignaient, fit semblant de s'eloigner.
Les dix elus qui etaient restes, a l'exclusion de tous autres, etaient les
deputes de la Ligue, envoyes a M. de Mayenne pour le remercier d'etre
venu, mais en meme temps pour le conjurer de decider son frere a venir.
En effet, ces dignes bourgeois que nous avons deja entrevus pendant la
soiree aux cuirasses, ces dignes bourgeois, qui ne manquaient pas
d'imagination, avaient combine, dans leurs reunions preparatoires, une
foule de plans auxquels il ne manquait que la sanction et l'appui d'un
chef sur lequel on put compter.
Bussy-Leclerc venait annoncer qu'il avait exerce trois couvents au
maniement des armes, et enregimente cinq cents bourgeois, c'est-a-dire mis
en disponibilite un effectif de mille hommes.
Lachapelle-Marteau avait pratique les magistrats, les clercs et tout le
peuple du palais. Il pouvait offrir a la fois le conseil et l'action;
representer le conseil par deux cents robes noires, l'action par deux
cents hoquetons.
Brigard avait les marchands de la rue des Lombards, des piliers des halles
et de la rue Saint-Denis.
Cruce partageait les procureurs avec Lachapelle-Marteau, et disposait, de
plus, de l'Universite de Paris.
Delbar offrait tous les mariniers et les gens du port, dangereuse espece
formant un contingent de cinq cents hommes.
Louchard disposait de cinq cents maquignons et marchands de chevaux,
catholiques enrages.
Un potier d'etain qui s'appelait Pollard et un charcutier nomme Gilbert
presentaient quinze cents bouchers et charcutiers de la ville et des
faubourgs.
Maitre Nicolas Poulain, l'ami de Chicot, offrait tout et tout le monde.
Quand le duc, bien claquemure dans une chambre sure, eut entendu ces
revelations et ces offres:
-- J'admire la force de la Ligue, dit-il, mais le but qu'elle vient sans
doute me proposer, je ne le vois pas.
Maitre Lachapelle-Marteau s'appreta aussitot a faire un discours en trois
points; il etait fort prolixe, la chose etait connue; Mayenne frissonna.
-- Faisons vite, dit-il.
Bussy-Leclerc coupa la parole a Marteau.
-- Voici, dit-il. Nous avons soif d'un changement; nous sommes les plus
forts, et nous voulons en consequence ce changement: c'est court, clair et
precis.
-- Mais, demanda Mayenne, comment opererez-vous pour arriver a ce
changement?
-- Il me semble, dit Bussy-Leclerc avec cette franchise de parole qui chez
un homme de si basse condition que lui pouvait passer pour de l'audace, il
me semble que l'idee de l'Union venant de nos chefs, c'etait a nos chefs
et non a nous d'indiquer le but.
-- Messieurs, repliqua Mayenne, vous avez parfaitement raison: le but doit
etre indique par ceux qui ont l'honneur d'etre vos chefs; mais c'est ici
le cas de vous repeter que le general doit etre le juge du moment de
livrer la bataille, et qu'il a beau voir ses troupes rangees, armees et
animees, il ne donne le signal de la charge que lorsqu'il croit devoir le
faire.
-- Mais enfin, monseigneur, reprit Cruce, la Ligue est pressee, nous avons
deja eu l'honneur de vous le dire.
-- Pressee de quoi, monsieur Cruce? demanda Mayenne.
-- Mais d'arriver.
-- A quoi?
-- A notre but; nous avons notre plan aussi, nous.
-- Alors, c'est different, dit Mayenne; si vous avez votre plan, je n'ai
plus rien a dire.
-- Oui, monseigneur; mais pouvons-nous compter sur votre aide?
-- Sans aucun doute, si ce plan nous agree, a mon frere et a moi.
-- C'est probable, monseigneur, qu'il vous agreera.
-- Voyons ce plan, alors.
Les ligueurs se regarderent: deux ou trois firent signe a Lachapelle-
Marteau de parler.
Lachapelle-Marteau s'avanca et parut solliciter du duc la permission de
s'expliquer.
-- Dites, fit le duc.
-- Le voici, monseigneur, dit Marteau: il nous est venu, a Leclerc, a
Cruce et a moi; nous l'avons medite, et il est probable que son resultat
est certain.
-- Au fait, monsieur Marteau, au fait.
-- Il y a plusieurs points dans la ville qui relient toutes les forces de
la ville entre elles: le grand et le petit Chatelet, le palais du Temple,
l'Hotel-de-Ville, l'Arsenal et le Louvre.
-- C'est vrai, dit le duc.
-- Tous ces points sont defendus par des garnisons a demeure, mais peu
difficiles a forcer, parce qu'elles ne peuvent s'attendre a un coup de
main.
-- J'admets encore ceci, dit le duc.
-- Cependant la ville se trouve en outre defendue, d'abord par le
chevalier du guet avec ses archers, lesquels promenent aux endroits en
peril la veritable defense de Paris.
Voici ce que nous avons imagine:
Saisir chez lui le chevalier du guet, qui loge a la Couture-Sainte-
Catherine.
Le coup de main peut se faire sans eclat, l'endroit etant desert et
ecarte.
Mayenne secoua la tete.
-- Si desert et si ecarte qu'il soit, dit-il, on n'enfonce pas une bonne
porte, et l'on ne tire pas une vingtaine de coups d'arquebuse sans un peu
d'eclat.
-- Nous avons prevu cette objection, monseigneur, dit Marteau; un des
archers du chevalier du guet est a nous. Au milieu de la nuit nous irons
frapper a la porte, deux ou trois seulement: l'archer ouvrira: il ira
prevenir le chevalier que Sa Majeste veut lui parler. Cela n'a rien
d'etrange: une fois par mois, a peu pres, le roi mande cet officier pour
des rapports et des expeditions. La porte ouverte ainsi, nous faisons
entrer dix hommes, des mariniers qui logent au quartier Saint-Paul, et qui
expedient le chevalier du guet.
-- Qui egorgent, c'est-a-dire?
-- Oui, monseigneur. Voila donc les premiers ordres de defense
interceptes. Il est vrai que d'autres magistrats, d'autres fonctionnaires
peuvent etre mis en avant par les bourgeois trembleurs ou les politiques.
Il y a M. le president, il y a M. d'O, il y a M. de Chiverny, M. le
procureur Laguesle; eh bien! on forcera leurs maisons a la meme heure: la
Saint-Barthelemy nous a appris comment cela se faisait, et on les traitera
comme on aura traite M. le chevalier du guet.
-- Ah! ah! fit le duc, qui trouvait la chose grave.
-- Ce sera une excellente occasion, monseigneur, de courir sus aux
politiques, tous designes dans nos quartiers, et d'en finir avec les
heresiarques religieux et les heresiarques politiques.
-- Tout cela est a merveille, messieurs, dit Mayenne, mais vous ne m'avez
pas explique si vous prendrez aussi en un moment le Louvre, veritable
chateau-fort, ou veillent incessamment des gardes et des gentilshommes. Le
roi, si timide qu'il soit, ne se laissera pas egorger comme le chevalier
du guet; il mettra l'epee a la main, et, pensez-y bien, il est le roi; sa
presence fera beaucoup d'effet sur les bourgeois, et vous vous ferez
battre.
-- Nous avons choisi quatre mille hommes pour cette expedition du Louvre,
monseigneur, et quatre mille hommes qui n'aiment pas assez le Valois pour
que sa presence produise sur eux l'effet que vous dites.
-- Vous croyez que cela suffira?
-- Sans doute, nous serons dix contre un, dit Bussy-Leclerc.
-- Et les Suisses? Il y en a quatre mille, messieurs.
-- Oui, mais ils sont a Lagny, et Lagny est a huit lieues de Paris; donc,
en admettant que le roi puisse les faire prevenir, deux heures aux
messagers pour faire la course a cheval, huit heures aux Suisses pour
faire la route a pied, cela fera dix heures; et ils arriveront juste a
temps pour etre arretes aux barrieres, car, en dix heures, nous serons
maitres de toute la ville.
-- Eh bien, soit, j'admets tout cela; le chevalier du guet est egorge, les
politiques sont detruits, les autorites de la ville ont disparu, tous les
obstacles sont renverses, enfin: vous avez arrete sans doute ce que vous
feriez alors?
-- Nous faisons un gouvernement d'honnetes gens que nous sommes, dit
Brigard, et pourvu que nous reussissions dans notre petit commerce, que
nous ayons le pain assure pour nos enfants et nos femmes, nous ne desirons
rien de plus. Un peu d'ambition peut-etre fera desirer a quelques-uns
d'entre nous d'etre dizainiers, ou quarteniers, ou commandants d'une
compagnie de milice; eh bien! monsieur le duc, nous le serons, mais voila
tout; vous voyez que nous ne sommes point exigeants.
[Illustration: Ou diable courez-vous a cette heure? -- PAGE 7.]
-- Monsieur Brigard, vous parlez d'or, dit le duc; oui, vous etes
honnetes, je le sais bien, et vous ne souffrirez dans vos rangs aucun
melange.
-- Oh! non, non! s'ecrierent plusieurs voix; pas de lie avec le bon vin.
-- A merveille! dit le duc, voila parler. Maintenant, voyons: ca, monsieur
le lieutenant de la prevote, y a-t-il beaucoup de faineants et de mauvais
peuple dans l'Ile-de-France?
Nicolas Poulain, qui ne s'etait pas mis une seule fois en avant, s'avanca
comme malgre lui.
-- Oui, certes, monseigneur, dit-il, il n'y en a que trop.
-- Pouvez-vous nous donner a peu pres le chiffre de cette populace?
-- Oui, a peu pres.
-- Estimez donc, maitre Poulain.
Poulain se mit a compter sur ses doigts.
-- Voleurs, trois a quatre mille;
Oisifs et mendiants, deux mille a deux mille cinq cents;
Larrons d'occasion, quinze cents a deux mille;
Assassins, quatre a cinq cents.
-- Bon! voila, au bas chiffre, six mille ou six mille cinq cents gredins
de sac et de corde. A quelle religion appartiennent ces gens-la?
-- Plait-il, monseigneur? interrogea Poulain.
-- Je demande s'ils sont catholiques ou huguenots.
Poulain se mit a rire.
-- Ils sont de toutes les religions, monseigneur, dit-il, ou plutot d'une
seule: leur Dieu est l'or, et le sang est leur prophete.
-- Bien, voila pour la religion religieuse, si l'on peut dire cela; et
maintenant, en religion politique, qu'en dirons-nous? Sont-ils valois,
ligueurs, politiques zeles, ou navarrais?
-- Ils sont bandits et pillards.
-- Monseigneur, ne supposez pas, dit Cruce, que nous irons jamais prendre
ces gens pour allies.
-- Non, certes, je ne le suppose pas, monsieur Cruce, et c'est bien ce qui
me contrarie.
-- Et pourquoi cela vous contrarie-t-il, monseigneur? demanderent avec
surprise quelques membres de la deputation.
-- Ah! c'est que, comprenez bien, messieurs, ces gens-la qui n'ont pas
d'opinion, et qui par consequent ne fraternisent pas avec vous, voyant
qu'il n'y a plus a Paris de magistrats, plus de force publique, plus de
royaute, plus rien enfin de ce qui les contient encore, se mettront a
piller vos boutiques pendant que vous ferez la guerre, et vos maisons
pendant que vous occuperez le Louvre: tantot ils se mettront avec les
Suisses contre vous, tantot avec vous contre les Suisses, de facon qu'ils
seront toujours les plus forts.
-- Diable, firent les deputes en se regardant entre eux.
-- Je crois que c'est assez grave pour qu'on y pense, n'est-ce pas,
messieurs? dit le duc. Quant a moi, je m'en occupe fort, et je chercherai
un moyen de parer a cet inconvenient, car votre interet avant le notre,
c'est la devise de mon frere et la mienne.
Les deputes firent entendre un murmure d'approbation.
-- Messieurs, maintenant permettez a un homme qui a fait vingt-quatre
lieues a cheval dans sa nuit et dans sa journee, d'aller dormir quelques
heures; il n'y a pas peril dans la demeure, quant a present du moins,
tandis que si vous agissez il y en aurait: ce n'est point votre avis peut-
etre?
-- Oh! si fait, monsieur le duc, dit Brigard.
-- Tres bien.
-- Nous prenons donc bien humblement conge de vous, monseigneur, continua
Brigard, et quand vous voudrez bien nous fixer une nouvelle reunion....
-- Ce sera le plus tot possible, messieurs, soyez tranquilles, dit
Mayenne; demain peut-etre, apres-demain au plus tard.
Et prenant effectivement conge d'eux, il les laissa tout etourdis de cette
prevoyance qui avait decouvert un danger auquel ils n'avaient pas meme
songe.
Mais a peine avait-il disparu qu'une porte cachee dans la tapisserie
s'ouvrit et qu'une femme s'elanca dans la salle.
-- La duchesse! s'ecrierent les deputes.
-- Oui, messieurs! s'ecria-t-elle, et qui vient vous tirer d'embarras,
meme!
Les deputes qui connaissaient sa resolution, mais qui en meme temps
craignaient son enthousiasme, s'empresserent autour d'elle.
-- Messieurs, continua la duchesse en souriant, ce que n'ont pu faire les
Hebreux, Judith seule l'a fait; esperez, moi aussi, j'ai mon plan.
Et presentant aux ligueurs deux blanches mains, que les plus galants
baiserent, elle sortit par la porte qui avait deja donne passage a
Mayenne.
-- Tudieu! s'ecria Bussy-Leclerc en se lechant les moustaches et en
suivant la duchesse, je crois decidement que voila l'homme de la famille.
-- Ouf! murmura Nicolas Poulain en essuyant la sueur qui avait perle sur
son front a la vue de madame de Montpensier, je voudrais bien etre hors de
tout ceci.
XXXIII
FRERE BORROMEE
Il etait dix heures du soir a peu pres: MM. les deputes s'en retournaient
assez contrits, et a chaque coin de rue qui les rapprochait de leurs
maisons particulieres, ils se quittaient en echangeant leurs civilites.
Nicolas Poulain, qui demeurait le plus loin de tous, chemina seul et le
dernier, reflechissant profondement a la situation perplexe qui lui avait
fait pousser l'exclamation par laquelle commence le dernier paragraphe de
notre dernier chapitre.
En effet, la journee avait ete pour tout le monde, et particulierement
pour lui, fertile en evenements.
Il rentrait donc chez lui, tout frissonnant de ce qu'il venait d'entendre,
et se disant que si l'Ombre avait juge a propos de le pousser a une
denonciation du complot de Vincennes, Robert Briquet ne lui pardonnerait
jamais de n'avoir pas revele le plan de manoeuvre si naivement developpe
par Lachapelle-Marteau devant M. de Mayenne.
Au plus fort de ses reflexions, et au milieu de la rue de la Pierre-au-
Real, espece de boyau large de quatre pieds, qui conduisait rue Neuve-
Saint-Mery, Nicolas Poulain vit accourir, en sens oppose a celui dans
lequel il marchait, une robe de Jacobin retroussee jusqu'aux genoux.
Il fallait se ranger, car deux chretiens ne pouvaient passer de front dans
cette rue.
Nicolas Poulain esperait que l'humilite monacale lui cederait le haut
pave, a lui homme d'epee; mais il n'en fut rien: le moine courait comme un
cerf au lancer; il courait si fort qu'il eut renverse une muraille, et
Nicolas Poulain, tout en maugreant, se rangea pour n'etre point renverse.
Mais alors commenca pour eux, dans cette gaine bordee de maisons,
l'evolution agacante qui a lieu entre deux hommes indecis qui voudraient
passer tous deux, qui tiennent a ne pas s'embrasser, et qui se trouvent
toujours ramenes dans les bras l'un de l'autre.
Poulain jura, le moine sacra, et l'homme de robe, moins patient que
l'homme d'epee, le saisit par le milieu du corps pour le coller contre la
muraille.
Dans ce conflit, et comme ils etaient sur le point de se gourmer, ils se
reconnurent.
-- Frere Borromee! dit Poulain.
-- Maitre Nicolas Poulain! s'ecria le moine.
-- Comment vous portez-vous? reprit Poulain, avec cette admirable bonhomie
et cette inalterable mansuetude du bourgeois parisien.
-- Tres mal, repondit le moine, beaucoup plus difficile a calmer que le
laique, car vous m'avez mis en retard et j'etais fort presse.
-- Diable d'homme que vous etes! repliqua Poulain; toujours belliqueux
comme un Romain! Mais ou diable courez-vous a cette heure avec tant de
hate? est-ce que le prieure brule?
-- Non pas; mais j'etais alle chez madame la duchesse pour parler a
Mayneville.
-- Chez quelle duchesse?
-- Il n'y en a qu'une seule, ce me semble, chez laquelle on puisse parler
a Mayneville, dit Borromee, qui d'abord avait cru pouvoir repondre
categoriquement au lieutenant de la prevote, parce que ce lieutenant
pouvait le faire suivre, mais qui cependant ne voulait pas etre trop
communicatif avec le curieux.
[Illustration: Bon! Me voila conseiller du royaume de Navarre. -- PAGE
13.]
-- Alors, reprit Nicolas Poulain, qu'alliez-vous faire chez madame de
Montpensier?
-- Eh! mon Dieu! c'est tout simple, dit Borromee, cherchant une reponse
specieuse; notre reverend prieur a ete sollicite par madame la duchesse de
devenir son directeur; il avait accepte, mais un scrupule de conscience
l'a pris, et il refuse. L'entrevue etait fixee a demain: je dois donc, de
la part de dom Modeste Gorenflot, dire a la duchesse qu'elle ne compte
plus sur lui.
-- Tres bien; mais vous n'avez pas l'air d'aller du cote de l'hotel de
Guise, mon tres cher frere; je dirai meme plus, c'est que vous lui tournez
parfaitement le dos.
-- C'est vrai, reprit frere Borromee, puisque j'en viens.
-- Mais ou allez-vous alors?
-- On m'a dit, a l'hotel, que madame la duchesse etait allee faire visite
a M. de Mayenne, arrive ce soir et loge a l'hotel Saint-Denis.
-- Toujours vrai. Effectivement, dit Poulain, le duc est a l'hotel Saint-
Denis, et la duchesse est pres du duc; mais, compere, a quoi bon, je vous
prie, jouer au fin avec moi? Ce n'est pas d'ordinaire le tresorier qu'on
envoie faire les commissions du couvent.
-- Aupres d'une princesse, pourquoi pas?
-- Et ce n'est pas vous, le confident de Mayneville, qui croyez aux
confessions de madame la duchesse de Montpensier.
-- A quoi donc croirais-je?
-- Que diable! mon cher, vous savez bien la distance qu'il y a du prieure
au milieu de la route, puisque vous me l'avez fait mesurer: prenez garde!
vous m'en dites si peu que j'en croirai peut-etre beaucoup trop.
-- Et vous aurez tort, cher monsieur Poulain; je ne sais rien autre chose.
Maintenant ne me retenez pas, je vous prie, car je ne trouverais plus
madame la duchesse.
-- Vous la trouverez toujours chez elle ou elle reviendra et ou vous
auriez pu l'attendre.
-- Ah! dame! fit Borromee, je ne suis pas fache non plus de voir un peu M.
le duc.
-- Allons donc.
-- Car enfin vous le connaissez: si une fois je le laisse partir chez sa
maitresse, on ne pourra plus mettre la main dessus.
-- Voila qui est parle. Maintenant que je sais a qui vous avez affaire, je
vous laisse; adieu, et bonne chance.
Borromee, voyant le chemin libre, jeta, en echange des souhaits qui lui
etaient adresses, un leste bonsoir a Nicolas Poulain, et s'elanca dans la
voie ouverte. -- Allons, allons: il y a encore quelque chose de nouveau,
se dit Nicolas Poulain en regardant la robe du jacobin qui s'effacait peu
a peu dans l'ombre; mais quel diable de besoin ai-je donc de savoir ce qui
se passe? est-ce que je prendrais gout par hasard au metier que je suis
condamne a faire? fi donc!
Et il s'alla coucher, non point avec le calme d'une bonne conscience, mais
avec la quietude que nous donne dans toutes les positions de ce monde, si
fausses qu'elles soient, l'appui d'un plus fort que nous.
Pendant ce temps Borromee continuait sa course, a laquelle il imprimait
une vitesse qui lui donnait l'esperance de rattraper le temps perdu.
Il connaissait en effet les habitudes de M. de Mayenne, et avait sans
doute, pour etre bien informe, des raisons qu'il n'avait pas cru devoir
detailler a maitre Nicolas Poulain.
Toujours est-il qu'il arriva suant et soufflant a l'hotel Saint-Denis, au
moment ou le duc et la duchesse, ayant cause de leurs grandes affaires, M.
de Mayenne allait congedier sa soeur pour etre libre d'aller rendre visite
a cette dame de la Cite dont nous savons que Joyeuse avait a se plaindre.
Le frere et la soeur, apres plusieurs commentaires sur l'accueil du roi et
sur le plan des dix, etaient convenus des faits suivants.
Le roi n'avait pas de soupcons, et se faisait de jour en jour plus facile
a attaquer.
L'important etait d'organiser la Ligue dans les provinces du nord, tandis
que le roi abandonnait son frere et qu'il oubliait Henri de Navarre. De
ces deux derniers ennemis, le duc d'Anjou, avec sa sourde ambition, etait
le seul a craindre; quant a Henri de Navarre, on le savait par des espions
bien renseignes, il ne s'occupait que de faire l'amour a ses trois ou
quatre maitresses.
-- Paris etait prepare, disait tout haut Mayenne; mais leur alliance avec
la famille royale donnait de la force aux politiques et aux vrais
royalistes; il fallait attendre une rupture entre le roi et ses allies:
cette rupture, avec le caractere inconstant de Henri, ne pouvait pas
tarder a avoir lieu.
Or, comme rien ne presse, continuait de dire Mayenne, attendons. -- Moi,
disait tout bas la duchesse, j'avais besoin de dix hommes repandus dans
tous les quartiers de Paris pour soulever Paris apres ce coup que je
medite; j'ai trouve ces dix hommes, je ne demande plus rien.
Ils en etaient la, l'un de son dialogue, l'autre de ses _apartes_, lorsque
Mayneville entra tout a coup, annoncant que Borromee voulait parler a M.
le duc.
-- Borromee! fit le duc surpris, qu'est-ce que cela?
-- C'est, monseigneur, repondit Mayneville, celui que vous m'envoyates de
Nancy, quand je demandai a Votre Altesse un homme d'action et un homme
d'esprit.
-- Je me rappelle! je vous repondis que j'avais les deux en un seul, et je
vous envoyai le capitaine Borroville. A-t-il change de nom, et s'appelle-
t-il Borromee?
-- Oui, monseigneur, de nom et d'uniforme; il s'appelle Borromee, et est
jacobin.
-- Borroville, jacobin!
-- Oui, monseigneur.
-- Et pourquoi donc est-il jacobin? Le diable doit bien rire, s'il l'a
reconnu sous le froc.
-- Pourquoi il est jacobin? La duchesse fit un signe a Mayneville. Vous le
saurez plus tard, continua celui-ci, c'est notre secret, monseigneur; et,
en attendant, ecoutons le capitaine Borroville, ou le frere Borromee,
comme il vous plaira.
-- Oui, d'autant plus que sa visite m'inquiete, dit madame de Montpensier.
-- Et moi aussi, je l'avoue, dit Mayneville.
-- Alors introduisez-le sans perdre un instant, dit la duchesse.
Quant au duc, il flottait entre le desir d'entendre le messager et la
crainte de manquer au rendez-vous de sa maitresse.
Il regardait a la porte et a l'horloge. La porte s'ouvrit, et l'horloge
sonna onze heures.
-- Eh! Borroville, dit le duc, ne pouvant s'empecher de rire, malgre un
peu de mauvaise humeur, comme vous voila deguise, mon ami! --
Monseigneur, dit le capitaine, je suis en effet bien mal a mon aise sous
cette diable de robe; mais enfin, il faut ce qu'il faut, comme disait M.
de Guise le pere.
-- Ce n'est pas moi, toujours, qui vous ai fourre dans cette robe-la,
Borroville, dit le duc; ne m'en gardez donc point rancune, je vous prie.
-- Non, monseigneur, c'est madame la duchesse; mais je ne lui en veux pas,
puisque j'y suis pour son service. -- Bien, merci, capitaine; et
maintenant, voyons, qu'avez-vous a nous dire si tard?
-- Ce que malheureusement je n'ai pu vous dire plus tot, monseigneur, car
j'avais tout le prieure sur les bras.
-- Eh bien! maintenant parlez.
-- Monsieur le duc, dit Borroville, le roi envoie ses secours a M. le duc
d'Anjou.
-- Bah! dit Mayenne, nous connaissons cette chanson-la; voila trois ans
qu'on nous la chante.
-- Oh! oui, mais cette fois, monseigneur, je vous donne la nouvelle comme
sure. -- Hum! dit Mayenne, avec un mouvement de tete pareil a celui d'un
cheval qui se cabre, comme sure? -- Aujourd'hui meme, c'est-a-dire la
nuit derniere, a deux heures du matin, M. de Joyeuse est parti pour Rouen.
Il prend la mer a Dieppe et porte a Anvers trois mille hommes. -- Oh! oh!
fit le duc; et qui vous a dit cela, Borroville?
-- Un homme qui lui-meme part pour la Navarre, monseigneur.
-- Pour la Navarre! chez Henri?
-- Oui, monseigneur.
-- Et de la part de qui va-t-il chez Henri?
-- De la part du roi; oui, monseigneur, de la part du roi, et avec une
lettre du roi.
-- Quel est cet homme?
-- Il s'appelle Robert Briquet.
-- Apres?
-- C'est un grand ami de dom Gorenflot.
-- Un grand ami de dom Gorenflot?
-- Ils se tutoient. -- Ambassadeur du roi?
-- Ceci, j'en suis assure; il a du prieure envoye chercher au Louvre une
lettre de creance, et c'est un de nos moines qui a fait la commission.
-- Et ce moine?
-- C'est notre petit guerrier, Jacques Clement, celui-la meme que vous
avez remarque, madame la duchesse.
-- Et il ne vous a pas communique cette lettre? dit Mayenne; le maladroit!
-- Monseigneur, le roi ne la lui a point remise; il l'a fait porter au
messager par des gens a lui.
-- Il faut avoir cette lettre, morbleu!
-- Certainement qu'il faut l'avoir, dit la duchesse.
-- Comment n'avez-vous point songe a cela? dit Mayneville.
-- J'y avais si bien pense que j'avais voulu adjoindre au messager un de
mes hommes, un Hercule; mais Robert Briquet s'en est defie et l'a renvoye.
-- Il fallait y aller vous-meme.
-- Impossible.
-- Pourquoi cela?
-- Il me connait.
-- Pour moine, mais pas pour capitaine, j'espere?
-- Ma foi, je n'en sais rien: ce Robert Briquet a l'oeil fort
embarrassant.
-- Quel homme est-ce donc? demanda Mayenne.
-- Un grand sec, tout nerfs, tout muscles et tout os, adroit, railleur et
taciturne.
-- Ah! ah! et maniant l'epee?
-- Comme celui qui l'a inventee, monseigneur.
-- Figure longue?
-- Monseigneur, il a toutes les figures.
-- Ami du prieur?
-- Du temps qu'il etait simple moine.
-- Oh! j'ai un soupcon, fit Mayenne en froncant le sourcil, et je
m'eclaircirai.
-- Faites vite, monseigneur, car, fendu comme il est, ce gaillard-la doit
marcher rondement.
-- Borroville, dit Mayenne, vous allez partir pour Soissons, ou est mon
frere.
-- Mais le prieure, monseigneur?
-- Etes-vous donc si embarrasse, dit Mayneville, de faire une histoire a
dom Modeste, et ne croit-il point tout ce que vous voulez lui faire
croire?
-- Vous direz a M. de Guise, continua Mayenne, tout ce que vous savez de
la mission de M. de Joyeuse.
-- Oui, monseigneur.
-- Et la Navarre, que vous oubliez, Mayenne? dit la duchesse.
-- Je l'oublie si peu que je m'en charge, repondit Mayenne. Qu'on me selle
un cheval frais, Mayneville.
Puis il ajouta tout bas:
-- Vivrait-il encore? Oh! oui, il doit vivre!
XXXIV
CHICOT LATINISTE
Apres le depart des jeunes gens, on se rappelle que Chicot avait marche
d'un pas rapide.
Mais aussi, des qu'ils eurent disparu dans le vallon que forme la cote du
pont de Juvisy sur l'Orge, Chicot qui semblait, comme Argus, avoir le
privilege de voir par derriere et qui ne voyait plus ni Ernauton ni
Sainte-Maline, Chicot s'arreta au point culminant de la butte, interrogea
l'horizon, les fosses, la plaine, les buissons, la riviere, tout enfin,
jusqu'aux nuages pommeles qui glissaient obliquement derriere les grands
ormes du chemin, et sur de n'avoir apercu personne qui le genat ou
l'espionnat, il s'assit au revers d'un fosse, le dos appuye contre un
arbre et commenca ce qu'il appelait son examen de conscience.
Il avait deux bourses d'argent, car il s'etait apercu que le sachet remis
par Sainte-Maline, outre la lettre royale, contenait certains objets
arrondis et roulants qui ressemblaient fort a de l'or ou a de l'argent
monnaye.
Le sachet etait une veritable bourse royale, chiffree de deux H, un brode
dessus, l'autre brode dessous.
-- C'est joli, dit Chicot en considerant la bourse, c'est charmant de la
part du roi! Son nom, ses armes! on n'est pas plus genereux et plus
stupide!
Decidement, jamais je ne ferai rien de lui.
Ma parole d'honneur, continua Chicot, si une chose m'etonne, c'est que ce
bon et excellent roi n'ait pas du meme coup fait broder sur la meme bourse
la lettre qu'il m'envoie porter a son beau-frere, et mon recu. Pourquoi
nous gener? Tout le monde politique est au grand air aujourd'hui:
politiquons comme tout le monde. Bah! quand on assassinerait un peu ce
pauvre Chicot, comme on a deja fait du courrier que ce meme Henri envoyait
a Rome a M. de Joyeuse, ce serait un ami de moins, voila tout; et les amis
sont si communs par le temps qui court, qu'on peut en etre prodigue.
Que Dieu choisit mal quand il choisit!
Maintenant, voyons d'abord ce qu'il y a d'argent dans la bourse, nous
examinerons la lettre apres: cent ecus! juste la meme somme que j'ai
empruntee a Gorenflot. Ah! pardon, ne calomnions pas: voila un petit
paquet... de l'or d'Espagne, cinq quadruples. Allons! allons! c'est
delicat; il est bien gentil, Henriquet! eh! en verite, n'etaient les
chiffres et les fleurs de lis, qui me paraissent superflus, je lui
enverrais un gros baiser.
Maintenant cette bourse-la me gene; il me semble que les oiseaux, en
passant au-dessus de ma tete, me prennent pour un emissaire royal et vont
se moquer de moi, ou, ce qui serait bien pis, me denoncer aux passants.
Chicot vida sa bourse dans le creux de sa main, tira de sa poche le simple
sac de toile de Gorenflot, y fit passer l'argent et l'or, en disant aux
ecus:
-- Vous pouvez demeurer tranquillement ensemble, mes enfants, car vous
venez du meme pays.
Puis, tirant a son tour la lettre du sachet, il y mit en sa place un
caillou qu'il ramassa, referma les cordons de la bourse sur le caillou et
le lanca, comme un frondeur fait d'une pierre, dans l'Orge qui serpentait
au-dessous du pont.
L'eau jaillit, deux ou trois cercles en diaprerent la calme surface, et
allerent, en s'elargissant, se briser contre ses bords.
-- Voila pour moi, dit Chicot; maintenant travaillons pour Henri.
Et il prit la lettre qu'il avait posee a terre pour lancer la bourse plus
facilement dans la riviere.
Mais il venait par le chemin un ane charge de bois.
Deux femmes conduisaient cet ane qui marchait d'un pas aussi fier que si,
au lieu de bois, il eut porte des reliques.
Chicot cacha la lettre sous sa large main, appuyee sur le sol, et les
laissa passer.
Une fois seul, il reprit la lettre, en dechira l'enveloppe et en brisa le
sceau avec la plus imperturbable tranquillite, et comme s'il se fut agi
d'une simple lettre de procureur.
Puis il reprit l'enveloppe qu'il roula entre ses deux mains, le sceau
qu'il broya entre deux pierres, et envoya le tout rejoindre le sachet.
-- Maintenant, dit Chicot, voyons le style.
Et il deploya la lettre et lut:
" Notre tres cher frere, cet amour profond que vous portait notre tres
cher frere et roi defunt, Charles IX, habite encore sous les voutes du
Louvre et me tient au coeur opiniatrement. "
Chicot salua.
" Aussi me repugne-t-il d'avoir a vous entretenir d'objets tristes et
facheux; mais vous etes fort dans la fortune contraire; aussi je
n'hesite plus a vous communiquer de ces choses qu'on ne dit qu'a des
amis vaillants et eprouves. "
Chicot interrompit et salua de nouveau.
" D'ailleurs, continua-t-il, j'ai un interet royal a vous persuader
cet interet: c'est l'honneur de mon nom et du votre, mon frere.
Nous nous ressemblons en ce point, que nous sommes tous deux entoures
d'ennemis. Chicot vous l'expliquera. "
-- _Chicotus explicabit!_ dit Chicot, ou plutot _evolvet_, ce qui est
infiniment plus elegant.
" Votre serviteur, M. le vicomte de Turenne, fournit des sujets
quotidiens de scandale a votre cour. A Dieu ne plaise que je regarde
en vos affaires, sinon pour votre bien et honneur! mais votre femme,
qu'a mon grand regret je nomme ma soeur, devrait avoir ce souci pour
vous en mon lieu et place... ce qu'elle ne fait. "
-- Oh! oh! dit Chicot continuant ses traductions latines: _Quaeque omittit
facere_. C'est dur.
" Je vous engage donc a veiller, mon frere, a ce que les intelligences
de Margot avec le vicomte de Turenne, etrangement lie avec nos amis
communs, n'apportent honte et dommage a la maison de Bourbon. Faites
un bon exemple aussitot que vous serez sur du fait, et assurez-vous du
fait aussitot que vous aurez oui Chicot expliquant ma lettre. "
-- _Statim atque audiveris Chicotum litteras explicantem._
Poursuivons, dit Chicot.
" Il serait facheux que le moindre soupcon planat sur la legitimite de
votre heritage, mon frere, point precieux auquel Dieu m'interdit de
songer; car, helas! moi, je suis condamne d'avance a ne pas revivre
dans ma posterite.
Les deux complices que, comme frere et comme roi, je vous denonce,
s'assemblent la plupart du temps en un petit chateau qu'on appelle
Loignac. Ils choisissent le pretexte d'une chasse; ce chateau est en
outre un foyer d'intrigues auxquelles les messieurs de Guise ne sont
point etrangers; car vous savez, a n'en pas douter, mon cher Henri, de
quel etrange amour ma soeur a poursuivi Henri de Guise et mon propre
frere, M. d'Anjou, du temps que je portais ce nom moi-meme, et qu'il
s'appelait, lui, duc d'Alencon. "
-- _Quo et quam irregulari amore sit prosecuta et Henricum Guisium et
germanum meum_, etc.
" Je vous embrasse et vous recommande mes avis, tout pret d'ailleurs a
vous aider en tout et pour tout. En attendant, aidez-vous des avis de
Chicot, que je vous envoie. "
-- _Age, auctore Chicoto._ Bon! me voila conseiller du royaume de Navarre.
" Votre affectionne, etc., etc. "
Ayant lu ainsi, Chicot posa sa tete entre ses deux mains.
-- Oh! fit-il, voila, ce me semble, une assez mauvaise commission, et qui
me prouve qu'en fuyant un mal, comme dit Horatius Flaccus, on tombe dans
un pire.
En verite, j'aime mieux Mayenne.
Et cependant, a part son diable de sachet broche que je ne lui pardonne
pas, la lettre est d'un habile homme. En effet, en supposant Henriot petri
de la pate qui sert d'ordinaire a faire les maris, cette lettre le
brouille du meme coup avec sa femme, Turenne, Anjou, Guise, et meme avec
l'Espagne. En effet, pour que Henri de Valois soit si bien informe, au
Louvre, de ce qui se passe chez Henri de Navarre, a Pau, il faut qu'il ait
quelque espion la-bas, et cet espion va fort intriguer Henriot.
D'un autre cote, cette lettre va m'attirer force desagrements si je
rencontre un Espagnol, un Lorrain, un Bearnais ou un Flamand, assez
curieux pour chercher a savoir ce que l'on m'envoie faire en Bearn.
Or, je serais bien imprevoyant si je ne m'attendais point a la rencontre
de quelqu'un de ces curieux-la.
Mons Borromee surtout, ou je me trompe fort, doit me reserver quelque
chose.
Deuxieme point.
Quelle chose Chicot a-t-il cherchee, lorsqu'il a demande une mission pres
du roi Henri?
La tranquillite etait son but.
Or, Chicot va brouiller le roi de Navarre avec sa femme.
Ce n'est point l'affaire de Chicot, attendu que Chicot, en brouillant
entre eux de si puissants personnages, va se faire des ennemis mortels qui
l'empecheront d'atteindre l'age heureux de quatre-vingts ans.
Ma foi, tant mieux, il ne fait bon vivre que tant qu'on est jeune.
Mais autant valait alors attendre le coup de couteau de M. de Mayenne.
Non, car il faut reciprocite en toute chose; c'est la devise de Chicot.
Chicot poursuivra donc son voyage.
Mais Chicot est homme d'esprit, et Chicot prendra ses precautions. En
consequence, il n'aura sur lui que de l'argent, afin que si l'on tue
Chicot, on ne fasse tort qu'a lui.
Chicot va donc mettre la derniere main a ce qu'il a commence, c'est-a-dire
qu'il va traduire d'un bout a l'autre cette belle epitre en latin, et se
l'incruster dans la memoire ou deja elle est gravee aux deux tiers; puis
il achetera un cheval, parce que reellement, de Juvisy a Pau, il faut
mettre trop de fois le pied droit devant le pied gauche.
Mais avant toutes choses, Chicot dechirera la lettre de son ami Henri de
Valois en un nombre infini de petits morceaux, et il aura soin surtout que
ces petits morceaux s'en aillent, reduits a l'etat d'atomes, les uns dans
l'Orge, les autres dans l'air, et que le reste enfin soit confie a la
terre, notre mere commune, dans le sein de laquelle tout retourne, meme
les sottises des rois.
Quand Chicot aura fini ce qu'il commence...
Et Chicot s'interrompit pour executer son projet de division. Le tiers de
la lettre s'en alla donc par eau, l'autre tiers par l'air, et le troisieme
tiers disparut dans un trou creuse a cet effet avec un instrument qui
n'etait ni une dague ni un couteau, mais qui pouvait au besoin remplacer
l'un et l'autre, et que Chicot portait a sa ceinture.
Lorsqu'il eut fini cette operation il continua:
-- Chicot se remettra en route avec les precautions les plus minutieuses,
et il dinera en la bonne ville de Corbeil, comme un honnete estomac qu'il
est.
En attendant, occupons-nous, continua Chicot, du theme latin que nous
avons decide de faire; je crois que nous allons composer un assez joli
morceau.
Tout a coup Chicot s'arreta; il venait de s'apercevoir qu'il ne pouvait
traduire en latin le mot Louvre; cela le contrariait fort.
Il etait egalement force de macaroniser le mot Margot en Margota, comme il
avait deja fait de Chicot en Chicotus, attendu que, pour bien dire, il eut
fallu traduire Chicot par Chicot, et Margot par Margot, ce qui n'etait
plus latin, mais grec.
Quant a Margarita, il n'y pensait point; la traduction, a son avis, n'eut
point ete exacte.
Tout ce latin, avec la recherche du purisme et la tournure ciceronienne,
conduisit Chicot jusqu'a Corbeil, ville agreable, ou le hardi messager
regarda un peu les merveilles de Saint-Spire et beaucoup celles d'un
rotisseur-traiteur-aubergiste qui parfumait de ses vapeurs appetissantes
les alentours de la cathedrale.
Nous ne decrirons point le festin qu'il fit; nous n'essaierons point de
peindre le cheval qu'il acheta dans l'ecurie de l'hotelier; ce serait nous
imposer une tache trop rigoureuse; disons seulement que le repas fut assez
long et le cheval assez defectueux pour nous fournir, si notre conscience
etait moins grande, la matiere de pres d'un volume.
XXXV
LES QUATRE VENTS
Chicot, avec son petit cheval qui devait etre un bien fort cheval pour
porter un si grand personnage; Chicot, apres avoir couche a Fontainebleau,
fit le lendemain un coude a droite, jusqu'a un petit village nomme
Orgeval. Il eut bien voulu faire ce jour-la quelques lieues encore, car il
paraissait desireux de s'eloigner de Paris; mais sa monture commencait de
butter si frequemment et si bas, qu'il jugea qu'il etait urgent de
s'arreter.
D'ailleurs ses yeux, d'ordinaire si exerces, n'avaient reussi a rien
apercevoir tout le long de la route.
Hommes, chariots et barrieres lui avaient paru parfaitement inoffensifs.
Mais Chicot, en surete, pour l'apparence du moins, ne vivait pas pour cela
en securite; personne, en effet, nos lecteurs doivent le savoir, ne
croyait moins et ne se fiait moins aux apparences que Chicot.
Avant de se coucher et de faire coucher son cheval, il examina donc avec
grand soin toute la maison.
On montra a Chicot de superbes chambres avec trois ou quatre entrees;
mais, a l'avis de Chicot, non-seulement ces chambres avaient trop de
portes, mais encore ces portes ne fermaient pas assez bien.
L'hote venait de faire reparer un grand cabinet sans autre issue qu'une
porte sur l'escalier; cette porte etait armee de verrous formidables a
l'interieur.
Chicot se fit dresser un lit dans ce cabinet, qu'il prefera du premier
coup a ces magnifiques chambres sans fortifications, qu'on lui avait
montrees.
Il fit jouer les verrous dans leurs gaches, et satisfait de leur jeu
solide et facile a la fois, il soupa chez lui, defendit qu'on enlevat la
table, sous pretexte qu'il lui prenait parfois des faimvalles dans la
nuit, soupa, se deshabilla, placa ses habits sur une chaise et se coucha.
Mais avant de se coucher, pour plus grande precaution, il tira de ses
habits la bourse ou plutot le sac d'ecus, et le placa sous son chevet avec
sa bonne epee.
Puis il repassa trois fois la lettre dans son esprit.
La table lui faisait un second contrefort, et cependant ce double rempart
ne lui parut point suffisant; il se releva, prit une armoire entre ses
deux bras, et la placa en face de l'issue qu'elle boucha hermetiquement.
Il avait donc entre lui et toute agression possible, une porte, une
armoire, et une table.
L'hotellerie avait paru a Chicot a peu pres inhabitee. L'hote avait une
figure candide; il faisait ce jour-la un vent a decorner des boeufs, et
l'on entendait dans les arbres voisins ces craquements effroyables qui
deviennent, au dire de Lucrece, un bruit si doux et si hospitalier pour le
voyageur bien clos et bien couvert, etendu dans un bon lit.
Chicot, apres tous ses preparatifs de defense, se plongea delicieusement
dans le sien. Il faut le dire, ce lit etait moelleux et constitue de facon
a garantir un homme de toutes les inquietudes, vinssent-elles des hommes,
vinssent-elles des choses.
En effet, il s'abritait sous ses larges rideaux de serge verte, et une
courtine, epaisse comme un edredon, chatouillait d'une douce chaleur les
membres du voyageur endormi.
Chicot avait soupe comme Hippocrate ordonne de le faire, c'est-a-dire
modestement: il n'avait bu qu'une bouteille de vin; son estomac, dilate
comme il convient, envoyait a tout l'organisme cette sensation de bien-
etre que communique, sans y faillir jamais, ce complaisant organe,
suppleant du coeur chez beaucoup de gens qu'on appelle des honnetes gens.
Chicot etait eclaire par une lampe qu'il avait posee sur le rebord de la
table qui avoisinait son lit; il lisait, avant de s'endormir et un peu
pour s'endormir, un livre tres curieux et fort nouveau qui venait de
paraitre, et qui etait l'oeuvre d'un certain maire de Bordeaux, que l'on
appelait Montagne ou Montaigne.
Ce livre avait ete imprime a Bordeaux meme en 1581; il contenait les deux
premieres parties d'un ouvrage assez connu depuis et intitule _les
Essais_. Ce livre etait assez amusant pour qu'un homme le lut et le relut
pendant le jour. Mais il avait en meme temps l'avantage d'etre assez
ennuyeux pour ne point empecher de dormir un homme qui a fait quinze
lieues a cheval et qui a bu sa bouteille de vin genereux a souper.
Chicot estimait fort ce livre, qu'il avait mis, en partant de Paris, dans
la poche de son pourpoint et dont il connaissait personnellement l'auteur.
Le cardinal du Perron l'avait surnomme le breviaire des honnetes gens; et
Chicot, capable en tout point d'apprecier le gout et l'esprit du cardinal,
Chicot, disons-nous, prenait volontiers les _Essais_ du maire de Bordeaux
pour breviaire.
Cependant il arriva qu'en lisant son huitieme chapitre, il s'endormit
profondement.
La lampe brulait toujours; la porte, renforcee de l'armoire et de la
table, etait toujours fermee; l'epee etait toujours au chevet avec les
ecus. Saint Michel Archange eut dormi comme Chicot, sans songer a Satan,
meme lorsqu'il eut su le lion rugissant de l'autre cote de cette porte et
a l'envers de ses verrous.
Nous avons dit qu'il faisait grand vent; les sifflements de ce serpent
gigantesque glissaient avec des melodies effrayantes sous la porte, et
secouaient les airs d'une facon bizarre; le vent est la plus parfaite
imitation ou plutot la plus complete raillerie de la voix humaine: tantot
il glapit comme un enfant qui pleure, tantot il imite, dans ses
grondements, la grosse colere d'un mari qui se querelle avec sa femme.
Chicot se connaissait en tempete; au bout d'une heure, tout ce fracas
etait devenu pour lui un element de tranquillite; il luttait contre toutes
les intemperies de la saison.
Contre le froid, avec sa courtine;
Contre le vent, avec ses ronflements.
Cependant, tout en dormant, il semblait a Chicot que la tempete
grossissait et surtout se rapprochait d'une facon insolite.
Tout a coup, une rafale d'une force invincible ebranle la porte, fait
sauter gaches et verrous, pousse l'armoire qui perd son equilibre et tombe
sur la lampe qu'elle eteint et sur la table qu'elle ecrase.
Chicot avait la faculte, tout en dormant bien, de s'eveiller vite et avec
toute sa presence d'esprit; cette presence d'esprit lui indiqua qu'il
valait mieux se laisser glisser dans la ruelle que de descendre en avant
du lit. En se laissant glisser dans la ruelle, ses deux mains alertes et
aguerries se porterent rapidement a gauche sur le sac d'ecus, a droite sur
la poignee de son epee.
Chicot ouvrit de grands yeux.
Nuit profonde.
Chicot alors ouvrit les oreilles, et il lui sembla que cette nuit etait
litteralement dechiree par le combat des quatre vents qui se disputaient
toute cette chambre, depuis l'armoire, qui continuait d'ecraser de plus en
plus la table, jusqu'aux chaises, qui roulaient et se choquaient tout en
se cramponnant aux autres meubles.
Il semble a Chicot, au milieu de tout ce fracas, que les quatre vents sont
entres chez lui en chair et en os, et qu'il a affaire a Eurus, a Notus, a
Aquilo et a Boreas en personne, avec leurs grosses joues et surtout leurs
gros pieds.
Resigne, parce qu'il comprend qu'il ne peut rien contre les dieux de
l'Olympe, Chicot s'accroupit dans l'angle de sa ruelle, semblable au fils
d'Oilee, apres une de ses grandes fureurs que raconte Homere.
[Illustration: Et mes habits! s'ecria Chicot. -- PAGE 18.]
Seulement il tient la pointe de sa longue epee en arret et du cote du
vent, ou plutot des vents, afin que si les mythologiques personnages
s'approchent inconsiderement de lui, ils s'embrochent tout seuls, dut-il
resulter ce qui resulta de la blessure faite par Diomede a Venus.
Seulement, apres quelques minutes du plus abominable tintamarre qui ait
jamais dechire l'oreille humaine, Chicot profite d'un moment de repit que
lui donne la tempete pour dominer de sa voix les elements dechaines et les
meubles livres a des colloques trop bruyants pour etre tout a fait
naturels.
Chicot crie et vocifere: Au secours!
Enfin, Chicot fait tant de bruit a lui tout seul, que les elements se
calment, comme si Neptune en personne avait prononce le fameux _Quos ego_,
et qu'apres six ou huit minutes pendant lesquelles Eurus, Notus, Boreas,
Aquilo semblent battre en retraite, l'hote reparait avec une lanterne et
vient eclairer le drame.
La scene sur laquelle il venait de se jouer presentait un aspect
deplorable, et qui ressemblait fort a celui d'un champ de bataille. La
grande armoire, renversee sur la table broyee, demasquait la porte sans
gonds et qui, retenue seulement par un de ses verrous, oscillait comme une
voile de navire; les trois ou quatre chaises qui completaient
l'ameublement avaient le dos renverse et les pieds en l'air; enfin les
faiences qui garnissaient la table gisaient eclopees et etoilees sur les
dalles.
-- Mais c'est donc ici l'enfer! s'ecria Chicot en reconnaissant son hote a
la lueur de sa lanterne.
-- Oh! monsieur, s'ecria l'hote en apercevant l'affreux degat qui venait
d'etre consomme, oh! monsieur, qu'est-il donc arrive?
Et il leva les mains et par consequent sa lanterne au ciel.
Combien y a-t-il de demons loges chez vous, dites-moi, mon ami? hurla
Chicot.
-- Oh! Jesus! quel temps! repondit l'hote avec le meme geste pathetique.
-- Mais les verrous ne tiennent donc pas? continua Chicot; la maison est
donc de carton? J'aime mieux sortir d'ici: Je prefere la plaine.
Et Chicot se degagea de la ruelle du lit, et apparut, l'epee a la main,
dans l'espace demeure libre entre le pied du lit et la muraille.
-- Oh! mes pauvres meubles! soupira l'hote.
-- Et mes habits! s'ecria Chicot: ou sont-ils, mes habits qui etaient sur
cette chaise?
-- Vos habits, mon cher monsieur? fit l'hote avec naivete; mais s'ils y
etaient, ils doivent y etre encore.
-- Comment! s'ils y etaient! mais supposez-vous, par hasard, dit Chicot,
que je sois venu hier dans le costume ou vous me voyez?
Et Chicot essaya, mais en vain, de se draper dans sa legere tunique.
-- Mon Dieu! monsieur, repondit l'hote assez embarrasse de repondre a un
pareil argument, je sais bien que vous etiez vetu.
-- C'est heureux que vous en conveniez.
-- Mais...
-- Mais quoi?
-- Le vent a tout ouvert, tout disperse.
-- Ah! c'est une raison.
-- Vous voyez bien, fit vivement l'hote.
-- Cependant, reprit Chicot, suivez mon calcul, cher ami. Quand le vent
entre quelque part, et il faut qu'il soit entre ici, n'est-ce pas, pour y
faire le desordre que j'y vois?
-- Sans aucun doute.
-- Eh bien! quand le vent entre quelque part, c'est en venant du dehors?
-- Oui, certes, monsieur.
-- Vous ne le contestez pas?
-- Non, ce serait folie.
-- Eh bien! le vent devait donc, en entrant ici, amener les habits des
autres dans ma chambre, au lieu d'emporter les miens je ne sais ou.
-- Ah! dame! oui, ce me semble. Cependant, la preuve du contraire existe
ou semble exister.
-- Compere, dit Chicot, qui venait d'explorer le plancher avec son oeil
investigateur, compere, quel chemin le vent a-t-il pris pour venir me
trouver ici?
-- Plait-il, monsieur?
-- Je vous demande d'ou vient le vent?
-- Du nord, monsieur, du nord.
-- Eh bien! il a marche dans la boue, car voici ses souliers imprimes sur
le carreau.
Et Chicot montrait, en effet, sur la dalle les traces toutes recentes
d'une chaussure boueuse. L'hote palit.
-- Maintenant, mon cher, dit Chicot, si j'ai un conseil a vous donner,
c'est de surveiller ces sortes de vents qui entrent dans les auberges,
penetrent dans les chambres en enfoncant les portes, et se retirent en
volant les habits des voyageurs.
L'hote recula de deux pas, afin de se degager de tous ces meubles
renverses, et de se retrouver a l'entree du corridor.
Puis, lorsqu'il sentit sa retraite assuree:
-- Pourquoi m'appeler voleur? dit-il.
-- Tiens! qu'avez-vous donc fait de votre figure de bonhomme? demanda
Chicot: je vous trouve tout change.
-- Je change, parce que vous m'insultez.
-- Moi!
-- Sans doute, vous m'appelez voleur, repliqua l'hote sur un ton encore
plus eleve, et ressemblant fort a de la menace.
-- Mais je vous appelle voleur parce que vous etes responsable de mes
effets, il me semble, et que mes effets ont ete voles; vous ne le nierez
pas?
Et ce fut Chicot qui, a son tour, comme un maitre d'armes qui tate son
adversaire, fit un geste de menace.
-- Hola! cria l'hote, hola! venez a moi, vous autres!
A cet appel, quatre hommes armes de batons, parurent dans l'escalier.
-- Ah! voici Eurus, Notus, Aquilo et Boreas, dit Chicot, ventre de biche!
puisque l'occasion s'en presente, je veux priver la terre du vent du Nord;
c'est un service a rendre a l'humanite; il y aura printemps eternel.
Et il detacha un si rude coup de sa longue epee dans la direction de
l'assaillant le plus proche, que si celui-ci, avec la legerete d'un
veritable fils d'Eole, n'eut point fait un bond en arriere, il etait perce
d'outre en outre.
Malheureusement comme, tout en faisant ce bond, il regardait Chicot, et
par consequent, ne pouvait voir derriere lui, il tomba sur le rebord de la
derniere marche de l'escalier, le long duquel, ne pouvant garder son
centre de gravite, il degringola a grand bruit.
Cette retraite fut un signal pour les trois autres qui disparurent par
l'orifice ouvert devant eux ou plutot derriere eux, avec la rapidite de
fantomes qui s'abiment dans une trappe.
Cependant, le dernier qui disparut avait eu le temps, tandis que ses
compagnons operaient leur descente, de dire quelques mots a l'oreille de
l'hote.
-- C'est bien, c'est bien! grommela celui-ci, on les retrouvera, vos
habits.
-- Eh bien, voila tout ce que je demande.
-- Et l'on va vous les apporter.
-- A la bonne heure: ne pas aller nu, c'est un souhait raisonnable, ce me
semble.
On apporta en effet les habits, mais visiblement deteriores.
-- Oh! oh! fit Chicot, il y a bien des clous dans votre escalier. Diables
de vents, va! mais enfin, reparation d'honneur. Comment pouvais-je vous
soupconner? vous avez une si honnete figure.
L'hote sourit avec amenite.
-- Et maintenant, dit-il, vous allez vous rendormir, je presume?
-- Non, merci, non, j'ai dormi assez.
-- Qu'allez-vous donc faire?
-- Vous allez me preter votre lanterne, s'il vous plait, et je continuerai
ma lecture, repliqua Chicot, avec le meme agrement.
L'hote ne dit rien; il tendit seulement sa lanterne a Chicot et se retira.
Chicot redressa son armoire contre la porte, et se rengaina dans son lit.
La nuit fut calme; le vent s'etait eteint, comme si l'epee de Chicot avait
penetre dans l'outre qui l'entretenait.
Au point du jour, l'ambassadeur demanda son cheval, paya sa depense et
partit en disant:
-- Nous verrons ce soir.
XXVI
COMMENT CHICOT CONTINUA SON VOYAGE ET CE QUI LUI ARRIVA
Chicot passa toute sa matinee a s'applaudir d'avoir eu le sang-froid et la
patience que nous avons dits pendant cette nuit d'epreuves.
-- Mais, pensa-t-il, on ne prend pas deux fois un vieux loup au meme
piege; il est donc a peu pres certain qu'on va inventer aujourd'hui une
diablerie nouvelle a mon endroit: tenons-nous donc sur nos gardes.
Le resultat de ce raisonnement, plein de prudence, fut que Chicot fit
pendant toute la journee une marche que Xenophon n'eut pas trouvee indigne
d'immortaliser dans sa retraite des Dix Mille.
Tout arbre, tout accident de terrain, toute muraille lui servaient de
point d'observation ou de fortification naturelle.
Il avait meme conclu, chemin faisant, des alliances, sinon offensives, du
moins defensives.
En effet, quatre gros marchands epiciers de Paris, qui s'en allaient
commander a Orleans leurs confitures de cotignac, et a Limoges leurs
fruits secs, daignerent agreer la societe de Chicot, lequel s'annonca pour
un chaussetier de Bordeaux, retournant chez lui apres ses affaires faites.
Or, comme Chicot, Gascon d'origine, n'avait perdu son accent que lorsque
l'absence de cet accent lui etait particulierement necessaire, il
n'inspira aucune defiance a ses compagnons de voyage.
Cette armee se composait donc de cinq maitres et de quatre commis
epiciers: elle n'etait pas plus meprisable quant a l'esprit que quant au
nombre, attendu les habitudes belliqueuses introduites depuis la Ligue
dans les moeurs de l'epicerie parisienne.
Nous n'affirmerons pas que Chicot professait un grand respect pour la
bravoure de ses compagnons; mais, alors certainement, le proverbe dit vrai
qui assure que trois poltrons ensemble ont moins peur qu'un brave tout
seul.
Chicot n'eut plus peur du tout, du moment ou il se trouva avec quatre
poltrons; il dedaigna meme de se retourner des lors, comme il faisait
auparavant, pour voir ceux qui pouvaient le suivre.
Il resulta de la qu'on atteignit sans encombre, en politiquant beaucoup,
et en faisant force bravades, la ville designee pour le souper et le
coucher de la troupe.
On soupa, on but sec, et chacun gagna sa chambre.
Chicot n'avait epargne, pendant ce festin, ni sa verve railleuse qui
divertissait ses compagnons, ni les coups de muscat et de bourgogne qui
entretenaient sa verve: on avait fait bon marche entre commercants, c'est-
a-dire entre gens libres, de Sa Majeste le roi de France et de toutes les
autres majestes, fussent-elles de Lorraine, de Navarre, de Flandre ou
d'autres lieux.
Or, Chicot s'alla coucher apres avoir donne, pour le lendemain, rendez-
vous a ses quatre epiciers, qui l'avaient pour ainsi dire triomphalement
conduit a sa chambre.
[Illustration: Il monta sans hesiter sur le rebord de la fenetre. -- PAGE
23.]
Maitre Chicot se trouvait donc garde comme un prince, dans son corridor,
par les quatre voyageurs dont les quatre cellules precedaient la sienne,
sise au bout du couloir, et par consequent inexpugnable, grace aux
alliances intermediaires.
En effet, comme a cette epoque les routes etaient peu sures, meme pour
ceux qui n'etaient charges que de leurs propres affaires, chacun s'etait
assure de l'appui du voisin, en cas de malencontre. Chicot, qui n'avait
pas raconte ses mesaventures de la nuit precedente, avait pousse, on le
comprend, a la redaction de cet article du traite qui avait au reste ete
adopte a l'unanimite.
Chicot pouvait donc, sans manquer a sa prudence accoutumee, se coucher et
s'endormir. Il pouvait d'autant mieux le faire qu'il avait, par renfort de
prudence, visite minutieusement la chambre, pousse les verrous de sa porte
et ferme les volets de sa fenetre, la seule qu'il y eut dans
l'appartement; il va sans dire qu'il avait sonde la muraille du poing, et
que partout la muraille avait rendu un son satisfaisant. Mais il arriva,
pendant son premier sommeil, un evenement que le sphinx lui-meme, ce devin
par excellence, n'aurait jamais pu prevoir: c'est que le diable etait en
train de se meler des affaires de Chicot, et que le diable est plus fin
que tous les sphinx du monde.
Vers neuf heures et demie, un coup fut frappe timidement a la porte des
commis epiciers loges tous quatre ensemble, dans une sorte de galetas, au-
dessus du corridor des marchands, leurs patrons. L'un d'eux ouvrit d'assez
mauvaise humeur, et se trouva nez a nez avec l'hote.
-- Messieurs, leur dit ce dernier, je vois avec bien de la joie que vous
vous etes couches tout habilles; je veux vous rendre un grand service. Vos
maitres se sont fort echauffes a table en parlant politique. 11 parait
qu'un echevin de la ville les a entendus et a rapporte leurs propos au
maire; or, notre ville se pique d'etre fidele; le maire vient d'envoyer le
guet qui a saisi vos patrons et les a conduits a l'Hotel-de-Ville pour
s'expliquer. La prison est bien pres de l'Hotel-de-Ville, mes garcons,
gagnez au pied; vos mules vous attendent, vos patrons vous rejoindront
toujours bien.
Les quatre commis bondirent comme des chevreaux, se faufilerent dans
l'escalier, sauterent tout tremblants sur leurs mules et reprirent le
chemin de Paris, apres avoir charge l'hote d'avertir leurs maitres de leur
depart et de la direction adoptee, s'il arrivait que leurs maitres
revinssent a l'hotellerie.
Cela fait, et ayant vu disparaitre les quatre garcons au coin de la rue,
l'hote s'en alla heurter, avec la meme precaution, a la premiere porte du
corridor.
Il gratta si bien, que le premier marchand lui cria d'une voix de Stentor:
-- Qui va la?
-- Silence, malheureux! repondit l'hote: venez aupres de la porte, et
marchez sur la pointe des pieds.
Le marchand obeit; mais comme c'etait un homme prudent, tout en collant
son oreille a la porte, il n'ouvrit pas et demanda:
-- Qui etes-vous?
-- Ne reconnaissez-vous pas la voix de votre hote?
-- C'est vrai; eh! mon Dieu, qu'y a-t-il?
-- Il y a que vous avez a table un peu librement parle du roi, et que le
maire en a ete informe par quelque espion, en sorte que le guet est venu.
Heureusement que j'ai eu l'idee d'indiquer la chambre de vos commis, de
sorte qu'il est occupe a arreter la-haut vos commis au lieu de vous
arreter vous-memes ici.
-- Oh! oh! que m'apprenez-vous? fit le marchand.
-- La simple et pure verite! Hatez-vous de vous sauver, tandis que
l'escalier est encore libre....
-- Mais, mes compagnons?
-- Oh! vous n'aurez pas le temps de les prevenir.
-- Pauvres gens!
-- Et le marchand s'habilla en toute hate.
Pendant ce temps l'hote, comme frappe d'une inspiration subite, cogna du
doigt la cloison qui separait le premier marchand du second.
Le second, reveille par les memes paroles et la meme fable, ouvrit
doucement sa porte; le troisieme, reveille comme le second, appela le
quatrieme; et tous quatre alors, legers comme une volee d'hirondelles,
disparurent en levant les bras au ciel et en marchant sur la pointe des
orteils.
-- Ce pauvre chaussetier, disaient-ils, c'est sur lui que tout va tomber;
il est vrai que c'est lui qui en a dit le plus. Ma foi, gare a lui, car
l'hote n'a pas eu le temps de le prevenir comme nous!
En effet, maitre Chicot, comme on le comprend, n'avait ete prevenu de
rien.
Au moment meme ou les marchands s'enfuyaient en le recommandant a Dieu, il
dormait du plus profond sommeil.
L'hote s'en assura en ecoutant a la porte; puis il descendit dans la salle
basse dont la porte soigneusement fermee s'ouvrit a son signal.
Il ota son bonnet et entra.
La salle etait occupee par six hommes armes dont l'un paraissait avoir le
droit de commander aux autres.
-- Eh bien? dit ce dernier.
-- Eh bien, monsieur l'officier, j'ai obei en tout point.
-- Votre auberge est deserte?
-- Absolument.
-- La personne que nous vous avons designee n'a pas ete prevenue ni
reveillee?
-- Ni prevenue, ni reveillee.
-- Monsieur l'hotelier, vous savez au nom de qui nous agissons; vous savez
quelle cause nous servons, car vous etes vous-meme defenseur de cette
cause?
-- Oui, certes, monsieur l'officier; aussi voyez-vous que j'ai sacrifie,
pour obeir a mon serment, l'argent que mes hotes eussent depense chez moi;
mais il est dit dans ce serment: Je sacrifierai mes biens a la defense de
la sainte religion catholique.
-- Et ma vie!... vous oubliez ce mot, dit l'officier d'une voix altiere.
-- Mon Dieu! s'ecria l'hote en joignant les mains, est-ce qu'on me demande
ma vie? j'ai femme et enfants!
-- On ne vous la demandera que si vous n'obeissez point aveuglement a ce
qui vous sera recommande.
-- Oh! j'obeirai, soyez tranquille.
-- En ce cas, allez vous coucher; fermez les portes, et, quoi que vous
entendiez ou voyiez, ne sortez pas, dut votre maison bruler et s'ecrouler
sur votre tete. Vous voyez que votre role n'est pas difficile.
-- Helas! helas! je suis ruine, murmura l'hote.
-- On m'a charge de vous indemniser, dit l'officier; prenez ces trente
ecus que voici.
-- Ma maison estimee trente ecus! fit piteusement l'aubergiste.
-- Eh! vive Dieu! l'on ne vous cassera pas seulement une vitre, pleureur
que vous etes... Fi! les vilains champions de la sainte Ligue que nous
avons la!
L'hote partit et s'enferma comme un parlementaire prevenu du sac de la
ville.
Alors l'officier commanda aux deux hommes les mieux armes de se placer
sous la fenetre de Chicot.
Lui-meme, avec les trois autres, monta au logis de ce pauvre chaussetier,
comme l'appelaient ses compagnons de voyage, deja loin de la ville.
-- Vous savez l'ordre? dit l'officier. S'il ouvre, s'il se laisse
fouiller, si nous trouvons sur lui ce que nous cherchons, on ne lui fera
pas le moindre mal; mais, si le contraire arrive, un bon coup de dague,
entendez-vous bien? pas de pistolet, pas d'arquebuse. D'ailleurs, c'est
inutile, etant quatre contre un.
On etait arrive a la porte.
L'officier heurta.
-- Qui va la? dit Chicot, reveille en sursaut.
-- Pardieu! dit l'officier, soyons ruse.
Vos amis les epiciers, lesquels ont quelque chose d'important a vous
communiquer, dit-il.
-- Oh! oh! fit Chicot, le vin d'hier vous a bien grossi la voix, mes
epiciers.
-- L'officier adoucit sa voix, et dans le diapason le plus insinuant:
-- Mais ouvrez donc, cher compagnon et confrere.
-- Ventre de biche! comme votre epicerie sent la ferraille! dit Chicot
-- Ah! tu ne veux pas ouvrir! cria l'officier impatiente; alors sus!
enfoncez la porte!
Chicot courut a la fenetre, la tira a lui, et vit en bas les deux epees
nues.
-- Je suis pris! s'ecria-t-il.
-- Ah! ah! compere, dit l'officier, qui avait entendu le bruit de la
fenetre qui s'ouvrait, tu crains le saut perilleux: tu as raison. Allons,
ouvre-nous, ouvre!
-- Ma foi, non, dit Chicot; la porte est solide, et il me viendra du
renfort quand vous ferez du bruit.
L'officier eclata de rire et ordonna aux soldats de desceller les gonds.
Chicot se mit a hurler pour appeler les marchands.
-- Imbecile! dit l'officier, crois-tu que nous t'avons laisse du secours!
Detrompe-toi, tu es bien seul, et par consequent bien perdu! Allons, fais
contre mauvaise fortune bon coeur... Marchez, vous autres!
Et Chicot entendit frapper trois crosses de mousquet contre la porte avec
la force et la regularite de trois beliers.
-- Il y a la, dit-il, trois mousquets et un officier; en bas, deux epees
seulement: quinze pieds a sauter, c'est une misere. J'aime mieux les epees
que les mousquets.
Et nouant son sac a sa ceinture, il monta sans hesiter sur le rebord de la
fenetre, tenant son epee a la main.
Les deux hommes demeures en bas tenaient leur lame en l'air.
Mais Chicot avait devine juste. Jamais un homme, fut-il Goliath,
n'attendra la chute d'un homme, fut-il un pygmee, lorsque cet homme peut
le tuer en se tuant.
Les soldats changerent de tactique et se reculerent, decides a frapper
Chicot lorsqu'il serait tombe.
[Illustration: Qui etes-vous, monsieur? demanda Mayenne. -- PAGE 29.]
C'est la que le Gascon les attendait. Il sauta, en homme habile, sur les
pointes et resta accroupi. Au meme instant, un des hommes lui detacha un
coup de pointe voire qui eut perce une muraille.
Mais Chicot ne se donna meme pas la peine de parer. Il recut le coup en
plein thorax; mais, grace a la cotte de mailles de Gorenflot, la lame de
son ennemi se brisa comme verre.
-- Il est cuirasse! dit le soldat.
-- Pardieu! repliqua Chicot, qui d'un revers lui avait deja fendu la tete.
L'autre se mit a crier, ne songeant plus qu'a parer, car Chicot attaquait.
Malheureusement il n'etait pas meme de la force de Jacques Clement. Chicot
l'etendit, a la seconde passe, a cote de son camarade.
En sorte que, la porte enfoncee, l'officier ne vit plus, en regardant par
la fenetre, que ses deux sentinelles baignant dans leur sang.
A cinquante pas des moribonds, Chicot s'enfuyait assez tranquillement.
-- C'est un demon! cria l'officier, il est a l'epreuve du fer.
-- Oui, mais pas du plomb, fit un soldat en le couchant en joue.
-- Malheureux! s'ecria l'officier en relevant le mousquet, du bruit! tu
reveillerais toute la ville: nous le trouverons demain.
-- Ah! voila, dit philosophiquement un des soldats; c'est quatre hommes
qu'il eut fallu mettre en bas, et deux en haut seulement.
-- Vous etes un sot! repondit l'officier.
-- Nous verrons ce que M. le duc lui dira qu'il est, a lui! grommela ce
soldat pour se consoler.
Et il reposa la crosse de son mousquet a terre.
XXXVII
TROISIEME JOURNEE DE VOYAGE
Chicot ne s'enfuyait avec cette mollesse que parce qu'il etait a Etampes,
c'est-a-dire dans une ville, au milieu d'une population, sous la
sauvegarde d'une certaine quantite de magistrats qui, a sa premiere
requisition, eussent donne cours a la justice et eussent arrete M. de
Guise lui-meme.
Ses assaillants comprirent admirablement leur fausse position. Aussi
l'officier, on l'a vu, au risque de laisser fuir Chicot, defendit a ses
soldats l'usage des armes bruyantes.
Ce fut par la meme raison qu'il s'abstint de poursuivre Chicot qui eut, au
premier pas qu'on eut fait sur ses traces, pousse des cris a reveiller
toute la ville.
La petite troupe, reduite d'un tiers, s'enveloppa dans l'ombre,
abandonnant, pour se moins compromettre, les deux morts, et en laissant
leurs epees aupres d'eux pour qu'on supposat qu'ils s'etaient entretues.
Chicot chercha, mais en vain, dans le quartier, ses marchands et leurs
commis.
Puis, comme il supposait bien que ceux a qui il avait eu affaire, voyant
leur coup manque, n'avaient garde de rester dans la ville, il pensa qu'il
etait de bonne guerre a lui d'y rester.
Il y eut plus: apres avoir fait un detour et de l'angle d'une rue voisine
avoir entendu s'eloigner le pas des chevaux, il eut l'audace de revenir a
l'hotellerie.
Il y trouva l'hote qui n'avait pas encore repris son sang-froid et qui le
laissa seller son cheval dans l'ecurie, en le regardant avec le meme
ebahissement qu'il eut fait pour un fantome.
Chicot profita de cette stupeur bienveillante pour ne pas payer sa
depense, que de son cote l'hote se garda bien de reclamer.
Puis il alla achever sa nuit dans la grande salle d'une autre hotellerie,
au milieu de tous les buveurs, lesquels etaient bien loin de se douter que
ce grand inconnu, au visage souriant et a l'air gracieux, tout en manquant
d'etre tue, venait de tuer deux hommes.
Le point du jour le trouva sur la route, en proie a des inquietudes qui
grandissaient d'instants en instants. Deux tentatives avaient echoue
heureusement; une troisieme pouvait lui etre funeste.
A ce moment il eut compose avec tous les Guisards, quitte a leur conter
les bourdes qu'il savait si bien inventer.
Un bouquet de bois lui donnait des apprehensions difficiles a decrire; un
fosse lui faisait courir des frissons par tout le corps; une muraille un
peu haute etait sur le point de le faire retourner en arriere.
De temps en temps il se promettait, une fois a Orleans, d'envoyer au roi
un courrier pour demander de ville en ville une escorte.
Mais comme jusqu'a Orleans la route fut deserte et parfaitement sure,
Chicot pensa qu'il aurait inutilement l'air d'un poltron, que le roi
perdrait sa bonne opinion de Chicot, et qu'une escorte serait bien
genante; d'ailleurs cent fosses, cinquante haies, vingt murs, dix taillis
avaient deja ete passes sans que le moindre objet suspect se fut montre
sous les branches ou sur les pierres.
Mais, apres Orleans, Chicot sentit ses terreurs redoubler; quatre heures
approchaient, c'est-a-dire le soir. La route etait fourree comme un bois,
elle montait comme une echelle; le voyageur, se detachant sur le chemin
grisatre, apparaissait pareil au More d'une cible, a quiconque se fut
senti le desir de lui envoyer une balle d'arquebuse.
Tout a coup Chicot entendit au loin un certain bruit semblable au
roulement que font sur la terre seche les chevaux qui galopent.
Il se retourna, et au bas de la cote dont il avait atteint la moitie, il
vit des cavaliers montant a toute bride.
Il les compta; ils etaient sept.
Quatre avaient des mousquets sur l'epaule.
Le soleil couchant tirait de chaque canon un long eclat d'un rouge de
sang.
Les chevaux de ces cavaliers gagnaient beaucoup sur le cheval de Chicot.
Chicot d'ailleurs ne se souciait pas d'engager une lutte de rapidite dont
le resultat eut ete de diminuer ses ressources en cas d'attaque.
Il fit seulement marcher son cheval en zig-zags, pour enlever aux
arquebusiers la fixite du point de mire.
Ce n'etait point sans une profonde intelligence de l'arquebuse en general,
et des arquebusiers en particulier, que Chicot employait cette manoeuvre;
car au moment ou les cavaliers se trouvaient a cinquante pas de lui, il
fut salue par quatre coups qui, suivant la direction dans laquelle
tiraient les cavaliers, passerent droit au-dessus de sa tete.
Chicot s'attendait, comme on l'a vu, a ces quatre coups d'arquebuse; aussi
avait-il fait son plan d'avance. En entendant siffler les balles, il
abandonna les renes et se laissa glisser a bas de son cheval. Il avait eu
la precaution de tirer son epee du fourreau, et tenait a la main gauche
une dague tranchante comme un rasoir, et pointue comme une aiguille.
Il tomba donc, disons-nous, et cela, de telle facon que ses jambes fussent
des ressorts plies, mais prets a se detendre; en meme temps, grace a la
position menagee dans la chute, sa tete se trouvait garantie par le
poitrail de son cheval.
Un cri de joie partit du groupe des cavaliers qui, en voyant tomber
Chicot, crut Chicot mort.
-- Je vous le disais bien, imbecile, dit en accourant au galop un homme
masque; vous avez tout manque, parce qu'on n'a pas suivi mes ordres a la
lettre. Cette fois le voici a bas: mort ou vif, qu'on le fouille, et s'il
bouge qu'on l'acheve.
-- Oui, monsieur, repliqua respectueusement un des hommes de la foule.
Et chacun mit pied a terre, a l'exception d'un soldat qui reunit toutes
les brides et garda tous les chevaux.
Chicot n'etait pas precisement un homme pieux; mais, dans un pareil
moment, il songea qu'il y a un Dieu, que ce Dieu lui ouvrait les bras, et
qu'avant cinq minutes peut-etre le pecheur serait devant son juge.
Il marmotta quelque sombre et fervente priere qui fut certainement
entendue la-haut.
Deux hommes s'approcherent de Chicot; tous deux avaient l'epee a la main.
On voyait bien que Chicot n'etait pas mort, a la facon dont il gemissait.
Comme il ne bougeait pas et ne s'appretait en rien a se defendre, le plus
zele des deux eut l'imprudence de s'approcher a portee de la main gauche;
aussitot la dague poussee comme par un ressort, entra dans sa gorge ou la
coquille s'imprima comme sur de la cire molle. En meme temps la moitie de
l'epee que tenait la main droite de Chicot disparut dans les reins du
second cavalier qui voulait fuir.
-- Tudieu! cria le chef, il y a trahison: chargez les arquebuses; le drole
est bien vivant encore.
-- Certes oui, je suis encore vivant, dit Chicot dont les yeux lancerent
des eclairs; et, prompt comme la pensee, il se jeta sur le cavalier chef,
lui portant la pointe au masque.
Mais deja deux soldats le tenaient enveloppe: il se retourna, ouvrit une
cuisse d'un large coup d'epee et fut degage.
-- Enfants! enfants! cria le chef, les arquebuses, mordieu!
-- Avant que les arquebuses soient pretes, dit Chicot, je t'aurai ouvert
les entrailles, brigand, et j'aurai coupe les cordons de ton masque, afin
que je sache qui tu es.
-- Tenez ferme, monsieur, tenez ferme et je vous garderai, dit une voix
qui fit a Chicot l'effet de descendre du ciel.
C'etait la voix d'un beau jeune homme, monte sur un bon cheval noir. Il
avait deux pistolets a la main, et criait a Chicot:
-- Baissez-vous, baissez-vous morbleu! mais baissez-vous donc.
Chicot obeit.
Un coup de pistolet partit, et un homme roula aux pieds de Chicot, en
laissant echapper son epee.
Cependant les chevaux se battaient; les trois cavaliers survivants
voulaient reprendre les etriers, et n'y parvenaient pas; le jeune homme
tira, au milieu de cette melee, un second coup de pistolet qui abattit
encore un homme.
-- Deux a deux, dit Chicot; genereux sauveur, prenez le votre, voici le
mien.
Et il fondit sur le cavalier masque, qui, fremissant de rage ou de peur,
lui tint tete cependant comme un homme exerce au maniement des armes.
De son cote le jeune homme avait saisi a bras le corps son ennemi, l'avait
terrasse sans meme mettre l'epee a la main, et le garrottait avec son
ceinturon, comme une brebis a l'abattoir.
Chicot, en se voyant en face d'un seul adversaire, reprenait son sang-
froid et par consequent sa superiorite.
Il poussa rudement son ennemi, qui etait doue d'une corpulence assez
ample, l'accula au fosse de la route, et, sur une feinte de seconde, lui
porta un coup de pointe au milieu des cotes.
L'homme tomba.
Chicot mit le pied sur l'epee du vaincu pour qu'il ne put la ressaisir, et
de son poignard coupant les cordons du masque:
-- Monsieur de Mayenne!... dit-il; ventre de biche! je m'en doutais.
Le duc ne repondit pas; il etait evanoui, moitie de la perte de son sang,
moitie du poids de la chute.
Chicot se gratta le nez, selon son habitude lorsqu'il avait a faire
quelque acte de haute gravite; puis, apres la reflexion d'une demi-minute,
il retroussa sa manche, prit sa large dague, et s'approcha du duc pour lui
trancher purement et simplement la tete.
Mais alors il sentit un bras de fer qui etreignait le sien, et entendit
une voix qui lui disait:
-- Tout beau, monsieur! on ne tue pas un ennemi a terre.
-- Jeune homme, repondit Chicot, vous m'avez sauve la vie, c'est vrai: je
vous en remercie de tout mon coeur; mais acceptez une petite lecon fort
utile en ces temps de degradation morale ou nous vivons. Quand un homme a
subi en trois jours trois attaques, lorsqu'il a couru trois fois risque de
la vie, lorsqu'il est tout chaud encore du sang d'ennemis qui lui ont tire
de loin, sans provocation aucune de sa part, quatre coups d'arquebuse,
comme ils eussent fait a un loup enrage, alors, jeune homme, ce vaillant,
permettez moi de le dire, peut hardiment faire ce que je vais faire.
Et Chicot reprit le cou de son ennemi pour achever son operation.
Mais cette fois encore le jeune homme l'arreta.
-- Vous ne le ferez pas, monsieur, dit-il, tant que je serai la du moins.
On ne verse pas ainsi tout entier un sang comme celui qui sort de la
blessure que vous avez deja faite.
-- Bah! dit Chicot avec surprise, vous connaissez ce miserable?
-- Ce miserable est M. le duc de Mayenne, prince egal en grandeur a bien
des rois.
-- Raison de plus, dit Chicot d'une voix sombre... Mais vous, qui etes-
vous?
-- Je suis celui qui vous a sauve la vie, monsieur, repondit froidement le
jeune homme.
-- Et qui, vers Charenton, m'a, si je ne me trompe, remis une lettre du
roi, voici tantot trois jours.
-- Precisement.
-- Alors vous etes au service du roi, monsieur?
-- J'ai cet honneur, repondit le jeune homme en s'inclinant.
-- Et, etant au service du roi, vous menagez M. de Mayenne: mordieu!
monsieur, permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas d'un bon serviteur.
-- Je crois, au contraire, que c'est moi qui suis le bon serviteur du roi
en ce moment.
-- Peut-etre, fit tristement Chicot, peut-etre; mais ce n'est pas le
moment de philosopher. Comment vous nomme-t-on?
-- Ernauton de Carmainges, monsieur.
-- Eh bien! monsieur Ernauton, qu'allons-nous faire de cette charogne
egale en grandeur a tous les rois de la terre? car, moi, je tire au large,
je vous en avertis.
-- Je veillerai sur M. de Mayenne, monsieur.
-- Et le compagnon qui ecoute la-bas, qu'en faites-vous?
-- Le pauvre diable n'entend rien; je l'ai serre trop fort, a ce que je
pense, et il s'est evanoui.
-- Allons, monsieur de Carmainges, vous avez sauve ma vie aujourd'hui,
mais vous la compromettez furieusement pour plus tard.
-- Je fais mon devoir aujourd'hui, Dieu pourvoira au futur.
-- Qu'il soit donc fait ainsi que vous le desirez. D'ailleurs, je repugne
a tuer cet homme sans defense, quoique cet homme soit mon plus cruel
ennemi. Ainsi donc, adieu, monsieur.
Et Chicot serra la main d'Ernauton.
-- Il a peut-etre raison, se dit-il en s'eloignant pour reprendre son
cheval; puis revenant sur ses pas:
-- Au fait, dit-il, vous avez la sept bons chevaux: je crois en avoir
gagne quatre pour ma part; aidez-moi donc a en choisir... Vous y
connaissez-vous?
-- Prenez le mien, repondit Ernauton, je sais ce qu'il peut faire.
-- Oh! c'est trop de generosite, gardez-le pour vous.
-- Non, je n'ai pas autant besoin que vous de marcher vite.
Chicot ne se fit pas prier; il enfourcha le cheval d'Ernauton et disparut.
XXXVIII
ERNAUTON DE CARMAINGES
Ernauton resta sur le champ de bataille, assez embarrasse de ce qu'il
allait faire des deux ennemis qui allaient rouvrir les yeux entre ses
bras.
En attendant, comme il n'y avait aucun danger qu'ils s'eloignassent, et
qu'il etait probable que maitre Robert Briquet, c'est sous ce nom, on se
le rappelle, qu'Ernauton connaissait Chicot, et comme il etait probable,
disons-nous, que maitre Robert Briquet ne reviendrait point sur ses pas
pour les achever, le jeune homme se mit a la decouverte de quelque
auxiliaire, et ne tarda point a trouver sur la route meme ce qu'il
cherchait.
Un chariot qu'avait du croiser Chicot dans sa course apparaissait au haut
de la montagne, se detachant en vigueur sur un ciel rougi par les feux du
soleil couchant.
Ce chariot etait traine par deux boeufs et conduit par un paysan.
Ernauton aborda le conducteur, qui avait bonne envie en l'apercevant de
laisser sa charrette et de s'enfuir sous le taillis, et lui raconta qu'un
combat venait d'avoir lieu entre huguenots et catholiques; que ce combat
avait ete fatal a quatre d'entre eux, mais que deux avaient survecu.
Le paysan, assez effraye de la responsabilite d'une bonne oeuvre, mais
plus effraye encore, comme nous l'avons dit, de la mine guerriere
d'Ernauton, aida le jeune homme a transporter M. de Mayenne dans son
chariot, puis le soldat qui, evanoui ou non, continuait de demeurer les
yeux fermes.
Restaient les quatre morts.
-- Monsieur, demanda le paysan, ces quatre hommes etaient-ils catholiques
ou huguenots?
Ernauton avait vu le paysan, au moment de sa terreur, faire le signe de la
croix.
-- Huguenots, dit-il.
-- En ce cas, reprit le paysan, il n'y a aucun inconvenient que je fouille
ces parpaillots, n'est-ce pas?
-- Aucun, repondit Ernauton, qui aimait autant que le paysan auquel il
avait affaire heritat que le premier passant venu.
Le paysan ne se le fit pas dire deux fois, et retourna les poches des
morts.
Les morts avaient eu bonne solde de leur vivant, a ce qu'il parait, car,
l'operation terminee, le front du paysan se derida.
Il resulta du bien-etre qui se repandait dans son corps et dans son ame a
la fois qu'il piqua plus rudement ses boeufs, afin d'arriver plus vite a
sa chaumiere.
Ce fut dans l'etable de cet excellent catholique, sur un bon lit de
paille, que M. de Mayenne reprit ses sens. La douleur causee par la
secousse du transport n'avait pas reussi a le ranimer; mais quand l'eau
fraiche versee sur la blessure en fit couler quelques gouttes de sang
vermeil, le duc rouvrit les yeux et regarda les hommes et les choses
environnantes avec une surprise facile a concevoir.
Des que M. de Mayenne eut rouvert les yeux, Ernauton congedia le paysan.
-- Qui etes-vous, monsieur? demanda Mayenne.
Ernauton sourit.
-- Ne me reconnaissez-vous pas, monsieur? lui dit-il.
-- Si fait, reprit le duc en froncant le sourcil, vous etes celui qui etes
venu au secours de mon ennemi.
-- Oui, repondit Ernauton; mais je suis aussi celui qui ai empeche votre
ennemi de vous tuer.
-- Il faut bien que cela soit, dit Mayenne, puisque je vis, a moins
toutefois qu'il ne m'ait cru mort.
-- Il s'est eloigne vous sachant vivant, monsieur.
-- Au moins croyait-il ma blessure mortelle.
-- Je ne sais; mais en tout cas, si je ne m'y fusse oppose, il allait vous
en faire une qui l'eut ete.
-- Mais alors, monsieur, pourquoi avez-vous aide a tuer mes gens, pour
empecher ensuite cet homme de me tuer?
-- Rien de plus simple, monsieur, et je m'etonne qu'un gentilhomme, vous
me semblez en etre un, ne comprenne pas ma conduite. Le hasard m'a conduit
sur la route que vous suiviez, j'ai vu plusieurs hommes en attaquer un
seul, j'ai defendu l'homme seul; puis quand ce brave, au secours de qui
j'etais venu, car, quel qu'il soit, monsieur, cet homme est brave; puis
quand ce brave, demeure seul a seul avec vous, eut decide la victoire par
le coup qui vous abattit, alors, voyant qu'il allait abuser de la victoire
en vous tuant, j'ai interpose mon epee.
-- Vous me connaissez donc? demanda Mayenne avec un regard scrutateur.
-- Je n'ai pas besoin de vous connaitre, monsieur; je sais que vous etes
un homme blesse, et cela me suffit.
-- Soyez franc, monsieur, reprit Mayenne, vous me connaissez.
-- Il est etrange, monsieur, que vous ne consentiez point a me comprendre.
Je ne trouve point, quant a moi, qu'il soit plus noble de tuer un homme
sans defense que d'assaillir a six un homme qui passe.
-- Vous admettez cependant qu'a toute chose il puisse y avoir des raisons.
Ernauton s'inclina, mais ne repondit point.
-- N'avez-vous pas vu, continua Mayenne, que j'ai croise l'epee seul a
seul avec cet homme?
-- Je l'ai vu, c'est vrai.
-- D'ailleurs cet homme est mon plus mortel ennemi.
-- Je le crois, car il m'a dit la meme chose de vous.
-- Et si je survis a ma blessure?
-- Cela ne me regardera plus, et vous ferez ce qu'il vous plaira,
monsieur.
-- Me croyez-vous bien dangereusement blesse?
-- J'ai examine votre blessure, monsieur, et je crois que, quoique grave,
elle n'entraine point danger de mort. Le fer a glisse le long des cotes, a
ce que je crois, et ne penetre pas dans la poitrine. Respirez, et, je
l'espere, vous n'eprouverez aucune douleur du cote du poumon.
Mayenne respira peniblement, mais sans souffrance interieure.
-- C'est vrai, dit-il; mais les hommes qui etaient avec moi?
-- Sont morts, a l'exception d'un seul.
-- Les a-t-on laisses sur le chemin, demanda Mayenne.
-- Oui.
-- Les a-t-on fouilles?
-- Le paysan que vous avez du voir en rouvrant les yeux, et qui est votre
hote, s'est acquitte de ce soin.
-- Qu'a-t-il trouve sur eux?
-- Quelque argent.
-- Et des papiers?
-- Je ne sache point.
-- Ah! fit Mayenne avec une satisfaction evidente.
-- Au reste, vous pourriez prendre des informations pres de celui qui vit.
-- Mais celui qui vit, ou est-il?
-- Dans la grange, a deux pas d'ici.
-- Transportez-moi pres de lui, ou plutot transportez-le pres de moi, et
si vous etes homme d'honneur, comme je le crois, jurez-moi de ne lui faire
aucune question.
-- Je ne suis point curieux, monsieur, et de cette affaire je sais tout ce
qu'il m'importe de savoir.
Le duc regarda Ernauton avec un reste d'inquietude.
-- Monsieur, dit celui-ci, je serais heureux que vous chargeassiez tout
autre de la commission que vous voulez bien me donner.
-- J'ai tort, monsieur, et je le reconnais, dit Mayenne; ayez cette
extreme obligeance de me rendre le service que je vous demande.
Cinq minutes apres, le soldat entrait dans l'etable.
Il poussa un cri en apercevant le duc de Mayenne; mais celui-ci eut la
force de mettre le doigt sur ses levres. Le soldat se tut aussitot.
-- Monsieur, dit Mayenne a Ernauton, ma reconnaissance sera eternelle, et
sans doute un jour nous nous retrouverons en circonstances meilleures:
puis-je vous demander a qui j'ai l'honneur de parler?
-- Je suis le vicomte Ernauton de Carmainges, monsieur.
Mayenne attendait un plus long detail, mais ce fut au tour du jeune homme
d'etre reserve.
-- Vous suiviez le chemin de Beaugency, monsieur, continua Mayenne.
-- Oui, monsieur.
-- Alors, je vous ai derange, et vous ne pouvez plus marcher cette nuit,
peut-etre?
-- Au contraire, monsieur, et je compte me remettre en route tout a
l'heure.
-- Pour Beaugency?
Ernauton regarda Mayenne en homme que cette insistance desoblige fort.
-- Pour Paris, dit-il.
Le duc parut etonne.
-- Pardon, continua Mayenne, mais il est etrange qu'allant a Beaugency, et
arrete par une circonstance aussi imprevue, vous manquiez le but de votre
voyage sans une cause bien serieuse.
-- Rien de plus simple, monsieur, repondit Ernauton, j'allais a un rendez-
vous. Notre evenement, en me forcant de m'arreter ici, m'a fait manquer ce
rendez-vous; je m'en retourne.
Mayenne essaya en vain de lire sur le visage impassible d'Ernauton une
autre pensee que celle qu'exprimaient ses paroles.
-- Oh! monsieur, dit-il enfin, que ne demeurez-vous avec moi quelques
jours! j'enverrais a Paris mon soldat que voici pour me chercher un
chirurgien, car vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis rester seul
ici avec ces paysans qui me sont inconnus?
-- Et pourquoi, monsieur, repliqua Ernauton, ne serait-ce point votre
soldat qui resterait pres de vous, et moi qui vous enverrais un
chirurgien?
Mayenne hesita.
-- Savez-vous le nom de mon ennemi? demanda-t-il.
-- Non, monsieur.
-- Quoi! vous lui avez sauve la vie, et il ne vous a pas dit son nom?
-- Je ne le lui ai pas demande. -- Vous ne le lui avez pas demande?
-- Je vous ai sauve la vie aussi, a vous, monsieur: vous ai-je, pour cela,
demande le votre? mais, en echange, vous savez tous deux le mien.
Qu'importe que le sauveur sache le nom de son oblige? c'est l'oblige qui
doit savoir celui de son sauveur.
-- Je vois, monsieur, dit Mayenne, qu'il n'y a rien a apprendre de vous,
et que vous etes discret autant que vaillant.
-- Et moi, monsieur, je vois que vous prononcez ces paroles avec une
intention de reproche, et je le regrette; car, en verite, ce qui vous
alarme devrait au contraire vous rassurer. On n'est pas discret beaucoup
avec celui-ci sans l'etre un peu avec celui-la.
-- Vous avez raison: votre main, monsieur de Carmainges.
Ernauton lui donna la main, mais sans que rien dans son geste indiquat
qu'il savait donner la main a un prince.
-- Vous avez inculpe ma conduite, monsieur, continua Mayenne; je ne puis
me justifier sans reveler de grands secrets; mieux vaut, je crois, que
nous ne poussions pas plus loin nos confidences.
-- Remarquez, monsieur, repondit Ernauton, que vous vous defendez quand je
n'accuse pas. Vous etes parfaitement libre, croyez-le bien, de parler et
de vous taire.
-- Merci, monsieur, je me tais. Sachez seulement que je suis un
gentilhomme de bonne maison, en position de vous faire tous les plaisirs
que je voudrai.
-- Brisons la-dessus, monsieur, repondit Ernauton, et croyez que je serai
aussi discret a l'egard de votre credit que je l'ai ete a l'egard de votre
nom. Grace au maitre que je sers, je n'ai besoin de personne.
-- Votre maitre? demanda Mayenne avec inquietude, quel maitre, s'il vous
plait?
-- Oh! plus, de confidences, vous l'avez dit vous-meme, monsieur, repliqua
Ernauton.
-- C'est juste.
-- Et puis votre blessure commence a s'enflammer; causez moins, monsieur,
croyez-moi.
-- Vous avez raison. Oh! il me faudra mon chirurgien.
-- Je retourne a Paris, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire; donnez-
moi son adresse.
Mayenne fit un signe au soldat qui s'approcha de lui; puis tous deux
causerent a voix basse.
Avec sa discretion habituelle, Ernauton s'eloigna.
Enfin, apres quelques minutes de consultation, le duc se retourna vers
Ernauton.
-- Monsieur de Carmainges, dit-il, votre parole d'honneur que, si je vous
donnais une lettre pour quelqu'un, cette lettre serait fidelement remise a
cette personne?
-- Je vous la donne, monsieur.
-- Et j'y crois; vous etes trop galant homme, pour que je ne me fie pas
aveuglement a vous.
Ernauton s'inclina.
-- Je vais vous confier une partie de mon secret, dit Mayenne; je suis des
gardes de madame la duchesse de Montpensier.
-- Ah! fit naivement Ernauton, madame la duchesse de Montpensier a des
gardes, je l'ignorais.
-- Dans ces temps de troubles, monsieur, reprit Mayenne, tout le monde
s'entoure de son mieux, et la maison de Guise etant maison souveraine....
-- Je ne demande pas d'explication, monsieur; vous etes des gardes de
madame la duchesse de Montpensier, cela me suffit.
-- Je reprends donc: j'avais mission de faire un voyage a Amboise, quand,
en chemin, j'ai rencontre mon ennemi. Vous savez le reste.
-- Oui, dit Ernauton.
-- Arrete par cette blessure avant d'avoir accompli ma mission, je dois
compte a madame la duchesse des causes de mon retard.
-- C'est juste.
-- Vous voudrez bien lui remettre en mains propres, la lettre que je vais
avoir l'honneur de lui ecrire?
-- S'il y a toutefois de l'encre et du papier ici, repliqua Ernauton se
levant pour se mettre en quete de ces objets.
-- Inutile, dit Mayenne; mon soldat doit avoir sur lui mes tablettes.
Effectivement le soldat tira de sa poche des tablettes fermees. Mayenne se
retourna du cote du mur pour faire jouer un ressort; les tablettes
s'ouvrirent: il ecrivit quelques lignes au crayon, et referma les
tablettes avec le meme mystere.
Une fois fermees, il etait impossible, si l'on ignorait le secret, de les
ouvrir, a moins de les briser.
-- Monsieur, dit le jeune homme, dans trois jours ces tablettes seront
remises.
-- En mains propres!
-- A madame la duchesse de Montpensier elle-meme.
Le duc serra les mains de son bienveillant compagnon, et, fatigue a la
fois de la conversation qu'il venait de faire et de la lettre qu'il venait
d'ecrire, il retomba, la sueur au front, sur la paille fraiche.
-- Monsieur, dit le soldat dans un langage qui parut a Ernauton assez peu
en harmonie avec le costume, monsieur, vous m'avez lie comme un veau,
c'est vrai; mais, que vous le vouliez ou non, je regarde ce lien comme une
chaine d'amitie, et vous le prouverai en temps et lieu.
Et il lui tendit une main dont le jeune homme avait deja remarque la
blancheur.
-- Soit, dit en souriant Carmainges; me voila donc avec deux amis de plus?
-- Ne raillez pas, monsieur, dit le soldat, on n'en a jamais de trop.
-- C'est vrai, camarade, repondit Ernauton.
Et il partit.
XXXIX
LA COUR AUX CHEVAUX
Ernauton partit a l'instant meme, et comme il avait pris le cheval du duc
en remplacement du sien, qu'il avait donne a Robert Briquet, il marcha
rapidement, de sorte que vers la moitie du troisieme jour il arriva a
Paris.
A trois heures de l'apres-midi il entrait au Louvre, au logis des
quarante-cinq.
Aucun evenement d'importance, d'ailleurs, n'avait signale son retour.
Les Gascons, en le voyant, pousserent des cris de surprise.
M. de Loignac, a ces cris, entra, et, en apercevant Ernauton, prit sa
figure la plus renfrognee, ce qui n'empecha point Ernauton de marcher
droit a lui.
M. de Loignac fit signe au jeune homme de passer dans le petit cabinet
situe au bout du dortoir, espece de salle d'audience ou ce juge sans appel
rendait ses arrets.
-- Est-ce donc ainsi qu'on se conduit, monsieur? lui dit-il tout d'abord;
voila, si je compte bien, cinq jours et cinq nuits d'absence, et c'est
vous, vous, monsieur, que je croyais un des plus raisonnables, qui donnez
l'exemple d'une pareille infraction?
-- Monsieur, repondit Ernauton en s'inclinant, j'ai fait ce qu'on m'a dit
de faire.
-- Et que vous a-t-on dit de faire?
-- On m'a dit de suivre M. de Mayenne, et je l'ai suivi.
-- Pendant cinq jours et cinq nuits?
-- Pendant cinq jours et cinq nuits, monsieur.
-- Le duc a donc quitte Paris?
-- Le soir meme, et cela m'a paru suspect.
-- Vous aviez raison, monsieur. Apres?
Ernauton se mit alors a raconter succinctement, mais avec la chaleur et
l'energie d'un homme de coeur, l'aventure du chemin et les suites que
cette aventure avait eues. A mesure qu'il avancait dans son recit, le
visage si mobile de Loignac s'eclairait de toutes les impressions que le
narrateur soulevait dans son ame.
Mais lorsque Ernauton en vint a la lettre confiee a ses soins par M. de
Mayenne:
-- Vous l'avez, cette lettre? s'ecria M. de Loignac.
-- Oui, monsieur.
-- Diable! voila qui merite qu'on y prenne quelque attention, repliqua le
capitaine; attendez-moi, monsieur, ou plutot venez avec moi, je vous prie.
Ernauton se laissa conduire, et arriva derriere Loignac dans la cour aux
chevaux du Louvre.
Tout se preparait pour une sortie du roi: les equipages etaient en train
de s'organiser; M. d'Epernon regardait essayer deux chevaux nouvellement
venus d'Angleterre, present d'Elisabeth a Henri: ces deux chevaux, d'une
harmonie de proportions remarquable, devaient ce jour-la meme etre atteles
en premiere main au carrosse du roi.
M. de Loignac, tandis qu'Ernauton demeurait a l'entree de la cour,
s'approcha de M. d'Epernon et le toucha au bas de son manteau.
-- Nouvelles, monsieur le duc, dit-il; grandes nouvelles!
Le duc quitta le groupe dans lequel il se trouvait, et se rapprocha de
l'escalier par lequel le roi devait descendre.
-- Dites, monsieur de Loignac, dites.
-- M. de Carmainges arrive de par-dela Orleans: M. de Mayenne est dans un
village, blesse dangereusement.
Le duc poussa une exclamation.
-- Blesse! repeta-t-il.
-- Et de plus, continua Loignac, il a ecrit a madame de Montpensier une
lettre que M. de Carmainges a dans sa poche.
-- Oh! oh! fit d'Epernon. Parfandious! faites venir M. de Carmainges, que
je lui parle a lui-meme.
Loignac alla prendre par la main Ernauton, qui, ainsi que nous l'avons
dit, s'etait tenu a l'ecart, par respect, pendant le colloque de ses
chefs.
-- Monsieur le duc, dit-il, voici notre voyageur.
-- Bien, monsieur. Vous avez, a ce qu'il parait, une lettre de M. le duc
de Mayenne? fit d'Epernon.
-- Oui, monseigneur.
-- Ecrite d'un petit village pres d'Orleans?
-- Oui, monseigneur.
-- Et adressee a madame de Montpensier?
-- Oui, monseigneur.
-- Veuillez me remettre cette lettre, s'il vous plait.
Et le duc etendit la main avec la tranquille negligence d'un homme qui
croit n'avoir qu'a exprimer ses volontes, quelles qu'elles soient, pour
que ses volontes soient executees.
-- Pardon, monseigneur, dit Carmainges, mais ne m'avez-vous point dit de
vous remettre la lettre de M. le duc de Mayenne a sa soeur?
-- Sans doute.
-- Monsieur le duc ignore que cette lettre m'est confiee.
-- Qu'importe!
-- Il importe beaucoup, monseigneur; j'ai donne a M. le duc ma parole que
cette lettre serait remise a la duchesse elle-meme.
-- Etes-vous au roi ou a M. le duc de Mayenne?
-- Je suis au roi, monseigneur.
-- Eh bien! le roi veut voir cette lettre.
-- Monseigneur, ce n'est pas vous qui etes le roi.
-- Je crois, en verite, que vous oubliez a qui vous parlez, monsieur de
Carmainges! dit d'Epernon en palissant de colere.
-- Je me le rappelle parfaitement, monseigneur, au contraire; et c'est
pour cela que je refuse.
-- Vous refusez, vous avez dit que vous refusiez, je crois, monsieur de
Carmainges?
-- Je l'ai dit.
-- Monsieur de Carmainges, vous oubliez votre serment de fidelite.
-- Monseigneur, je n'ai jure jusqu'a present, que je sache, fidelite qu'a
une seule personne, et cette personne, c'est Sa Majeste. Si le roi me
demande cette lettre, il l'aura; car le roi est mon maitre, mais le roi
n'est point la.
-- Monsieur de Carmainges, dit le duc qui commencait a s'emporter
visiblement, tandis qu'Ernauton, au contraire, semblait devenir plus froid
a mesure qu'il resistait; monsieur de Carmainges, vous etes comme tous
ceux de votre pays, aveugle dans la prosperite; votre fortune vous
eblouit, mon petit gentilhomme; la possession d'un secret d'Etat vous
etourdit comme un coup de massue.
-- Ce qui m'etourdit, monsieur le duc, c'est la disgrace dans laquelle je
suis pret a tomber vis-a-vis de Votre Seigneurie, mais non ma fortune, que
mon refus de vous obeir rend, je ne le cache point, tres aventuree; mais
il n'importe, je fais ce que je dois et ne ferai que cela, et nul, excepte
le roi, n'aura la lettre que vous me demandez, si ce n'est la personne a
qui elle est adressee.
D'Epernon fit un mouvement terrible.
-- Loignac, dit-il, vous allez a l'instant meme faire conduire au cachot
M. de Carmainges.
-- Il est certain que, de cette facon, dit Carmainges, en souriant, je ne
pourrai remettre a madame de Montpensier la lettre dont je suis porteur,
tant que je resterai dans ce cachot, du moins; mais une fois sorti....
-- Si vous en sortez, toutefois, dit d'Epernon.
-- J'en sortirai, monsieur, a moins que vous ne m'y fassiez assassiner,
dit Ernauton avec une resolution qui, a mesure qu'il parlait, devenait
plus froide et plus terrible; oui, j'en sortirai, les murs sont moins
fermes que ma volonte; eh bien! monseigneur, une fois sorti....
-- Eh bien! une fois sorti?
-- Eh bien! je parlerai au roi, et le roi me repondra.
-- Au cachot, au cachot! hurla d'Epernon perdant toute retenue; au cachot,
et qu'on lui prenne sa lettre.
-- Nul n'y touchera! s'ecria Ernauton en faisant un bond en arriere et en
tirant de sa poitrine les tablettes de Mayenne; et je mettrai cette lettre
en morceaux, puisque je ne puis sauver cette lettre qu'a ce prix; et, ce
faisant, M. le duc de Mayenne m'approuvera et Sa Majeste me pardonnera.
Et en effet, le jeune homme, dans sa resistance loyale, allait separer en
deux morceaux la precieuse enveloppe, quand une main arreta mollement son
bras.
Si la pression eut ete violente, nul doute que le jeune homme n'eut
redouble d'efforts pour aneantir la lettre; mais, voyant qu'on usait de
menagement, il s'arreta en tournant la tete sur son epaule.
-- Le roi! dit-il.
En effet, le roi, sortant du Louvre, venait de descendre son escalier, et
arrete un instant sur la derniere marche, il avait entendu la fin de la
discussion, et son bras royal avait arrete le bras de Carmainges.
-- Qu'y a-t-il donc, messieurs? demanda-t-il de cette voix a laquelle il
savait donner, lorsqu'il le voulait, une puissance toute souveraine.
-- Il y a, sire, s'ecria d'Epernon sans se donner la peine de cacher sa
colere, il y a que cet homme, un de vos quarante-cinq, du reste il va
cesser d'en faire partie; il y a, dis-je, qu'envoye par moi en votre nom
pour surveiller M. de Mayenne pendant son sejour a Paris, il l'a suivi
jusqu'au-dela d'Orleans, et la a recu de lui une lettre adressee a madame
de Montpensier.
-- Vous avez recu de M. de Mayenne une lettre pour madame de Montpensier?
demanda le roi.
-- Oui, sire, repondit Ernauton; mais M. le duc d'Epernon ne vous dit
point dans quelles circonstances.
-- Eh bien! cette lettre, demanda le roi, ou est-elle?
-- Voila justement la cause du conflit, sire; M. de Carmainges refuse
absolument de me la donner, et veut la porter a son adresse: refus qui est
d'un mauvais serviteur, a ce que je pense.
Le roi regarda Carmainges.
Le jeune homme mit un genou en terre.
-- Sire, dit-il, je suis un pauvre gentilhomme, homme d'honneur, voila
tout. J'ai sauve la vie a votre messager, qu'allaient assassiner M. de
Mayenne et cinq de ses acolytes, car, en arrivant a temps, j'ai fait
tourner la chance du combat en sa faveur.
-- Et pendant ce combat, il n'est rien arrive a M. de Mayenne? demanda le
roi.
-- Si fait, sire, il a ete blesse, et meme grievement.
-- Bon! dit le roi; apres?
-- Apres, sire?
-- Oui.
-- Votre messager, qui parait avoir des motifs particuliers de haine
contre M. de Mayenne....
Le roi sourit.
-- Votre messager, sire, voulait achever son ennemi, peut-etre en avait-il
le droit; mais j'ai pense qu'en ma presence a moi, c'est-a-dire en
presence d'un homme dont l'epee appartient a Votre Majeste, cette
vengeance devenait un assassinat politique, et....
Ernauton hesita.
-- Achevez, dit le roi.
-- Et j'ai sauve M. de Mayenne de votre messager, comme j'avais sauve
votre messager de M. de Mayenne.
D'Epernon haussa les epaules, Loignac mordit sa longue moustache, le roi
demeura froid.
-- Continuez, dit-il.
M. de Mayenne, reduit a un seul compagnon, les quatre autres ont ete tues,
M. de Mayenne, reduit, dis-je, a un seul compagnon, ne voulant pas se
separer de lui, ignorant que j'etais a Votre Majeste, s'est fie a moi et
m'a recommande de porter une lettre a sa soeur. J'ai cette lettre, la
voici: je l'offre a Votre Majeste, sire, pour qu'elle en dispose comme
elle disposerait de moi. Mon honneur m'est cher, sire; mais du moment ou
j'ai, pour repondre a ma conscience, la garantie de la volonte royale, je
fais abnegation de mon honneur, il est entre bonnes mains.
Ernauton, toujours a genoux, tendit les tablettes au roi.
Le roi les repoussa doucement de la main.
-- Que disiez-vous donc, d'Epernon? M. de Carmainges est un honnete homme
et un fidele serviteur.
-- Moi, sire, fit d'Epernon, Votre Majeste demande ce que je disais?
-- Oui; n'ai-je donc pas entendu le mot de cachot? Mordieu! tout au
contraire, quand on rencontre par hasard un homme comme M. de Carmainges,
il faudrait parler, comme chez les anciens Romains, de couronnes et de
recompenses. La lettre est toujours a celui qui la porte, duc, ou a celui
a qui on la porte.
D'Epernon s'inclina en grommelant.
-- Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges.
-- Mais sire, songez a ce qu'elle peut renfermer, dit d'Epernon. Ne jouons
pas a la delicatesse, lorsqu'il s'agit de la vie de Votre Majeste.
-- Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges, reprit le roi, sans
repondre a son favori.
-- Merci, sire, dit Carmainges en se retirant.
-- Ou la portez-vous?
-- A madame la duchesse de Montpensier; je croyais avoir eu l'honneur de
le dire a Votre Majeste.
-- Je m'explique mal. A quelle adresse, voulais-je dire? est-ce a l'hotel
de Guise, a l'hotel Saint-Denis ou a Bel....
Un regard de d'Epernon arreta le roi.
-- Je n'ai aucune instruction particuliere de M. de Mayenne a ce sujet,
sire; je porterai la lettre a l'hotel de Guise, et la je saurai ou est
madame de Montpensier.
-- Alors vous vous mettrez en quete de la duchesse?
-- Oui, sire.
-- Et l'ayant trouvee?
-- Je lui rendrai mon message.
-- C'est cela. Maintenant, monsieur de Carmainges.... Et le roi regarda
fixement le jeune homme.
-- Sire?
-- Avez-vous jure ou promis autre chose a M. de Mayenne que de remettre
cette lettre aux mains de sa soeur.
-- Non, sire.
-- Vous n'avez point promis, par exemple, insista le roi, quelque chose
comme le secret sur l'endroit ou vous pourriez rencontrer la duchesse?
-- Non, sire, je n'ai rien promis de pareil.
-- Je vous imposerai donc une seule condition, monsieur.
-- Sire, je suis l'esclave de Votre Majeste.
-- Vous rendrez cette lettre a madame de Montpensier, et aussitot cette
lettre rendue, vous viendrez me rejoindre a Vincennes ou je serai ce soir.
-- Oui, sire.
-- Et ou vous me rendrez un compte fidele ou vous aurez trouve la
duchesse.
-- Sire, Votre Majeste peut y compter.
-- Sans autre explication ni confidence, entendez-vous?
-- Sire, je le promets.
-- Quelle imprudence! fit le duc d'Epernon; oh! sire!
-- Vous ne vous connaissez pas en hommes, duc, ou du moins en certains
hommes. Celui-ci est loyal envers Mayenne, donc il sera loyal envers moi.
-- Envers vous, sire! s'ecria Ernauton, je serai plus que loyal, je serai
devoue.
-- Maintenant, d'Epernon, dit le roi, pas de querelles ici, et vous allez
a l'instant meme pardonner a ce brave serviteur ce que vous regardiez
comme un manque de devoument, et ce que je regarde, moi, comme une preuve
de loyaute.
-- Sire, dit Carmainges, M. le duc d'Epernon est un homme trop superieur
pour ne pas avoir vu au milieu de ma desobeissance a ses ordres,
desobeissance dont je lui exprime tous mes regrets, combien je le respecte
et l'aime; seulement, j'ai fait, avant toute chose, ce que je regardais
comme mon devoir.
-- Parfandious! dit le duc en changeant de physionomie avec la meme
mobilite qu'un homme qui eut ote ou mis un masque, voila une epreuve qui
vous fait honneur, mon cher Carmainges, et vous etes en verite un joli
garcon: n'est-ce pas, Loignac? Mais, en attendant, nous lui avons fait une
belle peur.
Et le duc eclata de rire.
Loignac tourna ses talons pour ne pas repondre: il ne se sentait pas, tout
Gascon qu'il etait, la force de mentir avec la meme effronterie que son
illustre chef.
-- C'etait une epreuve? dit le roi avec doute; tant mieux, d'Epernon, si
c'etait une epreuve; mais je ne vous conseille pas ces epreuves-la avec
tout le monde, trop de gens y succomberaient.
-- Tant mieux! repeta a son tour Carmainges, tant mieux, monsieur le duc,
si c'est une epreuve; je suis sur alors des bonnes graces de monseigneur.
Mais, tout en disant ces paroles, le jeune homme paraissait aussi peu
dispose a croire que le roi.
-- Eh bien, maintenant que tout est fini, messieurs, dit Henri, partons.
D'Epernon s'inclina.
-- Vous venez avec moi, duc?
-- C'est-a-dire que j'accompagne Votre Majeste a cheval; c'est l'ordre
qu'elle a donne, je crois?
-- Oui. Qui tiendra l'autre portiere? demanda Henri.
-- Un serviteur devoue de Votre Majeste, dit d'Epernon: M. de Sainte-
Maline. Et il regarda l'effet que ce nom produisait sur Ernauton.
Ernauton demeura impassible.
-- Loignac, ajouta-t-il, appelez M. de Sainte-Maline.
-- Monsieur de Carmainges, dit le roi, qui comprit l'intention du duc
d'Epernon, vous allez faire votre commission, n'est-ce pas, et revenir
immediatement a Vincennes?
-- Oui, sire.
Et, Ernauton, malgre toute sa philosophie, partit assez heureux de ne
point assister au triomphe qui allait si fort rejouir le coeur ambitieux
de Sainte-Maline.
XL
LES SEPT PECHES DE MADELEINE
Le roi avait jete un coup d'oeil sur ses chevaux, et les voyant si
vigoureux et si piaffants, il n'avait pas voulu courir seul le risque de
la voiture; en consequence, apres avoir, comme nous l'avons vu, donne
toute raison a Ernauton, il avait fait signe au duc de prendre place dans
son carrosse.
Loignac et Sainte-Maline prirent place a la portiere: un seul piqueur
courait en avant.
Le duc etait place seul sur le devant de la massive machine, et le roi,
avec tous ses chiens, s'installa sur le coussin du fond.
Parmi tous ces chiens, il y avait un prefere: c'etait celui que nous lui
avons vu a la main dans sa loge de l'Hotel-de-Ville, et qui avait un
coussin particulier sur lequel il sommeillait doucement.
A la droite du roi etait une table dont les pieds etaient pris dans le
plancher du carrosse: cette table etait couverte de dessins enlumines que
Sa Majeste decoupait avec une adresse merveilleuse, malgre les cahots de
la voiture.
C'etaient, pour la plupart, des sujets de saintete. Toutefois, comme a
cette epoque il se faisait, a l'endroit de la religion, un melange assez
tolerant des idees paiennes, la mythologie n'etait pas mal representee
dans les dessins religieux du roi.
Pour le moment, Henri, toujours methodique, avait fait un choix parmi tous
ces dessins, et s'occupait a decouper la vie de Madeleine la pecheresse.
Le sujet pretait par lui-meme au pittoresque, et l'imagination du peintre
avait encore ajoute aux dispositions naturelles du sujet: on y voyait
Madeleine, belle, jeune et fetee; les bains somptueux, les bals et les
plaisirs de tous genres figuraient dans la collection.
L'artiste avait eu l'ingenieuse idee, comme Callot devait le faire plus
tard a propos de sa Tentation de saint Antoine, l'artiste, disons-nous,
avait eu l'ingenieuse idee de couvrir les caprices de son burin du manteau
legitime de l'autorite ecclesiastique: ainsi chaque dessin, avec le titre
courant des sept peches capitaux, etait explique par une legende
particuliere:
" Madeleine succombe au peche de la colere.
Madeleine succombe au peche de la gourmandise.
Madeleine succombe au peche de l'orgueil.
Madeleine succombe au peche de la luxure. "
Et ainsi de suite jusqu'au septieme et dernier peche capital.
L'image que le roi etait occupe de decouper, quand on passa la porte
Saint-Antoine, representait Madeleine succombant au peche de la colere.
La belle pecheresse, a moitie couchee sur des coussins, et sans autre
voile que ces magnifiques cheveux dores avec lesquels elle devait plus
tard essuyer les pieds parfumes du Christ; la belle pecheresse, disons-
nous, faisait jeter a droite, dans un vivier rempli de lamproies dont on
voyait les tetes avides sortir de l'eau comme autant de museaux de
serpents, un esclave qui avait brise un vase precieux, tandis qu'a gauche
elle faisait fouetter une femme encore moins vetue qu'elle, attendu
qu'elle portait son chignon retrousse, laquelle avait, en coiffant sa
maitresse, arrache quelques-uns de ces magnifiques cheveux dont la
profusion eut du rendre Madeleine plus indulgente pour une faute de cette
espece.
Le fond du tableau representait des chiens battus pour avoir laisse passer
impunement de pauvres mendiants cherchant une aumone, et des coqs egorges
pour avoir chante trop clair et trop matin.
En arrivant a la Croix-Faubin, le roi avait decoupe toutes les figures de
cette image, et se disposait a passer a celle intitulee:
" Madeleine succombant au peche de la gourmandise. "
Celle-ci representait la belle pecheresse couchee sur un de ces lits de
pourpre et d'or ou les anciens prenaient leurs repas: tout ce que les
gastronomes romains connaissaient de plus recherche en viandes, en
poissons et en fruits, depuis les loirs au miel et les surmulets au
falerne, jusqu'aux langoustes de Stromboli et aux grenades de Sicile,
ornait cette table. A terre, des chiens se disputaient un faisan, tandis
que l'air etait obscurci d'oiseaux aux mille couleurs qui emportaient de
cette table benie des figues, des fraises et des cerises, qu'ils
laissaient tomber parfois sur une population de souris qui, le nez en
l'air, attendaient cette manne qui leur tombait du ciel.
Madeleine tenait a la main, tout rempli d'une liqueur blonde comme la
topaze, un de ces verres a forme singuliere comme Petrone en a decrit dans
le festin de Trimalcion.
Tout preoccupe de cette oeuvre importante, le roi s'etait contente de
lever les yeux en passant devant le prieure des Jacobins, dont la cloche
sonnait vepres a toute volee.
Aussi toutes les portes et toutes les fenetres du susdit prieure etaient-
elles fermees si bien, qu'on eut pu le croire inhabite, si l'on n'eut
entendu retentir dans l'interieur du monument les vibrations de la cloche.
Ce coup d'oeil donne, le roi se remit activement a ses decoupures.
Mais, cent pas plus loin, un observateur attentif lui eut vu jeter un coup
d'oeil plus curieux que le premier sur une maison de belle apparence qui
bordait la route a gauche, et qui, batie au milieu d'un charmant jardin,
ouvrait sa grille de fer aux lances dorees sur la grande route.
Cette maison de campagne se nommait Bel-Esbat.
Tout au contraire du couvent des Jacobins, Bel-Esbat avait toutes ses
fenetres ouvertes, a l'exception d'une seule devant laquelle retombait une
jalousie.
Au moment ou le roi passa, cette jalousie eprouva un imperceptible
fremissement.
Le roi echangea un coup d'oeil et un sourire avec d'Epernon, puis se remit
a attaquer un autre peche capital.
Celui-la, c'etait le peche de la luxure.
L'artiste l'avait represente avec de si effrayantes couleurs, il avait
stigmatise le peche avec tant de courage et de tenacite, que nous n'en
pourrons citer qu'un trait; encore ce trait est-il tout episodique.
L'ange gardien de Madeleine s'envolait tout effraye au ciel, en cachant
ses yeux de ses deux mains.
Cette image, pleine de minutieux details, absorbait tellement l'attention
du roi, qu'il continuait d'aller sans remarquer certaine vanite qui se
prelassait a la portiere gauche de son carrosse.
C'etait grand dommage, car Sainte-Maline etait bien heureux et bien fier
sur son cheval.
Lui, si pres du roi, lui, cadet de Gascogne, a portee d'entendre Sa
Majeste le roi tres chretien, lorsqu'il disait a son chien:
-- Tout beau! master Love, vous m'obsedez.
Ou a M. le duc d'Epernon, colonel general de l'infanterie du royaume:
-- Duc, voila, ce me semble, des chevaux qui me vont rompre le cou.
De temps en temps cependant, comme pour faire tomber son orgueil, Sainte-
Maline regardait a l'autre portiere Loignac, que l'habitude des honneurs
rendait indifferent a ces honneurs memes, et alors trouvant que ce
gentilhomme etait plus beau avec sa mine calme et son maintien
militairement modeste, qu'il ne pouvait l'etre, lui, avec tous ses airs de
capitan, Sainte-Maline essayait de se moderer; mais bientot certaines
pensees rendaient a sa vanite son feroce epanouissement.
-- On me voit, on me regarde, disait-il, et l'on se demande: Quel est cet
heureux gentilhomme qui accompagne le roi?
Au train dont on allait et qui ne justifiait guere les apprehensions du
roi, le bonheur de Sainte-Maline devait durer longtemps, car les chevaux
d'Elisabeth, charges de pesants harnais tout ouvres d'argent et de
passementerie, emprisonnes dans des traits pareils a ceux de l'arche de
David, n'avancaient pas rapidement dans la direction de Vincennes.
Mais comme il s'enorgueillissait trop, quelque chose comme un
avertissement d'en haut vint temperer sa joie, quelque chose de triste
pardessus tout pour lui: il entendit le roi prononcer le nom d'Ernauton.
Deux ou trois fois, en deux ou trois minutes, le roi prononca ce nom.
Il eut fallu a chaque fois voir Sainte-Maline se pencher pour saisir au
vol cette interessante enigme.
Mais, comme toutes les choses veritablement interessantes, l'enigme
demeurait interrompue par un incident ou par un bruit.
Le roi poussait quelque exclamation qui lui etait arrachee par le chagrin
d'avoir donne a certain endroit de son image un coup de ciseau hasardeux,
ou bien par une injonction de se taire, adressee avec toute la tendresse
possible a master Love, lequel jappait avec la pretention exageree, mais
visible, de faire autant de bruit qu'un dogue.
Le fait est que de Paris a Vincennes le nom d'Ernauton fut prononce au
moins six fois par le roi, et au moins quatre fois par le duc, sans que
Sainte-Maline put comprendre a quel propos avaient eu lieu ces dix
repetitions.
Il se figura, on aime toujours a se leurrer, qu'il ne s'agissait de la
part du roi que de demander la cause de la disparition du jeune homme, et
de la part de d'Epernon que de raconter cette cause presumee ou reelle.
Enfin l'on arrive a Vincennes.
Il restait encore au roi trois peches a decouper. Aussi, sous le pretexte
specieux de se livrer a cette grave occupation, Sa Majeste, a peine
descendue de voiture, s'enferma-t-elle dans sa chambre.
Il faisait la bise la plus froide du monde: aussi, Sainte-Maline
commencait-il a s'accommoder dans une grande cheminee ou il comptait se
rechauffer, et dormir en se rechauffant, lorsque Loignac lui posa la main
sur l'epaule.
-- Vous etes de corvee aujourd'hui, lui dit-il de cette voix breve qui
n'appartient qu'a l'homme qui, ayant beaucoup obei, sait a son tour se
faire obeir; vous dormirez donc un autre soir: ainsi debout, monsieur de
Sainte-Maline.
-- Je veillerai quinze jours de suite, s'il le faut, monsieur, repondit
celui-ci.
-- Je suis fache de n'avoir personne sous la main, dit Loignac en faisant
semblant de chercher autour de lui.
-- Monsieur, interrompit Sainte-Maline, il est inutile que vous vous
adressiez a un autre; s'il le faut, je ne dormirai pas d'un mois.
-- Oh! nous ne serons pas si exigeants que cela; tranquillisez-vous.
-- Que faut il faire, monsieur?
-- Remonter a cheval et retourner a Paris.
-- Je suis pret; j'ai mis mon cheval tout selle au ratelier.
-- C'est bien. Vous irez droit au logis des quarante-cinq.
-- Oui, monsieur.
-- La, vous reveillerez tout le monde, mais de telle facon, qu'excepte les
trois chefs que je vais vous designer, nul ne sache ou l'on va ni ce que
l'on va faire.
-- J'obeirai ponctuellement a ces premieres instructions.
-- Voici les autres:
Vous laisserez quatorze de ces messieurs a la porte Saint-Antoine;
Quinze autres a moitie chemin;
Et vous ramenerez ici les quatorze autres.
-- Regardez cela comme fait, monsieur de Loignac; mais a quelle heure
faudra-t-il sortir de Paris?
-- A la nuit tombante.
-- A cheval ou a pied?
-- A cheval.
-- Quelles armes?
-- Toutes: dague, epee et pistolets.
-- Cuirasses?
-- Cuirasses.
-- Le reste de la consigne, monsieur?
-- Voici trois lettres: une pour M. de Chalabre, une pour M. de Biran, une
pour vous. M. de Chalabre commandera la premiere escouade, M. de Biran la
seconde, vous la troisieme.
-- Bien, monsieur.
-- On n'ouvrira ces lettres que sur le terrain, quand sonneront six
heures. M. de Chalabre ouvrira la sienne porte Saint-Antoine, M. de Biran
a la Croix-Faubin, vous a la porte du donjon.
-- Faudra-t-il venir vite?
-- De toute la vitesse de vos chevaux, sans donner de soupcons cependant,
ni se faire remarquer. Pour sortir de Paris, chacun prendra une porte
differente: M. de Chalabre, la porte Bourdelle; M. de Biran, la porte du
Temple; vous, qui avez le plus de chemin a faire, vous prendrez la route
directe, c'est-a-dire la porte Saint-Antoine. -- Bien, monsieur.
-- Le surplus des instructions est dans ces trois lettres. Allez donc.
Sainte-Maline salua et fit un mouvement pour sortir.
-- A propos, reprit Loignac, d'ici a la Croix-Faubin, allez aussi vite que
vous voudrez; mais de la Croix-Faubin a la barriere, allez au pas. Vous
avez encore deux heures avant qu'il ne fasse nuit; c'est plus de temps
qu'il ne vous en faut.
-- A merveille, monsieur.
-- Avez-vous bien compris, et voulez-vous que je vous repete l'ordre?
-- C'est inutile, monsieur.
-- Bon voyage, monsieur de Sainte-Maline.
Et Loignac, trainant ses eperons, rentra dans les appartements.
-- Quatorze dans la premiere troupe, quinze dans la seconde et quinze dans
la troisieme, il est evident qu'on ne compte pas sur Ernauton, et qu'il ne
fait plus partie des quarante-cinq.
Sainte-Maline, tout gonfle d'orgueil, fit sa commission en homme
important, mais exact. Une demi-heure apres son depart de Vincennes, et
toutes les instructions de Loignac suivies a la lettre, il franchissait la
barriere.
Un quart d'heure apres, il etait au logis des quarante-cinq.
La plupart de ces messieurs savouraient deja dans leurs chambres la vapeur
du souper qui fumait aux cuisines respectives de leurs menageres.
Ainsi, la noble Lardille de Chavantrade avait prepare un plat de mouton
aux carottes, avec force epices, c'est-a-dire a la mode de Gascogne, plat
succulent auquel, de son cote, Militor donnait quelques soins, c'est-a-
dire quelques coups d'une fourchette de fer a l'aide de laquelle il
experimentait le degre de cuisson des viandes et des legumes.
Ainsi, Pertinax de Montcrabeau, avec l'aide de ce singulier domestique
qu'il ne tutoyait pas et qui le tutoyait, Pertinax de Montcrabeau, disons-
nous, exercait, pour une escouade a frais communs, ses propres talents
culinaires. La gamelle fondee par cet habile administrateur reunissait
huit associes qui mettaient chacun six sous par repas.
M. de Chalabre ne mangeait jamais ostensiblement: on eut cru a un etre
mythologique place par sa nature en dehors de tous les besoins.
Ce qui faisait douter de sa nature divine, c'etait sa maigreur.
Il regardait dejeuner, diner et souper ses compagnons, comme un chat
orgueilleux qui ne veut pas mendier, mais qui a faim cependant, et qui,
pour apaiser sa faim, se leche les moustaches. Il est cependant juste de
dire que lorsqu'on lui offrait, et on lui offrait rarement, il refusait,
ayant, disait-il, les derniers morceaux a la bouche, et les morceaux
n'etaient jamais moins que perdreaux, faisans, bartavelles, mauviettes,
pates de coqs de bruyere et de poissons fins. Le tout avait ete
habilement arrose a profusion de vins d'Espagne et de l'Archipel des
meilleurs crus, tels que Malaga, Chypre et Syracuse.
Toute cette societe, comme on voit, disposait a sa guise de l'argent de Sa
Majeste Henri III.
Au reste, on pouvait juger le caractere de chacun d'apres l'aspect de son
petit logement. Les uns aimaient les fleurs, et cultivaient dans un gres
ebreche, sur sa fenetre, quelque maigre rosier ou quelque scabieuse
jaunissante; d'autres avaient, comme le roi, le gout des images sans avoir
son habilete a les decouper; d'autres enfin, en veritables chanoines,
avaient introduit dans le logis la gouvernante ou la niece.
M. d'Epernon avait dit tout bas a Loignac que les quarante-cinq n'habitant
pas l'interieur du Louvre, il pouvait fermer les yeux la-dessus, et
Loignac fermait les yeux.
[Illustration: Loignac.]
Neanmoins, lorsque la trompette avait sonne, tout ce monde devenait soldat
et esclave d'une discipline rigoureuse, sautait a cheval et se tenait pret
a tout.
A huit heures on se couchait l'hiver, a dix heures l'ete; mais quinze
seulement dormaient, quinze autres ne dormaient que d'un oeil, et les
autres ne dormaient pas du tout.
Comme il n'etait que cinq heures et demie du soir, Sainte-Maline trouva
son monde debout, et dans les dispositions les plus gastronomiques de la
terre.
Mais d'un seul mot il renversa toutes les ecuelles.
-- A cheval, messieurs! dit-il.
Et laissan