PGCC Collection: Les grandes dames, by Arsene Houssaye


	

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Title: Les grandes dames

Author: Arsene Houssaye

Release Date: November, 2005 [EBook #9261]

[Posted: September 15, 2003]



Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

                 LES GRANDES DAMES 




Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the PG Online

Distributed Proofreading Team.







LES GRANDES DAMES

par

ARSENE HOUSSAYE



Je pourrais m'enorgueillir du succes de ce roman, si je ne croyais
beaucoup aux bonnes fortunes litteraires. L'opinion est comme la mer
qui prend un navire pour le conduire au rivage ou pour l'abimer dans
la tempete, selon le mouvement de ses caprices. La premiere edition
des Grandes Dames a paru au mois de mai 1868, en quatre volumes
in-8 deg. imprimes a cinq mille exemplaires. Quelques jours apres, Dentu
m'envoyait cette depeche: "Reimprimons encore cinq mille exemplaires."
Ce ne fut pas tout, on reimprima un si grand nombre d'editions qu'on
ne les compte plus aujourd'hui. Pourquoi cette curiosite? Je veux bien
croire qu'on trouvait du plaisir a lire Les Grandes Dames, mais
combien d'autres romans qui n'etaient pas moins dignes de curiosite
restaient-ils oublies chez les libraires? C'est que j'avais galamment
demasque tout un monde inconnu, vivant alors comme les dieux de
l'Olympe au dela du monde connu. Il y eut en effet, pendant le second
empire, une periode inouie d'aventures amoureuses encadrees dans
toutes les folies du luxe. On ne croyait plus qu'a la politique
des femmes; l'horloge ne sonnait plus que l'heure a cueillir; on
s'imaginait que la civilisation avait dit son dernier mot. Aussi
courait-on de fetes en fetes sans entrevoir la guerre et la
revolution, qui s'armaient pour les combats, pour les defaites, pour
les decheances. Qui donc prevoit l'orage pour le lendemain, hormis
ceux qui s'ecrient le surlendemain: "Je vous l'avais bien dit."
Moi-meme n'ai-je pas inconsciemment donne le couronnement de toutes
les fetes de l'Empire par me trop celebres redoutes venitiennes, ou
les plus grands personnages et les plus grandes dames auraient pu
ecouter des verites dites sous le masque. Mais on riait de tout parce
qu'on ne croyait plus a rien.

J'ai donc peint a vif les passions parisiennes de ce temps passe,--et
bien passe.--Le succes m'entraina a ecrire les Parisiennes et les
Courtisanes du monde: tout cela ne formait pas moins de douze volumes
in-8 deg.. Mais je suis comme mon compatriote Lafontaine: "Les longs
ouvrages me font peur," voila pourquoi je me contente aujourd'hui de
ne reimprimer que Les Grandes Dames. Et encore je me suis obstine a
mettre les quatre volumes in-8 deg. en un seul volume in-18, rejetant
quelques episodes, mais conservant tout ce qui est l'ame du livre.
"Les Grandes Dames appartiennent a l'histoire litteraire, a dit
Nestor Roqueplan, parce qu'elles sont une page de notre vie intime
au XIXe siecle." Toute la critique, d'ailleurs, a ete douce a ce roman,
Paul de Saint-Victor comme Nestor Roqueplan, Henry de Pene comme
Theophile Gautier. On a reconnu dans Octave de Parisis l'eternelle
figure de Don Juan entrainant les femmes affolees dans le cortege des
apres voluptes qui les brulent toutes vives. Mais Don Juan trouve
toujours son maitre.




PREFACE


Le duc de Parisis, qui etait fort beau, portait dans sa figure la
marque de la fatalite. Toutes les femmes qui l'ont aime ressentaient
toutes dans le coeur, aux meilleurs jours de leur passion, je ne sais
quelle secrete epouvante. Aussi plus d'une confessait qu'a certaines
heures elles croyaient sentir les etreintes du diable quand elles se
jetaient dans ses bras.

A chaque periode, a Paris surtout, depuis que Paris est la capitale
des passions, un homme s'est revele qui prenait--presque toutes les
femmes--pour les aimer un jour et pour les rejeter hors de sa vie,
toutes brisees, dans les larmes eternelles, ne pouvant vaincre cet
amour tyrannique qui dechirait leur coeur et ensevelissait leur ame.

Jean-Octave, duc de Parisis, fut cet homme dans la plus belle periode
du second empire; aussi fut-il surnomme don Juan par les femmes de la
cour, par les demi-mondaines et par les coquines.

Il etait si bien admis qu'il faisait le massacre des coeurs que
beaucoup de femmes se fussent trouvees ridicules de ne pas se donner
a lui quand il voulait bien les prendre. C'etait la mode d'etre sa
victime; or, Paris est par excellence le pays de la mode.

Beaucoup de femmes du monde ont porte ses armes--un petit poignard
d'or qu'il fichait dans leur chevelure,--quelques-unes s'imaginaient
que c'etait une fiche de consolation, quelques autres que c'etait un
porte-bonheur.

Les courtisanes, au contraire, disaient tout haut que le duc de
Parisis leur portait malheur. "Octave porte la guigne". Mais celles
qui avaient le plus d'illusions ne furent pas longtemps a les perdre,
car on s'apercut bientot que le duc de Parisis trainait avec lui la
mort, la ruine, le desespoir. Qui eut jamais dit cela en le voyant si
gai en son perpetuel sourire arme de raillerie?

La Fatalite, cette divinite des anciens, n'a pas d'autels parmi nous,
mais si on ne lui sacrifie pas des colombes elle n'en est pas moins
vivante, imperieuse, terrible, vengeresse, toujours deesse du mal.

Elle est invisible, mais on la pressent comme on pressent l'orage et
la tempete.

Et d'ailleurs elle a ses representants visibles. Combien d'hommes
ici-bas qui ne sont que les representants de la fatalite! combien qui
portent malheur sans avoir la conscience du mal qu'ils vont faire!

C'est que le monde vit par le mal comme par le bien. Dieu l'a voulu
parce que Dieu a voulu que l'homme ne put arriver au bien qu'en
traversant le mal: ne faut-il pas que la vertu ait sa recompense? La
vertu n'est pas seulement le don de ne pas mal faire comme le croient
beaucoup de gens, c'est la force d'arriver au bien apres avoir
traverse tous les perils de la vie.

Ceux qui etaient a la surface sous le second empire ont tous connu le
duc de Parisis: le comte d'Orsay comme M. de Morny, Kalil-Bey comme M.
de Persigny, M. de Grammont-Caderousse comme M. Georges de Heckereen,
le duc d'Aquaviva comme Antonio de Espeletta. Le regne de ce
personnage, tragique dans sa comedie mondaine, fut bien ephemere. Il
passa comme l'ouragan, mais son souvenir est vivant encore dans plus
d'un coeur de femme qu'il a blesse mortellement. Ce n'etait pas un
coeur que cet homme, c'etait un orgueil, c'etait une soif de vivre par
toutes les voluptes, c'etait don Juan ressuscite pour finir plus mal
que ses ancetres, car on sait que tous les don Juan ont mal fini.

J'ai ete plus d'une fois le compagnon d'aventures d'Octave de Parisis,
j'ai vecu avec ce viveur chez moi et chez lui dans l'intimite la plus
cordiale: je veux donc conter son histoire que je connais bien. Il y a
certes plus d'un chapitre qu'il me faudrait ecrire en hebreu pour les
jeunes filles, mais pourtant ce livre portera sa moralite; je pourrais
meme ecrire sur la premiere page, a l'inverse de Jean-Jacques Rousseau
sur la Nouvelle Heloise: Toute femme qui lira ce livre est une femme
sauvee.

Je passe avec respect devant toutes les femmes qui ont brave la
passion; j'etudie avec sympathie les coeurs vaincus, qui me rappellent
cette epitaphe d'une grande dame au Pere Lachaise: "PAUVRE FEMME QUE
JE SUIS!" Son nom? Point de nom. C'est une femme.

Si je n'ai pas raconte l'histoire des grandes dames vertueuses, c'est
que les femmes vertueuses n'ont pas d'histoire.

Il n'y a plus de grandes dames, disent les petites dames; le
catechisme de 1789 a barbouille les marges du livre heraldique; la
derniere duchesse, si elle n'est pas morte deja, recoit le viatique
dans le dernier chateau de la Normandie ou dans le dernier hotel du
faubourg Saint-Germain. Il n'y a donc plus de grandes dames, il n'y a
plus que des femmes comme il faut."

Il serait plus juste de dire: Il n'y a pas de grandes dames ni de
femmes comme il faut: il y a des femmes. Selon Balzac, "le XIXe siecle
n'a plus de ces belles fleurs feminines qui ont orne les plus belles
periodes de la monarchie francaise." Et il ajoutait avec plus d'esprit
que de verite: "L'eventail de la grande dame est brise; la femme n'a
plus a rougir, a chuchoter, a medire, l'eventail ne sert plus qu'a
s'eventer." Balzac decouronnait ainsi la femme d'un trait de plume; un
peu plus il la rejetait dans l'humiliation de son ancien esclavage; ce
qui n'empechait pas Balzac de mettre en scene les grandes dames de son
imagination.

Ou commence la grande dame? ou finit-elle? La grande dame commence
toujours dans l'aristocratie de race, qui est son vrai pays natal;
mais s'il lui manque la grace presqu'aussi belle que la beaute, elle
est depossedee; elle n'est plus qu'une femme du monde. Il serait trop
commode d'etre une grande dame parce qu'on est la fille d'une grande
dame, sans avoir toutes les vertus de son emploi. De meme qu'il serait
trop cruel de naitre avec tous les dons de la beaute, de la grace, de
l'esprit, sans devenir une grande dame, parce qu'on ne serait pas la
fille d'une duchesse ni meme d'une baronne.

Il y a donc des grandes dames partout, depuis le faubourg
Saint-Germain jusqu'au faubourg du Temple.

Mais comment la plebeienne qui nait grande dame prendra-t-elle sa
place au soleil? Par le hasard des choses; peut-etre lui faudra-t-il
traverser le luxe des courtisanes; mais, un jour ou l'autre, si elle
le veut bien, elle ecartelera d'argent sur champ de gueules. C'est
l'amour qui la remettra dans son chemin, ce sera une grande dame de la
main gauche, mais ce sera une grande dame. Quand Mlle Rachel entrait
dans un salon, c'etait une grande dame; combien de princesses qui
venaient a sa suite, et qui ne semblaient que des princesses de
theatre!

La grande dame finit ou commence la femme comme il faut, qui elle-meme
finit ou commence le demi-monde.

On nait grande dame comme on nait poete; mais, pour cela, il ne faut
pas toujours naitre d'une patricienne. Il faut bien laisser a la
creation ses imprevus et ses transfigurations; il faut bien que la
nature donne de perpetuelles lecons a l'orgueil humain. Les grandes
dames sont presque toujours des filles de race; mais quelques-unes
pourtant, nees plebeiennes, levent leur epi d'or de pur froment au
milieu du champ de seigle.

Les anciennes aristocraties ont garde le privilege de faire les
grandes dames. Les nouvelles en font aussi, mais avec plus d'alliage.
Ce n'est pas a la premiere generation que la race s'accuse; elle
resplendit a la seconde; souvent, a la troisieme, elle se perd. C'est
l'histoire de ces vins, rudes a la premiere periode, exquis a la
seconde, et qui vont se depouillant trop vite a la troisieme. C'est la
loi de l'humanite, comme c'est la loi de la nature.

Dieu lui-meme ne cree pas un chef-d'oeuvre du premier coup; il
commence, comme tous les artistes, par l'ebauche.

Voila pourquoi la grande dame est un oiseau rare. Ou est le merle
blanc? Les familles qui ont fait leur temps n'ont plus le privilege
de frapper leur marque; elles se sont etiolees, comme les plus belles
fleurs qui ne donnent plus que des tiges palies, ou la seve s'epuise.
Toutes les forces de la creation, dans son action la plus divine,
n'arrivent pas a creer dans le monde entier cent grandes dames par an.
Et combien qui meurent petites filles! Et combien qui font l'ecole
buissonniere avant d'arriver a la beaute souveraine du corps et de
l'ame!

AR--H--YE.




LES GRANDES DAMES


       *       *       *       *       *


LIVRE I


MONSIEUR DON JUAN


       *       *       *       *       *


I

C'EST ECRIT SUR LES FEUILLES DU BOIS DE BOULOGNE


Les curieuses des bords du Lac se demandaient ce jour-la avec
inquietude pourquoi M. de Parisis n'avait pas encore paru?

Jean-Octave de Parisis, surnomme Don Juan de Parisis, etait un homme
du plus beau monde parisien;--un dilettante partout, a l'Opera, a la
Comedie-Francaise, dans l'atelier des artistes;--un virtuose quand il
conduisait son breack victorieux, quand il jouait au baccarat, quand
il pariait aux courses, quand il prechait l'atheisme, quand il
donjuanisait avec les femmes.

C'est un quasi-ambassadeur. Aussi, selon les perspectives,
disait-on:--C'est un homme serieux,--ou:--C'est un desoeuvre.

Les femmes disaient: "Il porte l'Enfer avec lui."

Le duc de Parisis n'etait pas au bord du Lac, parce qu'il se promenait
a cheval dans l'avenue de la Muette. Il avait pris le chemin des
ecoliers pour suivre un landau a huit ressorts. C'est que dans ce
landau il voyait une jeune fille qu'il n'avait jamais rencontree, lui
qui connaissait toutes les femmes et toutes les jeunes filles du beau
Paris, comme Theophile Gautier connaissait toutes les figures du
Louvre.

Cette jeune fille etait accompagnee d'une dame en cheveux blancs qui
avait grand air. Toutes deux descendirent de voiture pour se promener
dans une allee solitaire, en femmes qui ne vont au Bois que pour le
bois.

La dame en cheveux blancs s'appuya au bras de la jeune fille, qui,
toute pensive et toute silencieuse, effeuillait les feuilles seches et
rouillees des branches de chene. Octave ne regardait pas la vieille
dame; il n'avait d'yeux que pour la jeune fille.

Elle etait belle comme la beaute:--grande, souple, blanche, un profil
de vierge antique, une chaste desinvolture, je ne sais quoi de
flexible et de brise deja comme le roseau apres l'orage;--une gerbe de
cheveux blonds, des yeux noirs et doux--regards fiers et caressants a
la fois;--un sourire encore candide, mais deja feminin, expression de
la jeunesse, qui ne sait rien que Dieu, mais qui cherche Satan:--une
vraie femme transpercant a travers la jeune fille.

M. de Parisis, qui venait de voir aux Champs-Elysees quelques
demoiselles a la mode, fut emu de cette rencontre et murmura a
mi-voix: "Comme on serait heureux d'aimer une pareille creature!"

Un esprit vulgaire n'eut pas manque de dire: "Comme on serait heureux
d'etre aime par une pareille creature!"

Mais M. de Parisis savait bien que le bonheur d'etre aime est separe
par un abime du bonheur d'aimer. Etre aime, qu'est-ce que cela en
regard du bonheur d'aimer! Etre aime, c'est a la portee de tout le
monde; mais aimer! c'est rouvrir le paradis.

Octave avait, d'ailleurs, assez de foi en lui pour ne pas douter
qu'une fois amoureux d'une femme--quelle que fut cette femme--il ne
parvint a etre aime d'elle.

Ce jour-la on se demandait donc au bord du Lac pourquoi M. Octave
de Parisis n'avait pas encore paru. Au bord de quel lac? Vous avez
raison. Il y a encore quelques lecteurs romanesques qui revent au lac
de Lamartine et qui ne savent pas qu'il n'y a plus qu'un lac dans le
monde: le Lac du bois du Boulogne, cette perle trouble, cette cuvette
d'emeraude, cette source insensee, ou les amazones ne trouveraient pas
d'eau pour se baigner les pieds.

Que pouvait bien faire un jour de fevrier, entre quatre et cinq
heures, M. le duc de Parisis, l'homme le plus beau de Paris, a pied, a
cheval ou en phaeton? Et qui se demandait cela? Quelques comediennes
de petits theatres, quelques filles perdues ou retrouvees, quelques
Phrynees sans etats de service? Non! C'etaient les femmes du plus beau
monde; c'etaient aussi les comediennes illustres et les courtisanes
irreprochables; celles-la qui ne se demodent pas, parce qu'elles font
la mode.

Il y a toujours a Paris un homme qui regne despotiquement sur les
femmes; on peut dire que le plus souvent c'est par droit de conquete
et par droit de naissance. L'origine d'une femme peut se perdre dans
les mille et une nuits; sa beaute est son blason, elle a des armoiries
parlantes, on ne lui demande pas comment elle ecartele; mais il
n'en est pas ainsi de l'homme, a moins toutefois que la fortune,
l'heroisme, le genie ne l'ait mis en relief. Et encore on veut savoir
d'ou il vient. Et on lui tient compte d'etre fils des dieux comme
Cesar, meme s'il descend des dieux par Venus. Octave avait tous les
titres a ce despotisme.

Ne duc et beau, on l'avait des son berceau habitue a sa part de
royaute. Au college, il avait regne sur les enfants; depuis son
adolescence, il avait une armee de chevaux, de chiens et de laquais;
depuis ses vingt ans, il avait une legion de femmes; soldat
d'aventure, il avait eu son heure d'heroisme devant Pekin en tete des
spahis; diplomate de l'ecole de M. de Morny, il avait deja triomphe
des hommes comme il avait triomphe des femmes, jouant cartes sur
table, mais en prouvant que les cartes etaient pour lui.

Cependant Octave avait voulu suivre la jeune fille en robe lilas, mais
il sentit qu'il y avait l'infini entre elle et lui.

La vertu aura toujours cela de beau que les plus sceptiques
s'arreteront devant elle avec un sentiment de religion, comme le
voyageur devant les montagnes inaccessibles qui sont couvertes de
neige et de rayons.

"Non, je ne la suivrai pas, dit le duc de Parisis avec quelque
tristesse, je n'ai pas le droit de jeter des roses dans son jardin."

C'etait la premiere fois que M. de Parisis detournait les passions de
sa route. "Apres cela, reprit-il en regardant, a travers la ramure
depouillee, la robe lilas de la jeune fille, j'ai beau me detourner de
son chemin, si je dois l'aimer, c'est ecrit jusques sur ces feuilles
seches brulees par le givre."

Et, au lieu d'aller au bord du lac, comme de coutume, il s'egara avec
une vague volupte dans les avenues solitaires, suivant d'un regard
reveur de blancs flocons qui allaient refaire une virginite a la terre
souillee. "Tombez, tombez, madame la Neige, disait-il dans sa soudaine
melancolie, tombez sur moi, cela fait du bien a mon coeur." C'etait
la premiere fois que ce fier sceptique ecoutait les battements de son
coeur.




II.

LA LEGENDE DES PARISIS


Le soir, Parisis alla voir ses amis au Cafe Anglais, dans ce numero
16 qui serait la vraie loge infernale de ces dernieres annees--s'il
y avait eu une loge infernale.

Il y trouva Monjoyeux--sculpteur et comedien d'aventure--qui ouvrait
ses mains pleines de paradoxes;--le marquis de Villeroy, un ambitieux
qui ne vivait que la nuit; le vicomte de Miravault, un chercheur de
millions qui avait peur de perdre son temps et qui buvait du vin de
Champagne arithmetiquement; le prince Rio, surnomme dans le monde des
filles le prince Bleu,--le prince passe au bleu--qui faisait tourner
la tete--de l'autre cote--a Mlle Tournesol; Antonio, Harken et
d'Aspremont, qui enseignaient l'histoire de la main gauche, depuis
Diane de Poitiers jusqu'a Mme de Pompadour, a quatre demoiselles ne
doutant pas que ces messieurs ne leur payassent a toutes un cachet
pour avoir si bien ecoute.

On avait soupaille en tourmentant quelques perdreaux, en ecorniflant
quelques mandarines, en se faisant les dents a quelques pommes d'api.

Ces dames revenaient du bal; leurs bouquets etaient eparpilles et
effeuilles comme leur vertu, un peu moins fletris pourtant. On
respirait une odeur de vin repandu, de fleurs fanees, de chevelures
denouees, de poudre a la marechale. En un mot, une petite gouache
des anciennes orgies. "Quelles sont les nouvelles du jour? demanda
Villeroy.--Khalil-Bey a achete Brunehaut, repondit le prince.--Est-ce
une femme? demanda Mlle Ophelia.--Non, c'est une reine.--Il y a
quelques declarations de forfait et quelques naissances illustrer.
Vermout va bien, il fait des siennes: il lui est ne sept enfants:
Javanais, Dona-Sol, Bonjour, Bonsoir, Comment-vas-tu, Revolver
et N'y-vas-pas."

Parisis etait soucieux; les autres nuits il ne passait qu'une heure en
cette belle academie du savoir-vivre, mais il etait eblouissant. Il
raillait les hommes, il se moquait des femmes, il avivait l'esprit de
tout le monde par une verve de grand cru; Monjoyeux lui-meme, un fort
en gueule du plus haut style, etait souvent battu a ce duel ou on se
jetait a la figure les mots les plus vifs.

Miravault, qui comptait les minutes avec avarice, regarda a sa montre:
"Voila dix-sept minutes que Parisis n'a pas dit un mot, je lui donne
trois minutes pour se relever de cette decheance, sinon je lui enleve
sa royaute.--J'abdique, dit Octave.--Voyons, vas-tu jouer au beau
tenebreux?--Est-ce que tu as perdu au jeu ou a l'amour?--A l'amour!
qui perd gagne; au jeu! qu'est-ce qu'une poignee d'or?--Tu as bien
raison, quand on est en train de manger le fonds avant les revenus.
Mais enfin qu'as-tu donc?--Ce que j'ai...?"

Octave voulait ne pas parler, il murmura pourtant, a demi-voix: "J'ai
peur d'etre amoureux."

Mlle Tournesol se tourna naturellement vers lui. "De moi?
demanda-t-elle.--Si c'etait de toi, je ne serais pas soucieux.--Ah!
ca, t'imagines-tu donc, dit le prince Rio, qu'un homme est perdu
sans remission parce qu'il est amoureux?--Mais jusqu'ici, dit Mlle
Trente-six-Vertus, vous n'avez donc jamais ete amoureux!

--Non.--Comment, vous qui avez ete aime de toutes les femmes de
Paris?"

Octave ne repondit pas. Le prince se chargea de repondre pour lui.
"S'il a ete aime, c'est qu'il n'aimait pas. Vieille chanson.--Ah! oui,
dit Mlle Ophelia qui avait de la litterature: Qui fait amour, amour
le suit."

Le prince mit la main sur le marbre de Mlle Ophelia. "Monsieur! lui
dit-elle en levant la tete avec une noble indignation, vous attentez
a mon honneur! Ce que j'ai de plus cher!--Ce que tu as de plus
cher!--Oui, puisque je le vends tous les jours.--Voila un beau mot,
dit Monjoyeux. C'est du La Rochefoucauld.--Oui, Ophelia doit etre
la fille de cette chiffonniere de Gavarni qui recoit une aumone d'un
galant homme et qui lui dit pour le remercier:"Dieu vous garde de
mes filles!"--"Ne parlons pas legerement des chiffonniers, reprit
Monjoyeux, on connait mes titres de noblesse."

Octave etait de plus en plus egare dans sa reverie. Sa belle figure,
plutot rieuse que pensive, avait pris ce soir-la un caractere de
melancolie amere. Son regard semblait perdu dans je ne sais quel
horizon lointain et triste. "Voyons, Octave! nous sommes en carnaval
et d'ailleurs, pour des philosophes comme nous, la vie est un carnaval
perpetuel. Est-ce que tu lui ferais l'honneur de la prendre au
serieux? Peut-etre.--Ce que c'est que de nous! dit Monjoyeux;
parce que celui-ci aura rencontre, ce soir dans un salon, ou cette
apres-midi au bord du Lac, quelque figure de romance ou de keepsake,
il n'est plus un homme!--Qui sait? dit Octave, c'est peut-etre parce
que je suis devenu un homme que je suis triste."

Sur ce beau mot on fit silence. "Ah! je devine, dit tout a coup le
prince, car je sais ton secret. Tu es amoureux, donc tu as peur. Le
dernier des Parisis a toujours eu peur de l'amour. Il y a une terrible
legende sur les Parisis, messieurs!--Prince, dit Monjoyeux, vous
dites cela comme dans la tour de Nesle, vous auriez du nous appeler
Messeigneurs.--Voyons la legende? dit Mlle Tournesol.--Pas un mot, dit
Octave d'un air ennuye.--D'ailleurs, reprit le prince, je ne sais
cette legende que par oui-dire.--Eh bien! dit Octave, tu la liras dans
Nostradamus, car elle y est. Tu ne te rappelles pas qu'il parle du
dernier des Parisis!"

Mlle Tournesol voulut rassurer Octave en lui disant que s'il le
voulait bien,--et elle aussi,--il ne serait pas le dernier des
Parisis. Il ne daigna pas lui repondre.

Une demi-heure apres, deux femmes s'etaient endormies sur un divan;
deux autres avaient decide deux hommes a faire un mariage de raison,
si bien qu'il ne resta plus dans le celebre cabinet que Parisis,
Monjoyeux, d'Aspremont et le prince Bleu, qui depuis une heure
deja etait le prince Gris. "Quelle est donc cette legende? demanda
Monjoyeux a Parisis.--Une betise du vieux temps, mon cher. Vous savez
que je ne crois a rien, pas meme au diable: eh bien! depuis que j'ai
l'age de raison, c'est-a-dire l'age de folie, cette legende m'a
toujours inquiete. Est-ce que vous croyez au diable, vous?--Oui, la
nuit, quand je n'ai pas soupe. Il me serait d'ailleurs desagreable
de ne pas y croire du tout, car Satan prouve l'existence de Dieu.
Dites-moi votre legende.--D'ailleurs, dit le prince, s'il ne vous le
dit pas, je vous la dirai."

Monjoyeux insista: le prince allait parler. Octave aima mieux conter
lui-meme. Voici comment il conta:

"C'etait au quinzieme siecle, au temps des grandes guerres: Jehan de
Parisis allait se marier avec la plus belle fille du pays. Mais voila
qu'a l'heure des fiancailles, le roi Charles VII le prit au passage
pour la guerre. Il fit des prodiges d'heroisme devant Orleans. Il
voulut revenir pour son mariage, car il portait deja l'anneau des
fiancailles. Dieu s'ait s'il avait le mal du pays! Mais comme c'etait
un des meilleurs capitaines de cette vaillante armee, Dunois l'obligea
encore a l'heroisme. Il recevait les lettres les plus tendres et les
plus desesperees; Blanche de Champauvert se mourait de ne pas le voir
revenir. Enfin, entre deux batailles il courut en toute hate se jeter
aux pieds de sa chere abandonnee.

"Quand il entra dans le chateau, tout le monde pleurait.

"Blanche se meurt! Blanche est morte! lui dit-on. Et la mere et les
soeurs et les enfants jetaient les hauts cris. Quand il saisit la main
de Blanche, elle respirait encore: il semblait qu'elle l'eut attendu
pour mourir. "--C'est toi, dit-elle. Dieu soit beni, puisque je t'ai
revu sur la terre. Il lui parla, elle ne repondit pas.

"Il eclata dans sa douleur. Il se jeta sur Blanche et baisa tristement
"ses levres muettes comme s'il voulait prendre la mort dans un
baiser.--Oh! Seigneur, s'ecria-t-il, vous que j'ai prie a Rome, vous
que j'ai aime partout, vous que mes aieux ont glorifie aux croisades,
Seigneur, prenez mon ame ou rendez-moi Blanche!

"Il etait tombe agenouille, il priait avec ferveur, la figure baignee
de larmes. Sa fiancee, qui n'etait plus qu'une fiancee de marbre,
ne le voyait pas pleurer. La famille avait fui ce spectacle. Minuit
sonnait au beffroi.

"Une figure apparut au tres pieux Jehan de Parisis, c'etait la Mort
couverte d'un suaire, avec ses yeux creux et sa bouche sans levres. Il
eut peur, mais il se jeta entre la Mort et sa fiancee.

"La Mort, plus forte que lui, l'eloigna du lit et se pencha pour
saisir la jeune fille.

"Il supplia la Mort. Et comme elle le regardait avec son rire
horrible, il prit son epee et frappa d'une main terrible.

"L'epee se brisa. "--Oh! Seigneur! Seigneur! s'ecria-t-il, ayez pitie
de moi."

"Un ange apparut devant lui qui se pencha a son tour sur la jeune
fille et lui donna un baiser divin. Mais ce baiser, comme celui de
Jehan de Parisis, ne la reveilla point.

"L'ange s'evanouit et la Mort resta seule devant le lit de Blanche.
--Puisque Dieu ne m'entend pas, s'ecria Jehan de Parisis, que
l'Enfer me secoure."

"Un autre ange apparut, c'etait l'ange des tenebres. La Mort se
redressa comme si elle dut obeir a celui-la. "--Que me veux-tu? dit
l'ange des tenebres a Jehan de Parisis.--Je te demande la vie de ma
fiancee.--Elle vivra, mais cela coutera cher a ton coeur et a ton ame.
Chaque heure de sa vie sera payee par toi par un siecle de damnation.
Le fils qui naitra de son sein sera condamne a sa naissance.--Non! pas
mon fils. J'accepte les siecles de damnation, mais que la Mort ne me
prenne pas mon fils.--Ton petit-fils?--Non! Je suis le dernier des
Parisis, je veux que l'arbre porte encore longtemps des branches.--Eh
bien! dit Satan qui se cachait sous la figure d'un ange des tenebres,
tu ne seras pas le dernier des Parisis. Ta race vivra encore quatre
siecles apres la mort de ton premier-ne, mais tous les Parisis seront
marques du signe fatal, tous periront tragiquement. Inscris bien ces
mots dans ton coeur pour qu'ils soient legues de pere en fils, de
siecle en siecle, jusqu'au dernier des Parisis."

"Et Jehan de Parisis vit ces mots imprimes en lettres de feu sur le
suaire de la Mort.

    "L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
    "L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT.

"Tout s'evanouit; la fiancee ouvrit les yeux et remua les levres pour
dire: Je reviens du Paradis: oh! mon ami, aimons-nous en Dieu."

"Ils se marierent, ils furent heureux; mais dix annees apres, Jehan
de Parisis mourut de mort violente. "Depuis quatre siecles, tous les
Parisis sont morts de mort tragique. De generation en generation, leur
bonheur a ete diminue d'un an."

Octave avait conte cela tres simplement, sans rien accentuer, ne
voulant pas donner a cette histoire une couleur melodramatique, mais
il etait demeure serieux comme si le souvenir des siens eut retrempe
son ame.

Le prince voulut rire d'abord, mais il s'etait pris a la legende comme
a quelque roman de Balzac ou de Georges Sand. Il n'etait plus gris.
Monjoyeux, qui aimait le drame avec passion, etait emu comme a un beau
spectacle.

Les femmes dormaient toujours. On ne les reveilla pas. Le Prince
remua les levres pour demander a Octave si les quatre siecles etaient
passees. Il n'osa pas. Il se contenta de lui dire: "Eh bien! tu
n'as pas envie de te marier, toi?--Non, repondit le dernier des
Parisis.--Je commence a comprendre, dit Monjoyeux, pourquoi tu passes
si vite a travers les passions: tu as toujours peur de te laisser
prendre.--Non! dit Octave, j'ai bien plus peur qu'on se prenne a moi,
si je dois porter malheur. Car pour moi, apres tout, je suis bien
sur de n'aimer que quand je voudrai. Voir Naples et mourir! dit le
proverbe: c'est-a-dire: Aimer et mourir! mais je ne dirai cela que
quand je serai degoute de la vie. Maintenant n'allez pas vous imaginer
que la legende des Parisis me preoccupe beaucoup. Toutes les familles
en ont une pareille, le diable a fini son temps, je n'ai donc plus a
payer la part du diable.

Le prince dit qu'il y avait une legende dans sa famille. "On ne croit
plus a ces betises-la; mais quand le doigt de Dieu se montre on y
pense bien un peu."

Parisis se levant, dit adieu par un signe. "Tu ne viens pas au club,
lui demanda le prince?--Non. J'ai compte aujourd'hui pour la premiere
fois de ma vie; il ne me reste qu'un million, je ne jouerai plus." Il
se leva, et sortit. Puis rentrant aussitot, et comme pour se moquer
lui-meme de sa legende: "Messeigneurs! Jehan de Parisis, fils de
l'homme a la legende, est mort en 1468: s'il ne me reste plus qu'un
million, il ne me reste plus que deux annees a vivre: je suis
riche.--Pauvre Parisis! murmura le prince, qui n'osait plus compter sa
fortune.

Quand Octave eut referme la porte, Monjoyeux dit au prince: "Ce que
c'est que d'etre bien ne! on a des legendes de famille. Moi qui suis
le fils d'une chiffonniere, quelle pourrait bien etre la legende de
mes ancetres?"

Monjoyeux reflechit. "J'ai aussi ma legende, moi! Je n'ai jamais eu
d'autre berceau que le berceau primitif: le sein et le bras de ma
mere; or, une bonne fee est venue a mon berceau qui m'a dit: "Tu
seras roi!" Sans doute elle a voulu dire un roi de comedie, puisque
j'ai joue, a Londres, des rois avec Fechter. Ah! si seulement ma mere
m'avait vu sous cette royaute-la!"

Monjoyeux pencha la tete sur son verre; une larme tomba de ses yeux
dans le vin de Champagne.




III

PAGES D'HISTOIRE FAMILIALE


Octave de Parisis n'avait rien a envier aux plus beaux noms; son
ecusson est a la salle des Croisades. Un Parisis fut grand amiral, un
autre fut marechal de France, un troisieme ministre. Si les Parisis
ne marquent pas avec eclat, dans l'histoire du dernier siecle, c'est
peut-etre parce qu'ils ont eu trop d'orgueil. Refugies dans leur
chateau comme dans un royaume, ils etaient trop rois sur leurs terres
pour vouloir se faire courtisans. Quelques-uns d'entre eux paraissent
cependant ca et la, sous Louis XV et sous Louis XVI, dans les
ambassades et dans les armees, mais ce ne sont que des apparitions.
Des qu'ils ont montre leur bravoure et leur esprit, ils s'en
reviennent au chateau natal se retremper dans la vie de famille, comme
si leur temps, d'ailleurs, n'etait pas encore revenu. La famille est
comme la nature, elle a ses jours de paresse: les plus belles gerbes
sont celles que le soleil dore apres les jacheres. La Revolution,
qui n'etait pas attendue par les Parisis, vint casser la branche et
eparpiller la couvee. Le beau chateau de Parisis, une des merveilles
de la Renaissance, ou Jean Goujon avait sculpte quatre figures sur la
facade, deux Muses et deux Saisons, fut saccage et brule apres le 10
aout; dans l'admirable parc, qui etait une foret d'arbres rares, tous
les bucherons du pays vinrent fagoter a grands coups de hache. Le duc
de Parisis, pris les armes a la main pour defendre les siens, fut
massacre a coups de sabre; la duchesse vint se cachera a Paris avec
ses enfants, car Paris etait encore le meilleur refuge quand on ne
pouvait pas gagner le Rhin ou l'Ocean.

Sous l'Empire, Pierre de Parisis, general de brigade, a fait des
prodiges d'heroisme. Il est mort a Iena, en pleine victoire. Celui-la
etait l'aieul d'Octave. Son pere, Raoul de Parisis, avait couru le
monde et s'etait arrete au Perou dans les Cordilleres, ou il avait
fini par decouvrir un sillon argentifere. Mais sa vraie decouverte
fut une femme adorable, une O'Connor, qui lui avait donne un fils: M.
Jean-Octave de Parisis, surnomme don Juan de Parisis, que nous avons
eu l'honneur de vous presenter,--Madame,--et qui en vaut bien la
peine.

Le duc Raoul de Parisis fut tue a la chasse a sa troisieme annee
de bonheur. On le rapporta mourant. Il baisa un crucifix que lui
presentait sa mere. "Ah! dit-il en regardant avec passion sa jeune
femme qui tenait son enfant dans ses bras pour cacher ses larmes,
l'amour ne pardonne pas aux Parisis."

Octave de Parisis etait de belle stature, figure barbue, levre
railleuse, nez accentue a narines expressives, cheveux bruns a reflets
d'or, legerement ebouriffes par un jeu savant de la main. Dans le
regard profond d'un oeil bleu de mer, comme sur le front bien coupe,
on voyait errer la pensee, la volonte, la domination. C'etait la tete
d'un sceptique plutot que celle d'un amoureux, mais la passion y
frappait sa marque. La raillerie n'avait pas eu raison du coeur.
Son sourire avait je ne sais quoi de fatal dans sa gaiete. Quand
on l'avait vu, on ne l'oubliait pas: c'etait surtout l'opinion des
femmes. Il avait la desinvolture d'un artiste avec la dignite d'un
diplomate. Il s'habillait a Paris, mais dans le style anglais. Voila
pour la surface visible.

Son esprit etait inexplicable comme le coeur d'une femme coquette. Il
aspirait a tout, disant qu'il ne voulait de rien. Il ne se cognait pas
aux nuees comme don Juan l'inassouvi; il avait pourtant son ideal;
mais ne se nourrissant pas de chimeres, apres la premiere heure
d'enthousiasme, il eclatait de rire.

Il sentait, d'ailleurs, que les grandes passions sont depaysees dans
le Paris d'aujourd'hui. Vivre au jour le jour et cueillir la femme,
c'etait pour lui la sagesse. Il avait pour les femmes le gout des
grands amateurs de gravures; il adorait l'epreuve d'artiste et
l'epreuve avant la lettre; mais il ne dedaignait pas l'esprit et la
malice de la lettre. Il n'avouait pas ses femmes et parlait avec un
peu trop de fatuite des autres, convaincu, d'ailleurs, que toute femme
tentee tombe un jour comme une fraise mure dans la main de l'amoureux.
Il avait beaucoup d'esprit et il aimait beaucoup l'esprit,--l'esprit
parle,--car il ne lisait guere et n'ecrivait pas.

La nature avait plus fait pour lui qu'il n'avait fait pour elle.
Toutefois, il n'avait pas gate ses dons. Il montait a cheval comme
Mackensie; il donnait un coup d'epee avec la grace impitoyable de
Benvenuto Cellini. Il nageait comme une truite; il luttait a la force
du poignet avec le sourire du gladiateur. Il avait pareillement
feconde son esprit par le sentiment des arts et par l'amour de
l'inconnu. Son esprit aimait l'inconnu comme son coeur aimait
l'imprevu. Nul n'avait mieux penetre a vol d'oiseau l'histoire ou
plutot le roman des philosophies: nul n'en etait revenu plus sceptique
et plus dedaigneux.

Octave de Parisis etait ne pour toutes les fortunes, meme pour les
mauvaises. Beau de l'altiere beaute qui s'impose par la severite des
lignes et la fierte de l'expression, il avait fait son entree dans le
monde avec l'aureole des vertus de naissance, qui ont tant de prestige
sous les gouvernements democratiques. Il n'en etait ni meilleur ni
plus mauvais. Il vivait comme ses amis ou ses camarades, un pied dans
le monde, un pied dans le demi-monde, sans trop de souci de sa dignite
plus ou moins chevaleresque, offrant a trois heures son coupe et ses
gens a Mlle Trente-six-Vertus pour aller au Bois, le reprenant le soir
pour aller chez une duchesse de Sainte-Clotilde. Il se montrait dans
les salons officiels jusqu'a minuit; mais, apres minuit, il jouait au
club ou soupait a la Maison-d'Or ou au Cafe Anglais avec les plus
gais compagnons. Il etait de toutes les fetes. On l'a vu conduire
le cotillon a la Cour, mais pour caricaturer tous les danseurs de
cotillon.

Avec son esprit d'aventure, Octave etait voyageur. Non pas pour aller
a Rome, a Bade, aux Pyrenees ou a Montmorency, comme ces gentlemen du
boulevard qui disent impertinemment au mois d'aout: "Que voulez-vous,
moi, j'aime les voyages!" Parisis ne parlait de voyager que pour faire
le tour du monde, pour penetrer dans les pays inaccessibles, franchir
les murailles de la Chine, fumer un cigare a Tombouctou et s'intituler
roi de quelque peuplade indienne. A sa vingtieme annee, il etait alle
a Lima, pour voyager bien plutot que pour liquider les affaires de son
pere dans la ville du soleil: Le duc Raoul de Parisis, chercheur et
trouveur d'or, n'etait revenu en France qu'avec l'idee de retourner
au Perou; il avait laisse la-bas un representant ayant beaucoup de
comptes a rendre et croyant que l'Ocean le dispenserait de montrer ses
livres; il se contentait, depuis longtemps, d'envoyer au chateau
de Parisis la moitie des trouvailles. Octave s'etait donc reconnu
beaucoup plus riche qu'il ne l'esperait. Il n'avait eu garde de
quitter l'Amerique sans s'y promener, amoureux des forets vierges,
comme Chateaubriand, et des fleuves geants, comme Fenimore Cooper.
Ce qui lui plut surtout, ce furent ces villes universelles du
Nouveau-Monde, ou l'horloge du temps va trois fois plus vite que dans
la vieille Europe. Il eut la bonne fortune de rencontrer, a New-York,
Mlle Rachel, qui finissait, et Mlle Patti, qui commencait. Il n'epousa
pas Mlle Patti, mais jurerait-on qu'il ne donna pas son coeur a Mlle
Rachel?

Il revint en France pour voir mourir sa mere: ce fut son premier
chagrin.

Que rapporta-t-il de la patrie de Franklin? Beaucoup d'or et l'amour
de l'or. Ce fut la surtout qu'il comprit qu'un dollar a plus d'esprit
qu'un homme, et que cent mille dollars ont plus de vertu qu'une femme:
style americain. Il ne se passionna, d'ailleurs, ni pour les lois, ni
pour les arts, ni pour les lettres des Etats-Unis. Les vraies femmes
qu'il aima la-bas, c'etaient des Americaines de Paris. Parisien par
excellence, il aimait Paris partout. Avec mille Parisiens comme
Octave, le monde serait conquis a la France.

Revenu a Paris, il rencontra l'Empereur,--a la Cour, ou il etait si
difficile de rencontrer l'Empereur;--il lui parla de son pere et du
pelerinage a Ste-Helene. L'Empereur, qui savait toute cette histoire,
presenta lui-meme Octave au marquis de la Valette en-disant: "Voila
un futur ambassadeur." Octave prit ses grades en diplomatie dans
les coulisses de l'Opera, chez Mlle Leonide Leblanc ou Mlle Sarah
Bernhardt, au bal des Tuileries; chez les ambassadrices, au bois de
Boulogne. Aussi commencait-il a rire dans sa barbe des sentences de
Machiavel et des malices de M. de Talleyrand, quand eclata la guerre
de Chine.

La Chine est un pays si fabuleux que nous ne pouvons deja plus nous
imaginer, a quelques annees de distance, que nous avons pris la
capitale du Celeste-Empire avec une poignee d'hommes. Octave de
Parisis fut dans cette poignee de heros.

Pendant que les Chinois incendiaient et que les Anglais choisissaient
des bijoux, les Francais s'enchinoisaient. Octave fit main basse
sur deux choses: une jeune Chinoise qu'il emmena a Paris, et un
eventail-Pompadour pour la premiere marquise qu'il rencontrerait au
faubourg Saint-Germain. Des amours d'Octave a Pekin, on pourrait faire
un joli Livre de Jade. Il fit naviguer sur le fleuve jaune des maris
qui n'avaient jusque-la navigue que sur le fleuve Bleu. On se rappelle
le bruit qu'il fit a son retour avec sa Chinoise, une vraie potiche
qui ne marchait pas; il la portait dans le monde et chantait des duos
avec elle, dans le plus grand serieux, car il etait maitre fou par
excellence.

On ne lui avait pas fait un crime d'avoir, pour quelques jours,
metamorphose le diplomate en soldat, on lui avait promis une mission
en Orient. Il disait d'un air degage: "Si je ne meurs pas dans un
duel ou sur un pli de rose, on me retrouvera ambassadeur a Londres
et grand-croix de la Legion d'honneur.--Mais surtout chevalier de la
Jarretiere," lui disaient ses amis. Il avait deja, d'ailleurs, tous
les ordres, moins le ruban de Monaco, le seul qui lui eut ete refuse.
Il faut bien laisser un desir aux grandes ambitions.

En attendant sa mission--et la croix de Monaco--il ne se trouvait pas
trop malheureux dans un adorable hotel de l'avenue de l'Imperatrice,
bien connu sous le nom du Harem.

Comme une grande dame du dix-huitieme siecle, Mme de Montmorin, la
duchesse de Parisis avait dit a son fils: "Je ne vous recommande
qu'une chose, c'est d'etre amoureux de toutes les femmes." Octave
aimait toutes les femmes, comme le voulait sa mere. Pour jouer ce
role, qui preserve souvent des denouements tragiques de l'amour, il
faut toujours etre a l'oeuvre. Mais Octave etait un homme d'action,
souvent irresistible par sa beaute intelligente, son art exquis de
tout dire aux oreilles les plus delicates, d'etre passionne sans
passion, d'etre fou sans folie, et surtout d'etre sage sans sagesse.

Parisis avait une vertu: il aimait la verite; nul ne dedaignait comme
lui les prejuges et les illusions, Aussi faisait-il bon marche des
ambitions humaines; je me trompe, il avait l'ambition de conquerir les
femmes. Puisque la femme est le chef-d'oeuvre de la creation, pourquoi
ne pas adorer et posseder ce chef-d'oeuvre a mille exemplaires? La
femme est amere, a dit Salomon devant ses sept cents femmes, mais au
moins elle est la femme, une chose visible, vivante et saisissable,
tandis que tout le reste n'est que vanite. Ainsi raisonnait Octave a
ses moments perdus: plus d'un philosophe a ses moments trouves n'a
peut-etre pas ete si pres de la sagesse.

Il disait a ses amis: "Pour se faire adorer des femmes, il faut parler
aux femmes du monde,--si elles sont en rupture de ban conjugal,--comme
on parlerait aux courtisanes, et traiter les courtisanes comme
si elles etaient les femmes du monde." Il disait aussi: "Selon
Vauvenargues: Qui meprise l'homme n'est pas un grand homme.--Selon
moi: qui meprise la femme n'est pas un galant homme."

Il avait lu La Rochefoucauld. C'etait son breviaire. Il le prenait en
voyage, il le couchait sous son oreiller, il croyait ainsi savoir la
vie et il riait bien haut des saintes duperies du coeur. Il croyait
avoir tue la "petite bete," mais l'amour est plus fort que La
Rochefoucauld, et le coeur prend de rudes revanches sur l'esprit.
Quand on est sur le rivage, on raille spirituellement les tempetes;
mais des qu'on a pris la mer, on sent qu'elle est profonde.




IV

OU OCTAVE DE PARISIS FUIT SON BONHEUR


Vers dix heures, le lendemain matin, Octave de Parisis montait a
cheval pour faire un tour au Bois, quand on lui remit cette petite
lettre, qui le surprit, meme avant de l'avoir lue, parce qu'il y
reconnut le cachet des Parisis:

    Monsieur mon neveu,

    Si je vous disais que votre vieille tante Regine de Parisis est
    presque votre voisine, a Paris, ou elle va passer deux moi
    ce printemps avec votre belle cousine de la Chastaigneraye, ne
    seriez-vous pas quelque peu etonne?

    Eh bien! nous demeurons avenue Dauphine (je ne veux pas dire
    avenue Bugeaud); ils appellent cela un hotel! Il en tiendrait dix
    comme cela dans mon salon de Champauvert.

    Pourquoi suis-je venue a Paris? Grave question! Je ne vous
    repondrai pas, mais vous devinerez. Apres tout, c'est peut-etre
    pour vous voir, monsieur l'Invisible. Il est vrai que vous allez
    nous dire que les quatre maisons et les cinquante arbres qui nous
    separent sont encore le bout du monde, comme qui dirait de Paris
    au chateau de Champauvert. Je ne vous dis pas notre numero, parce
    que je ne le sais pas. Cherchez! Et ne venez pas ce matin, car
    votre cousine Genevieve est allee prier sur le tombeau de sa
    patronne, a Saint-Etienne-du-Mont.

    Je vous embrasse, enfant prodigue!

    REGINE DE PARISIS.

Octave n'avait pas vu sa tante depuis longtemps. A la mort de sa mere,
Mlle Regine, deja cinquantenaire, l'avait pris dans ses bras et lui
avait dit qu'il retrouverait en elle toute une famille. Mais il avait
mieux aime prendre toute une famille dans une femme plus jeune: sa
famille, c'etaient ses maitresses.

Mlle Genevieve de La Chastaigneraye etait devenue orpheline au temps
meme ou Octave perdait sa mere. Il se rappelait vaguement avoir vu
cette petite fille cachant sa poupee sous sa robe noire; il n'avait
pas d'autres souvenirs de sa cousine.

Le comte de La Chastaigneraye etait mort colonel a Solferino,
survivant d'une annee a peine a sa femme. Deja Genevieve etait venue
habiter Champauvert avec sa tante qui jusque la n'aimait pas les
enfants, mais qui se laissa prendre aux caresses de cette fillette. Ce
fut bientot pour elle une vraie joie de la voir courir et chanter dans
ce chateau silencieux, dans ce parc solitaire.

Un beau matin, la tante fut toute surprise de voir que la petite fille
se transfigurait en une grande demoiselle digne des La Chastaigneraye
et des Parisis, par sa beaute grave et sa grace heraldique. Genevieve
revela soudainement toutes les vertus: la fierte et la douceur, front
pensif et bouche souriante, ame divine et coeur vivant. Elle etait
musicienne comme la melodie. Le dimanche, pour racheter ses peches,
elle qui etait encore toute en Dieu, elle jouait de l'orgue a l'eglise
de Champauvert avec un sentiment tout evangelique; puis le meme jour
au chateau, elle chantait des airs d'opera avec le brio de la Patti.
Elle etait bien un peu romanesque. Originale comme sa tante, disaient
les paysans.--Le feu de l'intelligence la brulait. Elle interrogeait
l'horizon plein de promesses. Dans son attitude si pudique encore, on
pressentait deja les entrainements de la passion.

Depuis plus de dix ans, Octave n'avait pas remis les pieds au chateau
de Parisis, par un sentiment plus filial que familial; ses amis lui
parlaient en automne de belles chasses du chateau de Parisis, mais il
ne voulait pas s'amuser pres de la sepulture ou dormaient les deux
figures, toujours aimees, de son pere et de sa mere. A Paris, dans
son hotel, quand il s'arretait un instant devant leurs portraits, il
jurait d'aller s'agenouiller pieusement sur leur tombeau, mais le
courant de la vie, un torrent pour lui, l'entrainait a toutes choses,
sans qu'il prit la force de suivre cette bonne pensee.

Ce matin-la, Octave alla droit chez sa tante. Le chemin n'etait pas
long: il connaissait dans ces parages la physionomie de toutes les
maisons, aussi il ne se trompa point. Il vit apparaitre une servante,
coiffee a la bourguignonne, qui faillit se jeter dans ses bras et qui
embrassa son cheval. Elle n'avait jamais vu le jeune duc de Parisis,
mais elle devinait que c'etait l'enfant du chateau de Parisis.

Octave trouva sa tante bien vieillie, de plus en plus ridicule avec
ses modes composites, de moins en moins imposante avec ses airs de
chatelaine altiere--du temps des chateaux a pont-levis.

On s'embrassa sans trop d'effusion. La tante y mit de la dignite, le
neveu eut peur de se barbouiller de rouge et de blanc, ce qui lui
arrivait bien quelquefois avec ces demoiselles. "Eh bien! monsieur le
duc Octave de Parisis, mon neveu par la grace de Dieu, sans que la
volonte nationale y soit pour rien, avez-vous devine pour quoi je
suis venue a Paris?--Non, ma tante.--Eh bien! je vais vous le dire.
Seulement, pas un mot a Genevieve.--Je devine! dit Octave avec
effroi.--Ma tante, vous avez reve un mariage entre le cousin et
la cousine.--Oui, monsieur, deux grands noms, Parisis et La
Chastaigneraye! Voila ce qui s'appelle ne pas mettre d'alliage dans
l'or, c'est du premier titre. Il y a des chevaliers de Malte et des
chanoinesses des deux cotes." La vieille fille avait failli epouser un
chevalier de Malte: pour elle c'etait l'ideal du vieux monde. "Octave
Parisis dit a sa tante qu'il etait desole de la contrarier dans ses
desseins, mais il y avait selon lui un abime entre la niece et le
neveu.--Un abime! qu'est-ce que cela veut dire?--Cela veut dire que le
cousin n'epousera jamais sa cousine. J'ai ce prejuge-la, moi, il faut
varier les races, sans compter que je ne veux pas me marier.--Ah! vous
ne voulez pas vous marier, monsieur! Ah! vous ne voulez pas epouser
une La Chastaigneraye! Eh bien, le jour de mes funerailles vous vous
en repentirez."

Mlle de Parisis, avec colere et d'une main agitee, prit une photographie,
faite la veille par un artiste bien connu, qui avait voulu accentuer
le caractere en donnant un coup de soleil de trop.

C'etait le portrait de Mlle Genevieve de La Chastaigneraye.

M. de Parisis ne reconnut pas du tout, dans ce barbouillage de nitrate
d'argent, cette adorable creature qu'il avait vue, la veille, dans
l'avenue de la Muette, marquant la neige d'un pied ideal et se
dessinant a travers les ramees avec la grace d'une chasseresse
antique.

Il n'avait pas reconnu non plus sa tante dans la vieille dame en
cheveux blancs. Il est vrai qu'il l'avait si peu regardee!

N'est-ce pas qu'elle est belle? dit Mlle de Parisis.--Oui, dit Octave
sans enthousiasme, un peu trop brune, peut-etre.--Comment, trop brune?
Ma niece a les yeux noirs, mais elle est blonde, ce qui est d'une
beaute incomparable.--Alors, ma tante, pourquoi me donnez-vous ce
portrait d'une Africaine?--Je vois bien, monsieur, que vous etes
indigne de la regarder. Allez! allez! courez les comediennes et les
courtisanes, je garderai ma chere Genevieve pour quelque duc et pair
sans decheance.--Duc et pair, dit Octave en riant, c'est le merle
blanc; mais enfin, le merle blanc va peut-etre encore chanter sous les
arbres de Champauvert."

La tante se rapprocha d'Octave et l'embrassa sur le front. "Mauvais
garnement, lui dit-elle, coeur endurci, libertin fieffe, athee voue
au demon, tu aimes donc mieux epouser toutes les femmes?--Oui, ma
tante.--Je te desheriterai!--Oui, ma tante. Il faut que je vous
embrasse pour ce bon mouvement."

Et Octave embrassa vaillamment la vieille fille.--"Eh bien! ne parlons
plus de mariage, je ne veux pas la mort du pecheur.--D'autant plus,
ma tante, que le mariage ne tuerait peut-etre pas le pecheur.--Tu
m'effraies. Moi qui voulais sauver Genevieve, j'allais la perdre en te
la donnant. N'en parlons plus."

On causa pendant une demi-heure. Octave prit, avec sa tante une tasse
de chocolat au pain grille, selon la mode de Champauvert, apres quoi
il se leva pour partir. "Reviens me voir souvent, il ne sera plus
question d'epousailles.--Ma tante, venez me voir avec Mlle de La
Chastaigneraye. Vous n'avez qu'a dire votre nom pour que toutes les
portes de mon hotel s'ouvrent a deux battants.--Eh bien! nous irons
te surprendre. Ah! ca, monsieur, n'allez pas m'enlever Genevieve au
moins! car je sais qu'on vous appelle le diable et que toutes les
femmes vous aiment parce qu'elles ont peur de vous. Adieu, Satan. Si
vous montrez vos yeux a Genevieve, je lui dirai que vous avez plus de
femmes que la Barbe-Bleue.--Oh! ma tante, pour moi une cousine est
sacree."

Comme Parisis depassait le seuil de la chambre, sa vieille tante lui
reprit la main: "A propos, donne-moi donc des nouvelles de ta fortune?
Tu sais que ton chateau de Parisis tombe en ruines.--Je le rebatirai
en marbre.--La mine des Cordilleres est donc toujours bonne?" Octave
etait devenu pensif, mais il repondit: "Oui, ce n'est plus une mine
d'argent, c'est une mine d'or."

Parisis monta a cheval et fit un tour matinal au Bois tout en disant:
"Je l'ai echappe belle!"

L'homme n'est jamais plus heureux que le jour ou il a fui son bonheur.
Je pourrais signer cette sentence de Confucius, de Saadi ou de
Voltaire, pour lui donner plus d'autorite, mais la verite ne signe
jamais ses aphorismes.

Quand Mlle de La Chastaigneraye revint de Saint-Etienne-du-Mont, sa
tante l'embrassa et lui dit tristement: "Eh bien, ma chere Genevieve,
ton cousin est un renegat. Crois-tu qu'il refuse ta main, ta main
pleine d'or, cette main blanche et fiere?"

Mlle de Parisis avait pris la main de sa niece. "Puisqu'il ne veut pas
m'epouser, dit Genevieve simplement, il m'epousera.--C'est bien, cela!
Laisse-moi t'embrasser encore pour cette belle parole. Mais comment
feras-tu ce miracle?--Vous ne croyez pas a la destinee, ma tante?--Je
crois que la destinee ne travaille pour nous que si nous travaillons
pour elle.--Ma tante, nous travaillerons pour notre destinee.--Etrange
fille! Pourquoi l'aimes-tu?"

On ne sait jamais bien pourquoi on aime: des qu'on raisonne sans
deraisonner, il n'y a deja plus d'amour. "Je le sais bien, dit Mlle de
Parisis: tu aimes Octave parce qu'on t'a dit beaucoup de mal de lui,
parce qu'a Champauvert tu ne regardais que son portrait, parce que tu
l'as vu a la cour mardi, riant dans un bouquet de femmes, parce que
tu l'as vu hier au Bois, dans l'avenue de la Muette, tout pensif
pour t'avoir regardee.--Je l'aime parce que je l'aime, dit Genevieve
ennuyee de tous les parce que de sa tante. Si vous ne m'abandonnez pas
dans toutes mes tentatives romanesques, je vous promets que je serai
la femme de mon cousin."

Et la charmante fille, qui ne doutait de rien, se mit au piano devant
un magnifique bouquet qu'elle avait achete sur son chemin. A tous les
coeurs amoureux il faut des fleurs, des parfums et des chansons. Voila
pourquoi les coeurs amoureux font la maison si gaie.

Dieu donne deux aurores aux femmes: la premiere vient apres la nuit
de l'enfance et repand sur le front l'aureole de la jeune fille; la
seconde, plus lumineuse, brule les cheveux d'un vif rayon: c'est
l'aurore de l'amour. Il y a tout un monde entre la jeune fille qui
n'aime que sa jeunesse et la jeune fille surprise par l'amour. Elle
est transfiguree. Elle marchait avec la grace naive, mais abrupte
encore; maintenant il semble qu'elle marche dans le rhythme des belles
harmonies. Sa taille est plus souple, ses bras ont l'adorable abandon
de la reverie. Elle incline la tete ou la releve avec la desinvolture
que donne la gaiete du coeur ou la melancolie de l'ame. On ne
respirait hier dans la maison sur ses pas legers que les chastes
parfums des dix-sept ans; aujourd'hui, on boit par les levres je
ne sais quelle savoureuse odeur de chevelure denouee et de fleurs
effeuillees. Hier c'etait une ecoliere a son piano; d'ou vient
qu'aujourd'hui c'est l'inspiration qui chante? Hier elle repandait un
charme discret et tempere, aujourd'hui c'est toute une fete. La femme
transperce a travers la jeune fille. C'est l'heure benie ou les
battements du coeur sont comptes la-haut, car, a la premiere heure
d'amour, la jeune fille prend les ailes de l'ange pour voler a son
ideal. Mais combien qui retombent sur la terre pour ne plus jamais
reprendre leur vol?

Genevieve en etait a sa seconde aurore.




V

LES CURIOSITES D'UNE FILLE D'EVE


A quelques jours de la, on donnait une matinee musicale chez la
duchesse de Persigny.

Tout Paris y etait. Fut-ce pour cela que Mlle Regine de Parisis et
Mlle Genevieve de la Chastaigneraye, qui pouvaient se faire ouvrir
l'hotel d'Octave a deux battants, se hasarderent a entrer chez lui par
l'escalier derobe ou par l'entree des artistes, ainsi nommee parce
que les comediennes passaient par la, comediennes de theatre et
comediennes du monde?

Comment Genevieve savait-elle que tous les jours, de deux a quatre
heures, on pouvait suivre ce chemin dangereux sans etre rencontre,
attendu que les gens de la maison ne se montraient jamais sur le
chemin de Corinthe dans l'apres-midi? Comment Genevieve osait-elle se
hasarder dans le labyrinthe de don Juan de Parisis? Comment Genevieve
possedait-elle une petite clef d'argent qui ouvrait la porte du
jardin?

Ce n'etait pas le secret de la comedie, car je n'en sais rien. Octave
avait donne ca et la beaucoup de ces petites clefs. Ce que je sais,
c'est que Genevieve ouvrit cette porte et qu'elle entraina sa tante
par la serre, par l'escalier derobe et par l'appartement intime
d'Octave.

Mlle Regine de Parisis etait aussi etrange dans ses actions que Mlle
de La Chastaigneraye; c'est que dans leur innocence elles n'avaient
peur de rien. Les coeurs les plus purs sont les plus braves.

Je ne peindrai pas avec quelle curiosite elles scruterent des yeux la
vie familiere d'Octave. Devant les portraits de femme la vieille fille
se signa avec epouvante. Dans la bibliotheque--ou il n'allait presque
jamais,--elle salua avec un sentiment d'orgueil le pere et la mere
d'Octave; elle reconnut qu'il y avait de bons livres parmi les
mauvais. Octave, tout au livre de sa vie, ne lisait plus ni les uns ni
les autres.

Genevieve etudiait cet ameublement tout a la fois severe et feminin,
ces tableaux de maitres et ces gouaches de sport, ces belles armes
et ces mille riens de la vie parisienne, ces cabinets d'ebene qui
gardaient leur gravite devant le sourire des chiffonnieres en bois de
rose.

La tante aurait voulu passer une heure dans le salon, ou elle esperait
trouver la splendeur des Parisis; mais Genevieve, qui savait qu'en
descendant par le grand escalier on rencontrerait des gens de la
maison, retint sa tante de toutes ses forces, en lui disant qu'elle
avait toujours le temps de voir le rez-de-chaussee dans ses visites a
Octave.

Pour elle, curieuse comme Eve, elle aurait voulu passer tout un jour
a penetrer son cousin par l'histoire de sa vie, qui etait ecrite
sommairement dans sa chambre a coucher, dans son petit salon, dans son
cabinet de toilette, dans sa salle d'armes, jusque dans son fumoir.

Tout etait d'un luxe de haut gout. Octave aimait surtout les meubles
d'art en marqueterie d'ivoire sur chene, representant les facades des
plus beaux palais et des plus belles eglises de la Renaissance; il
aimait aussi les meubles travailles par les mains feeriques des
Chartreux du quinzieme siecle, ces marqueteries qui sont des
chefs-d'oeuvre de fini dans un encadrement grandiose.

Genevieve, qui s'y connaissait, s'arreta devant des statuettes des
deesses de l'Olympe en bronze dore attribuees au Verocchio. Elles
ornaient les portes d'un meuble d'ebene a trois corps, gracieusement
arrondi; elles etaient placees en sentinelles sur les portes dans des
niches a peine fouillees entre des colonnes a chapiteaux corinthiens
qui portaient des vases d'argent imites des vases de Castiglione.
Genevieve admira aussi la sculpture des frontons; ses yeux suivirent
les dessins de la marqueterie, ou elle retrouva les arabesques de
Raphael. Tout appelait les yeux: les ornements a rinceaux, les frises
toutes vivantes de chasses, de combats de lions, d'oiseaux, de
feuillages, de scenes mythologiques.

Pendant que Genevieve se perdait dans le jeu des sculptures, Mlle de
Parisis admirait sur la porte du centre les armoiries en argent de sa
famille.

Devant ce meuble etait une table pareillement en ebene: on y admirait
trois tableaux encadres d'arabesques. C'etait Diane a la chasse, Diane
a la fontaine, Diane endormie. La table etait soutenue par trois
cariatides; des sirenes en argent s'enroulaient a un pied monumental
a tetes de chimeres. Les chaises etaient dans le meme style,
incrustations d'ivoire, tres fines sculptures, ornements, arabesques,
amours et rosaces. Les gravures representaient les grandes scenes de
l'Iliade.

Dans d'admirables emaux cloisonnes, supportes par des pieds en bronze
dore d'un fort beau travail, des fleurs rares s'epanouissaient en
toute liberte. Genevieve cueillit une grappe blanche d'un arbre des
tropiques, que Parisis avait failli cueillir le matin pour une autre
main; elle la passa sur ses levres avec un sentiment indefinissable de
vague esperance.

La pendule sonna quatre heures. "Deja quatre heures!" s'ecria-t-elle
en regardant un chef-d'oeuvre de Boule suspendu sur un panneau entre
deux portes.

Elle ne prit pas le temps de regarder les jolies statuettes, les fines
gravures du cadran, les acanthes des chapiteaux. Il etait temps
de partir, Octave pouvait rentrer et la surprendre. Elle s'arreta
pourtant encore, pendant pres d'une minute, devant un tout petit
cabinet en ebene, fermoirs et serrures d'argent, ornements a chimeres.

C'etait la le roman d'Octave, selon son expression. Toutes les lettres
de femmes, tous les portraits de femmes,--je parle des petits dessins
et des cartes photographiees,--etaient jetes pele-mele dans les
tiroirs.

Un des tiroirs etait ouvert. Genevieve y vit un gant, trois ou quatre
lettres, un portrait. C'etait le portrait d'une comedienne celebre.
A qui etait le gant? Sans doute c'etait un gant qu'il avait lui-meme
arrache a quelque petite main rebelle. Et les lettres? Ah! si
Genevieve se fut trouvee toute seule!

Elle ouvrit un autre tiroir: des lettres, des portraits, des fleurs
fanees: "Ce n'est pas un meuble, dit-elle, c'est un camposanto.
Pourquoi laisse-t-il tous ces tombeaux entr'ouverts?"

Parisis n'avait ferme que la petite porte du milieu. La etait le
secret du jour, c'etait la place du coeur. "Oh! que je voudrais que
cette porte fut ouverte!" Mais si la porte se fut ouverte comme par
miracle, elle eut ete bien etonnee. Il n'y avait rien dedans. Et alors
eut-elle pense que c'etait la place reservee a ses lettres, a ses
portraits, aux fleurs cueillies avec elle, a son gant arrache par lui.

"Voyons! lui dit sa tante. Octave va rentrer et nous surprendre. Il
nous fera conduire au poste comme des aventurieres.--Ne craignez rien,
ma tante, quand on vient ici par l'escalier derobe, on est toujours
bien recu. Mais partons, parce que je ne veux pas que mon cousin me
voie avant de m'aimer.--Que tu es enfant! Il ne t'aimera que s'il te
voit."

Genevieve suivit sa tante en respirant la fleur des tropiques.




VI

LA MARGUERITE


Il etait dix heures du soir. Il neigeait. Paris tout encapuchonne,
comme un benedictin dans son blanc linceul, se disposait a courir les
aventures.

C'etait la nuit du mardi gras; les derniers Romains, les Parisiens de
la decadence, voulaient encore une fois, avant les jours sombres
du careme, se couronner de roses et jeter leurs derniers bonnets
par-dessus le dernier moulin de Montmartre.

Tout s'en va! les moulins, les carnavals et Paris lui-meme.

Un vrai Parisien de la vraie decadence, Octave de Parisis, se
preparait a cette belle nuit de carnaval, a l'ambassade de ----. Il se
deguisait en Faust, cherchant l'amour: "un jeune gentilhomme vetu de
pourpre et brode d'or, le petit manteau de soie roide sur l'epaule, la
plume de coq au chapeau, une longue epee affilee au cote."

Allait-il, comme le vrai Faust, faire l'experience de la vie? Et
devait-il se dire aussi comme Faust: "Quel que soit l'habit que
j'endosse, en sentirai-je moins les dechirements et les angoisses de
mon coeur?"

Octave prit un chandelier a deux branches pour se regarder dans une
glace. Il voulait voir s'il avait bien l'allure de Faust. "Non,
dit-il, j'aime mieux, bien decidement le bonnet et la houppelande du
docteur." Il revetit l'autre costume.

Ce fut alors que Monjoyeux le surprit dans sa repetition, je veux dire
au moment ou il s'etudiait devant le miroir. "Bravo! dit Monjoyeux en
entrant, voila le Docteur de la Science. J'espere bien que tu vas leur
dire de fortes verites, cette nuit, a ces paiens qui ne croient pas
a Jupiter, le dieu des dieux, le dieu d'Homere, de Phidias et
d'Apelles.--Moi! dit Octave en serrant la main de son ami, je n'ai pas
une pareille pretention.--Alors, pourquoi t'es-tu habille en docteur
Faust?--Pour effeuiller quelques Marguerites, s'il en reste.--Des
mots, des mots, des mots! Je croyais que tu lisais La Rochefoucauld et
non Rivarol.--Depuis que je sais par coeur La Rochefoucauld, je ne lis
plus.--Tu as peut-etre raison. La Rochefoucauld prend notre esprit
apres avoir pris notre coeur. Crois-moi, retrempe-toi dans Homere,
Theocrite et toutes les bonnes betes de l'antiquite.--Veux-tu
fumer?--Non, je ne fume plus.--Pourquoi?--Parce que c'est decidement
trop a la mode de fumer. Je ne veux plus etre de mon temps.--Homme
antique!--Je venais te prier de venir demain voir ma Junon. Je veux
qu'elle te rajeunisse de pres de deux mille ans. Vois-tu, mon cher,
l'antiquite c'est l'eternel pays des vingt ans, c'est le paradis
retrouve, c'est....--Chut! tu vas precher. L'heure est mal choisie,
pour moi qui vais m'encarnavaliser. Parlons des Junons que nous avons
"sculptees" a Monaco.--Ne parlons plus, pour parler bien. Je vais a
la Ceremonie du Malade imaginaire: voila mon carnaval; a minuit je
serai couche, car je me leve matin. Adieu. Veux-tu voir une belle
journee, leve-toi matin.

C'est un ancien qui a dit cela.--Adieu, tu sais mon opinion sur les
sept sages de la Grece.--Oui, parce que tu ne les connais pas. Si tu
les avais relus, tu ne dirais pas cette nuit tant de sottises a la
derniere mode, o homme d'esprit."

Et Monjoyeux souleva la portiere en damas rouge pour sortir. "Encore
un mot: s'il te reste une heure, relis Goethe pour ne pas faire trop
d'anachronismes.--Tu as raison, j'y avais pense. Pour representer
Faust, il faudrait avoir la science de Faust, la science du diable.
--Donne ton ame au diable! mais tu l'as donnee si souvent que le
diable n'en voudrait plus. Adieu."

Octave alla a sa bibliotheque et prit le livre de Goethe. Il le
feuilleta d'abord et y penetra bientot, non pas avec la vaine
curiosite d'un desoeuvre spirituel qui court les fetes du carnaval,
mais avec la curiosite d'un homme qui cherche le mot de la vie.

Il sonna son groom, le citoyen Egalite, un negre haut en couleur.
"Egalite, mets du bois au feu et avertis le cocher que je ne sortirai
qu'a onze heures."

A onze heures, Octave avait penetre les profondeurs du genie de Goethe.

Je ne vais pas faire ici le tour de Goethe. Il faudrait avoir le temps
de faire le tour du monde. C'est une figure tres etudiee, qui garde
le sourire de bronze du sphynx: nul ne lui arrachera son dernier mot.
Tout un monde est sorti de ses mains puissantes,--tout un monde: le
paradis de l'amour, l'Olympe du beau et des passions. Mais, quoi qu'en
disent les inities, la lumiere de Goethe n'est pas le soleil: il a
trop aime l'heure nocturne. Quel miracle que le genie! Dieu n'a cree
qu'une femme, Goethe en a cree deux. Eve, elle-meme, est-elle plus
vivante en notre esprit que Marguerite et Mignon, ces deux symboles
radieux qui voyagent a jamais dans le ciel ideal, mais qui demeurent
femmes? Car Goethe le pantheiste les a petries en pleine pate humaine.
La est le caractere du genie de Goethe. Tout en parcourant les mondes
dans ses poesies legendaires, il ne perd jamais pied; les personnages
de sa comedie vont heurter les nues, sans cesser une heure d'etre des
hommes. Voila pourquoi il est grand et humain dans le sens de l'art.
Voila pourquoi sa renommee etend ses frontieres, pourquoi la France le
traduit en vers et en prose, en peinture et en musique.

La pendule sonna minuit. Il n'etait que onze heures. "C'est etrange,
dit Pariais, c'est la troisieme fois que j'entends sonner minuit."

Il regarda le cadran. Il lui sembla que la petite aiguille tournait
aussi vite que la grande. "Qu'est-ce que cela? dit-il."

Revait-il? Etait-il devenu le jouet de ces somnolences lucides qui
jettent l'ame dans les penombres ca et la rayonnantes de la seconde
vue?

Il se souvint qu'un soir Lamartine l'avait inquiete dans son atheisme
en lui parlant de l'ame des choses: cette vie insaisissable qui s'agite
dans l'horloge, dans la lampe, dans l'air, dans le feu, dans le mur;
qui parle par la voix des cloches, du vent, de la pluie, des echos, des
flammes, du silence. "Quelle folie, dit-il en rejetant les affres
nocturnes qui tombaient sur lui comme un suaire, il n'y a d'ame que
dans le corps--et peut-etre meme qu'il n'y a pas d'ame du tout."

Il se remit devant l'atre et rouvrit son livre. Il prit un charme
etrange a cette lecture; pour la premiere fois son esprit fut illumine
de toutes les lumieres fantastiques du chef-d'oeuvre allemand. "Un peu
plus, dit-il en se promenant et se voyant dans un miroir de Murano,
suspendu au-dessus d'une console, je me croirais Faust lui-meme, mais
ou est Marguerite?" Goethe a raison:

    Faust chercha la science et trouva Marguerite.

Et Parisis pensa a toutes les femmes qui avaient traverse sa vie. Un
cortege de figures rieuses et eplorees passa dans son souvenir.

Cependant il etait onze heures. Il jeta sur son epaule son pardessus
de fourrures et sonna Egalite.

Comme il partait, il se vit encore dans le miroir de Venise. Il
s'imagina qu'il se voyait double. "Satan,--dit-il, tout indigne contre
lui-meme,--tu as beau faire, tu n'es plus qu'un pauvre diable. On ne
croit plus a Dieu, pourquoi croirait-on a Satan?"

Don Juan de Parisis, ou plutot ce soir Parisis-Faust, avait a peine
traverse le premier salon de l'ambassade, qu'il vit devant lui, mais
fuyant d'un pas discret, une Marguerite, non pas celle d'Ary Scheffer,
mais celle de Goethe lui-meme.

Octave atteignit bientot cette Marguerite dans un embarras de
mascarades, cause par un houx gigantesque qui piquait tout le monde.
"Dis-moi, Marguerite, tu savais donc que je me deguiserais en
Faust?--Oui je le savais."

Et Octave qui ne voulait jamais douter de rien: "Tu ne viens pas ici
pour aller a l'Eglise? Veux-tu faire ton salut avec moi?--Je n'ai
pas un peche sur la conscience.--Cela te sera compte plus tard.
Viens--Mais vous etes le diable, Faust!--Le diable n'a-t il pas emmene
Jesus sur la montagne? La vertu ne triomphe que quand elle est en
danger.--Et sur quelle montagne veux-tu m'emmener, Satan?--La, a
l'ombre de cette haie de femmes qui dansent.--Eh bien! parlez,
tentateur."

Octave parla. Et, selon sa coutume, il parla bien. Mais la Marguerite
n'etait plus la fille de Goethe; elle n'en avait que le masque.
C'etait un coeur vaillant qui n'avait pas peur du diable, quoiqu'elle
eut peur de l'amour.

Ce fut une jolie escarmouche de mots spirituels, tendres, passionnes
quelquefois, plus souvent railleurs.

La Marguerite cachait son emotion par une gaiete d'emprunt.

"O femme! dit tout a coup Octave. Jusqu'ici vous n'avez parle que pour
masquer votre ame et votre coeur. Soyez franche une fois: pourquoi
vous etes-vous deguisee en Marguerite?--Pourquoi vous etes-vous
deguise en Faust?--Je n'en sais rien. Une betise! Des que je me suis
vu ici, j'aurais voulu etre sur la Jungfrau. Un homme bien ne comme
moi ne devrait se deguiser qu'en Pierrot.--Eh bien! c'est comme moi,
qui ne suis pas plus mal nee que vous: j'aurais du me deguiser en
Colombine.--O ma Colombine!--Chut! on vous ecoute! Vous auriez le
duel de Pierrot. Adieu, nous nous retrouverons. Voulez-vous mon
secret?--J'ecoute avec mon coeur.--Je me suis deguisee en Marguerite,
parce que vous vous etes deguise en Faust.--Qui vous avait dit
mon deguisement?--Je sais tout.--Marguerite, je vous aime.--Un
peu.--Beaucoup.--Pas un mot de plus, car vous diriez: Pas du tout!"

Marguerite disparut comme par enchantement. M. de Parisis eut beau se
soulever sur la pointe des pieds, il lui fut impossible de savoir dans
quel tourbillon elle s'etait evanouie.

"C'est dommage, dit-il. Elle est un peu maigre, ce qui prouve qu'elle
est jeune, mais elle est charmante, et je suis tout enivre de la
fraiche senteur des vingt ans qu'elle repandait autour d'elle. Mais,
apres tout, il ne faut jamais s'attarder, surtout au bal masque, ou un
homme de mauvaise intention doit amorcer une aventure toutes les cinq
minutes."




VII

L'OR, LE POUVOIR, LA RENOMMEE, L'AMOUR


Apres une spirituelle causerie avec la princesse de Metternich, ou
elle lui prouva que les femmes ne se masquaient que pour se demasquer
le coeur, le duc de Parisis rencontra deux de ses amis, qui n'avaient
pris, pour cette folie carnavalesque, que le petit manteau venitien.

C'etait Rodolphe de Villeroy, attendant comme lui depuis longtemps
sa nomination de ministre plenipotentiaire; c'etait le vicomte de
Miravault, qui avait jete l'ambition aux orties pour devenir riche:
homme de son temps, qui deifiait l'or, parce que l'or deifie tout.
"Ah! bonjour, mon cher Faust, tu cherches la science? Tu te rappelles
le vers: Faust cherchait la science, il trouva Marguerite.--Moi, je
cherche Marguerite. Sais-tu ou elle est passee?--Elle passe son temps
a dire qu'elle aime beaucoup, comme toutes les marguerites.--Non. La
mienne dit qu'elle n'aime pas du tout."

Octave s'empara d'un divan pour lui et ses amis.--"Asseyons-nous la,
c'est le bon endroit. Les femmes vous marchent sur les pieds, mais les
femmes sont si legeres!--As-tu remarque, dit M. de Villeroy au vicomte
de Miravault, que Parisis ne trahit ras sa destinee? Il est ne pour
faire le malheur de toutes les femmes.--Excepte de la sienne, quand il
en prendra une, ou quand il se laissera prendre.--Ne craignez rien,
dit Octave; le piege a loup n'est pas encore tendu.--Prends garde, il
y a des pieges a loup ici.--Et toi, Gaston, dit M. de Parisis, toi non
plus, tu ne trahis pas ta destinee. Tu es si diplomate que tu n'en
as pas l'air.--La diplomatie n'est qu'un chemin, ce n'est pas une
carriere. Le vrai but, mon cher, c'est le pouvoir. Tu verras, quand je
serai ministre,--non pas ministre a Rio ou a Tonkin, mais ministre des
affaires etrangeres,--tu verras si je trahis ma destinee qui est de
gouverner les hommes!--Gouverner les femmes! dit Parisis! comme s'il
fut convaincu de sa mission.--Vous etes deux grands enfants, dit le
vicomte de Miravault en montrant un napoleon: voila la vraie royaute.
Quand j'aurai sept ou huit cent mille de ces soldats-la, ranges en
bataille, je serai maitre du monde, maitre de vos consciences, maitre
de vos femmes. Et moi, je ne tomberai pas du pouvoir, je ne verrai
pas fuir les courtisans.--Vous poursuivez chacun une chimere, dit
Parisis. Moi j'etreins la mienne.--Oui, mais toi tu te reveilleras un
matin trainant la patte vers les Invalides de l'amour; car tu n'auras
pas la supreme consolation d'etre foudroye au souper du commandeur.
--C'est singulier, dit M. de Villeroy, nous sommes peut-etre ici,
apres tout, les trois hommes les plus serieux de cette fete: car nous
avons tous les trois notre theorie et notre volonte. Moi, je m'appelle
le Pouvoir.--Parce que tu n'es rien.--Toi, dit Miravault a Octave,
tu t'appelles l'Amour, parce que tu l'as tue.--Toi, tu t'appelles
l'Argent, parce que tu n'en as pas."

Un homme deguise en diable a quatre ecoutait aux portes. "Vous oubliez
un ami qui s'appelle la Gloire,--La Gloire, dit Octave, ne vaut pas
le diable.--C'est le diable a quatre, dit M. de Miravault en
reconnaissant Monjoyeux.--Oui, c'est le diable a quatre, reprit
Parisis en serrant la main du nouveau venu. Tu as voulu me surprendre
en me disant que tu ne viendrais pas.--Oui, repondit Monjoyeux, j'ai
voulu te voir au milieu de tes femmes et de tes mauvaises actions." Et
il prit sa part du divan.

"Donc, reprit Octave, RODOLPHE DE VILLEROY aspire au POUVOIR;--Le
second, MIRAVAULT, veut regner par l'ARGENT;--Le troisieme, MONJOYEUX,
tente les chimeres de la GLOIRE;--Le quatrieme, OCTAVE DE PARISIS, ne
veut tenter que la FEMME."

Villeroy tordit sa moustache: "Eh bien! nous verrons dans un an ou
dans dix ans qui est-ce qui se sera trompe.--Tous les quatre," dit M.
de Parisis.--Et il se leva pour entrainer ses amis au buffet. "Allons
prendre des forces pour conquerir le monde."




VIII

LE JEU DE CARTES


En cette belle annee, vers le carnaval, toutes les nuits du beau monde
furent panachees par des mascarades de tous les styles. Ces folies
enseignent la sagesse. La plupart des gens a la mode n'apprennent ou
ne reapprennent l'histoire qu'en s'encarnavalisant, ce qui ne les
empeche pas de faire les plus beaux anachronismes,--comme la celebre
Mme d'Amecourt, qui se deguisait en Fredegonde, avec des cheveux
poudres a la marechale et deux mouches assassines.--Il est vrai
qu'elle donna une raison aux pedants: la poudre a la marechale
indiquait l'esprit de conquete de Fredegonde, et les mouches
assassines, ses armes deloyales; toutefois, cette nuit-la, Mme
d'Amecourt n'eut pas le prix d'histoire de France.

Parmi les bals masques de l'hiver, il y eut encore, trois jours apres
la fete de l'ambassade, celui d'une grande dame celebre a la Cour. On
avait meme dit qu'elle n'avait donne son bal que pour de tres hauts
personnages, mais elle le donnait pour tout Paris. Et comme dans
tout Paris il y a de tous les mondes, les personnages de la Cour
coudoyerent peut-etre quelques personnages du theatre.--Apres tout,
ou est la vraie comedie? ou sont les vraies comediennes?

Je ne dis pas cela pour quatre belles dames qui, la veille, se
rencontrant tout a propos, decreterent qu'elles iraient a ce bal
deguisees en jeu de cartes, c'est-a-dire en dame de carreau,--dame de
pique,--dame de trefle--et dame de coeur. Trois de ces dames etaient
illustres dans le beau monde:--la marquise de Fontaneilles, la
duchesse d'Hauteroche, la comtesse d'Antraygues-- La quatrieme
etait une jeune fille qui portait un grand nom: Mlle Genevieve de La
Chastaigneraye.

Le sort retourna pour elle la dame de coeur. "Tant pis, dit-elle,
j'aurais voulu me deguiser en Jeanne d'Arc, c'est-a-dire en dame de
pique."

Les quatre dames se jurerent le secret au nom de la jeune fille, qui
ne voulait pas se hasarder ainsi dans le monde, au nom de la duchesse,
une vertu rigide et inalterable, vraie femme de marbre qui etait
revenue des passions sans y etre allee.

Toutes pensaient, avec quelque raison, faire beaucoup de tapage dans
ce bal deja tapageur; elles ne voulaient pas que leurs noms courussent
les journaux du lendemain.

Naturellement, Octave de Parisis alla au bal masque de Mme de ----. Il
ne revetit cette fois que le petit manteau venitien. Presque a son
entree, il fut assailli par tout un jeu de cartes qui se dressa
gaiement et bruyamment devant lui. C'etaient les quatre femmes qui
s'etaient entendues la veille pour se deguiser en Dame de Coeur,--en
Dame de Pique,--en Dame de Trefle,--en Dame de Carreau.

"On ne passe pas! lui cria la Dame de Trefle d'une voix sonore comme
l'argent.--Eh bien! c'est cela, dit Octave, emprisonnez moi tout de
suite, mais emprisonnez-moi dans vos bras ou dans ceux de la Dame de
Coeur.--Chut! dit la Dame de Carreau, la Dame de Coeur n'emprisonne
personne dans ses bras ni dans ses vingt ans.--Qui sait? dit Octave
avec un sourire moqueur.--Je le sais bien, moi! dit la Dame de Coeur
sans deguiser sa voix."

Octave lui prit la main. "C'est etrange! dit-il en lui regardant les
yeux: n'es-tu pas ma Marguerite de l'autre soir?--Qui sait? dit la
Dame de Coeur."

Le flot poussait le flot, la vague entrainait la vague. Octave avait
suivi son jeu de cartes a la porte d'un petit salon, ou un diplomate
deguise en sorcier, mais qui ne savait pas trouver le mot, se derobait
a ses chutes bruyantes, devant les railleries de quelques femmes
beaucoup plus sorcieres que lui. M. de Parisis et les quatre dames
s'emparerent du divan sans s'inquieter du pauvre diable.

"Expliquez-moi cette legende, dit Octave en s'adressant a la Dame
de Carreau, qui lui semblait la plus gaiement babillarde; pourquoi
etes-vous ainsi deguisees toutes les quatre? Qui est Rachel, qui
est Argine, qui est Agnes, qui est Pallas?--C'est peut-etre tout
simplement, dit la Dame de Carreau, parce que les hommes aiment
les cartes. Apres cela, si tu aimes a dechiffrer les symboles, les
enigmes, les hieroglyphes, regarde bien."

M. de Parisis devisagea les quatre femmes a travers leur masque.

"Je commence par reconnaitre, dit-il, que vous etes toutes les quatre
fort jolies.--Sache, mon cher, repondit la Dame de Carreau, que nous
sommes de trop bonne maison pour nous masquer si nous n'etions pas
jolies.--Il n'y a que les bourgeoises cherchant une aventure qui osent
mettre un loup sur leur museau quand il est vilain.--Toi! tu as fait
tes humanites a l'universite de M. de Balzac.--Je n'ai jamais lu qu'un
seul livre: Saint-Simon.--Tu te vantes, c'est pour me faire croire que
tu sais lire toute seule dans le livre des passions. Mais pourquoi
as-tu choisi le role de la Dame de Carreau?--Parce que je suis une
Agnes?--Oui, une Agnes Sorel. Mais ou est ton roi?--Ca et la, dans les
salons, je ne sais ou, en bonne fortune avec quelque domino pistache.

M. de Parisis s'etait penche vers la Dame de Pique. "Voila ma dame,
dit-il; elle s'appelle Pallas; elle a ete consacree par Jeanne d'Arc;
c'est la sagesse, c'est la victoire, c'est le sacrifice!--C'est cela,
dit la Dame de Pique, volontiers vous me bruleriez vive sur le bucher
de vos amours, monsieur Don Juan!--Et moi, qui suis-je? je demande
l'explication de la gravure, demanda la Dame de Trefle.--Toi tu
t'appelles Argine, tu es la reine, tu es le pouvoir, le despotisme, la
tyrannie. Veux-tu m'enchainer a tes pieds?--Je te connais: tu trouves
deja que les chaines de roses sont trop lourdes. Eh bien! mon cher, tu
ne sais pas dechiffrer les hieroglyphes du moyen age. Je ne suis pas
le pouvoir, je suis mieux que cela: je m'appelle l'or.--Et moi! je
suis l'amour, dit la Dame de Pique, si on veut bien le permettre."

La Dame de Coeur se recria: "Non, tu n'es pas l'amour, tu n'es que la
galanterie, car tu n'es que le portrait d'Isabelle de Baviere.--Je
n'ai qu'un mot a dire, je suis la Dame de Pique: c'est la dame de
coeur, sinon la Dame du Coeur.--Non, tu es la dame des coeurs.--Et
qui donc est l'amour, Octave? reprit la Dame de Coeur.--L'amour, lui
dit-il avec une voix caressante, c'est toi et je t'aime.--L'amour, lui
repondit-elle, c'est moi, et je ne t'aime pas.--Vous avez dit cela,
mais comme une femme qui n'a jamais parle d'amour. Vous etes adorable
dans votre emotion."

Mlle de La Chastaigneraye ne pouvait cacher les battements de son
coeur.

Je ne veux pas redire mot a mot tout ce qui se debita d'extravagant
dans le petit salon jaune. Octave de Parisis s'amusait beaucoup a ce
jeu. Les quatre dames lui montraient toutes les varietes de la femme,
depuis les cimes bleues de l'ideal jusqu'aux abimes de la passion.

La, il y avait la vertu et la volupte, la candeur qui se hasarde au
precipice, et la malice savante qui se moque de tout.

"Dans l'antiquite, dit tout a coup M. de Parisis, Praxitele prenait
sept femmes pour trouver la beaute: si vous voulez, ma Dame de Pique,
ma Dame de Carreau, ma Dame de Coeur, ma Dame de Trefle, je vous
prendrai toutes les quatre pour trouver l'amour.--C'est cela, dit en
riant la Dame de Carreau, ce sera un accord parfait.--Vous ne
serez jamais serieux, mon cher Octave, continua la Dame de Trefle.
Regardez-moi, et devenez un homme d'or, j'ai failli dire un homme
d'ordre. Vous etes en train de vous ruiner, prenez garde; quoi qu'en
disent les moralistes, l'or, c'est le bonheur.--Non, dit la Dame de
Carreau, le bonheur, c'est le pouvoir.--Tais-toi, ambitieuse, dit la
Dame de Pique, le bonheur, c'est la passion."

Octave avait ecoute en silence; il se tourna vers la Dame de Coeur:
"Et vous, vous ne dites rien?--C'est que je ne suis pas si savante,
moi."

Octave se pencha vers elle pour lui parler a l'oreille. Elle
tressaillit et s'offensa, car tout en lui parlant, il touchait ses
cheveux de ses levres. Que lui dit-il?

Pour la premiere fois, il se fit un silence eloquent.

Octave entendit ces mots murmures a demi-voix par la Dame de Trefle
et la Dame de Pique: "C'est la province qui triomphe!--La province!
pensa Octave, je ne connais pas la province."

Et d'un oeil profond, il tenta encore une fois de voir le dessous des
masques. "Donc, reprit il tout haut, vous m'etes apparues toutes les
quatre comme les quatre images de la vie: L'OR, LE POUVOIR, LA GLOIRE,
L'AMOUR. Je vous avouerai que le hasard me joue de singulieres
comedies, depuis quelques jours. Je ne parle pas d'une vision qui
m'est apparue sur le coup de minuit; mais au bal de l'ambassade, il
y a trois nuits, nous causions avec trois de mes amis: De L'OR, DU
POUVOIR, DE LA GLOIRE, DE L'AMOUR. "C'est tout simple, dit la Dame de
Carreau, ce sont les quatre vertus cardinales. On ne peut pas faire un
pas sans marcher sur la queue de leur robe."

En disant ces mots, la Dame de Pique entraina ses trois amies a
d'autres aventures.

Sur le seuil du petit salon, la Dame de Coeur se retourna vers M. de
Parisis et lui dit:--C'EST LA! Octave se demanda serieusement s'il
revait. Il voulut la ressaisir, mais elle s'etait envolee.




IX

LA DAME DE PIQUE ET LES POIGNARDS D'OR


Une demi-heure apres dans ce petit salon bleu, Octave retrouva seule
la Dame de Pique.

"Diogene cherchait un homme, lui dit-elle. Il n'a pas trouve. Toi,
tu cherches une femme et tu ne trouveras pas.--Je ne trouverai pas
ici?--Ni ici, ni au bout du monde, ni plus loin encore.--Pourquoi?
demanda Parisis.--Pour deux raisons.--La seconde, c'est qu'il n'y a
pas de femmes.--Ni ta main droite, ni ta main gauche ne sont dignes
de denouer...--Ta ceinture doree.--Non, les rubans des souliers d'une
jeune fille, belle de toutes les beautes de la jeunesse et de toutes
les beautes de la vertu."

Parisis regarda ses mains. "Mes mains? Apres tout je m'en lave les
mains.--Oui, comme la femme de Barbe-Bleue lavait sa cle. Il n'y a que
les larmes de la penitence...--Est-ce que tu te repens. Veux-tu
te repentir avec moi? car on se repent toujours dans les bras de
quelqu'un.--Tu as lu cela quelque part.--Peut-etre.--Tout a ete dit
et tout a ete imprime.--Mais on peut avoir de l'esprit sans ecouter a
ta porte."

Mme d'Antraygues etait tres emue. C'etait une femme romanesque, mais
c'etait la premiere fois qu'elle se hasardait dans les perils d'une
pareille causerie "Dites-moi, Monsieur, pourquoi me dites-vous tu
avec tant d'impertinence?--Madame, je vous parle comme je parlerais a
Dieu: O mon Dieu, tu es si bon, que tu ecouteras ma priere! O Madame,
tu es si belle, que tu me diras ton nom!

Les violons preluderent a la Fee Tapage, le quadrille endiable. "On
va danser, si nous allions la-bas sur le canape qui s'ennuie.--Prenez
garde, c'est le sofa de Crebillon II, il dira vos secrets."

La Dame de Pique avait pris toute la place. "Et moi? dit Octave.--La
belle question. Quand vous montez en coupe avec Mlle Olympe ou Mlle
Cora, comment faites-vous?--Vous avez raison." Octave ne detourna pas
d'une main discrete les jupes de la dame, il ne fit pas de manieres
pour s'asseoir dessus. "Chut, dit Mme d'Antraygues. Regardons ce
quadrille."

C'etait le plus eblouissant tableau de carnaval que jamais Gavarni
ait reve. Le Soleil dansait avec la Lune, il avait pour vis-a-vis un
Buisson-de-Roses et une Gelee-Blanche.

Parisis se pencha amoureusement vers la Dame de Pique et lui dit a
l'oreille dans un baiser: "Veux-tu m'aimer?--Je ne m'en consolerai
jamais. Et puis, tu n'amuserais pas mon coeur.--Que cherches-tu,
toi?--Rien, car je sais que je ne trouverais pas. Si je cherchais, je
chercherais l'amour.--C'est toute mon ambition. Veux-tu chercher avec
moi? Ah! si tu savais comme j'aime l'amour.--Tu adores et tu n'aimes
pas.--T'imagines-tu donc que l'amour ait elu domicile chez les femmes
du monde? L'amour est comme le diable: il hante plus les filles
perdues que les vierges. Crois-tu que Des Grieux n'aimait pas Manon
avec toute la force humaine, avec toutes les aspirations divines? Va,
Des Grieux etait un homme et Manon etait une femme, l'homme et la
femme que nous cherchons."

Octave regarda la Dame de Pique. "Si j'etais l'homme et si tu etais la
femme!"

M. de Parisis entendit encore cet echo bien connu: "CE N'EST PAS LA."
Il regarda autour de lui et ne vit que le tourbillon. "Tu me compares
a Manon Lescaut, dit la Dame de Pique.--A Virginie, si tu veux, a
Beatrix, si tu aimes mieux, a Marguerite, a toutes celles qui ont
aime.--Les lauriers sont coupes: je suis mariee.--Je le savais. Une
jeune fille ne parlerait pas si bien et n'ecouterait que son danseur.
Rassure-toi: il n'y a que les femmes mariees--de la main droite ou de
la main gauche--qui soient romanesques. La jeune fille aujourd'hui
n'est que fanfaronesque. Elle rit de tout, parce qu'elle n'a pas
pleure.--Parce qu'elle n'a pas assez pleure. Moi aussi je ris de
tout.--Excepte de ton coeur.--Ne parlons pas des absents.--Ah! il n'y
a personne la?"

M. de Parisis mit tout doucement la main sur le coeur de la

Dame de Pique. "Voila un coeur capitonne.--Vous savez que je ne suis
pas une mappemonde et que je n'aime pas les geographes." La Dame de
Pique prit tout doucement la main d'Octave et la mit a la porte.
"Est-ce qu'on nous voyait? lui demanda-t-il avec impertinence, mais de
l'air du monde le plus naif.--Non, repondit-elle simplement, mais je
me voyais."

M. de Parisis pensa qu'il s'etait trompe en prenant le chemin de
traverse. Il sentit qu'il n'etait plus si pres d'elle et voulut se
rapprocher, mais plus il avanca plus il perdit de terrain. "Si vous
saviez mon age....--Je sais votre age. La femme a beau se masquer,
elle se trahit a chaque mot. En vain elle a traverse la diplomatie,
elle a fait un cours de machiavelisme, en vain elle a l'experience,
ce fruit amer qui empoisonne le coeur, elle dit tout, en voulant tout
cacher.--Vous etes si profond que je ne comprends pas.--Une femme
comme vous, madame, a toujours vingt-cinq ans. Vous avez vingt-cinq
ans, parce que vous savez par coeur l'encyclopedie de l'amour, la
science des coquineries autorisees et des coquetteries permises. Vous
avez vingt-cinq ans, parce que vous jouez l'esprit et la betise a s'y
meprendre, parce que vous defendez le quadrilatere en sachant bien
qu'on peut passer a cote et surprendre Venise sans s'inquieter de
Verone. Vous avez vingt-cinq ans, parce que vous avez mis Dieu et le
demon dans vos affaires.--C'est tout. Est-ce que vous etes petit-fils
de Labruyere?--Oui--Et depuis quand, s'il vous plait, ai-je vingt-cinq
ans?--Depuis cinq minutes."

La Dame de Pique respira. "Vous vous trompez, Monsieur, j'ai vingt-cinq
ans depuis cinq ans.--Non, Madame, j'ai vu votre cou, j'ai respire vos
cheveux, j'ai senti votre coeur.--Oui, je vous vois venir, car vous n'y
allez pas par quatre chemins. Vous voulez me coiffer d'un de vos
poignards. J'en ai vu deja ce soir trois ou quatre dans les chevelures
de ces dames."

Chaque fois que Parisis etait heureux en amour, il piquait dans la
chevelure de la femme,--plus ou moins heureuse avec lui,--un petit
poignard d'or pas plus grand que le doigt. Etait-ce un sacrificeaux
dieux, ou etait-ce pour marquer sa conquete?

Les amoureux improvises allaient bon train, mais une Giboulee, au bras
d'un Soleil, vint se jeter a la traverse en disant a Mme d'Antraygues:
"Ma chere, votre mari vous cherche: vous savez ou vous devez vous
retrouver?--Oui, mais apres le souper, dit la Dame de Pique." Et se
levant: "Adieu, Monsieur, a l'an prochain."

Octave suivit un peu la Dame de Pique, il questionna autour de lui,
mais bientot il fut emporte dans le groupe de la duchesse de Persigny
qui voulait le railler sur son jeu de cartes--biseautees--selon son
expression. "Pas si biseautees que cela, dit une voix dont le timbre
d'or fit tressaillir Octave."

C'etait Mlle de Chastaigneraye: la Dame de Coeur.




X

LE BAISER DE DON JUAN


Octave ne fit pas de facons pour fuir la duchesse. Il saisit la main
de la Dame de Coeur et la passa a son bras avec toutes les caresses
d'un amoureux: "Laissez-moi defaire votre gant, lui dit-il, je vous
dirai qui vous etes."

Et Octave developpa une theorie sur la physionomie de la main. Pour
lui, la main c'etait le blason, c'etait les armes parlantes.

La Dame de Coeur avait la pudeur du gant. "Pour moi, dit-elle, je
n'ai pas besoin de votre main pour vous dire qui vous etes.--Eh bien,
parlez-moi de moi-meme, je vous jure que je ne me connais pas."

La Dame de Coeur, qui avait une bonne grace charmante, avec un esprit
d'ange et de demon, lui parla de sa famille, de sa jeunesse, de ses
aventures. Il etait ravi et effraye, comme si sa conscience se fut
dressee devant lui.

Tout en constatant sa bravoure, son intelligence, son grand air, elle
peignit sous ses yeux, d'un trait rapide, tous les Parisis qui avaient
joue un grand role. Devant de tels portraits, il s'inclinait avec
humilite, lui qui etait toujours si fier. Cette histoire, la Dame de
Coeur la conta a Octave, comme une bonne fee qui l'eut suivi partout
depuis son berceau. Elle lui parla de sa mere avec une expression qui
le toucha au coeur. Elle lui parla de l'Amerique et de la Chine comme
un vrai compagnon de voyage. "Apres tout, dit-elle, qu'avez-vous
rapporte d'Amerique? une poignee d'or! Qu'avez-vous rapporte de la
Chine? un eventail! N'allez-vous pas vous croire un heros parce que
vous avez pris Pekin? J'oubliais, parlez-moi donc de votre Chinoise,
car c'a ete l'histoire de tout Paris, o don Juan de Parisis!--Ne
parlons jamais des femmes d'hier," murmura Parisis.

Et comme s'il voulut dire un secret a la Dame de Coeur, il baisa ses
beaux cheveux rayonnants. Il les brula.

Mlle Genevieve de la Chastaigneraye se leva tout indignee et toute
rougissante. Le masque la devorait.

Elle avait pu s'aventurer dans son innocence a jouer son jeu dans
cette partie de cartes, mais si elle trouvait doux de parler a Octave,
elle s'offensait d'etre touchee par Don Juan.

Octave tressaillit a ce beau mouvement. La pudeur a une eloquence qui
attere le plus roue.

La Dame de Coeur s'eloigna dans sa chaste dignite, sans que le duc de
Parisis osat lui reprendre la main pour la retenir.

La mascarade etait abracadabrante; on avait epuise tous les symboles;
on coudoyait l'Ange des tenebres et des Cocotes--en papier--les
Cocotes des enfants. Il y avait un Assuerus, un Sarcophage, un
Obelisque, une Nuit et une Mille et une Nuits; un malin s'etait
deguise en Facteur pour etre un homme de lettres. Il y avait un Orage
et une Tempete; il y avait une Californie que tout le monde demandait
en mariage. Et des Incroyables et des Mauresques, et des Valledas,
et des Almees, et des Repentirs, et des Diablesses et des
Poupees--beaucoup de poupees.

Mais le grand tapage de la soiree, apres le jeu de cartes, ce fut
l'entree triomphale du cortege de Cochinchinois portant sur un
palanquin l'Imperatrice de la Chine. Tout le monde se figura que
c'etait la Chinoise de M. de Parisis.

Vainement Octave courut tout le bal pour retrouver ses cartes: les
quatre dames etaient parties. Vainement il questionna tout le monde:
aucune d'elles n'avait souleve son masque. Ceux qui avaient tente
de jouer a ce jeu-la n'avaient pas retourne le roi, ils avaient ete
traites comme des valets; on mettait beaucoup de noms sur les masques,
mais nul ne mit les vrais noms. C'etait la premiere fois que quatre
femmes gardaient si bien leur secret.

Quoiqu'elles fussent parties, le bal conservait, hormis pour Octave,
toute sa gaiete et toute sa physionomie. Il retrouva Monjoyeux; ils
debiterent des sottises comme au bal de l'Opera; car la ou la-bas,
c'est toujours le meme esprit.

A cet instant, un personnage entra comme un simple mortel. Il etait
encapuchonne dans un domino noir. Rien ne le designait a la curiosite.
Il n'avait ni la taille, ni la desinvolture d'un vainqueur. Son oeil
ne jetait pas des feux bien vifs; sa riposte ne prouvait pas beaucoup
de presence d'esprit. D'ou vient pourtant que ce personnage fut tres
remarque a son arrivee? C'est que plusieurs femmes inoccupees se le
disputerent avec passion. Qu'y avait-il donc dans ce domino? "Je te
dis que c'est lui, murmura une de ces dames a l'oreille de Parisis."

Bientot le bruit se repandit que le nouveau venu n'etait rien autre
que l'empereur de la Chine--un souverain fort aimable qui voulait que
rien ne lui fut etranger dans son empire. La vie etait pour lui un
livre toujours ouvert. Il voulait faire le bonheur de tout le monde.
Mais ce jour-la c'etait par les femmes qu'il commencait. Il avait bien
raison: quiconque veut bien gouverner les hommes doit vivre avec les
femmes. Aussi la duchesse de Portaleze lui disait que Napoleon 1er
regrettait, a Sainte-Helene, de n'avoir pas suivi ce conseil de la
sagesse des nations.

On continuait a se montrer le personnage. Les femmes se jetaient
devant lui etourdiment, pour se jeter dans son chemin. "Tu t'imagines,
dit l'une; que c'est l'empereur de la Chine, c'est le duc d'Albe,
c'est Persigny.--Persigny! Il est la-bas, avec cette grande pyramide
qui voudrait bien etre son tombeau.--Il doit bien la connaitre,
pourtant, lui qui a ecrit un volume sur les Pyramides.--Ne me parle
donc pas de cette femme, c'est une momie. J'ai toujours peur qu'elle
ne m'ensevelisse dans ses bandelettes."

Roqueplan passait la: "Persigny n'est pas si bete, dit-il, ce n'est
pas lui qui disputera cette momie pyramidale au jeune Werther qui
l'aime de toute la ferveur de ses vingt ans.--Apres cela, ajouta
Roqueplan, avec son malin sourire, je ne dois pas m'etonner de cet
amour, puisque je l'aimais deja quand j'avais vingt ans."

Et il donna la main a un autre homme de beaucoup d'esprit, le
commandeur de Niagara, qui debitait en zezeyant un beau sonnet sur
Venise sauvee, a l'Imperatrice--de la Chine,--qui avait bien travaille
pour cela.

Un domino bleu de ciel passait; Octave reconnut une marquise de ses
amies. "Ma belle marquise, tu t'es taille une robe dans ton ciel de
lit--ton seul ciel." La marquise ne repondit pas. "J'esperais que tu
allais me dire une betise.--Non: j'en fais faire."

Mme de Pontchartrain passa deguisee en Firmament et s'arreta devant
Octave. "Comment me trouves-tu?--Belle comme le jour.--Alors tu ne me
connais pas.--Belle comme la nuit. Tu vois bien que je te connais."

Mlle de Chantilly passa deguisee en Pie. "Ah! ma chere, lui dit M.
de Parisis, pourquoi avez-vous pris ce plumage-la? car cela ne vous
deguise pas. Je vous reconnais au premier mot.--Vous avez perdu une
belle occasion de vous taire.--Et vous, vous l'avez trouvee."

Une femme avait eu l'esprit de se deguiser avec les modes
d'aujourd'hui sans les exagerer. "N'est-ce pas, Messieurs les
philosophes, que ma robe me deshabille bien? Je suis si facile a
habiller!--Tu parles par antiphrase."

La "Mode du jour" souleva son sein sur la gaze, comme Venus sur
la vague. "C'est un sein qui echoue.--Non, par malheur il flotte
encore.--Voila une femme qui a passe le pont-levis du faubourg
Saint-Germain. Regardez-moi ses mains, elles viennent des croisades.
--Ne t'imagine pas qu'elles se sont croisees en chemin avec celles
de tes aieux.--Passe-tu encore par ta croisee, quand ton mari ferme
la porte, fille des croises?--Retire-toi donc de mon Etoile, dit
Monjoyeux a une femme maigre deguisee en Algue-Marine, qui lui jeta ce
mot:--Monsieur Mardi-Gras!--Il n'y a qu'une nuit entre nous, mais je
ne la passerai pas, Madame Mercredi-des-Cendres."

Le prince Rio debusqua. "Que cherches-tu? lui demanda Octave.--Une
femme perdue.--Ici, mon cher, ce n'est pas un renseignement.--Voici la
blonde madame ---- qui etait si brune l'an passe; on voit qu'elle a
touche a la lune rousse. Vois donc, comme elle est vetue en musique
d'Offenbach.--Oui, dereglee comme un papier de musique."

On debitait des mots a toutes les effigies; c'etait plus souvent des
gros sous que des pieces d'or. On n'avait pas puise dans l'arsenal
de l'hotel Rambouillet. Le fusil a aiguille a demonetise ces armes
d'autrefois, si courtoises qu'elles ne touchent plus.

Octave s'esquiva a l'anglaise. Miravault lui dit:

"Tu t'en vas parce que tu n'as plus de coeur dans ton jeu.--Vous vous
trompez, mon cher, dit Monjoyeux a Miravault, ce n'est pas le coeur qui
pique."




XI

LA DAME DE COEUR ET LA DAME DE PIQUE


Parisis s'endormit a l'aurore, mecontent de lui dans ce massacre des
coeurs. Cependant, sur le soir, il recut deux lettres par la poste,
comme un simple mortel qu'on ne traite pas en ambassadeur.

Voici la premiere:

    Ces bals, ces fetes, ces folies, n'etait-ce pas comme le poeme de
    Goethe, tout y dansait, les idees et les coeurs.

    Avez-vous reconnu Marguerite, o Faust?

    Dans le livre de la vie, comme dans le livre allemand, vous n'avez
    pas reconnu une marque a la page. C'ETAIT LA! Adieu pour jamais.

    UNE DAME DE COEUR.

"Je connais cela, dit Octave, le mot jamais se traduit souvent par
vingt-quatre heures. Si la nuit porte conseil, c'est aux femmes.
Demain Marguerite, un peu moins offensee que cette nuit quand j'd
baise ses cheveux, taillera encore sa plume pour ecrire a Faust."

Octave respira la lettre et y reconnut une vague et lointaine odeur de
violette. Elle etait ecrite sur du papier anglais sans armoiries.

Octave avait brise le cachet sans le regarder; il ramassa l'enveloppe
tombee a ses pieds et y retrouva ecrit en arabe ce mot: "C'EST LA!"
qui le poursuivait depuis minuit. "Voyons la seconde lettre; elle va
peut-etre m'expliquer la premiere," murmura Octave.

Avant de briser le cachet, il le regarda; il y vit une couronne de
comtesse, mais on avait brouille l'ecusson. "C'est peut-etre une vraie
comtesse," dit-il.

C'etait une ecriture anglaise sur du papier francais. Il lut:

    Figurez-vous,--Monsieur et ennemi, puisque vous m'avez fait la
    cour,--que je vous ecris avec un loup sur la figure pour me cacher
    a moi-meme ma rougeur.

    Oh! la curiosite! Vous allez me trouver trois fois folle; je
    voudrais maintenant que toute la vie fut un bal masque.

    Comment s'amuser a visage decouvert? On doit faire une si bete de
    mine quand on ecoute un amoureux qui dit: Je vous aime; quand on
    lui repond sur la meme musique: je ne vous aime pas.

    Le malheur, c'est que les bougies sont eteintes et que le masque
    est tombe.

    Irez-vous au bal de la Cour? Je vous verrai apres-demain chez la
    plus spirituelle des ambassadrices, mais ce sera comme a l'Opera,
    ou la musique empeche d'entendre les paroles.

    Et, d'ailleurs, malgre votre desinvolture un peu trop
    desinvoltee, vous n'oserez pas mettre vos pieds dans ce bouquet
    de fleurs que ces Messieurs de la Chronique appellent la Corbeille
    ou le dessus du Panier.

    Demain vous irez au Bois. Je vous y convie pour votre sante. Par
    ordonnance du medecin, vous ferez trois fois le tour du Lac de
    droite a gauche.

    Moi, par ordonnance de mon coeur, je ferai trois fois le tour du
    Lac de gauche a droite.

    Mais chut! Monsieur, je crois que vous soulevez mon masque.

    LA DAME DE PIQUE.

"Voila qui est bien, dit Octave, deux sur quatre qui ont ecrit en
se reveillant a midi. A la prochaine distribution, les deux autres
lettres m'arriveront peut-etre."

Le duc de Parisis se promenait dans sa chambre, "Ce sont la,
reprit-il, des lettres qui me dispensent de repondre. C'est toujours
cela." Il avait tous les talents pour devenir ambassadeur: il ne
parlait jamais qu'aux femmes et n'ecrivait jamais. Et pourtant nul
comme lui ne savait cacheter une lettre. On eut dit un graveur en
pierres fines, tant il marquait ses armoiries avec purete et avec
precision. Et quel suave parfum s'exhalait de la cire? Ses lettres,
ecrites sur un irreprochable papier wathman qui avait de l'oeil et de
la main, donnaient toutes les curiosites de les lire. Par malheur, il
n'y avait rien dedans.

Octave avait trop d'esprit pour le depenser en belles lettres. Il
avait horreur des phrases toutes faites et de l'esprit convenu. Quand
il ecrivait a sa maitresse, c'etait par deux mots: "Je t'attends!"
Ou bien: "Attends-moi!"

C'etait tout. Pas un mot de plus. N'avait-il pas raison? Ce qu'on aime
dans la lettre, c'est le cachet, c'est le premier mot. Attends-moi!
Il y a toute une page dans ce mot.

Quand le duc de Parisis ecrivait ces deux mots a une femme comme il
faut, il etait encore plus eloquent, car la vraie eloquence dans
la vie, c'est l'amour, c'est l'action. Et ces deux mots de la main
d'Octave rappelaient un homme d'action.

Octave avait relu les deux lettres de la Dame de Coeur et de la Dame
de Pique. "Tout bien considere, dit-il, je leur donne mon coeur. La
Dame de Trefle et la Dame de Carreau sont des endormies, des coquettes
ou des begueules."

Monjoyeux entra sur ce mot. "Des begueules! dit-il en prenant une pose
theatrale.--Oui, des begueules, je ne retire pas le mot, mais cela ne
te regarde pas, mon cher Monjoyeux."

Et, naturellement, Octave raconta ses nocturnes aventures a son ami.
"J'ai vu tout cela. Voila de belles equipees! comme si tu n'avais
pas assez de femmes sur les bras!--On n'a jamais trop de pain sur
la planche.--Te voila repris par les illusions. Mais tu seras bien
attrape quand tu verras le dessous des cartes. Ta Dame de Pique aura
aime le genre humain, ta Dame de Carreau sera grelee, la Dame de
Trefle aura le nez rouge et la Dame de Coeur...--Chut, dit Octave,
pas un mot sur celle-la."





XII

LE TOUR DU LAC


Quoique le temps fut abominable, a quatre heures Octave etait a cheval
pour faire le tour du Lac. Il bravait la bise, la neige et le verglas.
Il y avait peu de voitures. Il jugea qu'il ne lui serait pas difficile
de reconnaitre celle qui signait la Dame de Pique.

Le ciel sombre avait jete des teintes grises dans son imagination.
"Monjoyeux a peut-etre raison, pensait-il, le chapitre des illusions
perdues va commencer."

Un petit coupe que trainaient deux chevaux de race debusquait
au-dessus du rocher. "C'est peut-etre cela, dit Octave." Et il
s'inclina, comme sans y penser. C'etait a la fois un salut ou un
mouvement de curiosite. La dame tint bon, elle ne derangea pas sa tete
d'un millimetre. "Non, il est impossible que ce soit celle-la!" dit
Octave qui avait reconnu la comtesse d'Antraygues.

Son cheval etait deja a vingt pas du coupe quand il detourna la tete.

La comtesse d'Antraygues s'etait trahie; elle avait souleve
l'abat-jour du petit oeil-de-boeuf. "Est-ce que ce serait elle?" se
dit Octave.

Il voulut tourner bride, mais il aima mieux etre discret; il continua
sa route, jurant qu'il saurait a quoi s'en tenir a la seconde
rencontre, ce qui ne l'empecha pas de jeter un coup d'oeil scrutateur
dans les autres voitures. Son imagination etait deja prise par
Mme d'Antraygues. C'etait une des plus jolies femmes des fetes
parisiennes. Elle n'avait pas la beaute sculpturale, mais elle avait
la beaute charmeuse; je ne sais quoi dans les yeux et dans la bouche
qui triomphe plus surement des hommes que le jeu des lignes absolues.

Parisis l'avait rencontree ca et la dans les plus beaux salons, mais
a de rares intervalles; elle passait la moitie de son temps en
Angleterre et vivait beaucoup dans son hotel, un des plus jolis nids
de l'avenue de la Reine-Hortense, quoique son mari n'y fut presque
jamais,--on pourrait dire, parce que.

A la seconde rencontre elle sourit; mais Octave, qui s'y entendait,
vit l'emotion a travers le sourire. Cette fois il ne douta plus et
eperonna son cheval pour faire deux fois le tour du lac pendant que
Mme. d'Antraygues faisait son troisieme tour.

Il aurait pu simplifier cette tactique, mais il pouvait compromettre
la comtesse; sans parler du cocher et du valet de pied, il y a
toujours, au Bois, des yeux vigilants, envieux, jaloux.

Ce n'etaient pas les yeux de M. d'Antraygues, qui passait sa vie
au club, a fumer ou a jouer, quand il n'etait pas enferme dans
l'appartement de Mlle. Eva, surnommee Belle-de-Nuit.

A la derniere rencontre, Mme. d'Antraygues pencha tout a fait la tete
a la portiere, avec la coquetterie d'une femme qui s'est trop cachee
sous l'eventail et qui est fiere de montrer sa figure. Elle semblait
dire: "Vous voila bien attrape; vous pensiez que j'etais laide et je
suis jolie."

Le coupe partit au grand trot pour remonter l'avenue de l'Imperatrice.
Octave le depassa pour revoir encore la comtesse et pour qu'elle eut
de ses nouvelles en rentrant a son hotel. En effet, quand elle rentra,
apres un tour dans les Champs-Elysees, sa femme de chambre lui remit
une boite de dragees.

"D'ou cela vient-il? demanda Mme. d'Antraygues.--D'une dame des amies
de madame la comtesse, qui sans doute a ete marraine.--Il n'y avait
pas de lettre?--Non, madame.--Qui a apporte cela?--Un negre.--C'est
singulier, dit la comtesse, mes amies n'ont pas de negre."

Elle eut un pressentiment. Des qu'elle fut seule, elle ouvrit la
boite.

"Point de carte! dit-elle, je me suis trompee."

Elle prit une dragee et la croqua. Ce fut alors qu'elle s'apercut que
les dragees n'etaient pas dans l'ordre ideal travaille en mosaique par
les marchandes de bonbons.

Elle renversa la boite dans une coupe a cartes de visite. "Un billet!"
dit-elle en rougissant. Son emotion fut si vive qu'elle regarda le
billet sans y toucher. "C'est amusant, l'amour!" murmura-t-elle.
Elle s'imaginait deja qu'elle etait adoree. Elle prit le billet en
regardant la porte: "Il me semble que cela va me bruler les yeux."
Elle lut:

    Puisque vous etes si belle et puisque je vous aime, venez a la
    fete de nuit des patineurs; n'ayez pas peur d'un amour a la glace.
    D'ailleurs, vous savez la chanson: Il est plus dangereux de
    glisser sur le garcon que sur la glace. Je serai voire parachute.

"Je n'irai pas," dit Mme. d'Antraygues.

Elle y alla. Je vous fais grace des combats qui se disputerent son
ame. C'etait sa premiere aventure. Elle voulait. Elle ne voulait pas.
Elle suivait dans son imagination tous les meandres d'un amour imprevu
et tourmente. Puis tout a coup elle se refugiait avec la quietude
de la conscience dans les devoirs du mariage. Mais je dois dire que
l'image de son mari ne l'y retenait pas longtemps. Elle avait depense
pour lui ses premieres aspirations romanesques; elle s'etait apercue,
avant-le dernier quartier de la lune de miel, que son mari n'etait pas
son homme.

On dira ici, si voulez bien, l'histoire de ce mariage.




XIII

POURQUOI MADEMOISELLE ALICE SE FIT ENLEVER


Il y avait cinq ans qu'Alice etait mariee; cinq ans de curiosite et de
deceptions!

Mme d'Antraygues tentait ca et la de se prendre aux distractions du
monde. Elle s'amusait de sa beaute, de son eventail, de ses diamants,
de ses robes et des bouches en coeur qui souriaient autour d'elle,
mais elle n'imaginait pas qu'elle dut tomber "dans la gueule du loup."
Cinq ans de vertu! c'etait la seule station qu'elle put faire dans son
devoir. L'heure de la premiere crise venait de sonner.

Voila pourquoi elle avait ecrit au duc de Parisis, voila pourquoi elle
alla a la fete des patineurs.

Il arrive souvent qu'un galant homme s'imagine avoir une femme parce
qu'il est marie; mais la ou est la femme, souvent la femme est
absente. Son esprit et son coeur font menage ailleurs. Il n'y a pas
separation de corps; c'est bien pis, car il y a separation d'ames.

Vous savez qu'en Angleterre une jeune miss bien nee, qui n'aurait pas
ete quelque peu enlevee par son mari avant la benediction nuptiale, se
considererait comme la plus malheureuse des filles de la romantique
Albion. Or, les Anglaises de Paris ont souvent introduit en France les
plus belles traditions d'Outre-Manche.

Mlle Alice Mac Orchardson etait fille unique et comptait a peine
dix-neuf printemps. Elle avait vecu ses plus jeunes annees a Brighton.
Sa mere, une veuve de keepsake, avait obtenu du faubourg Saint-Germain
ses lettres de grande naturalisation. Jusqu'a l'automne de 1867, Alice
sut du monde ce qu'on en apprend au couvent, ce qui est deja beaucoup.
Mais elle avait dans ses veines du sang des heroines de Shakspeare et
de Byron, et son esprit avait souvent erre au clair de lune sous les
ombrages des parcs anglais.

Donc, le jour ou elle revetit pour la premiere fois la blanche robe
de bal, Alice se recita quelques vers du Songe d'une Nuit d'ete, et
elle se jura solennellement devant son miroir qu'elle ne se marierait
qu'apres avoir ete enlevee, comme une heroine.

Six semaines apres son premier bal, Alice etait aimee de Fernand
d'Antraygues, un turfiste trop beau pour faire quelque chose.

Mlle Alice ne voyait pas cet amour d'un oeil dedaigneux, mais elle
tremblait a cette idee:--que son amoureux pourrait bien ne pas vouloir
l'enlever.--Un beau jour, ou plutot une belle nuit de bal chez lady
Syons, Fernand profita de la solitude d'un petit salon pour declarer
a Alice qu'il etait amoureux fou. "Je le savais avant vous, Monsieur,
car vous avez des dettes et j'ai; un million de dot. Mais m'aimez-vous
assez pour m'enlever?"

C'etait un homme tres prosaique. Il fut presque effraye de la besogne:
"Vous enlever, Alice! a quoi bon? Ma mere a deja parle a la votre.
J'ai espere que tant de bonheur...--Eh bien, non; je ne croirai qu'a
l'amour de celui qui consentira a m'enlever, interrompit Mlle Alice;
c'est un serment que j'ai fait. Voyez si vous voulez tenir mes
serments.--Vous etes mineure, mademoiselle; on voit bien que vous
n'avez pas fait votre droit, vous....--Si vous n'etes qu'un homme de
loi, epousez une Normande. Moi, je me donne a qui m'enleve.--Faut-il
freter un navire ou arreter un fiacre?--Tous les moyens sont bons." Il
fut arrete que le lendemain, a minuit, le heros du roman serait rue de
Londres, a vingt pas de la porte d'Alice; la jeune fille descendrait
par l'escalier, l'enlevement par la fenetre n'etant plus d'usage
depuis l'invention des becs de gaz et des sergents de ville.

Fernand d'Antraygues fit bien les choses: on eut un coupe attele de
chevaux de poste a grelots. Il faut toujours des violons. Tout
se passa comme il avait ete premedite: La mere dormait; sa fille
descendit avec des battements de coeur, mais elle ne trouva pas
d'obstacles; le suisse tira le cordon avant qu'elle ne l'eut demande.
Dans la voiture, elle se jeta tout en pleurant dans les bras de
Fernand. "Je suis effrayee de mon bonheur, lui dit-elle.--Les vents
sont pour nous, dit l'amoureux; voyez comme le ciel est beau et comme
la lune nous fait bon visage!"

Et ils allerent ainsi au galop des chevaux, au bruit des sonnettes et
des propos amoureux.

Le rossignol chantait peut-etre, mais je ne l'ai pas entendu.

Au premier relais, a Ville-d'Avray, Fernand proposa de faire une
station dans un pavillon ou Alice serait comme chez elle, et ou
elle trouverait une aile de perdreau et un pate d'alouettes. Toute
romanesque qu'elle fut, elle avait bien un peu envie de manger une
aile de perdreau, de toucher au pate d'alouettes, et de dormir sur un
lit moins cahote.

Les chevaux s'etaient arretes a la grille d'un petit parc, "
C'est comme dans les legendes, dit-elle: il y a de la lumiere au
chateau.--C'est le feu de la cuisine, car j'ai envoye une depeche
telegraphique pour que le souper fut cuit a point."

Mlle Alice traversa le parc. "Quelle admirable solitude! je suis tout
embaumee par les lilas." Elle monta le perron et se trouva, sans aller
plus loin, dans une salle a manger ou deux couverts etaient mis. Le
souper venait d'etre servi. "C'est une feerie, dit Alice.--N'etes-vous
pas magicienne?" Le souper se continua sur ce temps. Alice etait
ravie." Quelle nuit! soupirait elle en ouvrant la fenetre.--Voyez,
Fernand, comme la lune baigne de douces clartes les arbres du parc.
Voulez-vous venir la-bas, sous les grands marronniers?--J'irais avec
vous au bout du monde! repondit Fernand en ouvrant la porte."

Une femme etait sur le perron. "Je viens trop tard pour souper,
dit-elle en entrant." Alice poussa un cri et se cacha la tete dans ses
mains. "Enfant, je te pardonne," lui dit sa mere. Alice se jeta
dans ses bras. "Quoi! tu etais ici?" Et se tournant vers Fernand
d'Antraygues, qui riait a la derobee: "Ceci est une trahison,
monsieur, car vous aviez tout dit a ma mere.--Mais enfin, ma belle
Alice, vous avez ete enlevee?--Oh! si peu et si mal! Je ne vous
pardonnerai jamais. J'aurai mon quart d'heure de vengeance!"

Alice comprit qu'elle n'avait plus qu'a se marier; mais, tout en
donnant sa main, elle reserva son coeur.

M. d'Antraygues eut beau faire, elle ne l'aima point: il avait ferme
son roman, un autre devait le rouvrir.

Octave de Parisis n'etait pas homme a avertir une mere--ni un
mari.--Il disait,--car il avait ses maximes comme La Rochefoucauld,
"une femme qui veut se donner appartient par droit de conquete a celui
qui la prend."

Je dois dire--pour la vertu de Mme d'Antraygues--qu'elle etait mariee
depuis cinq ans et qu'il n'avait fallu rien moins que la haute
eloquence de Don Juan de Parisis pour la rejeter dans les folies
romanesques. Je dois dire aussi que son mari avait deux torts envers
elle: il avait une maitresse et il jouait.

Il croyait trop a lui-meme, il croyait trop a sa femme pour ne pas la
perdre. On citait de lui un mot typique: "Tu as epouse une bien jolie
femme," lui disait un ami. Il repondit: "Il faut toujours epouser une
jolie femme, parce qu'on peut s'en defaire."




XIV

SUR LA GLACE


Le soir de la rencontre du duc de Parisis et de la comtesse
d'Antraygues, le bois de Boulogne etait dans toute sa splendeur
hivernale.

Parisis ne fut pas le dernier a faire entendre le gai carillon des
grelots; il fit atteler quatre chevaux nains, quatre merveilles.

Qui ne se souvient de cette fete nocturne que Paris a donnee sur la
glace? Les lacs etaient couverts de traineaux et de visiteurs, mais
ce n'etait pas la le vrai theatre. La fete se donnait sur l'etang
reserve. Jamais on n'avait si bien illumine la neige et la glace.
C'etait une feerie. Le beau monde arrivait avec des cris de joie; il y
avait un peu du carnaval de Venise dans ce carnaval de la neige.

Paris est en toutes choses la synthese du monde connu et inconnu. Ici,
la zone torride avec ses fleurs eclatantes et ses arbres qui mettent
cent ans a fleurir: la, la zone hyperboreenne avec ses neiges, ses
forets poudrees et ses plaisirs d'hiver.

Il n'y a pas longtemps, l'hiver parisien n'etait encore qu'un hiver
francais. C'est pour en faire un hiver du Nord qu'on a imagine le bois
de Boulogne et ses lacs. Si le bois de Boulogne est charmant, l'ete,
avec ses grands massifs, ses meandres capricieux, ses perspectives
lumineuses et ses chemins sables tout vivants de promeneurs et
d'equipages, il est plus charmant encore par la neige. C'est alors que
vous avez le droit de vous croire en pleine region norwegienne. Les
taillis de sapins verts se profilent sur la grande tenture blanche qui
eblouit; les arbres courbent leur front sous les panaches neigeux;
dans les sentes ecartees, recouvertes d'une couche de flocons vierges
de toute trace humaine, vous pouvez apercevoir ca et la la trace
furtive de quelque lapin egare, ou les etoiles faiblement imprimees
par la patte engourdie d'un rouge-gorge ou d'un roitelet. Un silence
absolu regne dans le bois; vous vous croyez transporte dans quelque
desert, dans une de ces solitudes blanches ou l'on n'entend que le
craquement lointain de la neige glacee et le vent qui pleure sur le
torrent des avalanches.

C'etait un spectacle et une fete. Le duc de Parisis et le comte Olympe
Aguado furent les plus remarques par l'elegance et la richesse de
leur attelage. Parmi cette nocturne cavalcade, on remarquait aussi
l'Empereur et l'Imperatrice, le duc d'Albe, le duc d'Aquila, la
comtesse Walewska et le comte Walewski, le duc et la duchesse de
Persigny, le prince Napoleon dans son char pompeien. Tous les grands
noms du sport et toutes les beautes celebres se donnaient le spectacle
de l'hiver, en faisant eux-memes la mascarade. Les hauts financiers
etaient la, eux qui, ne consacrant que peu d'instants a la vie de
plaisirs, la menent a grandes guides et ne connaissent aucun obstacle
sur, leur route.

Les traineaux dores a la tete de cygne, les chars a l'antique, les
chariots bas des boyards, le long patin des Samoyedes, le patin court
et recourbe des Hollandais, jusqu'a la planche des montagnards de
l'Islande, tout etait la qui courait, glissait, volait, decrivait
des courbes gigantesques, se croisait, se fuyait, se recherchait et
s'evitait. C'etait la fievre du froid dans la fievre de l'amour.

Vers la fin de la fete, un curieux aurait pu entendre cette petite
conversation entre un patineur et une patineuse, qui n'avaient pas
l'air de se connaitre depuis longtemps, mais qui avaient bien envie de
faire connaissance: "Je vous jure, Madame, que c'est une tres jolie
promenade de venir chez moi en passant par la petite porte du jardin.
La serrure est un bijou; tenez, voyez plutot la clef."

Le patineur fit briller une clef d'argent d'un travail exquis. "Quelle
coquetterie! monsieur.--En entrant on ne trouve pas de fleurs, si ce
n'est de givre aux arbustes. Mais une fois dans le jardin, on est
bientot dans la serre, ou on est recu par cent camelias, armes au
bras, fleurs a la boutonniere. Ce sont mes cent-gardes. Apres la
serre, on rencontre une porte que cette clef ouvre pareillement. On
trouve un escalier derobe,--le dernier escalier derobe,--qui vous
conduit par ses spirales de marbre a une petite bibliotheque ou je
travaille quand j'attends quelqu'un, a moins que je n'aille attendre
dans la serre. Savez-vous un chemin plus facile que celui-la?--Oui,
monsieur, un chemin qui mene chez moi.--C'est imprime. Mais ce qui est
imprime aussi, Madame, c'est que rien n'est ennuyeux que de passer par
le meme chemin. Du reste, je ne vous demande qu'une grace, c'est de
garder ma clef.--Oui, vous en avez une autre que vous donnerez demain,
sans compter celle que vous avez donnee hier. On vous connait.--Je
vous jure que je ne donne jamais deux clefs a la fois.--Comment
la marquise rousse a-t-elle rencontre chez vous la comedienne
rousse?--Conjonction de cometes!--Vous savez qu'on nous
regarde!--Adieu! Madame."

Le patineur en donnant a la patineuse une poignee de main, lui laissa
dans la main la petite clef d'argent. Elle voulut la lui rendre, mais
il avait fait un tour de valse, et deja, avec la grace charmante des
Hollandais,--sur la glace,--il gravait avec un burin savant un A et un
O entrelaces.

Jamais ce chiffre n'avait apparu aux yeux en si belle calligraphie; on
eut dit que le patineur avait etudie les lettres ornees du moyen age.
L'Empereur, qui patinait comme un roi de Hollande, felicita Octave
d'ecrire si bien. "Apres vous, Sire."

Parisis rencontra encore, sur la glace, madame d'Antraygues. "Comme
vous ecrivez bien, lui dit-elle.--Je n'ecris bien que votre nom, comme
je vous aime, Alice!--Oui, sur la glace, jusqu'au prochain degel:
votre amour tombera a l'eau. Vous savez que j'ai perdu votre clef;
mais rassurez-vous, elle a ete ramassee par une main blanche qui vous
la rapportera en passant par la petite porte,--Je vais vous en
donner une autre.--Est-ce que vous seriez serrurier comme Louis XVI?
Savez-vous que vous etes un homme dangereux! Vous crochetez les
serrures--et les coeurs--Adieu! Monsieur.--A revoir, Madame. A propos,
j'oubliais de vous dire que je vous adore!"

Et Octave repandit son ame dans un dernier regard. "Ce n'est pas vrai,
dit-il, elle n'a pas perdu la clef; la petite main blanche c'est la
sienne; elle viendra demain."




XV

L' ESCALIER D'ONYX


Comme les femmes, le Bois a ses heures: il ne recoit qu'entre quatre
et six heures au mois de fevrier;--Mme d'Antraygues s'habilla tout en
noir, se voila comme une veuve et monta dans un coupe, tout en ouvrant
son porte-monnaie.

Elle pensait donc a faire une bonne oeuvre? Sans doute elle allait
frapper a la porte de quelque misere cachee?

Il ne faut pas la canoniser si vite. Il y avait a peine trois ou
quatre petites pieces de cent sous dans ce porte-monnaie, de menues
aumones qu'on donne en passant, le prix d'un gouter au lait au Pre
Catelan avec une amie, ou d'un gouter aux oranges glacees chez Guerre
ou a Frascati.

Mais dans ce porte-monnaie il y avait une clef d'argent.

La comtesse se fit descendre dans l'avenue de l'Imperatrice devant
l'hotel de la trop celebre Mme ---- qui recevait ce jour-la. D'ou
vient qu'elle n'entra pas? Est-ce qu'elle allait se tromper de porte?
Tout autre jour, elle aurait pu s'inquieter des curieux, mais ce
jour-la, il neigait comme la veille, les curieux ne mettaient pas la
tete a la fenetre ni a la portiere.

Quoi qu'elle n'eut pas beaucoup etudie la geographie, comme elle
connaissait bien la facade de l'hotel de M. de Parisis, elle ne
demanda son chemin a personne pour tourner autour du jardin. Ce fut
d'autant mieux, qu'elle ne rencontra ame qui vive dans les rues
avoisinantes. Elle devina la porte. "Voyons, dit-elle, si je ne me
suis pas trompee?" Elle prit la clef et la mit dans la serrure.
C'etait bien cela. Vous croyez peut-etre--Madame--qu'elle ouvrit la
porte? Eh bien! non, elle retira la clef et se promena. On n'a jamais
du premier coup le courage de son opinion.

Cependant il ne faisait pas un temps a rester indecise; il faut qu'une
porte soit ouverte ou fermee. Or, dans la vie on a toujours peur
d'ouvrir ou de fermer une porte. Ouvrir la porte! Que va-t-on trouver
de l'autre cote! Ne pas l'ouvrir! Et si c'est le bonheur?

Pour Alice, c'etait la porte du paradis et c'etait la porte de
l'enfer. Le paradis, c'est-a-dire un amoureux qui vous attend.
L'enfer, c'est-a-dire un amoureux qui vous attend. Dante a eu beau
etre terrible, il n'a degoute personne de l'enfer, parce qu'il a peint
dans l'enfer tous ceux qui ont ete emparadises dans leurs passions.

Mme d'Antraygues remit la clef dans la serrure et tourna rapidement.
C'etait une porte docile qui ne faisait jamais de facons pour
s'ouvrir, ni pour se fermer. Personne n'avait passe la depuis la
veille, peut-etre depuis l'avant-veille. La neige etait immaculee
comme celle du Mont-Blanc. On n'y voyait que les hieroglyphes imprimes
par les pattes d'or des merles.

Alice faillit laisser la clef dans la serrure, tant elle etait
troublee. Elle imprima aussi ses petits pieds sur la neige, une page
blanche dont elle faisait un acte d'accusation. Mais elle ne voyait
pas encore le tribunal. Son petit pied, dans sa bottine plus petite
encore, se dessinait en criant dans les lignes les plus gracieuses du
monde.

Un imbecile eut prepare le chemin, mais Octave n'avait eu garde de
balayer la neige.

Alice avait reconnu la serre; la porte etait entr'ouverte comme
par megarde. Une fois qu'elle eut franchi le seuil, la jeune femme
respira, et comme si les camelias eussent fleuri pour elle, elle
murmura avec un sourire: " Oh! les beaux camelias! "

Les femmes s'imaginent volontiers que tout ce qui fleurit, comme tout
ce qui chante, est un hosannah a leur beaute.

Apres ce premier sentiment d'enthousiasme contenu d'ailleurs, Alice se
dit: "Il n'est pas la. Est-ce qu'il s'imagine que je vais monter son
escalier plus ou moins derobe?"

Quoique romanesque, elle avait souvent l'esprit railleur. Cet esprit
la reconforta un peu. "Apres tout, dit elle, on n'est pas une dame aux
camelias pour avoir traverse cette serre." Elle reflechit que M. de
Parisis ne l'attendait pas, car c'etait bien l'heure convenue. Il
lui semblait que lui aussi aurait bien pu traverser la serre a sa
rencontre, " Il faut bien en prendre son parti, dit-elle. On a
supprime les tournois, il