PGCC Collection: Les grandes dames, by Arsene Houssaye


	

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Title: Les grandes dames

Author: Arsene Houssaye

Release Date: November, 2005 [EBook #9261]

[Posted: September 15, 2003]



Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

                 LES GRANDES DAMES 




Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the PG Online

Distributed Proofreading Team.







LES GRANDES DAMES

par

ARSENE HOUSSAYE



Je pourrais m'enorgueillir du succes de ce roman, si je ne croyais
beaucoup aux bonnes fortunes litteraires. L'opinion est comme la mer
qui prend un navire pour le conduire au rivage ou pour l'abimer dans
la tempete, selon le mouvement de ses caprices. La premiere edition
des Grandes Dames a paru au mois de mai 1868, en quatre volumes
in-8 deg. imprimes a cinq mille exemplaires. Quelques jours apres, Dentu
m'envoyait cette depeche: "Reimprimons encore cinq mille exemplaires."
Ce ne fut pas tout, on reimprima un si grand nombre d'editions qu'on
ne les compte plus aujourd'hui. Pourquoi cette curiosite? Je veux bien
croire qu'on trouvait du plaisir a lire Les Grandes Dames, mais
combien d'autres romans qui n'etaient pas moins dignes de curiosite
restaient-ils oublies chez les libraires? C'est que j'avais galamment
demasque tout un monde inconnu, vivant alors comme les dieux de
l'Olympe au dela du monde connu. Il y eut en effet, pendant le second
empire, une periode inouie d'aventures amoureuses encadrees dans
toutes les folies du luxe. On ne croyait plus qu'a la politique
des femmes; l'horloge ne sonnait plus que l'heure a cueillir; on
s'imaginait que la civilisation avait dit son dernier mot. Aussi
courait-on de fetes en fetes sans entrevoir la guerre et la
revolution, qui s'armaient pour les combats, pour les defaites, pour
les decheances. Qui donc prevoit l'orage pour le lendemain, hormis
ceux qui s'ecrient le surlendemain: "Je vous l'avais bien dit."
Moi-meme n'ai-je pas inconsciemment donne le couronnement de toutes
les fetes de l'Empire par me trop celebres redoutes venitiennes, ou
les plus grands personnages et les plus grandes dames auraient pu
ecouter des verites dites sous le masque. Mais on riait de tout parce
qu'on ne croyait plus a rien.

J'ai donc peint a vif les passions parisiennes de ce temps passe,--et
bien passe.--Le succes m'entraina a ecrire les Parisiennes et les
Courtisanes du monde: tout cela ne formait pas moins de douze volumes
in-8 deg.. Mais je suis comme mon compatriote Lafontaine: "Les longs
ouvrages me font peur," voila pourquoi je me contente aujourd'hui de
ne reimprimer que Les Grandes Dames. Et encore je me suis obstine a
mettre les quatre volumes in-8 deg. en un seul volume in-18, rejetant
quelques episodes, mais conservant tout ce qui est l'ame du livre.
"Les Grandes Dames appartiennent a l'histoire litteraire, a dit
Nestor Roqueplan, parce qu'elles sont une page de notre vie intime
au XIXe siecle." Toute la critique, d'ailleurs, a ete douce a ce roman,
Paul de Saint-Victor comme Nestor Roqueplan, Henry de Pene comme
Theophile Gautier. On a reconnu dans Octave de Parisis l'eternelle
figure de Don Juan entrainant les femmes affolees dans le cortege des
apres voluptes qui les brulent toutes vives. Mais Don Juan trouve
toujours son maitre.




PREFACE


Le duc de Parisis, qui etait fort beau, portait dans sa figure la
marque de la fatalite. Toutes les femmes qui l'ont aime ressentaient
toutes dans le coeur, aux meilleurs jours de leur passion, je ne sais
quelle secrete epouvante. Aussi plus d'une confessait qu'a certaines
heures elles croyaient sentir les etreintes du diable quand elles se
jetaient dans ses bras.

A chaque periode, a Paris surtout, depuis que Paris est la capitale
des passions, un homme s'est revele qui prenait--presque toutes les
femmes--pour les aimer un jour et pour les rejeter hors de sa vie,
toutes brisees, dans les larmes eternelles, ne pouvant vaincre cet
amour tyrannique qui dechirait leur coeur et ensevelissait leur ame.

Jean-Octave, duc de Parisis, fut cet homme dans la plus belle periode
du second empire; aussi fut-il surnomme don Juan par les femmes de la
cour, par les demi-mondaines et par les coquines.

Il etait si bien admis qu'il faisait le massacre des coeurs que
beaucoup de femmes se fussent trouvees ridicules de ne pas se donner
a lui quand il voulait bien les prendre. C'etait la mode d'etre sa
victime; or, Paris est par excellence le pays de la mode.

Beaucoup de femmes du monde ont porte ses armes--un petit poignard
d'or qu'il fichait dans leur chevelure,--quelques-unes s'imaginaient
que c'etait une fiche de consolation, quelques autres que c'etait un
porte-bonheur.

Les courtisanes, au contraire, disaient tout haut que le duc de
Parisis leur portait malheur. "Octave porte la guigne". Mais celles
qui avaient le plus d'illusions ne furent pas longtemps a les perdre,
car on s'apercut bientot que le duc de Parisis trainait avec lui la
mort, la ruine, le desespoir. Qui eut jamais dit cela en le voyant si
gai en son perpetuel sourire arme de raillerie?

La Fatalite, cette divinite des anciens, n'a pas d'autels parmi nous,
mais si on ne lui sacrifie pas des colombes elle n'en est pas moins
vivante, imperieuse, terrible, vengeresse, toujours deesse du mal.

Elle est invisible, mais on la pressent comme on pressent l'orage et
la tempete.

Et d'ailleurs elle a ses representants visibles. Combien d'hommes
ici-bas qui ne sont que les representants de la fatalite! combien qui
portent malheur sans avoir la conscience du mal qu'ils vont faire!

C'est que le monde vit par le mal comme par le bien. Dieu l'a voulu
parce que Dieu a voulu que l'homme ne put arriver au bien qu'en
traversant le mal: ne faut-il pas que la vertu ait sa recompense? La
vertu n'est pas seulement le don de ne pas mal faire comme le croient
beaucoup de gens, c'est la force d'arriver au bien apres avoir
traverse tous les perils de la vie.

Ceux qui etaient a la surface sous le second empire ont tous connu le
duc de Parisis: le comte d'Orsay comme M. de Morny, Kalil-Bey comme M.
de Persigny, M. de Grammont-Caderousse comme M. Georges de Heckereen,
le duc d'Aquaviva comme Antonio de Espeletta. Le regne de ce
personnage, tragique dans sa comedie mondaine, fut bien ephemere. Il
passa comme l'ouragan, mais son souvenir est vivant encore dans plus
d'un coeur de femme qu'il a blesse mortellement. Ce n'etait pas un
coeur que cet homme, c'etait un orgueil, c'etait une soif de vivre par
toutes les voluptes, c'etait don Juan ressuscite pour finir plus mal
que ses ancetres, car on sait que tous les don Juan ont mal fini.

J'ai ete plus d'une fois le compagnon d'aventures d'Octave de Parisis,
j'ai vecu avec ce viveur chez moi et chez lui dans l'intimite la plus
cordiale: je veux donc conter son histoire que je connais bien. Il y a
certes plus d'un chapitre qu'il me faudrait ecrire en hebreu pour les
jeunes filles, mais pourtant ce livre portera sa moralite; je pourrais
meme ecrire sur la premiere page, a l'inverse de Jean-Jacques Rousseau
sur la Nouvelle Heloise: Toute femme qui lira ce livre est une femme
sauvee.

Je passe avec respect devant toutes les femmes qui ont brave la
passion; j'etudie avec sympathie les coeurs vaincus, qui me rappellent
cette epitaphe d'une grande dame au Pere Lachaise: "PAUVRE FEMME QUE
JE SUIS!" Son nom? Point de nom. C'est une femme.

Si je n'ai pas raconte l'histoire des grandes dames vertueuses, c'est
que les femmes vertueuses n'ont pas d'histoire.

Il n'y a plus de grandes dames, disent les petites dames; le
catechisme de 1789 a barbouille les marges du livre heraldique; la
derniere duchesse, si elle n'est pas morte deja, recoit le viatique
dans le dernier chateau de la Normandie ou dans le dernier hotel du
faubourg Saint-Germain. Il n'y a donc plus de grandes dames, il n'y a
plus que des femmes comme il faut."

Il serait plus juste de dire: Il n'y a pas de grandes dames ni de
femmes comme il faut: il y a des femmes. Selon Balzac, "le XIXe siecle
n'a plus de ces belles fleurs feminines qui ont orne les plus belles
periodes de la monarchie francaise." Et il ajoutait avec plus d'esprit
que de verite: "L'eventail de la grande dame est brise; la femme n'a
plus a rougir, a chuchoter, a medire, l'eventail ne sert plus qu'a
s'eventer." Balzac decouronnait ainsi la femme d'un trait de plume; un
peu plus il la rejetait dans l'humiliation de son ancien esclavage; ce
qui n'empechait pas Balzac de mettre en scene les grandes dames de son
imagination.

Ou commence la grande dame? ou finit-elle? La grande dame commence
toujours dans l'aristocratie de race, qui est son vrai pays natal;
mais s'il lui manque la grace presqu'aussi belle que la beaute, elle
est depossedee; elle n'est plus qu'une femme du monde. Il serait trop
commode d'etre une grande dame parce qu'on est la fille d'une grande
dame, sans avoir toutes les vertus de son emploi. De meme qu'il serait
trop cruel de naitre avec tous les dons de la beaute, de la grace, de
l'esprit, sans devenir une grande dame, parce qu'on ne serait pas la
fille d'une duchesse ni meme d'une baronne.

Il y a donc des grandes dames partout, depuis le faubourg
Saint-Germain jusqu'au faubourg du Temple.

Mais comment la plebeienne qui nait grande dame prendra-t-elle sa
place au soleil? Par le hasard des choses; peut-etre lui faudra-t-il
traverser le luxe des courtisanes; mais, un jour ou l'autre, si elle
le veut bien, elle ecartelera d'argent sur champ de gueules. C'est
l'amour qui la remettra dans son chemin, ce sera une grande dame de la
main gauche, mais ce sera une grande dame. Quand Mlle Rachel entrait
dans un salon, c'etait une grande dame; combien de princesses qui
venaient a sa suite, et qui ne semblaient que des princesses de
theatre!

La grande dame finit ou commence la femme comme il faut, qui elle-meme
finit ou commence le demi-monde.

On nait grande dame comme on nait poete; mais, pour cela, il ne faut
pas toujours naitre d'une patricienne. Il faut bien laisser a la
creation ses imprevus et ses transfigurations; il faut bien que la
nature donne de perpetuelles lecons a l'orgueil humain. Les grandes
dames sont presque toujours des filles de race; mais quelques-unes
pourtant, nees plebeiennes, levent leur epi d'or de pur froment au
milieu du champ de seigle.

Les anciennes aristocraties ont garde le privilege de faire les
grandes dames. Les nouvelles en font aussi, mais avec plus d'alliage.
Ce n'est pas a la premiere generation que la race s'accuse; elle
resplendit a la seconde; souvent, a la troisieme, elle se perd. C'est
l'histoire de ces vins, rudes a la premiere periode, exquis a la
seconde, et qui vont se depouillant trop vite a la troisieme. C'est la
loi de l'humanite, comme c'est la loi de la nature.

Dieu lui-meme ne cree pas un chef-d'oeuvre du premier coup; il
commence, comme tous les artistes, par l'ebauche.

Voila pourquoi la grande dame est un oiseau rare. Ou est le merle
blanc? Les familles qui ont fait leur temps n'ont plus le privilege
de frapper leur marque; elles se sont etiolees, comme les plus belles
fleurs qui ne donnent plus que des tiges palies, ou la seve s'epuise.
Toutes les forces de la creation, dans son action la plus divine,
n'arrivent pas a creer dans le monde entier cent grandes dames par an.
Et combien qui meurent petites filles! Et combien qui font l'ecole
buissonniere avant d'arriver a la beaute souveraine du corps et de
l'ame!

AR--H--YE.




LES GRANDES DAMES


       *       *       *       *       *


LIVRE I


MONSIEUR DON JUAN


       *       *       *       *       *


I

C'EST ECRIT SUR LES FEUILLES DU BOIS DE BOULOGNE


Les curieuses des bords du Lac se demandaient ce jour-la avec
inquietude pourquoi M. de Parisis n'avait pas encore paru?

Jean-Octave de Parisis, surnomme Don Juan de Parisis, etait un homme
du plus beau monde parisien;--un dilettante partout, a l'Opera, a la
Comedie-Francaise, dans l'atelier des artistes;--un virtuose quand il
conduisait son breack victorieux, quand il jouait au baccarat, quand
il pariait aux courses, quand il prechait l'atheisme, quand il
donjuanisait avec les femmes.

C'est un quasi-ambassadeur. Aussi, selon les perspectives,
disait-on:--C'est un homme serieux,--ou:--C'est un desoeuvre.

Les femmes disaient: "Il porte l'Enfer avec lui."

Le duc de Parisis n'etait pas au bord du Lac, parce qu'il se promenait
a cheval dans l'avenue de la Muette. Il avait pris le chemin des
ecoliers pour suivre un landau a huit ressorts. C'est que dans ce
landau il voyait une jeune fille qu'il n'avait jamais rencontree, lui
qui connaissait toutes les femmes et toutes les jeunes filles du beau
Paris, comme Theophile Gautier connaissait toutes les figures du
Louvre.

Cette jeune fille etait accompagnee d'une dame en cheveux blancs qui
avait grand air. Toutes deux descendirent de voiture pour se promener
dans une allee solitaire, en femmes qui ne vont au Bois que pour le
bois.

La dame en cheveux blancs s'appuya au bras de la jeune fille, qui,
toute pensive et toute silencieuse, effeuillait les feuilles seches et
rouillees des branches de chene. Octave ne regardait pas la vieille
dame; il n'avait d'yeux que pour la jeune fille.

Elle etait belle comme la beaute:--grande, souple, blanche, un profil
de vierge antique, une chaste desinvolture, je ne sais quoi de
flexible et de brise deja comme le roseau apres l'orage;--une gerbe de
cheveux blonds, des yeux noirs et doux--regards fiers et caressants a
la fois;--un sourire encore candide, mais deja feminin, expression de
la jeunesse, qui ne sait rien que Dieu, mais qui cherche Satan:--une
vraie femme transpercant a travers la jeune fille.

M. de Parisis, qui venait de voir aux Champs-Elysees quelques
demoiselles a la mode, fut emu de cette rencontre et murmura a
mi-voix: "Comme on serait heureux d'aimer une pareille creature!"

Un esprit vulgaire n'eut pas manque de dire: "Comme on serait heureux
d'etre aime par une pareille creature!"

Mais M. de Parisis savait bien que le bonheur d'etre aime est separe
par un abime du bonheur d'aimer. Etre aime, qu'est-ce que cela en
regard du bonheur d'aimer! Etre aime, c'est a la portee de tout le
monde; mais aimer! c'est rouvrir le paradis.

Octave avait, d'ailleurs, assez de foi en lui pour ne pas douter
qu'une fois amoureux d'une femme--quelle que fut cette femme--il ne
parvint a etre aime d'elle.

Ce jour-la on se demandait donc au bord du Lac pourquoi M. Octave
de Parisis n'avait pas encore paru. Au bord de quel lac? Vous avez
raison. Il y a encore quelques lecteurs romanesques qui revent au lac
de Lamartine et qui ne savent pas qu'il n'y a plus qu'un lac dans le
monde: le Lac du bois du Boulogne, cette perle trouble, cette cuvette
d'emeraude, cette source insensee, ou les amazones ne trouveraient pas
d'eau pour se baigner les pieds.

Que pouvait bien faire un jour de fevrier, entre quatre et cinq
heures, M. le duc de Parisis, l'homme le plus beau de Paris, a pied, a
cheval ou en phaeton? Et qui se demandait cela? Quelques comediennes
de petits theatres, quelques filles perdues ou retrouvees, quelques
Phrynees sans etats de service? Non! C'etaient les femmes du plus beau
monde; c'etaient aussi les comediennes illustres et les courtisanes
irreprochables; celles-la qui ne se demodent pas, parce qu'elles font
la mode.

Il y a toujours a Paris un homme qui regne despotiquement sur les
femmes; on peut dire que le plus souvent c'est par droit de conquete
et par droit de naissance. L'origine d'une femme peut se perdre dans
les mille et une nuits; sa beaute est son blason, elle a des armoiries
parlantes, on ne lui demande pas comment elle ecartele; mais il
n'en est pas ainsi de l'homme, a moins toutefois que la fortune,
l'heroisme, le genie ne l'ait mis en relief. Et encore on veut savoir
d'ou il vient. Et on lui tient compte d'etre fils des dieux comme
Cesar, meme s'il descend des dieux par Venus. Octave avait tous les
titres a ce despotisme.

Ne duc et beau, on l'avait des son berceau habitue a sa part de
royaute. Au college, il avait regne sur les enfants; depuis son
adolescence, il avait une armee de chevaux, de chiens et de laquais;
depuis ses vingt ans, il avait une legion de femmes; soldat
d'aventure, il avait eu son heure d'heroisme devant Pekin en tete des
spahis; diplomate de l'ecole de M. de Morny, il avait deja triomphe
des hommes comme il avait triomphe des femmes, jouant cartes sur
table, mais en prouvant que les cartes etaient pour lui.

Cependant Octave avait voulu suivre la jeune fille en robe lilas, mais
il sentit qu'il y avait l'infini entre elle et lui.

La vertu aura toujours cela de beau que les plus sceptiques
s'arreteront devant elle avec un sentiment de religion, comme le
voyageur devant les montagnes inaccessibles qui sont couvertes de
neige et de rayons.

"Non, je ne la suivrai pas, dit le duc de Parisis avec quelque
tristesse, je n'ai pas le droit de jeter des roses dans son jardin."

C'etait la premiere fois que M. de Parisis detournait les passions de
sa route. "Apres cela, reprit-il en regardant, a travers la ramure
depouillee, la robe lilas de la jeune fille, j'ai beau me detourner de
son chemin, si je dois l'aimer, c'est ecrit jusques sur ces feuilles
seches brulees par le givre."

Et, au lieu d'aller au bord du lac, comme de coutume, il s'egara avec
une vague volupte dans les avenues solitaires, suivant d'un regard
reveur de blancs flocons qui allaient refaire une virginite a la terre
souillee. "Tombez, tombez, madame la Neige, disait-il dans sa soudaine
melancolie, tombez sur moi, cela fait du bien a mon coeur." C'etait
la premiere fois que ce fier sceptique ecoutait les battements de son
coeur.




II.

LA LEGENDE DES PARISIS


Le soir, Parisis alla voir ses amis au Cafe Anglais, dans ce numero
16 qui serait la vraie loge infernale de ces dernieres annees--s'il
y avait eu une loge infernale.

Il y trouva Monjoyeux--sculpteur et comedien d'aventure--qui ouvrait
ses mains pleines de paradoxes;--le marquis de Villeroy, un ambitieux
qui ne vivait que la nuit; le vicomte de Miravault, un chercheur de
millions qui avait peur de perdre son temps et qui buvait du vin de
Champagne arithmetiquement; le prince Rio, surnomme dans le monde des
filles le prince Bleu,--le prince passe au bleu--qui faisait tourner
la tete--de l'autre cote--a Mlle Tournesol; Antonio, Harken et
d'Aspremont, qui enseignaient l'histoire de la main gauche, depuis
Diane de Poitiers jusqu'a Mme de Pompadour, a quatre demoiselles ne
doutant pas que ces messieurs ne leur payassent a toutes un cachet
pour avoir si bien ecoute.

On avait soupaille en tourmentant quelques perdreaux, en ecorniflant
quelques mandarines, en se faisant les dents a quelques pommes d'api.

Ces dames revenaient du bal; leurs bouquets etaient eparpilles et
effeuilles comme leur vertu, un peu moins fletris pourtant. On
respirait une odeur de vin repandu, de fleurs fanees, de chevelures
denouees, de poudre a la marechale. En un mot, une petite gouache
des anciennes orgies. "Quelles sont les nouvelles du jour? demanda
Villeroy.--Khalil-Bey a achete Brunehaut, repondit le prince.--Est-ce
une femme? demanda Mlle Ophelia.--Non, c'est une reine.--Il y a
quelques declarations de forfait et quelques naissances illustrer.
Vermout va bien, il fait des siennes: il lui est ne sept enfants:
Javanais, Dona-Sol, Bonjour, Bonsoir, Comment-vas-tu, Revolver
et N'y-vas-pas."

Parisis etait soucieux; les autres nuits il ne passait qu'une heure en
cette belle academie du savoir-vivre, mais il etait eblouissant. Il
raillait les hommes, il se moquait des femmes, il avivait l'esprit de
tout le monde par une verve de grand cru; Monjoyeux lui-meme, un fort
en gueule du plus haut style, etait souvent battu a ce duel ou on se
jetait a la figure les mots les plus vifs.

Miravault, qui comptait les minutes avec avarice, regarda a sa montre:
"Voila dix-sept minutes que Parisis n'a pas dit un mot, je lui donne
trois minutes pour se relever de cette decheance, sinon je lui enleve
sa royaute.--J'abdique, dit Octave.--Voyons, vas-tu jouer au beau
tenebreux?--Est-ce que tu as perdu au jeu ou a l'amour?--A l'amour!
qui perd gagne; au jeu! qu'est-ce qu'une poignee d'or?--Tu as bien
raison, quand on est en train de manger le fonds avant les revenus.
Mais enfin qu'as-tu donc?--Ce que j'ai...?"

Octave voulait ne pas parler, il murmura pourtant, a demi-voix: "J'ai
peur d'etre amoureux."

Mlle Tournesol se tourna naturellement vers lui. "De moi?
demanda-t-elle.--Si c'etait de toi, je ne serais pas soucieux.--Ah!
ca, t'imagines-tu donc, dit le prince Rio, qu'un homme est perdu
sans remission parce qu'il est amoureux?--Mais jusqu'ici, dit Mlle
Trente-six-Vertus, vous n'avez donc jamais ete amoureux!

--Non.--Comment, vous qui avez ete aime de toutes les femmes de
Paris?"

Octave ne repondit pas. Le prince se chargea de repondre pour lui.
"S'il a ete aime, c'est qu'il n'aimait pas. Vieille chanson.--Ah! oui,
dit Mlle Ophelia qui avait de la litterature: Qui fait amour, amour
le suit."

Le prince mit la main sur le marbre de Mlle Ophelia. "Monsieur! lui
dit-elle en levant la tete avec une noble indignation, vous attentez
a mon honneur! Ce que j'ai de plus cher!--Ce que tu as de plus
cher!--Oui, puisque je le vends tous les jours.--Voila un beau mot,
dit Monjoyeux. C'est du La Rochefoucauld.--Oui, Ophelia doit etre
la fille de cette chiffonniere de Gavarni qui recoit une aumone d'un
galant homme et qui lui dit pour le remercier:"Dieu vous garde de
mes filles!"--"Ne parlons pas legerement des chiffonniers, reprit
Monjoyeux, on connait mes titres de noblesse."

Octave etait de plus en plus egare dans sa reverie. Sa belle figure,
plutot rieuse que pensive, avait pris ce soir-la un caractere de
melancolie amere. Son regard semblait perdu dans je ne sais quel
horizon lointain et triste. "Voyons, Octave! nous sommes en carnaval
et d'ailleurs, pour des philosophes comme nous, la vie est un carnaval
perpetuel. Est-ce que tu lui ferais l'honneur de la prendre au
serieux? Peut-etre.--Ce que c'est que de nous! dit Monjoyeux;
parce que celui-ci aura rencontre, ce soir dans un salon, ou cette
apres-midi au bord du Lac, quelque figure de romance ou de keepsake,
il n'est plus un homme!--Qui sait? dit Octave, c'est peut-etre parce
que je suis devenu un homme que je suis triste."

Sur ce beau mot on fit silence. "Ah! je devine, dit tout a coup le
prince, car je sais ton secret. Tu es amoureux, donc tu as peur. Le
dernier des Parisis a toujours eu peur de l'amour. Il y a une terrible
legende sur les Parisis, messieurs!--Prince, dit Monjoyeux, vous
dites cela comme dans la tour de Nesle, vous auriez du nous appeler
Messeigneurs.--Voyons la legende? dit Mlle Tournesol.--Pas un mot, dit
Octave d'un air ennuye.--D'ailleurs, reprit le prince, je ne sais
cette legende que par oui-dire.--Eh bien! dit Octave, tu la liras dans
Nostradamus, car elle y est. Tu ne te rappelles pas qu'il parle du
dernier des Parisis!"

Mlle Tournesol voulut rassurer Octave en lui disant que s'il le
voulait bien,--et elle aussi,--il ne serait pas le dernier des
Parisis. Il ne daigna pas lui repondre.

Une demi-heure apres, deux femmes s'etaient endormies sur un divan;
deux autres avaient decide deux hommes a faire un mariage de raison,
si bien qu'il ne resta plus dans le celebre cabinet que Parisis,
Monjoyeux, d'Aspremont et le prince Bleu, qui depuis une heure
deja etait le prince Gris. "Quelle est donc cette legende? demanda
Monjoyeux a Parisis.--Une betise du vieux temps, mon cher. Vous savez
que je ne crois a rien, pas meme au diable: eh bien! depuis que j'ai
l'age de raison, c'est-a-dire l'age de folie, cette legende m'a
toujours inquiete. Est-ce que vous croyez au diable, vous?--Oui, la
nuit, quand je n'ai pas soupe. Il me serait d'ailleurs desagreable
de ne pas y croire du tout, car Satan prouve l'existence de Dieu.
Dites-moi votre legende.--D'ailleurs, dit le prince, s'il ne vous le
dit pas, je vous la dirai."

Monjoyeux insista: le prince allait parler. Octave aima mieux conter
lui-meme. Voici comment il conta:

"C'etait au quinzieme siecle, au temps des grandes guerres: Jehan de
Parisis allait se marier avec la plus belle fille du pays. Mais voila
qu'a l'heure des fiancailles, le roi Charles VII le prit au passage
pour la guerre. Il fit des prodiges d'heroisme devant Orleans. Il
voulut revenir pour son mariage, car il portait deja l'anneau des
fiancailles. Dieu s'ait s'il avait le mal du pays! Mais comme c'etait
un des meilleurs capitaines de cette vaillante armee, Dunois l'obligea
encore a l'heroisme. Il recevait les lettres les plus tendres et les
plus desesperees; Blanche de Champauvert se mourait de ne pas le voir
revenir. Enfin, entre deux batailles il courut en toute hate se jeter
aux pieds de sa chere abandonnee.

"Quand il entra dans le chateau, tout le monde pleurait.

"Blanche se meurt! Blanche est morte! lui dit-on. Et la mere et les
soeurs et les enfants jetaient les hauts cris. Quand il saisit la main
de Blanche, elle respirait encore: il semblait qu'elle l'eut attendu
pour mourir. "--C'est toi, dit-elle. Dieu soit beni, puisque je t'ai
revu sur la terre. Il lui parla, elle ne repondit pas.

"Il eclata dans sa douleur. Il se jeta sur Blanche et baisa tristement
"ses levres muettes comme s'il voulait prendre la mort dans un
baiser.--Oh! Seigneur, s'ecria-t-il, vous que j'ai prie a Rome, vous
que j'ai aime partout, vous que mes aieux ont glorifie aux croisades,
Seigneur, prenez mon ame ou rendez-moi Blanche!

"Il etait tombe agenouille, il priait avec ferveur, la figure baignee
de larmes. Sa fiancee, qui n'etait plus qu'une fiancee de marbre,
ne le voyait pas pleurer. La famille avait fui ce spectacle. Minuit
sonnait au beffroi.

"Une figure apparut au tres pieux Jehan de Parisis, c'etait la Mort
couverte d'un suaire, avec ses yeux creux et sa bouche sans levres. Il
eut peur, mais il se jeta entre la Mort et sa fiancee.

"La Mort, plus forte que lui, l'eloigna du lit et se pencha pour
saisir la jeune fille.

"Il supplia la Mort. Et comme elle le regardait avec son rire
horrible, il prit son epee et frappa d'une main terrible.

"L'epee se brisa. "--Oh! Seigneur! Seigneur! s'ecria-t-il, ayez pitie
de moi."

"Un ange apparut devant lui qui se pencha a son tour sur la jeune
fille et lui donna un baiser divin. Mais ce baiser, comme celui de
Jehan de Parisis, ne la reveilla point.

"L'ange s'evanouit et la Mort resta seule devant le lit de Blanche.
--Puisque Dieu ne m'entend pas, s'ecria Jehan de Parisis, que
l'Enfer me secoure."

"Un autre ange apparut, c'etait l'ange des tenebres. La Mort se
redressa comme si elle dut obeir a celui-la. "--Que me veux-tu? dit
l'ange des tenebres a Jehan de Parisis.--Je te demande la vie de ma
fiancee.--Elle vivra, mais cela coutera cher a ton coeur et a ton ame.
Chaque heure de sa vie sera payee par toi par un siecle de damnation.
Le fils qui naitra de son sein sera condamne a sa naissance.--Non! pas
mon fils. J'accepte les siecles de damnation, mais que la Mort ne me
prenne pas mon fils.--Ton petit-fils?--Non! Je suis le dernier des
Parisis, je veux que l'arbre porte encore longtemps des branches.--Eh
bien! dit Satan qui se cachait sous la figure d'un ange des tenebres,
tu ne seras pas le dernier des Parisis. Ta race vivra encore quatre
siecles apres la mort de ton premier-ne, mais tous les Parisis seront
marques du signe fatal, tous periront tragiquement. Inscris bien ces
mots dans ton coeur pour qu'ils soient legues de pere en fils, de
siecle en siecle, jusqu'au dernier des Parisis."

"Et Jehan de Parisis vit ces mots imprimes en lettres de feu sur le
suaire de la Mort.

    "L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
    "L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT.

"Tout s'evanouit; la fiancee ouvrit les yeux et remua les levres pour
dire: Je reviens du Paradis: oh! mon ami, aimons-nous en Dieu."

"Ils se marierent, ils furent heureux; mais dix annees apres, Jehan
de Parisis mourut de mort violente. "Depuis quatre siecles, tous les
Parisis sont morts de mort tragique. De generation en generation, leur
bonheur a ete diminue d'un an."

Octave avait conte cela tres simplement, sans rien accentuer, ne
voulant pas donner a cette histoire une couleur melodramatique, mais
il etait demeure serieux comme si le souvenir des siens eut retrempe
son ame.

Le prince voulut rire d'abord, mais il s'etait pris a la legende comme
a quelque roman de Balzac ou de Georges Sand. Il n'etait plus gris.
Monjoyeux, qui aimait le drame avec passion, etait emu comme a un beau
spectacle.

Les femmes dormaient toujours. On ne les reveilla pas. Le Prince
remua les levres pour demander a Octave si les quatre siecles etaient
passees. Il n'osa pas. Il se contenta de lui dire: "Eh bien! tu
n'as pas envie de te marier, toi?--Non, repondit le dernier des
Parisis.--Je commence a comprendre, dit Monjoyeux, pourquoi tu passes
si vite a travers les passions: tu as toujours peur de te laisser
prendre.--Non! dit Octave, j'ai bien plus peur qu'on se prenne a moi,
si je dois porter malheur. Car pour moi, apres tout, je suis bien
sur de n'aimer que quand je voudrai. Voir Naples et mourir! dit le
proverbe: c'est-a-dire: Aimer et mourir! mais je ne dirai cela que
quand je serai degoute de la vie. Maintenant n'allez pas vous imaginer
que la legende des Parisis me preoccupe beaucoup. Toutes les familles
en ont une pareille, le diable a fini son temps, je n'ai donc plus a
payer la part du diable.

Le prince dit qu'il y avait une legende dans sa famille. "On ne croit
plus a ces betises-la; mais quand le doigt de Dieu se montre on y
pense bien un peu."

Parisis se levant, dit adieu par un signe. "Tu ne viens pas au club,
lui demanda le prince?--Non. J'ai compte aujourd'hui pour la premiere
fois de ma vie; il ne me reste qu'un million, je ne jouerai plus." Il
se leva, et sortit. Puis rentrant aussitot, et comme pour se moquer
lui-meme de sa legende: "Messeigneurs! Jehan de Parisis, fils de
l'homme a la legende, est mort en 1468: s'il ne me reste plus qu'un
million, il ne me reste plus que deux annees a vivre: je suis
riche.--Pauvre Parisis! murmura le prince, qui n'osait plus compter sa
fortune.

Quand Octave eut referme la porte, Monjoyeux dit au prince: "Ce que
c'est que d'etre bien ne! on a des legendes de famille. Moi qui suis
le fils d'une chiffonniere, quelle pourrait bien etre la legende de
mes ancetres?"

Monjoyeux reflechit. "J'ai aussi ma legende, moi! Je n'ai jamais eu
d'autre berceau que le berceau primitif: le sein et le bras de ma
mere; or, une bonne fee est venue a mon berceau qui m'a dit: "Tu
seras roi!" Sans doute elle a voulu dire un roi de comedie, puisque
j'ai joue, a Londres, des rois avec Fechter. Ah! si seulement ma mere
m'avait vu sous cette royaute-la!"

Monjoyeux pencha la tete sur son verre; une larme tomba de ses yeux
dans le vin de Champagne.




III

PAGES D'HISTOIRE FAMILIALE


Octave de Parisis n'avait rien a envier aux plus beaux noms; son
ecusson est a la salle des Croisades. Un Parisis fut grand amiral, un
autre fut marechal de France, un troisieme ministre. Si les Parisis
ne marquent pas avec eclat, dans l'histoire du dernier siecle, c'est
peut-etre parce qu'ils ont eu trop d'orgueil. Refugies dans leur
chateau comme dans un royaume, ils etaient trop rois sur leurs terres
pour vouloir se faire courtisans. Quelques-uns d'entre eux paraissent
cependant ca et la, sous Louis XV et sous Louis XVI, dans les
ambassades et dans les armees, mais ce ne sont que des apparitions.
Des qu'ils ont montre leur bravoure et leur esprit, ils s'en
reviennent au chateau natal se retremper dans la vie de famille, comme
si leur temps, d'ailleurs, n'etait pas encore revenu. La famille est
comme la nature, elle a ses jours de paresse: les plus belles gerbes
sont celles que le soleil dore apres les jacheres. La Revolution,
qui n'etait pas attendue par les Parisis, vint casser la branche et
eparpiller la couvee. Le beau chateau de Parisis, une des merveilles
de la Renaissance, ou Jean Goujon avait sculpte quatre figures sur la
facade, deux Muses et deux Saisons, fut saccage et brule apres le 10
aout; dans l'admirable parc, qui etait une foret d'arbres rares, tous
les bucherons du pays vinrent fagoter a grands coups de hache. Le duc
de Parisis, pris les armes a la main pour defendre les siens, fut
massacre a coups de sabre; la duchesse vint se cachera a Paris avec
ses enfants, car Paris etait encore le meilleur refuge quand on ne
pouvait pas gagner le Rhin ou l'Ocean.

Sous l'Empire, Pierre de Parisis, general de brigade, a fait des
prodiges d'heroisme. Il est mort a Iena, en pleine victoire. Celui-la
etait l'aieul d'Octave. Son pere, Raoul de Parisis, avait couru le
monde et s'etait arrete au Perou dans les Cordilleres, ou il avait
fini par decouvrir un sillon argentifere. Mais sa vraie decouverte
fut une femme adorable, une O'Connor, qui lui avait donne un fils: M.
Jean-Octave de Parisis, surnomme don Juan de Parisis, que nous avons
eu l'honneur de vous presenter,--Madame,--et qui en vaut bien la
peine.

Le duc Raoul de Parisis fut tue a la chasse a sa troisieme annee
de bonheur. On le rapporta mourant. Il baisa un crucifix que lui
presentait sa mere. "Ah! dit-il en regardant avec passion sa jeune
femme qui tenait son enfant dans ses bras pour cacher ses larmes,
l'amour ne pardonne pas aux Parisis."

Octave de Parisis etait de belle stature, figure barbue, levre
railleuse, nez accentue a narines expressives, cheveux bruns a reflets
d'or, legerement ebouriffes par un jeu savant de la main. Dans le
regard profond d'un oeil bleu de mer, comme sur le front bien coupe,
on voyait errer la pensee, la volonte, la domination. C'etait la tete
d'un sceptique plutot que celle d'un amoureux, mais la passion y
frappait sa marque. La raillerie n'avait pas eu raison du coeur.
Son sourire avait je ne sais quoi de fatal dans sa gaiete. Quand
on l'avait vu, on ne l'oubliait pas: c'etait surtout l'opinion des
femmes. Il avait la desinvolture d'un artiste avec la dignite d'un
diplomate. Il s'habillait a Paris, mais dans le style anglais. Voila
pour la surface visible.

Son esprit etait inexplicable comme le coeur d'une femme coquette. Il
aspirait a tout, disant qu'il ne voulait de rien. Il ne se cognait pas
aux nuees comme don Juan l'inassouvi; il avait pourtant son ideal;
mais ne se nourrissant pas de chimeres, apres la premiere heure
d'enthousiasme, il eclatait de rire.

Il sentait, d'ailleurs, que les grandes passions sont depaysees dans
le Paris d'aujourd'hui. Vivre au jour le jour et cueillir la femme,
c'etait pour lui la sagesse. Il avait pour les femmes le gout des
grands amateurs de gravures; il adorait l'epreuve d'artiste et
l'epreuve avant la lettre; mais il ne dedaignait pas l'esprit et la
malice de la lettre. Il n'avouait pas ses femmes et parlait avec un
peu trop de fatuite des autres, convaincu, d'ailleurs, que toute femme
tentee tombe un jour comme une fraise mure dans la main de l'amoureux.
Il avait beaucoup d'esprit et il aimait beaucoup l'esprit,--l'esprit
parle,--car il ne lisait guere et n'ecrivait pas.

La nature avait plus fait pour lui qu'il n'avait fait pour elle.
Toutefois, il n'avait pas gate ses dons. Il montait a cheval comme
Mackensie; il donnait un coup d'epee avec la grace impitoyable de
Benvenuto Cellini. Il nageait comme une truite; il luttait a la force
du poignet avec le sourire du gladiateur. Il avait pareillement
feconde son esprit par le sentiment des arts et par l'amour de
l'inconnu. Son esprit aimait l'inconnu comme son coeur aimait
l'imprevu. Nul n'avait mieux penetre a vol d'oiseau l'histoire ou
plutot le roman des philosophies: nul n'en etait revenu plus sceptique
et plus dedaigneux.

Octave de Parisis etait ne pour toutes les fortunes, meme pour les
mauvaises. Beau de l'altiere beaute qui s'impose par la severite des
lignes et la fierte de l'expression, il avait fait son entree dans le
monde avec l'aureole des vertus de naissance, qui ont tant de prestige
sous les gouvernements democratiques. Il n'en etait ni meilleur ni
plus mauvais. Il vivait comme ses amis ou ses camarades, un pied dans
le monde, un pied dans le demi-monde, sans trop de souci de sa dignite
plus ou moins chevaleresque, offrant a trois heures son coupe et ses
gens a Mlle Trente-six-Vertus pour aller au Bois, le reprenant le soir
pour aller chez une duchesse de Sainte-Clotilde. Il se montrait dans
les salons officiels jusqu'a minuit; mais, apres minuit, il jouait au
club ou soupait a la Maison-d'Or ou au Cafe Anglais avec les plus
gais compagnons. Il etait de toutes les fetes. On l'a vu conduire
le cotillon a la Cour, mais pour caricaturer tous les danseurs de
cotillon.

Avec son esprit d'aventure, Octave etait voyageur. Non pas pour aller
a Rome, a Bade, aux Pyrenees ou a Montmorency, comme ces gentlemen du
boulevard qui disent impertinemment au mois d'aout: "Que voulez-vous,
moi, j'aime les voyages!" Parisis ne parlait de voyager que pour faire
le tour du monde, pour penetrer dans les pays inaccessibles, franchir
les murailles de la Chine, fumer un cigare a Tombouctou et s'intituler
roi de quelque peuplade indienne. A sa vingtieme annee, il etait alle
a Lima, pour voyager bien plutot que pour liquider les affaires de son
pere dans la ville du soleil: Le duc Raoul de Parisis, chercheur et
trouveur d'or, n'etait revenu en France qu'avec l'idee de retourner
au Perou; il avait laisse la-bas un representant ayant beaucoup de
comptes a rendre et croyant que l'Ocean le dispenserait de montrer ses
livres; il se contentait, depuis longtemps, d'envoyer au chateau
de Parisis la moitie des trouvailles. Octave s'etait donc reconnu
beaucoup plus riche qu'il ne l'esperait. Il n'avait eu garde de
quitter l'Amerique sans s'y promener, amoureux des forets vierges,
comme Chateaubriand, et des fleuves geants, comme Fenimore Cooper.
Ce qui lui plut surtout, ce furent ces villes universelles du
Nouveau-Monde, ou l'horloge du temps va trois fois plus vite que dans
la vieille Europe. Il eut la bonne fortune de rencontrer, a New-York,
Mlle Rachel, qui finissait, et Mlle Patti, qui commencait. Il n'epousa
pas Mlle Patti, mais jurerait-on qu'il ne donna pas son coeur a Mlle
Rachel?

Il revint en France pour voir mourir sa mere: ce fut son premier
chagrin.

Que rapporta-t-il de la patrie de Franklin? Beaucoup d'or et l'amour
de l'or. Ce fut la surtout qu'il comprit qu'un dollar a plus d'esprit
qu'un homme, et que cent mille dollars ont plus de vertu qu'une femme:
style americain. Il ne se passionna, d'ailleurs, ni pour les lois, ni
pour les arts, ni pour les lettres des Etats-Unis. Les vraies femmes
qu'il aima la-bas, c'etaient des Americaines de Paris. Parisien par
excellence, il aimait Paris partout. Avec mille Parisiens comme
Octave, le monde serait conquis a la France.

Revenu a Paris, il rencontra l'Empereur,--a la Cour, ou il etait si
difficile de rencontrer l'Empereur;--il lui parla de son pere et du
pelerinage a Ste-Helene. L'Empereur, qui savait toute cette histoire,
presenta lui-meme Octave au marquis de la Valette en-disant: "Voila
un futur ambassadeur." Octave prit ses grades en diplomatie dans
les coulisses de l'Opera, chez Mlle Leonide Leblanc ou Mlle Sarah
Bernhardt, au bal des Tuileries; chez les ambassadrices, au bois de
Boulogne. Aussi commencait-il a rire dans sa barbe des sentences de
Machiavel et des malices de M. de Talleyrand, quand eclata la guerre
de Chine.

La Chine est un pays si fabuleux que nous ne pouvons deja plus nous
imaginer, a quelques annees de distance, que nous avons pris la
capitale du Celeste-Empire avec une poignee d'hommes. Octave de
Parisis fut dans cette poignee de heros.

Pendant que les Chinois incendiaient et que les Anglais choisissaient
des bijoux, les Francais s'enchinoisaient. Octave fit main basse
sur deux choses: une jeune Chinoise qu'il emmena a Paris, et un
eventail-Pompadour pour la premiere marquise qu'il rencontrerait au
faubourg Saint-Germain. Des amours d'Octave a Pekin, on pourrait faire
un joli Livre de Jade. Il fit naviguer sur le fleuve jaune des maris
qui n'avaient jusque-la navigue que sur le fleuve Bleu. On se rappelle
le bruit qu'il fit a son retour avec sa Chinoise, une vraie potiche
qui ne marchait pas; il la portait dans le monde et chantait des duos
avec elle, dans le plus grand serieux, car il etait maitre fou par
excellence.

On ne lui avait pas fait un crime d'avoir, pour quelques jours,
metamorphose le diplomate en soldat, on lui avait promis une mission
en Orient. Il disait d'un air degage: "Si je ne meurs pas dans un
duel ou sur un pli de rose, on me retrouvera ambassadeur a Londres
et grand-croix de la Legion d'honneur.--Mais surtout chevalier de la
Jarretiere," lui disaient ses amis. Il avait deja, d'ailleurs, tous
les ordres, moins le ruban de Monaco, le seul qui lui eut ete refuse.
Il faut bien laisser un desir aux grandes ambitions.

En attendant sa mission--et la croix de Monaco--il ne se trouvait pas
trop malheureux dans un adorable hotel de l'avenue de l'Imperatrice,
bien connu sous le nom du Harem.

Comme une grande dame du dix-huitieme siecle, Mme de Montmorin, la
duchesse de Parisis avait dit a son fils: "Je ne vous recommande
qu'une chose, c'est d'etre amoureux de toutes les femmes." Octave
aimait toutes les femmes, comme le voulait sa mere. Pour jouer ce
role, qui preserve souvent des denouements tragiques de l'amour, il
faut toujours etre a l'oeuvre. Mais Octave etait un homme d'action,
souvent irresistible par sa beaute intelligente, son art exquis de
tout dire aux oreilles les plus delicates, d'etre passionne sans
passion, d'etre fou sans folie, et surtout d'etre sage sans sagesse.

Parisis avait une vertu: il aimait la verite; nul ne dedaignait comme
lui les prejuges et les illusions, Aussi faisait-il bon marche des
ambitions humaines; je me trompe, il avait l'ambition de conquerir les
femmes. Puisque la femme est le chef-d'oeuvre de la creation, pourquoi
ne pas adorer et posseder ce chef-d'oeuvre a mille exemplaires? La
femme est amere, a dit Salomon devant ses sept cents femmes, mais au
moins elle est la femme, une chose visible, vivante et saisissable,
tandis que tout le reste n'est que vanite. Ainsi raisonnait Octave a
ses moments perdus: plus d'un philosophe a ses moments trouves n'a
peut-etre pas ete si pres de la sagesse.

Il disait a ses amis: "Pour se faire adorer des femmes, il faut parler
aux femmes du monde,--si elles sont en rupture de ban conjugal,--comme
on parlerait aux courtisanes, et traiter les courtisanes comme
si elles etaient les femmes du monde." Il disait aussi: "Selon
Vauvenargues: Qui meprise l'homme n'est pas un grand homme.--Selon
moi: qui meprise la femme n'est pas un galant homme."

Il avait lu La Rochefoucauld. C'etait son breviaire. Il le prenait en
voyage, il le couchait sous son oreiller, il croyait ainsi savoir la
vie et il riait bien haut des saintes duperies du coeur. Il croyait
avoir tue la "petite bete," mais l'amour est plus fort que La
Rochefoucauld, et le coeur prend de rudes revanches sur l'esprit.
Quand on est sur le rivage, on raille spirituellement les tempetes;
mais des qu'on a pris la mer, on sent qu'elle est profonde.




IV

OU OCTAVE DE PARISIS FUIT SON BONHEUR


Vers dix heures, le lendemain matin, Octave de Parisis montait a
cheval pour faire un tour au Bois, quand on lui remit cette petite
lettre, qui le surprit, meme avant de l'avoir lue, parce qu'il y
reconnut le cachet des Parisis:

    Monsieur mon neveu,

    Si je vous disais que votre vieille tante Regine de Parisis est
    presque votre voisine, a Paris, ou elle va passer deux moi
    ce printemps avec votre belle cousine de la Chastaigneraye, ne
    seriez-vous pas quelque peu etonne?

    Eh bien! nous demeurons avenue Dauphine (je ne veux pas dire
    avenue Bugeaud); ils appellent cela un hotel! Il en tiendrait dix
    comme cela dans mon salon de Champauvert.

    Pourquoi suis-je venue a Paris? Grave question! Je ne vous
    repondrai pas, mais vous devinerez. Apres tout, c'est peut-etre
    pour vous voir, monsieur l'Invisible. Il est vrai que vous allez
    nous dire que les quatre maisons et les cinquante arbres qui nous
    separent sont encore le bout du monde, comme qui dirait de Paris
    au chateau de Champauvert. Je ne vous dis pas notre numero, parce
    que je ne le sais pas. Cherchez! Et ne venez pas ce matin, car
    votre cousine Genevieve est allee prier sur le tombeau de sa
    patronne, a Saint-Etienne-du-Mont.

    Je vous embrasse, enfant prodigue!

    REGINE DE PARISIS.

Octave n'avait pas vu sa tante depuis longtemps. A la mort de sa mere,
Mlle Regine, deja cinquantenaire, l'avait pris dans ses bras et lui
avait dit qu'il retrouverait en elle toute une famille. Mais il avait
mieux aime prendre toute une famille dans une femme plus jeune: sa
famille, c'etaient ses maitresses.

Mlle Genevieve de La Chastaigneraye etait devenue orpheline au temps
meme ou Octave perdait sa mere. Il se rappelait vaguement avoir vu
cette petite fille cachant sa poupee sous sa robe noire; il n'avait
pas d'autres souvenirs de sa cousine.

Le comte de La Chastaigneraye etait mort colonel a Solferino,
survivant d'une annee a peine a sa femme. Deja Genevieve etait venue
habiter Champauvert avec sa tante qui jusque la n'aimait pas les
enfants, mais qui se laissa prendre aux caresses de cette fillette. Ce
fut bientot pour elle une vraie joie de la voir courir et chanter dans
ce chateau silencieux, dans ce parc solitaire.

Un beau matin, la tante fut toute surprise de voir que la petite fille
se transfigurait en une grande demoiselle digne des La Chastaigneraye
et des Parisis, par sa beaute grave et sa grace heraldique. Genevieve
revela soudainement toutes les vertus: la fierte et la douceur, front
pensif et bouche souriante, ame divine et coeur vivant. Elle etait
musicienne comme la melodie. Le dimanche, pour racheter ses peches,
elle qui etait encore toute en Dieu, elle jouait de l'orgue a l'eglise
de Champauvert avec un sentiment tout evangelique; puis le meme jour
au chateau, elle chantait des airs d'opera avec le brio de la Patti.
Elle etait bien un peu romanesque. Originale comme sa tante, disaient
les paysans.--Le feu de l'intelligence la brulait. Elle interrogeait
l'horizon plein de promesses. Dans son attitude si pudique encore, on
pressentait deja les entrainements de la passion.

Depuis plus de dix ans, Octave n'avait pas remis les pieds au chateau
de Parisis, par un sentiment plus filial que familial; ses amis lui
parlaient en automne de belles chasses du chateau de Parisis, mais il
ne voulait pas s'amuser pres de la sepulture ou dormaient les deux
figures, toujours aimees, de son pere et de sa mere. A Paris, dans
son hotel, quand il s'arretait un instant devant leurs portraits, il
jurait d'aller s'agenouiller pieusement sur leur tombeau, mais le
courant de la vie, un torrent pour lui, l'entrainait a toutes choses,
sans qu'il prit la force de suivre cette bonne pensee.

Ce matin-la, Octave alla droit chez sa tante. Le chemin n'etait pas
long: il connaissait dans ces parages la physionomie de toutes les
maisons, aussi il ne se trompa point. Il vit apparaitre une servante,
coiffee a la bourguignonne, qui faillit se jeter dans ses bras et qui
embrassa son cheval. Elle n'avait jamais vu le jeune duc de Parisis,
mais elle devinait que c'etait l'enfant du chateau de Parisis.

Octave trouva sa tante bien vieillie, de plus en plus ridicule avec
ses modes composites, de moins en moins imposante avec ses airs de
chatelaine altiere--du temps des chateaux a pont-levis.

On s'embrassa sans trop d'effusion. La tante y mit de la dignite, le
neveu eut peur de se barbouiller de rouge et de blanc, ce qui lui
arrivait bien quelquefois avec ces demoiselles. "Eh bien! monsieur le
duc Octave de Parisis, mon neveu par la grace de Dieu, sans que la
volonte nationale y soit pour rien, avez-vous devine pour quoi je
suis venue a Paris?--Non, ma tante.--Eh bien! je vais vous le dire.
Seulement, pas un mot a Genevieve.--Je devine! dit Octave avec
effroi.--Ma tante, vous avez reve un mariage entre le cousin et
la cousine.--Oui, monsieur, deux grands noms, Parisis et La
Chastaigneraye! Voila ce qui s'appelle ne pas mettre d'alliage dans
l'or, c'est du premier titre. Il y a des chevaliers de Malte et des
chanoinesses des deux cotes." La vieille fille avait failli epouser un
chevalier de Malte: pour elle c'etait l'ideal du vieux monde. "Octave
Parisis dit a sa tante qu'il etait desole de la contrarier dans ses
desseins, mais il y avait selon lui un abime entre la niece et le
neveu.--Un abime! qu'est-ce que cela veut dire?--Cela veut dire que le
cousin n'epousera jamais sa cousine. J'ai ce prejuge-la, moi, il faut
varier les races, sans compter que je ne veux pas me marier.--Ah! vous
ne voulez pas vous marier, monsieur! Ah! vous ne voulez pas epouser
une La Chastaigneraye! Eh bien, le jour de mes funerailles vous vous
en repentirez."

Mlle de Parisis, avec colere et d'une main agitee, prit une photographie,
faite la veille par un artiste bien connu, qui avait voulu accentuer
le caractere en donnant un coup de soleil de trop.

C'etait le portrait de Mlle Genevieve de La Chastaigneraye.

M. de Parisis ne reconnut pas du tout, dans ce barbouillage de nitrate
d'argent, cette adorable creature qu'il avait vue, la veille, dans
l'avenue de la Muette, marquant la neige d'un pied ideal et se
dessinant a travers les ramees avec la grace d'une chasseresse
antique.

Il n'avait pas reconnu non plus sa tante dans la vieille dame en
cheveux blancs. Il est vrai qu'il l'avait si peu regardee!

N'est-ce pas qu'elle est belle? dit Mlle de Parisis.--Oui, dit Octave
sans enthousiasme, un peu trop brune, peut-etre.--Comment, trop brune?
Ma niece a les yeux noirs, mais elle est blonde, ce qui est d'une
beaute incomparable.--Alors, ma tante, pourquoi me donnez-vous ce
portrait d'une Africaine?--Je vois bien, monsieur, que vous etes
indigne de la regarder. Allez! allez! courez les comediennes et les
courtisanes, je garderai ma chere Genevieve pour quelque duc et pair
sans decheance.--Duc et pair, dit Octave en riant, c'est le merle
blanc; mais enfin, le merle blanc va peut-etre encore chanter sous les
arbres de Champauvert."

La tante se rapprocha d'Octave et l'embrassa sur le front. "Mauvais
garnement, lui dit-elle, coeur endurci, libertin fieffe, athee voue
au demon, tu aimes donc mieux epouser toutes les femmes?--Oui, ma
tante.--Je te desheriterai!--Oui, ma tante. Il faut que je vous
embrasse pour ce bon mouvement."

Et Octave embrassa vaillamment la vieille fille.--"Eh bien! ne parlons
plus de mariage, je ne veux pas la mort du pecheur.--D'autant plus,
ma tante, que le mariage ne tuerait peut-etre pas le pecheur.--Tu
m'effraies. Moi qui voulais sauver Genevieve, j'allais la perdre en te
la donnant. N'en parlons plus."

On causa pendant une demi-heure. Octave prit, avec sa tante une tasse
de chocolat au pain grille, selon la mode de Champauvert, apres quoi
il se leva pour partir. "Reviens me voir souvent, il ne sera plus
question d'epousailles.--Ma tante, venez me voir avec Mlle de La
Chastaigneraye. Vous n'avez qu'a dire votre nom pour que toutes les
portes de mon hotel s'ouvrent a deux battants.--Eh bien! nous irons
te surprendre. Ah! ca, monsieur, n'allez pas m'enlever Genevieve au
moins! car je sais qu'on vous appelle le diable et que toutes les
femmes vous aiment parce qu'elles ont peur de vous. Adieu, Satan. Si
vous montrez vos yeux a Genevieve, je lui dirai que vous avez plus de
femmes que la Barbe-Bleue.--Oh! ma tante, pour moi une cousine est
sacree."

Comme Parisis depassait le seuil de la chambre, sa vieille tante lui
reprit la main: "A propos, donne-moi donc des nouvelles de ta fortune?
Tu sais que ton chateau de Parisis tombe en ruines.--Je le rebatirai
en marbre.--La mine des Cordilleres est donc toujours bonne?" Octave
etait devenu pensif, mais il repondit: "Oui, ce n'est plus une mine
d'argent, c'est une mine d'or."

Parisis monta a cheval et fit un tour matinal au Bois tout en disant:
"Je l'ai echappe belle!"

L'homme n'est jamais plus heureux que le jour ou il a fui son bonheur.
Je pourrais signer cette sentence de Confucius, de Saadi ou de
Voltaire, pour lui donner plus d'autorite, mais la verite ne signe
jamais ses aphorismes.

Quand Mlle de La Chastaigneraye revint de Saint-Etienne-du-Mont, sa
tante l'embrassa et lui dit tristement: "Eh bien, ma chere Genevieve,
ton cousin est un renegat. Crois-tu qu'il refuse ta main, ta main
pleine d'or, cette main blanche et fiere?"

Mlle de Parisis avait pris la main de sa niece. "Puisqu'il ne veut pas
m'epouser, dit Genevieve simplement, il m'epousera.--C'est bien, cela!
Laisse-moi t'embrasser encore pour cette belle parole. Mais comment
feras-tu ce miracle?--Vous ne croyez pas a la destinee, ma tante?--Je
crois que la destinee ne travaille pour nous que si nous travaillons
pour elle.--Ma tante, nous travaillerons pour notre destinee.--Etrange
fille! Pourquoi l'aimes-tu?"

On ne sait jamais bien pourquoi on aime: des qu'on raisonne sans
deraisonner, il n'y a deja plus d'amour. "Je le sais bien, dit Mlle de
Parisis: tu aimes Octave parce qu'on t'a dit beaucoup de mal de lui,
parce qu'a Champauvert tu ne regardais que son portrait, parce que tu
l'as vu a la cour mardi, riant dans un bouquet de femmes, parce que
tu l'as vu hier au Bois, dans l'avenue de la Muette, tout pensif
pour t'avoir regardee.--Je l'aime parce que je l'aime, dit Genevieve
ennuyee de tous les parce que de sa tante. Si vous ne m'abandonnez pas
dans toutes mes tentatives romanesques, je vous promets que je serai
la femme de mon cousin."

Et la charmante fille, qui ne doutait de rien, se mit au piano devant
un magnifique bouquet qu'elle avait achete sur son chemin. A tous les
coeurs amoureux il faut des fleurs, des parfums et des chansons. Voila
pourquoi les coeurs amoureux font la maison si gaie.

Dieu donne deux aurores aux femmes: la premiere vient apres la nuit
de l'enfance et repand sur le front l'aureole de la jeune fille; la
seconde, plus lumineuse, brule les cheveux d'un vif rayon: c'est
l'aurore de l'amour. Il y a tout un monde entre la jeune fille qui
n'aime que sa jeunesse et la jeune fille surprise par l'amour. Elle
est transfiguree. Elle marchait avec la grace naive, mais abrupte
encore; maintenant il semble qu'elle marche dans le rhythme des belles
harmonies. Sa taille est plus souple, ses bras ont l'adorable abandon
de la reverie. Elle incline la tete ou la releve avec la desinvolture
que donne la gaiete du coeur ou la melancolie de l'ame. On ne
respirait hier dans la maison sur ses pas legers que les chastes
parfums des dix-sept ans; aujourd'hui, on boit par les levres je
ne sais quelle savoureuse odeur de chevelure denouee et de fleurs
effeuillees. Hier c'etait une ecoliere a son piano; d'ou vient
qu'aujourd'hui c'est l'inspiration qui chante? Hier elle repandait un
charme discret et tempere, aujourd'hui c'est toute une fete. La femme
transperce a travers la jeune fille. C'est l'heure benie ou les
battements du coeur sont comptes la-haut, car, a la premiere heure
d'amour, la jeune fille prend les ailes de l'ange pour voler a son
ideal. Mais combien qui retombent sur la terre pour ne plus jamais
reprendre leur vol?

Genevieve en etait a sa seconde aurore.




V

LES CURIOSITES D'UNE FILLE D'EVE


A quelques jours de la, on donnait une matinee musicale chez la
duchesse de Persigny.

Tout Paris y etait. Fut-ce pour cela que Mlle Regine de Parisis et
Mlle Genevieve de la Chastaigneraye, qui pouvaient se faire ouvrir
l'hotel d'Octave a deux battants, se hasarderent a entrer chez lui par
l'escalier derobe ou par l'entree des artistes, ainsi nommee parce
que les comediennes passaient par la, comediennes de theatre et
comediennes du monde?

Comment Genevieve savait-elle que tous les jours, de deux a quatre
heures, on pouvait suivre ce chemin dangereux sans etre rencontre,
attendu que les gens de la maison ne se montraient jamais sur le
chemin de Corinthe dans l'apres-midi? Comment Genevieve osait-elle se
hasarder dans le labyrinthe de don Juan de Parisis? Comment Genevieve
possedait-elle une petite clef d'argent qui ouvrait la porte du
jardin?

Ce n'etait pas le secret de la comedie, car je n'en sais rien. Octave
avait donne ca et la beaucoup de ces petites clefs. Ce que je sais,
c'est que Genevieve ouvrit cette porte et qu'elle entraina sa tante
par la serre, par l'escalier derobe et par l'appartement intime
d'Octave.

Mlle Regine de Parisis etait aussi etrange dans ses actions que Mlle
de La Chastaigneraye; c'est que dans leur innocence elles n'avaient
peur de rien. Les coeurs les plus purs sont les plus braves.

Je ne peindrai pas avec quelle curiosite elles scruterent des yeux la
vie familiere d'Octave. Devant les portraits de femme la vieille fille
se signa avec epouvante. Dans la bibliotheque--ou il n'allait presque
jamais,--elle salua avec un sentiment d'orgueil le pere et la mere
d'Octave; elle reconnut qu'il y avait de bons livres parmi les
mauvais. Octave, tout au livre de sa vie, ne lisait plus ni les uns ni
les autres.

Genevieve etudiait cet ameublement tout a la fois severe et feminin,
ces tableaux de maitres et ces gouaches de sport, ces belles armes
et ces mille riens de la vie parisienne, ces cabinets d'ebene qui
gardaient leur gravite devant le sourire des chiffonnieres en bois de
rose.

La tante aurait voulu passer une heure dans le salon, ou elle esperait
trouver la splendeur des Parisis; mais Genevieve, qui savait qu'en
descendant par le grand escalier on rencontrerait des gens de la
maison, retint sa tante de toutes ses forces, en lui disant qu'elle
avait toujours le temps de voir le rez-de-chaussee dans ses visites a
Octave.

Pour elle, curieuse comme Eve, elle aurait voulu passer tout un jour
a penetrer son cousin par l'histoire de sa vie, qui etait ecrite
sommairement dans sa chambre a coucher, dans son petit salon, dans son
cabinet de toilette, dans sa salle d'armes, jusque dans son fumoir.

Tout etait d'un luxe de haut gout. Octave aimait surtout les meubles
d'art en marqueterie d'ivoire sur chene, representant les facades des
plus beaux palais et des plus belles eglises de la Renaissance; il
aimait aussi les meubles travailles par les mains feeriques des
Chartreux du quinzieme siecle, ces marqueteries qui sont des
chefs-d'oeuvre de fini dans un encadrement grandiose.

Genevieve, qui s'y connaissait, s'arreta devant des statuettes des
deesses de l'Olympe en bronze dore attribuees au Verocchio. Elles
ornaient les portes d'un meuble d'ebene a trois corps, gracieusement
arrondi; elles etaient placees en sentinelles sur les portes dans des
niches a peine fouillees entre des colonnes a chapiteaux corinthiens
qui portaient des vases d'argent imites des vases de Castiglione.
Genevieve admira aussi la sculpture des frontons; ses yeux suivirent
les dessins de la marqueterie, ou elle retrouva les arabesques de
Raphael. Tout appelait les yeux: les ornements a rinceaux, les frises
toutes vivantes de chasses, de combats de lions, d'oiseaux, de
feuillages, de scenes mythologiques.

Pendant que Genevieve se perdait dans le jeu des sculptures, Mlle de
Parisis admirait sur la porte du centre les armoiries en argent de sa
famille.

Devant ce meuble etait une table pareillement en ebene: on y admirait
trois tableaux encadres d'arabesques. C'etait Diane a la chasse, Diane
a la fontaine, Diane endormie. La table etait soutenue par trois
cariatides; des sirenes en argent s'enroulaient a un pied monumental
a tetes de chimeres. Les chaises etaient dans le meme style,
incrustations d'ivoire, tres fines sculptures, ornements, arabesques,
amours et rosaces. Les gravures representaient les grandes scenes de
l'Iliade.

Dans d'admirables emaux cloisonnes, supportes par des pieds en bronze
dore d'un fort beau travail, des fleurs rares s'epanouissaient en
toute liberte. Genevieve cueillit une grappe blanche d'un arbre des
tropiques, que Parisis avait failli cueillir le matin pour une autre
main; elle la passa sur ses levres avec un sentiment indefinissable de
vague esperance.

La pendule sonna quatre heures. "Deja quatre heures!" s'ecria-t-elle
en regardant un chef-d'oeuvre de Boule suspendu sur un panneau entre
deux portes.

Elle ne prit pas le temps de regarder les jolies statuettes, les fines
gravures du cadran, les acanthes des chapiteaux. Il etait temps
de partir, Octave pouvait rentrer et la surprendre. Elle s'arreta
pourtant encore, pendant pres d'une minute, devant un tout petit
cabinet en ebene, fermoirs et serrures d'argent, ornements a chimeres.

C'etait la le roman d'Octave, selon son expression. Toutes les lettres
de femmes, tous les portraits de femmes,--je parle des petits dessins
et des cartes photographiees,--etaient jetes pele-mele dans les
tiroirs.

Un des tiroirs etait ouvert. Genevieve y vit un gant, trois ou quatre
lettres, un portrait. C'etait le portrait d'une comedienne celebre.
A qui etait le gant? Sans doute c'etait un gant qu'il avait lui-meme
arrache a quelque petite main rebelle. Et les lettres? Ah! si
Genevieve se fut trouvee toute seule!

Elle ouvrit un autre tiroir: des lettres, des portraits, des fleurs
fanees: "Ce n'est pas un meuble, dit-elle, c'est un camposanto.
Pourquoi laisse-t-il tous ces tombeaux entr'ouverts?"

Parisis n'avait ferme que la petite porte du milieu. La etait le
secret du jour, c'etait la place du coeur. "Oh! que je voudrais que
cette porte fut ouverte!" Mais si la porte se fut ouverte comme par
miracle, elle eut ete bien etonnee. Il n'y avait rien dedans. Et alors
eut-elle pense que c'etait la place reservee a ses lettres, a ses
portraits, aux fleurs cueillies avec elle, a son gant arrache par lui.

"Voyons! lui dit sa tante. Octave va rentrer et nous surprendre. Il
nous fera conduire au poste comme des aventurieres.--Ne craignez rien,
ma tante, quand on vient ici par l'escalier derobe, on est toujours
bien recu. Mais partons, parce que je ne veux pas que mon cousin me
voie avant de m'aimer.--Que tu es enfant! Il ne t'aimera que s'il te
voit."

Genevieve suivit sa tante en respirant la fleur des tropiques.




VI

LA MARGUERITE


Il etait dix heures du soir. Il neigeait. Paris tout encapuchonne,
comme un benedictin dans son blanc linceul, se disposait a courir les
aventures.

C'etait la nuit du mardi gras; les derniers Romains, les Parisiens de
la decadence, voulaient encore une fois, avant les jours sombres
du careme, se couronner de roses et jeter leurs derniers bonnets
par-dessus le dernier moulin de Montmartre.

Tout s'en va! les moulins, les carnavals et Paris lui-meme.

Un vrai Parisien de la vraie decadence, Octave de Parisis, se
preparait a cette belle nuit de carnaval, a l'ambassade de ----. Il se
deguisait en Faust, cherchant l'amour: "un jeune gentilhomme vetu de
pourpre et brode d'or, le petit manteau de soie roide sur l'epaule, la
plume de coq au chapeau, une longue epee affilee au cote."

Allait-il, comme le vrai Faust, faire l'experience de la vie? Et
devait-il se dire aussi comme Faust: "Quel que soit l'habit que
j'endosse, en sentirai-je moins les dechirements et les angoisses de
mon coeur?"

Octave prit un chandelier a deux branches pour se regarder dans une
glace. Il voulait voir s'il avait bien l'allure de Faust. "Non,
dit-il, j'aime mieux, bien decidement le bonnet et la houppelande du
docteur." Il revetit l'autre costume.

Ce fut alors que Monjoyeux le surprit dans sa repetition, je veux dire
au moment ou il s'etudiait devant le miroir. "Bravo! dit Monjoyeux en
entrant, voila le Docteur de la Science. J'espere bien que tu vas leur
dire de fortes verites, cette nuit, a ces paiens qui ne croient pas
a Jupiter, le dieu des dieux, le dieu d'Homere, de Phidias et
d'Apelles.--Moi! dit Octave en serrant la main de son ami, je n'ai pas
une pareille pretention.--Alors, pourquoi t'es-tu habille en docteur
Faust?--Pour effeuiller quelques Marguerites, s'il en reste.--Des
mots, des mots, des mots! Je croyais que tu lisais La Rochefoucauld et
non Rivarol.--Depuis que je sais par coeur La Rochefoucauld, je ne lis
plus.--Tu as peut-etre raison. La Rochefoucauld prend notre esprit
apres avoir pris notre coeur. Crois-moi, retrempe-toi dans Homere,
Theocrite et toutes les bonnes betes de l'antiquite.--Veux-tu
fumer?--Non, je ne fume plus.--Pourquoi?--Parce que c'est decidement
trop a la mode de fumer. Je ne veux plus etre de mon temps.--Homme
antique!--Je venais te prier de venir demain voir ma Junon. Je veux
qu'elle te rajeunisse de pres de deux mille ans. Vois-tu, mon cher,
l'antiquite c'est l'eternel pays des vingt ans, c'est le paradis
retrouve, c'est....--Chut! tu vas precher. L'heure est mal choisie,
pour moi qui vais m'encarnavaliser. Parlons des Junons que nous avons
"sculptees" a Monaco.--Ne parlons plus, pour parler bien. Je vais a
la Ceremonie du Malade imaginaire: voila mon carnaval; a minuit je
serai couche, car je me leve matin. Adieu. Veux-tu voir une belle
journee, leve-toi matin.

C'est un ancien qui a dit cela.--Adieu, tu sais mon opinion sur les
sept sages de la Grece.--Oui, parce que tu ne les connais pas. Si tu
les avais relus, tu ne dirais pas cette nuit tant de sottises a la
derniere mode, o homme d'esprit."

Et Monjoyeux souleva la portiere en damas rouge pour sortir. "Encore
un mot: s'il te reste une heure, relis Goethe pour ne pas faire trop
d'anachronismes.--Tu as raison, j'y avais pense. Pour representer
Faust, il faudrait avoir la science de Faust, la science du diable.
--Donne ton ame au diable! mais tu l'as donnee si souvent que le
diable n'en voudrait plus. Adieu."

Octave alla a sa bibliotheque et prit le livre de Goethe. Il le
feuilleta d'abord et y penetra bientot, non pas avec la vaine
curiosite d'un desoeuvre spirituel qui court les fetes du carnaval,
mais avec la curiosite d'un homme qui cherche le mot de la vie.

Il sonna son groom, le citoyen Egalite, un negre haut en couleur.
"Egalite, mets du bois au feu et avertis le cocher que je ne sortirai
qu'a onze heures."

A onze heures, Octave avait penetre les profondeurs du genie de Goethe.

Je ne vais pas faire ici le tour de Goethe. Il faudrait avoir le temps
de faire le tour du monde. C'est une figure tres etudiee, qui garde
le sourire de bronze du sphynx: nul ne lui arrachera son dernier mot.
Tout un monde est sorti de ses mains puissantes,--tout un monde: le
paradis de l'amour, l'Olympe du beau et des passions. Mais, quoi qu'en
disent les inities, la lumiere de Goethe n'est pas le soleil: il a
trop aime l'heure nocturne. Quel miracle que le genie! Dieu n'a cree
qu'une femme, Goethe en a cree deux. Eve, elle-meme, est-elle plus
vivante en notre esprit que Marguerite et Mignon, ces deux symboles
radieux qui voyagent a jamais dans le ciel ideal, mais qui demeurent
femmes? Car Goethe le pantheiste les a petries en pleine pate humaine.
La est le caractere du genie de Goethe. Tout en parcourant les mondes
dans ses poesies legendaires, il ne perd jamais pied; les personnages
de sa comedie vont heurter les nues, sans cesser une heure d'etre des
hommes. Voila pourquoi il est grand et humain dans le sens de l'art.
Voila pourquoi sa renommee etend ses frontieres, pourquoi la France le
traduit en vers et en prose, en peinture et en musique.

La pendule sonna minuit. Il n'etait que onze heures. "C'est etrange,
dit Pariais, c'est la troisieme fois que j'entends sonner minuit."

Il regarda le cadran. Il lui sembla que la petite aiguille tournait
aussi vite que la grande. "Qu'est-ce que cela? dit-il."

Revait-il? Etait-il devenu le jouet de ces somnolences lucides qui
jettent l'ame dans les penombres ca et la rayonnantes de la seconde
vue?

Il se souvint qu'un soir Lamartine l'avait inquiete dans son atheisme
en lui parlant de l'ame des choses: cette vie insaisissable qui s'agite
dans l'horloge, dans la lampe, dans l'air, dans le feu, dans le mur;
qui parle par la voix des cloches, du vent, de la pluie, des echos, des
flammes, du silence. "Quelle folie, dit-il en rejetant les affres
nocturnes qui tombaient sur lui comme un suaire, il n'y a d'ame que
dans le corps--et peut-etre meme qu'il n'y a pas d'ame du tout."

Il se remit devant l'atre et rouvrit son livre. Il prit un charme
etrange a cette lecture; pour la premiere fois son esprit fut illumine
de toutes les lumieres fantastiques du chef-d'oeuvre allemand. "Un peu
plus, dit-il en se promenant et se voyant dans un miroir de Murano,
suspendu au-dessus d'une console, je me croirais Faust lui-meme, mais
ou est Marguerite?" Goethe a raison:

    Faust chercha la science et trouva Marguerite.

Et Parisis pensa a toutes les femmes qui avaient traverse sa vie. Un
cortege de figures rieuses et eplorees passa dans son souvenir.

Cependant il etait onze heures. Il jeta sur son epaule son pardessus
de fourrures et sonna Egalite.

Comme il partait, il se vit encore dans le miroir de Venise. Il
s'imagina qu'il se voyait double. "Satan,--dit-il, tout indigne contre
lui-meme,--tu as beau faire, tu n'es plus qu'un pauvre diable. On ne
croit plus a Dieu, pourquoi croirait-on a Satan?"

Don Juan de Parisis, ou plutot ce soir Parisis-Faust, avait a peine
traverse le premier salon de l'ambassade, qu'il vit devant lui, mais
fuyant d'un pas discret, une Marguerite, non pas celle d'Ary Scheffer,
mais celle de Goethe lui-meme.

Octave atteignit bientot cette Marguerite dans un embarras de
mascarades, cause par un houx gigantesque qui piquait tout le monde.
"Dis-moi, Marguerite, tu savais donc que je me deguiserais en
Faust?--Oui je le savais."

Et Octave qui ne voulait jamais douter de rien: "Tu ne viens pas ici
pour aller a l'Eglise? Veux-tu faire ton salut avec moi?--Je n'ai
pas un peche sur la conscience.--Cela te sera compte plus tard.
Viens--Mais vous etes le diable, Faust!--Le diable n'a-t il pas emmene
Jesus sur la montagne? La vertu ne triomphe que quand elle est en
danger.--Et sur quelle montagne veux-tu m'emmener, Satan?--La, a
l'ombre de cette haie de femmes qui dansent.--Eh bien! parlez,
tentateur."

Octave parla. Et, selon sa coutume, il parla bien. Mais la Marguerite
n'etait plus la fille de Goethe; elle n'en avait que le masque.
C'etait un coeur vaillant qui n'avait pas peur du diable, quoiqu'elle
eut peur de l'amour.

Ce fut une jolie escarmouche de mots spirituels, tendres, passionnes
quelquefois, plus souvent railleurs.

La Marguerite cachait son emotion par une gaiete d'emprunt.

"O femme! dit tout a coup Octave. Jusqu'ici vous n'avez parle que pour
masquer votre ame et votre coeur. Soyez franche une fois: pourquoi
vous etes-vous deguisee en Marguerite?--Pourquoi vous etes-vous
deguise en Faust?--Je n'en sais rien. Une betise! Des que je me suis
vu ici, j'aurais voulu etre sur la Jungfrau. Un homme bien ne comme
moi ne devrait se deguiser qu'en Pierrot.--Eh bien! c'est comme moi,
qui ne suis pas plus mal nee que vous: j'aurais du me deguiser en
Colombine.--O ma Colombine!--Chut! on vous ecoute! Vous auriez le
duel de Pierrot. Adieu, nous nous retrouverons. Voulez-vous mon
secret?--J'ecoute avec mon coeur.--Je me suis deguisee en Marguerite,
parce que vous vous etes deguise en Faust.--Qui vous avait dit
mon deguisement?--Je sais tout.--Marguerite, je vous aime.--Un
peu.--Beaucoup.--Pas un mot de plus, car vous diriez: Pas du tout!"

Marguerite disparut comme par enchantement. M. de Parisis eut beau se
soulever sur la pointe des pieds, il lui fut impossible de savoir dans
quel tourbillon elle s'etait evanouie.

"C'est dommage, dit-il. Elle est un peu maigre, ce qui prouve qu'elle
est jeune, mais elle est charmante, et je suis tout enivre de la
fraiche senteur des vingt ans qu'elle repandait autour d'elle. Mais,
apres tout, il ne faut jamais s'attarder, surtout au bal masque, ou un
homme de mauvaise intention doit amorcer une aventure toutes les cinq
minutes."




VII

L'OR, LE POUVOIR, LA RENOMMEE, L'AMOUR


Apres une spirituelle causerie avec la princesse de Metternich, ou
elle lui prouva que les femmes ne se masquaient que pour se demasquer
le coeur, le duc de Parisis rencontra deux de ses amis, qui n'avaient
pris, pour cette folie carnavalesque, que le petit manteau venitien.

C'etait Rodolphe de Villeroy, attendant comme lui depuis longtemps
sa nomination de ministre plenipotentiaire; c'etait le vicomte de
Miravault, qui avait jete l'ambition aux orties pour devenir riche:
homme de son temps, qui deifiait l'or, parce que l'or deifie tout.
"Ah! bonjour, mon cher Faust, tu cherches la science? Tu te rappelles
le vers: Faust cherchait la science, il trouva Marguerite.--Moi, je
cherche Marguerite. Sais-tu ou elle est passee?--Elle passe son temps
a dire qu'elle aime beaucoup, comme toutes les marguerites.--Non. La
mienne dit qu'elle n'aime pas du tout."

Octave s'empara d'un divan pour lui et ses amis.--"Asseyons-nous la,
c'est le bon endroit. Les femmes vous marchent sur les pieds, mais les
femmes sont si legeres!--As-tu remarque, dit M. de Villeroy au vicomte
de Miravault, que Parisis ne trahit ras sa destinee? Il est ne pour
faire le malheur de toutes les femmes.--Excepte de la sienne, quand il
en prendra une, ou quand il se laissera prendre.--Ne craignez rien,
dit Octave; le piege a loup n'est pas encore tendu.--Prends garde, il
y a des pieges a loup ici.--Et toi, Gaston, dit M. de Parisis, toi non
plus, tu ne trahis pas ta destinee. Tu es si diplomate que tu n'en
as pas l'air.--La diplomatie n'est qu'un chemin, ce n'est pas une
carriere. Le vrai but, mon cher, c'est le pouvoir. Tu verras, quand je
serai ministre,--non pas ministre a Rio ou a Tonkin, mais ministre des
affaires etrangeres,--tu verras si je trahis ma destinee qui est de
gouverner les hommes!--Gouverner les femmes! dit Parisis! comme s'il
fut convaincu de sa mission.--Vous etes deux grands enfants, dit le
vicomte de Miravault en montrant un napoleon: voila la vraie royaute.
Quand j'aurai sept ou huit cent mille de ces soldats-la, ranges en
bataille, je serai maitre du monde, maitre de vos consciences, maitre
de vos femmes. Et moi, je ne tomberai pas du pouvoir, je ne verrai
pas fuir les courtisans.--Vous poursuivez chacun une chimere, dit
Parisis. Moi j'etreins la mienne.--Oui, mais toi tu te reveilleras un
matin trainant la patte vers les Invalides de l'amour; car tu n'auras
pas la supreme consolation d'etre foudroye au souper du commandeur.
--C'est singulier, dit M. de Villeroy, nous sommes peut-etre ici,
apres tout, les trois hommes les plus serieux de cette fete: car nous
avons tous les trois notre theorie et notre volonte. Moi, je m'appelle
le Pouvoir.--Parce que tu n'es rien.--Toi, dit Miravault a Octave,
tu t'appelles l'Amour, parce que tu l'as tue.--Toi, tu t'appelles
l'Argent, parce que tu n'en as pas."

Un homme deguise en diable a quatre ecoutait aux portes. "Vous oubliez
un ami qui s'appelle la Gloire,--La Gloire, dit Octave, ne vaut pas
le diable.--C'est le diable a quatre, dit M. de Miravault en
reconnaissant Monjoyeux.--Oui, c'est le diable a quatre, reprit
Parisis en serrant la main du nouveau venu. Tu as voulu me surprendre
en me disant que tu ne viendrais pas.--Oui, repondit Monjoyeux, j'ai
voulu te voir au milieu de tes femmes et de tes mauvaises actions." Et
il prit sa part du divan.

"Donc, reprit Octave, RODOLPHE DE VILLEROY aspire au POUVOIR;--Le
second, MIRAVAULT, veut regner par l'ARGENT;--Le troisieme, MONJOYEUX,
tente les chimeres de la GLOIRE;--Le quatrieme, OCTAVE DE PARISIS, ne
veut tenter que la FEMME."

Villeroy tordit sa moustache: "Eh bien! nous verrons dans un an ou
dans dix ans qui est-ce qui se sera trompe.--Tous les quatre," dit M.
de Parisis.--Et il se leva pour entrainer ses amis au buffet. "Allons
prendre des forces pour conquerir le monde."




VIII

LE JEU DE CARTES


En cette belle annee, vers le carnaval, toutes les nuits du beau monde
furent panachees par des mascarades de tous les styles. Ces folies
enseignent la sagesse. La plupart des gens a la mode n'apprennent ou
ne reapprennent l'histoire qu'en s'encarnavalisant, ce qui ne les
empeche pas de faire les plus beaux anachronismes,--comme la celebre
Mme d'Amecourt, qui se deguisait en Fredegonde, avec des cheveux
poudres a la marechale et deux mouches assassines.--Il est vrai
qu'elle donna une raison aux pedants: la poudre a la marechale
indiquait l'esprit de conquete de Fredegonde, et les mouches
assassines, ses armes deloyales; toutefois, cette nuit-la, Mme
d'Amecourt n'eut pas le prix d'histoire de France.

Parmi les bals masques de l'hiver, il y eut encore, trois jours apres
la fete de l'ambassade, celui d'une grande dame celebre a la Cour. On
avait meme dit qu'elle n'avait donne son bal que pour de tres hauts
personnages, mais elle le donnait pour tout Paris. Et comme dans
tout Paris il y a de tous les mondes, les personnages de la Cour
coudoyerent peut-etre quelques personnages du theatre.--Apres tout,
ou est la vraie comedie? ou sont les vraies comediennes?

Je ne dis pas cela pour quatre belles dames qui, la veille, se
rencontrant tout a propos, decreterent qu'elles iraient a ce bal
deguisees en jeu de cartes, c'est-a-dire en dame de carreau,--dame de
pique,--dame de trefle--et dame de coeur. Trois de ces dames etaient
illustres dans le beau monde:--la marquise de Fontaneilles, la
duchesse d'Hauteroche, la comtesse d'Antraygues-- La quatrieme
etait une jeune fille qui portait un grand nom: Mlle Genevieve de La
Chastaigneraye.

Le sort retourna pour elle la dame de coeur. "Tant pis, dit-elle,
j'aurais voulu me deguiser en Jeanne d'Arc, c'est-a-dire en dame de
pique."

Les quatre dames se jurerent le secret au nom de la jeune fille, qui
ne voulait pas se hasarder ainsi dans le monde, au nom de la duchesse,
une vertu rigide et inalterable, vraie femme de marbre qui etait
revenue des passions sans y etre allee.

Toutes pensaient, avec quelque raison, faire beaucoup de tapage dans
ce bal deja tapageur; elles ne voulaient pas que leurs noms courussent
les journaux du lendemain.

Naturellement, Octave de Parisis alla au bal masque de Mme de ----. Il
ne revetit cette fois que le petit manteau venitien. Presque a son
entree, il fut assailli par tout un jeu de cartes qui se dressa
gaiement et bruyamment devant lui. C'etaient les quatre femmes qui
s'etaient entendues la veille pour se deguiser en Dame de Coeur,--en
Dame de Pique,--en Dame de Trefle,--en Dame de Carreau.

"On ne passe pas! lui cria la Dame de Trefle d'une voix sonore comme
l'argent.--Eh bien! c'est cela, dit Octave, emprisonnez moi tout de
suite, mais emprisonnez-moi dans vos bras ou dans ceux de la Dame de
Coeur.--Chut! dit la Dame de Carreau, la Dame de Coeur n'emprisonne
personne dans ses bras ni dans ses vingt ans.--Qui sait? dit Octave
avec un sourire moqueur.--Je le sais bien, moi! dit la Dame de Coeur
sans deguiser sa voix."

Octave lui prit la main. "C'est etrange! dit-il en lui regardant les
yeux: n'es-tu pas ma Marguerite de l'autre soir?--Qui sait? dit la
Dame de Coeur."

Le flot poussait le flot, la vague entrainait la vague. Octave avait
suivi son jeu de cartes a la porte d'un petit salon, ou un diplomate
deguise en sorcier, mais qui ne savait pas trouver le mot, se derobait
a ses chutes bruyantes, devant les railleries de quelques femmes
beaucoup plus sorcieres que lui. M. de Parisis et les quatre dames
s'emparerent du divan sans s'inquieter du pauvre diable.

"Expliquez-moi cette legende, dit Octave en s'adressant a la Dame
de Carreau, qui lui semblait la plus gaiement babillarde; pourquoi
etes-vous ainsi deguisees toutes les quatre? Qui est Rachel, qui
est Argine, qui est Agnes, qui est Pallas?--C'est peut-etre tout
simplement, dit la Dame de Carreau, parce que les hommes aiment
les cartes. Apres cela, si tu aimes a dechiffrer les symboles, les
enigmes, les hieroglyphes, regarde bien."

M. de Parisis devisagea les quatre femmes a travers leur masque.

"Je commence par reconnaitre, dit-il, que vous etes toutes les quatre
fort jolies.--Sache, mon cher, repondit la Dame de Carreau, que nous
sommes de trop bonne maison pour nous masquer si nous n'etions pas
jolies.--Il n'y a que les bourgeoises cherchant une aventure qui osent
mettre un loup sur leur museau quand il est vilain.--Toi! tu as fait
tes humanites a l'universite de M. de Balzac.--Je n'ai jamais lu qu'un
seul livre: Saint-Simon.--Tu te vantes, c'est pour me faire croire que
tu sais lire toute seule dans le livre des passions. Mais pourquoi
as-tu choisi le role de la Dame de Carreau?--Parce que je suis une
Agnes?--Oui, une Agnes Sorel. Mais ou est ton roi?--Ca et la, dans les
salons, je ne sais ou, en bonne fortune avec quelque domino pistache.

M. de Parisis s'etait penche vers la Dame de Pique. "Voila ma dame,
dit-il; elle s'appelle Pallas; elle a ete consacree par Jeanne d'Arc;
c'est la sagesse, c'est la victoire, c'est le sacrifice!--C'est cela,
dit la Dame de Pique, volontiers vous me bruleriez vive sur le bucher
de vos amours, monsieur Don Juan!--Et moi, qui suis-je? je demande
l'explication de la gravure, demanda la Dame de Trefle.--Toi tu
t'appelles Argine, tu es la reine, tu es le pouvoir, le despotisme, la
tyrannie. Veux-tu m'enchainer a tes pieds?--Je te connais: tu trouves
deja que les chaines de roses sont trop lourdes. Eh bien! mon cher, tu
ne sais pas dechiffrer les hieroglyphes du moyen age. Je ne suis pas
le pouvoir, je suis mieux que cela: je m'appelle l'or.--Et moi! je
suis l'amour, dit la Dame de Pique, si on veut bien le permettre."

La Dame de Coeur se recria: "Non, tu n'es pas l'amour, tu n'es que la
galanterie, car tu n'es que le portrait d'Isabelle de Baviere.--Je
n'ai qu'un mot a dire, je suis la Dame de Pique: c'est la dame de
coeur, sinon la Dame du Coeur.--Non, tu es la dame des coeurs.--Et
qui donc est l'amour, Octave? reprit la Dame de Coeur.--L'amour, lui
dit-il avec une voix caressante, c'est toi et je t'aime.--L'amour, lui
repondit-elle, c'est moi, et je ne t'aime pas.--Vous avez dit cela,
mais comme une femme qui n'a jamais parle d'amour. Vous etes adorable
dans votre emotion."

Mlle de La Chastaigneraye ne pouvait cacher les battements de son
coeur.

Je ne veux pas redire mot a mot tout ce qui se debita d'extravagant
dans le petit salon jaune. Octave de Parisis s'amusait beaucoup a ce
jeu. Les quatre dames lui montraient toutes les varietes de la femme,
depuis les cimes bleues de l'ideal jusqu'aux abimes de la passion.

La, il y avait la vertu et la volupte, la candeur qui se hasarde au
precipice, et la malice savante qui se moque de tout.

"Dans l'antiquite, dit tout a coup M. de Parisis, Praxitele prenait
sept femmes pour trouver la beaute: si vous voulez, ma Dame de Pique,
ma Dame de Carreau, ma Dame de Coeur, ma Dame de Trefle, je vous
prendrai toutes les quatre pour trouver l'amour.--C'est cela, dit en
riant la Dame de Carreau, ce sera un accord parfait.--Vous ne
serez jamais serieux, mon cher Octave, continua la Dame de Trefle.
Regardez-moi, et devenez un homme d'or, j'ai failli dire un homme
d'ordre. Vous etes en train de vous ruiner, prenez garde; quoi qu'en
disent les moralistes, l'or, c'est le bonheur.--Non, dit la Dame de
Carreau, le bonheur, c'est le pouvoir.--Tais-toi, ambitieuse, dit la
Dame de Pique, le bonheur, c'est la passion."

Octave avait ecoute en silence; il se tourna vers la Dame de Coeur:
"Et vous, vous ne dites rien?--C'est que je ne suis pas si savante,
moi."

Octave se pencha vers elle pour lui parler a l'oreille. Elle
tressaillit et s'offensa, car tout en lui parlant, il touchait ses
cheveux de ses levres. Que lui dit-il?

Pour la premiere fois, il se fit un silence eloquent.

Octave entendit ces mots murmures a demi-voix par la Dame de Trefle
et la Dame de Pique: "C'est la province qui triomphe!--La province!
pensa Octave, je ne connais pas la province."

Et d'un oeil profond, il tenta encore une fois de voir le dessous des
masques. "Donc, reprit il tout haut, vous m'etes apparues toutes les
quatre comme les quatre images de la vie: L'OR, LE POUVOIR, LA GLOIRE,
L'AMOUR. Je vous avouerai que le hasard me joue de singulieres
comedies, depuis quelques jours. Je ne parle pas d'une vision qui
m'est apparue sur le coup de minuit; mais au bal de l'ambassade, il
y a trois nuits, nous causions avec trois de mes amis: De L'OR, DU
POUVOIR, DE LA GLOIRE, DE L'AMOUR. "C'est tout simple, dit la Dame de
Carreau, ce sont les quatre vertus cardinales. On ne peut pas faire un
pas sans marcher sur la queue de leur robe."

En disant ces mots, la Dame de Pique entraina ses trois amies a
d'autres aventures.

Sur le seuil du petit salon, la Dame de Coeur se retourna vers M. de
Parisis et lui dit:--C'EST LA! Octave se demanda serieusement s'il
revait. Il voulut la ressaisir, mais elle s'etait envolee.




IX

LA DAME DE PIQUE ET LES POIGNARDS D'OR


Une demi-heure apres dans ce petit salon bleu, Octave retrouva seule
la Dame de Pique.

"Diogene cherchait un homme, lui dit-elle. Il n'a pas trouve. Toi,
tu cherches une femme et tu ne trouveras pas.--Je ne trouverai pas
ici?--Ni ici, ni au bout du monde, ni plus loin encore.--Pourquoi?
demanda Parisis.--Pour deux raisons.--La seconde, c'est qu'il n'y a
pas de femmes.--Ni ta main droite, ni ta main gauche ne sont dignes
de denouer...--Ta ceinture doree.--Non, les rubans des souliers d'une
jeune fille, belle de toutes les beautes de la jeunesse et de toutes
les beautes de la vertu."

Parisis regarda ses mains. "Mes mains? Apres tout je m'en lave les
mains.--Oui, comme la femme de Barbe-Bleue lavait sa cle. Il n'y a que
les larmes de la penitence...--Est-ce que tu te repens. Veux-tu
te repentir avec moi? car on se repent toujours dans les bras de
quelqu'un.--Tu as lu cela quelque part.--Peut-etre.--Tout a ete dit
et tout a ete imprime.--Mais on peut avoir de l'esprit sans ecouter a
ta porte."

Mme d'Antraygues etait tres emue. C'etait une femme romanesque, mais
c'etait la premiere fois qu'elle se hasardait dans les perils d'une
pareille causerie "Dites-moi, Monsieur, pourquoi me dites-vous tu
avec tant d'impertinence?--Madame, je vous parle comme je parlerais a
Dieu: O mon Dieu, tu es si bon, que tu ecouteras ma priere! O Madame,
tu es si belle, que tu me diras ton nom!

Les violons preluderent a la Fee Tapage, le quadrille endiable. "On
va danser, si nous allions la-bas sur le canape qui s'ennuie.--Prenez
garde, c'est le sofa de Crebillon II, il dira vos secrets."

La Dame de Pique avait pris toute la place. "Et moi? dit Octave.--La
belle question. Quand vous montez en coupe avec Mlle Olympe ou Mlle
Cora, comment faites-vous?--Vous avez raison." Octave ne detourna pas
d'une main discrete les jupes de la dame, il ne fit pas de manieres
pour s'asseoir dessus. "Chut, dit Mme d'Antraygues. Regardons ce
quadrille."

C'etait le plus eblouissant tableau de carnaval que jamais Gavarni
ait reve. Le Soleil dansait avec la Lune, il avait pour vis-a-vis un
Buisson-de-Roses et une Gelee-Blanche.

Parisis se pencha amoureusement vers la Dame de Pique et lui dit a
l'oreille dans un baiser: "Veux-tu m'aimer?--Je ne m'en consolerai
jamais. Et puis, tu n'amuserais pas mon coeur.--Que cherches-tu,
toi?--Rien, car je sais que je ne trouverais pas. Si je cherchais, je
chercherais l'amour.--C'est toute mon ambition. Veux-tu chercher avec
moi? Ah! si tu savais comme j'aime l'amour.--Tu adores et tu n'aimes
pas.--T'imagines-tu donc que l'amour ait elu domicile chez les femmes
du monde? L'amour est comme le diable: il hante plus les filles
perdues que les vierges. Crois-tu que Des Grieux n'aimait pas Manon
avec toute la force humaine, avec toutes les aspirations divines? Va,
Des Grieux etait un homme et Manon etait une femme, l'homme et la
femme que nous cherchons."

Octave regarda la Dame de Pique. "Si j'etais l'homme et si tu etais la
femme!"

M. de Parisis entendit encore cet echo bien connu: "CE N'EST PAS LA."
Il regarda autour de lui et ne vit que le tourbillon. "Tu me compares
a Manon Lescaut, dit la Dame de Pique.--A Virginie, si tu veux, a
Beatrix, si tu aimes mieux, a Marguerite, a toutes celles qui ont
aime.--Les lauriers sont coupes: je suis mariee.--Je le savais. Une
jeune fille ne parlerait pas si bien et n'ecouterait que son danseur.
Rassure-toi: il n'y a que les femmes mariees--de la main droite ou de
la main gauche--qui soient romanesques. La jeune fille aujourd'hui
n'est que fanfaronesque. Elle rit de tout, parce qu'elle n'a pas
pleure.--Parce qu'elle n'a pas assez pleure. Moi aussi je ris de
tout.--Excepte de ton coeur.--Ne parlons pas des absents.--Ah! il n'y
a personne la?"

M. de Parisis mit tout doucement la main sur le coeur de la

Dame de Pique. "Voila un coeur capitonne.--Vous savez que je ne suis
pas une mappemonde et que je n'aime pas les geographes." La Dame de
Pique prit tout doucement la main d'Octave et la mit a la porte.
"Est-ce qu'on nous voyait? lui demanda-t-il avec impertinence, mais de
l'air du monde le plus naif.--Non, repondit-elle simplement, mais je
me voyais."

M. de Parisis pensa qu'il s'etait trompe en prenant le chemin de
traverse. Il sentit qu'il n'etait plus si pres d'elle et voulut se
rapprocher, mais plus il avanca plus il perdit de terrain. "Si vous
saviez mon age....--Je sais votre age. La femme a beau se masquer,
elle se trahit a chaque mot. En vain elle a traverse la diplomatie,
elle a fait un cours de machiavelisme, en vain elle a l'experience,
ce fruit amer qui empoisonne le coeur, elle dit tout, en voulant tout
cacher.--Vous etes si profond que je ne comprends pas.--Une femme
comme vous, madame, a toujours vingt-cinq ans. Vous avez vingt-cinq
ans, parce que vous savez par coeur l'encyclopedie de l'amour, la
science des coquineries autorisees et des coquetteries permises. Vous
avez vingt-cinq ans, parce que vous jouez l'esprit et la betise a s'y
meprendre, parce que vous defendez le quadrilatere en sachant bien
qu'on peut passer a cote et surprendre Venise sans s'inquieter de
Verone. Vous avez vingt-cinq ans, parce que vous avez mis Dieu et le
demon dans vos affaires.--C'est tout. Est-ce que vous etes petit-fils
de Labruyere?--Oui--Et depuis quand, s'il vous plait, ai-je vingt-cinq
ans?--Depuis cinq minutes."

La Dame de Pique respira. "Vous vous trompez, Monsieur, j'ai vingt-cinq
ans depuis cinq ans.--Non, Madame, j'ai vu votre cou, j'ai respire vos
cheveux, j'ai senti votre coeur.--Oui, je vous vois venir, car vous n'y
allez pas par quatre chemins. Vous voulez me coiffer d'un de vos
poignards. J'en ai vu deja ce soir trois ou quatre dans les chevelures
de ces dames."

Chaque fois que Parisis etait heureux en amour, il piquait dans la
chevelure de la femme,--plus ou moins heureuse avec lui,--un petit
poignard d'or pas plus grand que le doigt. Etait-ce un sacrificeaux
dieux, ou etait-ce pour marquer sa conquete?

Les amoureux improvises allaient bon train, mais une Giboulee, au bras
d'un Soleil, vint se jeter a la traverse en disant a Mme d'Antraygues:
"Ma chere, votre mari vous cherche: vous savez ou vous devez vous
retrouver?--Oui, mais apres le souper, dit la Dame de Pique." Et se
levant: "Adieu, Monsieur, a l'an prochain."

Octave suivit un peu la Dame de Pique, il questionna autour de lui,
mais bientot il fut emporte dans le groupe de la duchesse de Persigny
qui voulait le railler sur son jeu de cartes--biseautees--selon son
expression. "Pas si biseautees que cela, dit une voix dont le timbre
d'or fit tressaillir Octave."

C'etait Mlle de Chastaigneraye: la Dame de Coeur.




X

LE BAISER DE DON JUAN


Octave ne fit pas de facons pour fuir la duchesse. Il saisit la main
de la Dame de Coeur et la passa a son bras avec toutes les caresses
d'un amoureux: "Laissez-moi defaire votre gant, lui dit-il, je vous
dirai qui vous etes."

Et Octave developpa une theorie sur la physionomie de la main. Pour
lui, la main c'etait le blason, c'etait les armes parlantes.

La Dame de Coeur avait la pudeur du gant. "Pour moi, dit-elle, je
n'ai pas besoin de votre main pour vous dire qui vous etes.--Eh bien,
parlez-moi de moi-meme, je vous jure que je ne me connais pas."

La Dame de Coeur, qui avait une bonne grace charmante, avec un esprit
d'ange et de demon, lui parla de sa famille, de sa jeunesse, de ses
aventures. Il etait ravi et effraye, comme si sa conscience se fut
dressee devant lui.

Tout en constatant sa bravoure, son intelligence, son grand air, elle
peignit sous ses yeux, d'un trait rapide, tous les Parisis qui avaient
joue un grand role. Devant de tels portraits, il s'inclinait avec
humilite, lui qui etait toujours si fier. Cette histoire, la Dame de
Coeur la conta a Octave, comme une bonne fee qui l'eut suivi partout
depuis son berceau. Elle lui parla de sa mere avec une expression qui
le toucha au coeur. Elle lui parla de l'Amerique et de la Chine comme
un vrai compagnon de voyage. "Apres tout, dit-elle, qu'avez-vous
rapporte d'Amerique? une poignee d'or! Qu'avez-vous rapporte de la
Chine? un eventail! N'allez-vous pas vous croire un heros parce que
vous avez pris Pekin? J'oubliais, parlez-moi donc de votre Chinoise,
car c'a ete l'histoire de tout Paris, o don Juan de Parisis!--Ne
parlons jamais des femmes d'hier," murmura Parisis.

Et comme s'il voulut dire un secret a la Dame de Coeur, il baisa ses
beaux cheveux rayonnants. Il les brula.

Mlle Genevieve de la Chastaigneraye se leva tout indignee et toute
rougissante. Le masque la devorait.

Elle avait pu s'aventurer dans son innocence a jouer son jeu dans
cette partie de cartes, mais si elle trouvait doux de parler a Octave,
elle s'offensait d'etre touchee par Don Juan.

Octave tressaillit a ce beau mouvement. La pudeur a une eloquence qui
attere le plus roue.

La Dame de Coeur s'eloigna dans sa chaste dignite, sans que le duc de
Parisis osat lui reprendre la main pour la retenir.

La mascarade etait abracadabrante; on avait epuise tous les symboles;
on coudoyait l'Ange des tenebres et des Cocotes--en papier--les
Cocotes des enfants. Il y avait un Assuerus, un Sarcophage, un
Obelisque, une Nuit et une Mille et une Nuits; un malin s'etait
deguise en Facteur pour etre un homme de lettres. Il y avait un Orage
et une Tempete; il y avait une Californie que tout le monde demandait
en mariage. Et des Incroyables et des Mauresques, et des Valledas,
et des Almees, et des Repentirs, et des Diablesses et des
Poupees--beaucoup de poupees.

Mais le grand tapage de la soiree, apres le jeu de cartes, ce fut
l'entree triomphale du cortege de Cochinchinois portant sur un
palanquin l'Imperatrice de la Chine. Tout le monde se figura que
c'etait la Chinoise de M. de Parisis.

Vainement Octave courut tout le bal pour retrouver ses cartes: les
quatre dames etaient parties. Vainement il questionna tout le monde:
aucune d'elles n'avait souleve son masque. Ceux qui avaient tente
de jouer a ce jeu-la n'avaient pas retourne le roi, ils avaient ete
traites comme des valets; on mettait beaucoup de noms sur les masques,
mais nul ne mit les vrais noms. C'etait la premiere fois que quatre
femmes gardaient si bien leur secret.

Quoiqu'elles fussent parties, le bal conservait, hormis pour Octave,
toute sa gaiete et toute sa physionomie. Il retrouva Monjoyeux; ils
debiterent des sottises comme au bal de l'Opera; car la ou la-bas,
c'est toujours le meme esprit.

A cet instant, un personnage entra comme un simple mortel. Il etait
encapuchonne dans un domino noir. Rien ne le designait a la curiosite.
Il n'avait ni la taille, ni la desinvolture d'un vainqueur. Son oeil
ne jetait pas des feux bien vifs; sa riposte ne prouvait pas beaucoup
de presence d'esprit. D'ou vient pourtant que ce personnage fut tres
remarque a son arrivee? C'est que plusieurs femmes inoccupees se le
disputerent avec passion. Qu'y avait-il donc dans ce domino? "Je te
dis que c'est lui, murmura une de ces dames a l'oreille de Parisis."

Bientot le bruit se repandit que le nouveau venu n'etait rien autre
que l'empereur de la Chine--un souverain fort aimable qui voulait que
rien ne lui fut etranger dans son empire. La vie etait pour lui un
livre toujours ouvert. Il voulait faire le bonheur de tout le monde.
Mais ce jour-la c'etait par les femmes qu'il commencait. Il avait bien
raison: quiconque veut bien gouverner les hommes doit vivre avec les
femmes. Aussi la duchesse de Portaleze lui disait que Napoleon 1er
regrettait, a Sainte-Helene, de n'avoir pas suivi ce conseil de la
sagesse des nations.

On continuait a se montrer le personnage. Les femmes se jetaient
devant lui etourdiment, pour se jeter dans son chemin. "Tu t'imagines,
dit l'une; que c'est l'empereur de la Chine, c'est le duc d'Albe,
c'est Persigny.--Persigny! Il est la-bas, avec cette grande pyramide
qui voudrait bien etre son tombeau.--Il doit bien la connaitre,
pourtant, lui qui a ecrit un volume sur les Pyramides.--Ne me parle
donc pas de cette femme, c'est une momie. J'ai toujours peur qu'elle
ne m'ensevelisse dans ses bandelettes."

Roqueplan passait la: "Persigny n'est pas si bete, dit-il, ce n'est
pas lui qui disputera cette momie pyramidale au jeune Werther qui
l'aime de toute la ferveur de ses vingt ans.--Apres cela, ajouta
Roqueplan, avec son malin sourire, je ne dois pas m'etonner de cet
amour, puisque je l'aimais deja quand j'avais vingt ans."

Et il donna la main a un autre homme de beaucoup d'esprit, le
commandeur de Niagara, qui debitait en zezeyant un beau sonnet sur
Venise sauvee, a l'Imperatrice--de la Chine,--qui avait bien travaille
pour cela.

Un domino bleu de ciel passait; Octave reconnut une marquise de ses
amies. "Ma belle marquise, tu t'es taille une robe dans ton ciel de
lit--ton seul ciel." La marquise ne repondit pas. "J'esperais que tu
allais me dire une betise.--Non: j'en fais faire."

Mme de Pontchartrain passa deguisee en Firmament et s'arreta devant
Octave. "Comment me trouves-tu?--Belle comme le jour.--Alors tu ne me
connais pas.--Belle comme la nuit. Tu vois bien que je te connais."

Mlle de Chantilly passa deguisee en Pie. "Ah! ma chere, lui dit M.
de Parisis, pourquoi avez-vous pris ce plumage-la? car cela ne vous
deguise pas. Je vous reconnais au premier mot.--Vous avez perdu une
belle occasion de vous taire.--Et vous, vous l'avez trouvee."

Une femme avait eu l'esprit de se deguiser avec les modes
d'aujourd'hui sans les exagerer. "N'est-ce pas, Messieurs les
philosophes, que ma robe me deshabille bien? Je suis si facile a
habiller!--Tu parles par antiphrase."

La "Mode du jour" souleva son sein sur la gaze, comme Venus sur
la vague. "C'est un sein qui echoue.--Non, par malheur il flotte
encore.--Voila une femme qui a passe le pont-levis du faubourg
Saint-Germain. Regardez-moi ses mains, elles viennent des croisades.
--Ne t'imagine pas qu'elles se sont croisees en chemin avec celles
de tes aieux.--Passe-tu encore par ta croisee, quand ton mari ferme
la porte, fille des croises?--Retire-toi donc de mon Etoile, dit
Monjoyeux a une femme maigre deguisee en Algue-Marine, qui lui jeta ce
mot:--Monsieur Mardi-Gras!--Il n'y a qu'une nuit entre nous, mais je
ne la passerai pas, Madame Mercredi-des-Cendres."

Le prince Rio debusqua. "Que cherches-tu? lui demanda Octave.--Une
femme perdue.--Ici, mon cher, ce n'est pas un renseignement.--Voici la
blonde madame ---- qui etait si brune l'an passe; on voit qu'elle a
touche a la lune rousse. Vois donc, comme elle est vetue en musique
d'Offenbach.--Oui, dereglee comme un papier de musique."

On debitait des mots a toutes les effigies; c'etait plus souvent des
gros sous que des pieces d'or. On n'avait pas puise dans l'arsenal
de l'hotel Rambouillet. Le fusil a aiguille a demonetise ces armes
d'autrefois, si courtoises qu'elles ne touchent plus.

Octave s'esquiva a l'anglaise. Miravault lui dit:

"Tu t'en vas parce que tu n'as plus de coeur dans ton jeu.--Vous vous
trompez, mon cher, dit Monjoyeux a Miravault, ce n'est pas le coeur qui
pique."




XI

LA DAME DE COEUR ET LA DAME DE PIQUE


Parisis s'endormit a l'aurore, mecontent de lui dans ce massacre des
coeurs. Cependant, sur le soir, il recut deux lettres par la poste,
comme un simple mortel qu'on ne traite pas en ambassadeur.

Voici la premiere:

    Ces bals, ces fetes, ces folies, n'etait-ce pas comme le poeme de
    Goethe, tout y dansait, les idees et les coeurs.

    Avez-vous reconnu Marguerite, o Faust?

    Dans le livre de la vie, comme dans le livre allemand, vous n'avez
    pas reconnu une marque a la page. C'ETAIT LA! Adieu pour jamais.

    UNE DAME DE COEUR.

"Je connais cela, dit Octave, le mot jamais se traduit souvent par
vingt-quatre heures. Si la nuit porte conseil, c'est aux femmes.
Demain Marguerite, un peu moins offensee que cette nuit quand j'd
baise ses cheveux, taillera encore sa plume pour ecrire a Faust."

Octave respira la lettre et y reconnut une vague et lointaine odeur de
violette. Elle etait ecrite sur du papier anglais sans armoiries.

Octave avait brise le cachet sans le regarder; il ramassa l'enveloppe
tombee a ses pieds et y retrouva ecrit en arabe ce mot: "C'EST LA!"
qui le poursuivait depuis minuit. "Voyons la seconde lettre; elle va
peut-etre m'expliquer la premiere," murmura Octave.

Avant de briser le cachet, il le regarda; il y vit une couronne de
comtesse, mais on avait brouille l'ecusson. "C'est peut-etre une vraie
comtesse," dit-il.

C'etait une ecriture anglaise sur du papier francais. Il lut:

    Figurez-vous,--Monsieur et ennemi, puisque vous m'avez fait la
    cour,--que je vous ecris avec un loup sur la figure pour me cacher
    a moi-meme ma rougeur.

    Oh! la curiosite! Vous allez me trouver trois fois folle; je
    voudrais maintenant que toute la vie fut un bal masque.

    Comment s'amuser a visage decouvert? On doit faire une si bete de
    mine quand on ecoute un amoureux qui dit: Je vous aime; quand on
    lui repond sur la meme musique: je ne vous aime pas.

    Le malheur, c'est que les bougies sont eteintes et que le masque
    est tombe.

    Irez-vous au bal de la Cour? Je vous verrai apres-demain chez la
    plus spirituelle des ambassadrices, mais ce sera comme a l'Opera,
    ou la musique empeche d'entendre les paroles.

    Et, d'ailleurs, malgre votre desinvolture un peu trop
    desinvoltee, vous n'oserez pas mettre vos pieds dans ce bouquet
    de fleurs que ces Messieurs de la Chronique appellent la Corbeille
    ou le dessus du Panier.

    Demain vous irez au Bois. Je vous y convie pour votre sante. Par
    ordonnance du medecin, vous ferez trois fois le tour du Lac de
    droite a gauche.

    Moi, par ordonnance de mon coeur, je ferai trois fois le tour du
    Lac de gauche a droite.

    Mais chut! Monsieur, je crois que vous soulevez mon masque.

    LA DAME DE PIQUE.

"Voila qui est bien, dit Octave, deux sur quatre qui ont ecrit en
se reveillant a midi. A la prochaine distribution, les deux autres
lettres m'arriveront peut-etre."

Le duc de Parisis se promenait dans sa chambre, "Ce sont la,
reprit-il, des lettres qui me dispensent de repondre. C'est toujours
cela." Il avait tous les talents pour devenir ambassadeur: il ne
parlait jamais qu'aux femmes et n'ecrivait jamais. Et pourtant nul
comme lui ne savait cacheter une lettre. On eut dit un graveur en
pierres fines, tant il marquait ses armoiries avec purete et avec
precision. Et quel suave parfum s'exhalait de la cire? Ses lettres,
ecrites sur un irreprochable papier wathman qui avait de l'oeil et de
la main, donnaient toutes les curiosites de les lire. Par malheur, il
n'y avait rien dedans.

Octave avait trop d'esprit pour le depenser en belles lettres. Il
avait horreur des phrases toutes faites et de l'esprit convenu. Quand
il ecrivait a sa maitresse, c'etait par deux mots: "Je t'attends!"
Ou bien: "Attends-moi!"

C'etait tout. Pas un mot de plus. N'avait-il pas raison? Ce qu'on aime
dans la lettre, c'est le cachet, c'est le premier mot. Attends-moi!
Il y a toute une page dans ce mot.

Quand le duc de Parisis ecrivait ces deux mots a une femme comme il
faut, il etait encore plus eloquent, car la vraie eloquence dans
la vie, c'est l'amour, c'est l'action. Et ces deux mots de la main
d'Octave rappelaient un homme d'action.

Octave avait relu les deux lettres de la Dame de Coeur et de la Dame
de Pique. "Tout bien considere, dit-il, je leur donne mon coeur. La
Dame de Trefle et la Dame de Carreau sont des endormies, des coquettes
ou des begueules."

Monjoyeux entra sur ce mot. "Des begueules! dit-il en prenant une pose
theatrale.--Oui, des begueules, je ne retire pas le mot, mais cela ne
te regarde pas, mon cher Monjoyeux."

Et, naturellement, Octave raconta ses nocturnes aventures a son ami.
"J'ai vu tout cela. Voila de belles equipees! comme si tu n'avais
pas assez de femmes sur les bras!--On n'a jamais trop de pain sur
la planche.--Te voila repris par les illusions. Mais tu seras bien
attrape quand tu verras le dessous des cartes. Ta Dame de Pique aura
aime le genre humain, ta Dame de Carreau sera grelee, la Dame de
Trefle aura le nez rouge et la Dame de Coeur...--Chut, dit Octave,
pas un mot sur celle-la."





XII

LE TOUR DU LAC


Quoique le temps fut abominable, a quatre heures Octave etait a cheval
pour faire le tour du Lac. Il bravait la bise, la neige et le verglas.
Il y avait peu de voitures. Il jugea qu'il ne lui serait pas difficile
de reconnaitre celle qui signait la Dame de Pique.

Le ciel sombre avait jete des teintes grises dans son imagination.
"Monjoyeux a peut-etre raison, pensait-il, le chapitre des illusions
perdues va commencer."

Un petit coupe que trainaient deux chevaux de race debusquait
au-dessus du rocher. "C'est peut-etre cela, dit Octave." Et il
s'inclina, comme sans y penser. C'etait a la fois un salut ou un
mouvement de curiosite. La dame tint bon, elle ne derangea pas sa tete
d'un millimetre. "Non, il est impossible que ce soit celle-la!" dit
Octave qui avait reconnu la comtesse d'Antraygues.

Son cheval etait deja a vingt pas du coupe quand il detourna la tete.

La comtesse d'Antraygues s'etait trahie; elle avait souleve
l'abat-jour du petit oeil-de-boeuf. "Est-ce que ce serait elle?" se
dit Octave.

Il voulut tourner bride, mais il aima mieux etre discret; il continua
sa route, jurant qu'il saurait a quoi s'en tenir a la seconde
rencontre, ce qui ne l'empecha pas de jeter un coup d'oeil scrutateur
dans les autres voitures. Son imagination etait deja prise par
Mme d'Antraygues. C'etait une des plus jolies femmes des fetes
parisiennes. Elle n'avait pas la beaute sculpturale, mais elle avait
la beaute charmeuse; je ne sais quoi dans les yeux et dans la bouche
qui triomphe plus surement des hommes que le jeu des lignes absolues.

Parisis l'avait rencontree ca et la dans les plus beaux salons, mais
a de rares intervalles; elle passait la moitie de son temps en
Angleterre et vivait beaucoup dans son hotel, un des plus jolis nids
de l'avenue de la Reine-Hortense, quoique son mari n'y fut presque
jamais,--on pourrait dire, parce que.

A la seconde rencontre elle sourit; mais Octave, qui s'y entendait,
vit l'emotion a travers le sourire. Cette fois il ne douta plus et
eperonna son cheval pour faire deux fois le tour du lac pendant que
Mme. d'Antraygues faisait son troisieme tour.

Il aurait pu simplifier cette tactique, mais il pouvait compromettre
la comtesse; sans parler du cocher et du valet de pied, il y a
toujours, au Bois, des yeux vigilants, envieux, jaloux.

Ce n'etaient pas les yeux de M. d'Antraygues, qui passait sa vie
au club, a fumer ou a jouer, quand il n'etait pas enferme dans
l'appartement de Mlle. Eva, surnommee Belle-de-Nuit.

A la derniere rencontre, Mme. d'Antraygues pencha tout a fait la tete
a la portiere, avec la coquetterie d'une femme qui s'est trop cachee
sous l'eventail et qui est fiere de montrer sa figure. Elle semblait
dire: "Vous voila bien attrape; vous pensiez que j'etais laide et je
suis jolie."

Le coupe partit au grand trot pour remonter l'avenue de l'Imperatrice.
Octave le depassa pour revoir encore la comtesse et pour qu'elle eut
de ses nouvelles en rentrant a son hotel. En effet, quand elle rentra,
apres un tour dans les Champs-Elysees, sa femme de chambre lui remit
une boite de dragees.

"D'ou cela vient-il? demanda Mme. d'Antraygues.--D'une dame des amies
de madame la comtesse, qui sans doute a ete marraine.--Il n'y avait
pas de lettre?--Non, madame.--Qui a apporte cela?--Un negre.--C'est
singulier, dit la comtesse, mes amies n'ont pas de negre."

Elle eut un pressentiment. Des qu'elle fut seule, elle ouvrit la
boite.

"Point de carte! dit-elle, je me suis trompee."

Elle prit une dragee et la croqua. Ce fut alors qu'elle s'apercut que
les dragees n'etaient pas dans l'ordre ideal travaille en mosaique par
les marchandes de bonbons.

Elle renversa la boite dans une coupe a cartes de visite. "Un billet!"
dit-elle en rougissant. Son emotion fut si vive qu'elle regarda le
billet sans y toucher. "C'est amusant, l'amour!" murmura-t-elle.
Elle s'imaginait deja qu'elle etait adoree. Elle prit le billet en
regardant la porte: "Il me semble que cela va me bruler les yeux."
Elle lut:

    Puisque vous etes si belle et puisque je vous aime, venez a la
    fete de nuit des patineurs; n'ayez pas peur d'un amour a la glace.
    D'ailleurs, vous savez la chanson: Il est plus dangereux de
    glisser sur le garcon que sur la glace. Je serai voire parachute.

"Je n'irai pas," dit Mme. d'Antraygues.

Elle y alla. Je vous fais grace des combats qui se disputerent son
ame. C'etait sa premiere aventure. Elle voulait. Elle ne voulait pas.
Elle suivait dans son imagination tous les meandres d'un amour imprevu
et tourmente. Puis tout a coup elle se refugiait avec la quietude
de la conscience dans les devoirs du mariage. Mais je dois dire que
l'image de son mari ne l'y retenait pas longtemps. Elle avait depense
pour lui ses premieres aspirations romanesques; elle s'etait apercue,
avant-le dernier quartier de la lune de miel, que son mari n'etait pas
son homme.

On dira ici, si voulez bien, l'histoire de ce mariage.




XIII

POURQUOI MADEMOISELLE ALICE SE FIT ENLEVER


Il y avait cinq ans qu'Alice etait mariee; cinq ans de curiosite et de
deceptions!

Mme d'Antraygues tentait ca et la de se prendre aux distractions du
monde. Elle s'amusait de sa beaute, de son eventail, de ses diamants,
de ses robes et des bouches en coeur qui souriaient autour d'elle,
mais elle n'imaginait pas qu'elle dut tomber "dans la gueule du loup."
Cinq ans de vertu! c'etait la seule station qu'elle put faire dans son
devoir. L'heure de la premiere crise venait de sonner.

Voila pourquoi elle avait ecrit au duc de Parisis, voila pourquoi elle
alla a la fete des patineurs.

Il arrive souvent qu'un galant homme s'imagine avoir une femme parce
qu'il est marie; mais la ou est la femme, souvent la femme est
absente. Son esprit et son coeur font menage ailleurs. Il n'y a pas
separation de corps; c'est bien pis, car il y a separation d'ames.

Vous savez qu'en Angleterre une jeune miss bien nee, qui n'aurait pas
ete quelque peu enlevee par son mari avant la benediction nuptiale, se
considererait comme la plus malheureuse des filles de la romantique
Albion. Or, les Anglaises de Paris ont souvent introduit en France les
plus belles traditions d'Outre-Manche.

Mlle Alice Mac Orchardson etait fille unique et comptait a peine
dix-neuf printemps. Elle avait vecu ses plus jeunes annees a Brighton.
Sa mere, une veuve de keepsake, avait obtenu du faubourg Saint-Germain
ses lettres de grande naturalisation. Jusqu'a l'automne de 1867, Alice
sut du monde ce qu'on en apprend au couvent, ce qui est deja beaucoup.
Mais elle avait dans ses veines du sang des heroines de Shakspeare et
de Byron, et son esprit avait souvent erre au clair de lune sous les
ombrages des parcs anglais.

Donc, le jour ou elle revetit pour la premiere fois la blanche robe
de bal, Alice se recita quelques vers du Songe d'une Nuit d'ete, et
elle se jura solennellement devant son miroir qu'elle ne se marierait
qu'apres avoir ete enlevee, comme une heroine.

Six semaines apres son premier bal, Alice etait aimee de Fernand
d'Antraygues, un turfiste trop beau pour faire quelque chose.

Mlle Alice ne voyait pas cet amour d'un oeil dedaigneux, mais elle
tremblait a cette idee:--que son amoureux pourrait bien ne pas vouloir
l'enlever.--Un beau jour, ou plutot une belle nuit de bal chez lady
Syons, Fernand profita de la solitude d'un petit salon pour declarer
a Alice qu'il etait amoureux fou. "Je le savais avant vous, Monsieur,
car vous avez des dettes et j'ai; un million de dot. Mais m'aimez-vous
assez pour m'enlever?"

C'etait un homme tres prosaique. Il fut presque effraye de la besogne:
"Vous enlever, Alice! a quoi bon? Ma mere a deja parle a la votre.
J'ai espere que tant de bonheur...--Eh bien, non; je ne croirai qu'a
l'amour de celui qui consentira a m'enlever, interrompit Mlle Alice;
c'est un serment que j'ai fait. Voyez si vous voulez tenir mes
serments.--Vous etes mineure, mademoiselle; on voit bien que vous
n'avez pas fait votre droit, vous....--Si vous n'etes qu'un homme de
loi, epousez une Normande. Moi, je me donne a qui m'enleve.--Faut-il
freter un navire ou arreter un fiacre?--Tous les moyens sont bons." Il
fut arrete que le lendemain, a minuit, le heros du roman serait rue de
Londres, a vingt pas de la porte d'Alice; la jeune fille descendrait
par l'escalier, l'enlevement par la fenetre n'etant plus d'usage
depuis l'invention des becs de gaz et des sergents de ville.

Fernand d'Antraygues fit bien les choses: on eut un coupe attele de
chevaux de poste a grelots. Il faut toujours des violons. Tout
se passa comme il avait ete premedite: La mere dormait; sa fille
descendit avec des battements de coeur, mais elle ne trouva pas
d'obstacles; le suisse tira le cordon avant qu'elle ne l'eut demande.
Dans la voiture, elle se jeta tout en pleurant dans les bras de
Fernand. "Je suis effrayee de mon bonheur, lui dit-elle.--Les vents
sont pour nous, dit l'amoureux; voyez comme le ciel est beau et comme
la lune nous fait bon visage!"

Et ils allerent ainsi au galop des chevaux, au bruit des sonnettes et
des propos amoureux.

Le rossignol chantait peut-etre, mais je ne l'ai pas entendu.

Au premier relais, a Ville-d'Avray, Fernand proposa de faire une
station dans un pavillon ou Alice serait comme chez elle, et ou
elle trouverait une aile de perdreau et un pate d'alouettes. Toute
romanesque qu'elle fut, elle avait bien un peu envie de manger une
aile de perdreau, de toucher au pate d'alouettes, et de dormir sur un
lit moins cahote.

Les chevaux s'etaient arretes a la grille d'un petit parc, "
C'est comme dans les legendes, dit-elle: il y a de la lumiere au
chateau.--C'est le feu de la cuisine, car j'ai envoye une depeche
telegraphique pour que le souper fut cuit a point."

Mlle Alice traversa le parc. "Quelle admirable solitude! je suis tout
embaumee par les lilas." Elle monta le perron et se trouva, sans aller
plus loin, dans une salle a manger ou deux couverts etaient mis. Le
souper venait d'etre servi. "C'est une feerie, dit Alice.--N'etes-vous
pas magicienne?" Le souper se continua sur ce temps. Alice etait
ravie." Quelle nuit! soupirait elle en ouvrant la fenetre.--Voyez,
Fernand, comme la lune baigne de douces clartes les arbres du parc.
Voulez-vous venir la-bas, sous les grands marronniers?--J'irais avec
vous au bout du monde! repondit Fernand en ouvrant la porte."

Une femme etait sur le perron. "Je viens trop tard pour souper,
dit-elle en entrant." Alice poussa un cri et se cacha la tete dans ses
mains. "Enfant, je te pardonne," lui dit sa mere. Alice se jeta
dans ses bras. "Quoi! tu etais ici?" Et se tournant vers Fernand
d'Antraygues, qui riait a la derobee: "Ceci est une trahison,
monsieur, car vous aviez tout dit a ma mere.--Mais enfin, ma belle
Alice, vous avez ete enlevee?--Oh! si peu et si mal! Je ne vous
pardonnerai jamais. J'aurai mon quart d'heure de vengeance!"

Alice comprit qu'elle n'avait plus qu'a se marier; mais, tout en
donnant sa main, elle reserva son coeur.

M. d'Antraygues eut beau faire, elle ne l'aima point: il avait ferme
son roman, un autre devait le rouvrir.

Octave de Parisis n'etait pas homme a avertir une mere--ni un
mari.--Il disait,--car il avait ses maximes comme La Rochefoucauld,
"une femme qui veut se donner appartient par droit de conquete a celui
qui la prend."

Je dois dire--pour la vertu de Mme d'Antraygues--qu'elle etait mariee
depuis cinq ans et qu'il n'avait fallu rien moins que la haute
eloquence de Don Juan de Parisis pour la rejeter dans les folies
romanesques. Je dois dire aussi que son mari avait deux torts envers
elle: il avait une maitresse et il jouait.

Il croyait trop a lui-meme, il croyait trop a sa femme pour ne pas la
perdre. On citait de lui un mot typique: "Tu as epouse une bien jolie
femme," lui disait un ami. Il repondit: "Il faut toujours epouser une
jolie femme, parce qu'on peut s'en defaire."




XIV

SUR LA GLACE


Le soir de la rencontre du duc de Parisis et de la comtesse
d'Antraygues, le bois de Boulogne etait dans toute sa splendeur
hivernale.

Parisis ne fut pas le dernier a faire entendre le gai carillon des
grelots; il fit atteler quatre chevaux nains, quatre merveilles.

Qui ne se souvient de cette fete nocturne que Paris a donnee sur la
glace? Les lacs etaient couverts de traineaux et de visiteurs, mais
ce n'etait pas la le vrai theatre. La fete se donnait sur l'etang
reserve. Jamais on n'avait si bien illumine la neige et la glace.
C'etait une feerie. Le beau monde arrivait avec des cris de joie; il y
avait un peu du carnaval de Venise dans ce carnaval de la neige.

Paris est en toutes choses la synthese du monde connu et inconnu. Ici,
la zone torride avec ses fleurs eclatantes et ses arbres qui mettent
cent ans a fleurir: la, la zone hyperboreenne avec ses neiges, ses
forets poudrees et ses plaisirs d'hiver.

Il n'y a pas longtemps, l'hiver parisien n'etait encore qu'un hiver
francais. C'est pour en faire un hiver du Nord qu'on a imagine le bois
de Boulogne et ses lacs. Si le bois de Boulogne est charmant, l'ete,
avec ses grands massifs, ses meandres capricieux, ses perspectives
lumineuses et ses chemins sables tout vivants de promeneurs et
d'equipages, il est plus charmant encore par la neige. C'est alors que
vous avez le droit de vous croire en pleine region norwegienne. Les
taillis de sapins verts se profilent sur la grande tenture blanche qui
eblouit; les arbres courbent leur front sous les panaches neigeux;
dans les sentes ecartees, recouvertes d'une couche de flocons vierges
de toute trace humaine, vous pouvez apercevoir ca et la la trace
furtive de quelque lapin egare, ou les etoiles faiblement imprimees
par la patte engourdie d'un rouge-gorge ou d'un roitelet. Un silence
absolu regne dans le bois; vous vous croyez transporte dans quelque
desert, dans une de ces solitudes blanches ou l'on n'entend que le
craquement lointain de la neige glacee et le vent qui pleure sur le
torrent des avalanches.

C'etait un spectacle et une fete. Le duc de Parisis et le comte Olympe
Aguado furent les plus remarques par l'elegance et la richesse de
leur attelage. Parmi cette nocturne cavalcade, on remarquait aussi
l'Empereur et l'Imperatrice, le duc d'Albe, le duc d'Aquila, la
comtesse Walewska et le comte Walewski, le duc et la duchesse de
Persigny, le prince Napoleon dans son char pompeien. Tous les grands
noms du sport et toutes les beautes celebres se donnaient le spectacle
de l'hiver, en faisant eux-memes la mascarade. Les hauts financiers
etaient la, eux qui, ne consacrant que peu d'instants a la vie de
plaisirs, la menent a grandes guides et ne connaissent aucun obstacle
sur, leur route.

Les traineaux dores a la tete de cygne, les chars a l'antique, les
chariots bas des boyards, le long patin des Samoyedes, le patin court
et recourbe des Hollandais, jusqu'a la planche des montagnards de
l'Islande, tout etait la qui courait, glissait, volait, decrivait
des courbes gigantesques, se croisait, se fuyait, se recherchait et
s'evitait. C'etait la fievre du froid dans la fievre de l'amour.

Vers la fin de la fete, un curieux aurait pu entendre cette petite
conversation entre un patineur et une patineuse, qui n'avaient pas
l'air de se connaitre depuis longtemps, mais qui avaient bien envie de
faire connaissance: "Je vous jure, Madame, que c'est une tres jolie
promenade de venir chez moi en passant par la petite porte du jardin.
La serrure est un bijou; tenez, voyez plutot la clef."

Le patineur fit briller une clef d'argent d'un travail exquis. "Quelle
coquetterie! monsieur.--En entrant on ne trouve pas de fleurs, si ce
n'est de givre aux arbustes. Mais une fois dans le jardin, on est
bientot dans la serre, ou on est recu par cent camelias, armes au
bras, fleurs a la boutonniere. Ce sont mes cent-gardes. Apres la
serre, on rencontre une porte que cette clef ouvre pareillement. On
trouve un escalier derobe,--le dernier escalier derobe,--qui vous
conduit par ses spirales de marbre a une petite bibliotheque ou je
travaille quand j'attends quelqu'un, a moins que je n'aille attendre
dans la serre. Savez-vous un chemin plus facile que celui-la?--Oui,
monsieur, un chemin qui mene chez moi.--C'est imprime. Mais ce qui est
imprime aussi, Madame, c'est que rien n'est ennuyeux que de passer par
le meme chemin. Du reste, je ne vous demande qu'une grace, c'est de
garder ma clef.--Oui, vous en avez une autre que vous donnerez demain,
sans compter celle que vous avez donnee hier. On vous connait.--Je
vous jure que je ne donne jamais deux clefs a la fois.--Comment
la marquise rousse a-t-elle rencontre chez vous la comedienne
rousse?--Conjonction de cometes!--Vous savez qu'on nous
regarde!--Adieu! Madame."

Le patineur en donnant a la patineuse une poignee de main, lui laissa
dans la main la petite clef d'argent. Elle voulut la lui rendre, mais
il avait fait un tour de valse, et deja, avec la grace charmante des
Hollandais,--sur la glace,--il gravait avec un burin savant un A et un
O entrelaces.

Jamais ce chiffre n'avait apparu aux yeux en si belle calligraphie; on
eut dit que le patineur avait etudie les lettres ornees du moyen age.
L'Empereur, qui patinait comme un roi de Hollande, felicita Octave
d'ecrire si bien. "Apres vous, Sire."

Parisis rencontra encore, sur la glace, madame d'Antraygues. "Comme
vous ecrivez bien, lui dit-elle.--Je n'ecris bien que votre nom, comme
je vous aime, Alice!--Oui, sur la glace, jusqu'au prochain degel:
votre amour tombera a l'eau. Vous savez que j'ai perdu votre clef;
mais rassurez-vous, elle a ete ramassee par une main blanche qui vous
la rapportera en passant par la petite porte,--Je vais vous en
donner une autre.--Est-ce que vous seriez serrurier comme Louis XVI?
Savez-vous que vous etes un homme dangereux! Vous crochetez les
serrures--et les coeurs--Adieu! Monsieur.--A revoir, Madame. A propos,
j'oubliais de vous dire que je vous adore!"

Et Octave repandit son ame dans un dernier regard. "Ce n'est pas vrai,
dit-il, elle n'a pas perdu la clef; la petite main blanche c'est la
sienne; elle viendra demain."




XV

L' ESCALIER D'ONYX


Comme les femmes, le Bois a ses heures: il ne recoit qu'entre quatre
et six heures au mois de fevrier;--Mme d'Antraygues s'habilla tout en
noir, se voila comme une veuve et monta dans un coupe, tout en ouvrant
son porte-monnaie.

Elle pensait donc a faire une bonne oeuvre? Sans doute elle allait
frapper a la porte de quelque misere cachee?

Il ne faut pas la canoniser si vite. Il y avait a peine trois ou
quatre petites pieces de cent sous dans ce porte-monnaie, de menues
aumones qu'on donne en passant, le prix d'un gouter au lait au Pre
Catelan avec une amie, ou d'un gouter aux oranges glacees chez Guerre
ou a Frascati.

Mais dans ce porte-monnaie il y avait une clef d'argent.

La comtesse se fit descendre dans l'avenue de l'Imperatrice devant
l'hotel de la trop celebre Mme ---- qui recevait ce jour-la. D'ou
vient qu'elle n'entra pas? Est-ce qu'elle allait se tromper de porte?
Tout autre jour, elle aurait pu s'inquieter des curieux, mais ce
jour-la, il neigait comme la veille, les curieux ne mettaient pas la
tete a la fenetre ni a la portiere.

Quoi qu'elle n'eut pas beaucoup etudie la geographie, comme elle
connaissait bien la facade de l'hotel de M. de Parisis, elle ne
demanda son chemin a personne pour tourner autour du jardin. Ce fut
d'autant mieux, qu'elle ne rencontra ame qui vive dans les rues
avoisinantes. Elle devina la porte. "Voyons, dit-elle, si je ne me
suis pas trompee?" Elle prit la clef et la mit dans la serrure.
C'etait bien cela. Vous croyez peut-etre--Madame--qu'elle ouvrit la
porte? Eh bien! non, elle retira la clef et se promena. On n'a jamais
du premier coup le courage de son opinion.

Cependant il ne faisait pas un temps a rester indecise; il faut qu'une
porte soit ouverte ou fermee. Or, dans la vie on a toujours peur
d'ouvrir ou de fermer une porte. Ouvrir la porte! Que va-t-on trouver
de l'autre cote! Ne pas l'ouvrir! Et si c'est le bonheur?

Pour Alice, c'etait la porte du paradis et c'etait la porte de
l'enfer. Le paradis, c'est-a-dire un amoureux qui vous attend.
L'enfer, c'est-a-dire un amoureux qui vous attend. Dante a eu beau
etre terrible, il n'a degoute personne de l'enfer, parce qu'il a peint
dans l'enfer tous ceux qui ont ete emparadises dans leurs passions.

Mme d'Antraygues remit la clef dans la serrure et tourna rapidement.
C'etait une porte docile qui ne faisait jamais de facons pour
s'ouvrir, ni pour se fermer. Personne n'avait passe la depuis la
veille, peut-etre depuis l'avant-veille. La neige etait immaculee
comme celle du Mont-Blanc. On n'y voyait que les hieroglyphes imprimes
par les pattes d'or des merles.

Alice faillit laisser la clef dans la serrure, tant elle etait
troublee. Elle imprima aussi ses petits pieds sur la neige, une page
blanche dont elle faisait un acte d'accusation. Mais elle ne voyait
pas encore le tribunal. Son petit pied, dans sa bottine plus petite
encore, se dessinait en criant dans les lignes les plus gracieuses du
monde.

Un imbecile eut prepare le chemin, mais Octave n'avait eu garde de
balayer la neige.

Alice avait reconnu la serre; la porte etait entr'ouverte comme
par megarde. Une fois qu'elle eut franchi le seuil, la jeune femme
respira, et comme si les camelias eussent fleuri pour elle, elle
murmura avec un sourire: " Oh! les beaux camelias! "

Les femmes s'imaginent volontiers que tout ce qui fleurit, comme tout
ce qui chante, est un hosannah a leur beaute.

Apres ce premier sentiment d'enthousiasme contenu d'ailleurs, Alice se
dit: "Il n'est pas la. Est-ce qu'il s'imagine que je vais monter son
escalier plus ou moins derobe?"

Quoique romanesque, elle avait souvent l'esprit railleur. Cet esprit
la reconforta un peu. "Apres tout, dit elle, on n'est pas une dame aux
camelias pour avoir traverse cette serre." Elle reflechit que M. de
Parisis ne l'attendait pas, car c'etait bien l'heure convenue. Il
lui semblait que lui aussi aurait bien pu traverser la serre a sa
rencontre, " Il faut bien en prendre son parti, dit-elle. On a
supprime les tournois, il y a encore des amoureux, mais il n'y a point
de paladins."

Comme la porte de la serre, la porte de l'escalier etait entr'ouverte.
"C'est toujours cela, pensa-t-elle." Et elle poussa la porte en y
appuyant son manchon. "Mais cet escalier est un bijou!" dit-elle.

C'etait un bijou, en effet, un bijou en onyx; la spirale etait une
merveille d'architecture, comme l'escalier du chateau d'Anet, ou
plutot une copie en miniature de l'escalier de l'hotel Paiva. "Je ne
monterai pas," dit-elle. Et elle monta la premiere marche. Elle monta
la seconde, parce qu'elle avait monte la premiere, elle monta la
troisieme tout en se retournant et tout en voulant descendre. Mais la
queue de sa robe ondoyait si bien sur l'onyx!

Se fut-elle arretee en chemin? Son coeur battait bien fort, l'emotion
brisait ses forces. Elle qui etait vaillante quoique paresseuse, elle
qui avait la jambe de Diane et qui eut valse toute une nuit sans se
reposer, elle s'appuya a la balustrade, toute chancelante.

Le duc de Parisis parut alors. "Ah! c'est vous," lui dit-il. Et il se
precipita pour lui prendre la main. "Oui, c'est moi," dit-elle d'une
voix etouffee. Octave etait devant la comtesse, il la prit dans ses
bras et l'embrassa sur les cheveux. "Ah! reprit-elle, je ne me croyais
pas capable de venir jusqu'ici, mais je n'irai pas plus loin.--Je ne
comprends pas.--Je ne me comprenais pas non plus, mais je me comprends
maintenant. Il y a deux femmes en moi, la femme qui reve et qui
parle, une vraie folle, celle-la! Mais c'est assez de rever; chez moi
l'action ne suit pas la parole: adieu!"

Octave saisit violemment Mme d'Antraygues et la voulut emporter.
"Alice, je vous aime!--Qu'est-ce que cela prouve? Cela prouve que je
suis venue chez vous! Cela prouve, helas! que je vous aime, mais c'est
tout." Elle soupira: "C'est deja trop, adieu!" Et alors, ressaissant
toutes ses forces, elle se delivra d'Octave et s'enfuit.

Il la rejoignit dans la serre. "Alice, pourquoi jouer ce jeu de
coquettes, si vous m'aimez." Il la reprit dans ses bras, il faillit la
vaincre. Elle palit et inclina la tete comme une victime resignee.
" Mon ami, ayez pitie de moi? je me sens mourir.--Je vous emporte
la-haut pour vous faire respirer des sels."

Mme d'Antraygues etait revenue a elle. "Non, dit-elle, je vais
respirer l'air vif, vous n'avez la-haut que du vinaigre des quatre
voleurs." Et elle se mit a rire. "Vous riez, donc vous etes desarmee."
La comtesse leva les yeux sur Octave. "Je ris?" dit-elle. Elle montra
deux larmes. Il les prit sur ses levres, et fut emu lui-meme, tout en
jouant a la moquerie. Mme d'Antraygues n'etait pas encore a la porte.
La lutte recommenca. Octave etait charmant, mais elle avait peur. Son
ame entrainait son corps loin des tentations; il lui semblait qu'une
fois dehors elle retrouverait cette quietude du coeur qui est bien
plus pres de la joie que les fievres de la passion. "Non," dit-elle
tout a coup.

Cette fois elle avait brise tous les liens qui la retenaient. Octave
comprit que son role de tentateur etait fini; il connaissait trop,
les femmes pour ne pas savoir qu'une fois chez elle la comtesse
regretterait de n'etre pas restee un peu plus longtemps chez lui. Il
compta sur le lendemain ou le surlendemain. "Donc, dit-il d'un air
degage, vous ne voulez pas que je fasse mon salut avec vous? Moi qui
avait jure que nulle femme ne passerait plus par cette petite porte."
Alice fut atteinte au coeur, mais elle cacha sa blessure. "J'oubliais
de vous rendre la clef, dit-elle, en essayant un sourire. Je sais
qu'il y a beaucoup d'appelees et beaucoup d'elues. Je suis desesperes
d'avoir empeche quelque belle dame de l'un ou l'autre monde de
franchir votre seuil aujourd'hui, mais elles se rattraperont, car il
parait qu'on fait queue pour venir chez vous.--Quelle calomnie! je ne
suis jamais chez moi.--Je comprends, vous etes chez celle-ci ou chez
celle-la. C'est egal, voila votre clef, placez-la en de meilleures
mains."

Octave prit un air suppliant. "Faites-moi une grace, gardez cette
clef. Demain, dans un an, toujours, vous me trouverez le plus heureux
homme du monde si vous montez l'escalier.--Eh bien! je la garde, je
viendrai dans un an, un jour de neige; aujourd'hui j'ai monte trois
marches, je prendrai mon courage a deux mains pour en monter six,--Je
vous attends, et ce jour-la je ne serai pas si bete que de m'humilier
devant votre vertu, comme si l'amour avait pitie des robes blanches.
--Vous avez bien fait, monsieur de Parisis; contre la faiblesse il n'y
a pas de force. Les violences donjuanesques me font pitie; on ne prend
une femme que si elle se donne. Je vous aime, mais je me garde. Adieu!
adieu! adieu!

Mme d'Antraygues s'enfuit, tout en gardant la clef.

Le duc de Parisis se promena par la neige. "Je ne suis pas content de
moi, pensa-t-il, c'est une bataille perdue."

Il rentra dans la serre et salua philosophiquement ses camelias.
"Vanite des vanites! reprit-il; d'ou vient cet insatiable desir
de conquerir des femmes comme les ambitieux conquierent des
villes?--Apres tout, reprit le duc de Parisis, je n'aime en Mme
d'Antraygues que sa beaute, et je ne veux pas m'embarquer dans une
passion a perte de vue. Ah! si c'eut ete la Dame de Coeur."

Son imagination etait toute a cette figure a peine entrevue. "Mais la
Dame de Coeur, reprit-il, ne viendra meme pas jusqu'a la petite porte
du jardin. Le lys qu'elle tient si fierement a la main se fletrirait
en traversant la serre aux camelias."




XVI


VIOLETTE


De Parisis n'en continua pas moins sa vie aux aventures. Il n'etait
pas homme a s'attarder dans un reve; chaque jour etait pour lui un
feuillet blanc qu'il fallait remplir par une page d'histoire plus ou
moins romanesque. Il y en a qui vivent par la tete, d'autres par le
ventre; ceux-ci par l'esprit, ceux-la par le coeur. Octave vivait
par l'esprit du coeur. Ni la fortune, ni l'ambition, ni la renommee
n'avaient de prestige pour lui; il ne s'amusait qu'aux aventures de
l'amour. Il disait que ce qu'il y a encore de plus inconnu, c'est la
femme; il s'indignait du philosophe qui a dit: "Toutes les femmes sont
la meme." Pour lui, toute femme, quelle qu'elle fut, etait un monde
nouveau a decouvrir. Et quand il avait joue le role de Christophe
Colomb, il jouait celui d'Americ Vespuce. Ce fut une de ces aventures
qui lui ouvrit le vrai roman de sa vie. Voici comment:

Il passait rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel avec son ami Monjoyeux.
Ils venaient de voir un de leurs camarades reste fidele au pays
latin jusqu'apres son doctorat. Le quasi-ambassadeur et le sculpteur
neo-grec s'en allaient bras dessus, bras dessous, fumant leur cigare.
Octave riant un peu de la simplicite de l'etudiant qui etudie. "Pas si
simple, dit Monjoyeux; le jour viendra ou il nous prouvera sans peine
qu'il a pris le chemin le plus court. L'etude a du bon quand on est
jeune; sans compter que Georges a aussi ses heures de distraction.
Nous allons traverser le Luxembourg qui est encore emaille ca et la de
jolies fillettes qui ne coutent pas cher a habiller.--Ne parlons pas
par antiphrase, dit Octave. Les fillettes en question ont passe l'eau;
il n'y a plus au pays latin que les ombres de Rosine, de Mimi Pinson
et de Musette.--Tu ne sais pas ce que tu dis. C'est toujours ici
qu'elles poussent; elles ne vont s'effeuiller sur la rive droite
qu'apres avoir fleuri sur la rive gauche.--Je t'entends; cela veut
dire que nous n'avons plus que les regains.--Tiens, justement en voila
une!"

Une jeune fille qui n'avait pas dix-neuf ans, d'une beaute pudique,
d'une paleur de marbre, venait de sortir de la porte etroite et sombre
d'une vieille maison de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Une robe
brune a peine attachee a la ceinture, un leger fichu noue au corsage,
dont il ne voilait qu'a demi les lignes indecises encore, un petit
bonnet qui enserrait mal une gerbe de cheveux noirs, des souliers en
pantoufles, voila dans quel equipage la jeune fille apparut aux deux
amis.

Octave fut frappe par l'expression de candeur souriante qui
embellissait encore cette jeune fille. On voyait tout de suite que
celle-la n'avait aime que sa mere, que nul souvenir d'amour coupable
n'inquietait son coeur; elle avait peut-etre reve aux passions de ce
monde, mais comme le voyageur qui se promene sur la rive et qui voit
de loin la tempete envahir le navire.

Elle ne vit pas d'abord Parisis et Monjoyeux; toute a sa douleur, car
elle avait les larmes dans les yeux, elle marchait lentement, comme si
elle ne savait pas ou aller.

Octave, lui voyant les yeux baisses, lui dit etourdiment:
"Mademoiselle, vous avez perdu quelque chose." Elle leva doucement ses
beaux yeux noyes et repondit avec simplicite: "J'ai perdu ma mere,
monsieur." A ce seul mot, si bien dit, le duc de Parisis, qui s'etait
cru d'abord en bonne fortune, fut frappe au coeur: "Mademoiselle, je
vous demande pardon."

La jeune fille etait deja partie. Mais il courut a elle et lui demanda
ou elle allait. "Ou je vais? je ne sais pas, puisque je n'ai plus ni
maison ni famille? mais pourquoi me parler puisque nous ne suivons pas
le meme chemin."

Le compagnon de Parisis l'avait rejoint? "Sais-tu, lui dit-il, que
tu deviens trop romanesque. Voila les passants qui s'amusent du
spectacle: allons-nous-en,--Va-t'en si tu veux; pour moi, je suis dans
un quart d'heure de charite et je me soucie bien d'etre en spectacle.
--Ce serait bien pis si je m'en allais. Un pareil duo dans cette rue."

La jeune fille marchait toujours. "Mademoiselle, reprit Octave, je
serais au desespoir de vous importuner, mais il ne sera pas dit que
je vous aurai vu pleurer sans vous consoler.--Je ne pleure pas,
Monsieur.--Permettez-moi d'etre votre frere, ne fut-ce que cinq
minutes.--Mon frere? dit la jeune fille en regardant Octave pour la
premiere fois, il ne vous ressemblait pas.--Vous l'avez donc perdu
aussi?--Oui, monsieur; s'il etait revenu du Mexique, je ne serais pas
la, car ma mere est morte de chagrin. La pauvre femme! elle n'avait
pas de quoi porter le deuil de son fils, et moi, mon plus grand
chagrin est de ne pouvoir porter le deuil de ma mere.--Eh bien!
permettez-moi de vous acheter une robe."

Et Parisis se tournant vers son ami. "Voila qui me ferait pardonner
toutes les robes de fete dont j'ai habille les sept peches capitaux."
La jeune fille s'etait encore eloignee. "Mademoiselle, je suis
serieux, parce que votre douleur m'a gagne. Encore une fois,
permettez-moi d'etre votre frere pendant cinq minutes. Si vous saviez
comme l'argent me coute peu! Ce n'est point, Dieu merci, une aumone
que je vous propose, vous etes trop fiere et trop digne pour cela."

Monjoyeux prit la parole: "Non, mademoiselle, mon ami ne vous donnera
pas d'argent, mais il vous en pretera; je connais ses mauvaises
habitudes, c'est un preteur sur gages." La jeune fille ne put
s'empecher de sourire. "Eh bien! monsieur, j'allais au mont-de-piete,
dit-elle en soulevant une etoffe qu'elle avait sous le bras;
voila deux rideaux que j'ai sauves, car on a tout vendu hier a la
maison.--N'allez pas si loin, je vous prete dix louis sur vos deux
rideaux. Si ce n'est pas assez....--Sans parler de la reconnaissance,
dit Monjoyeux. D'ailleurs, je suis temoin du contrat." La jeune fille
etait devenue reveuse. "Monsieur, dit-elle gravement et en levant la
tete, j'accepte vos deux cents francs; il ne m'en faut pas davantage
pour payer les dettes de ma mere, et pour garder notre petite chambre.
Je vous demande un an et demi, car je puis, si je travaille bien,
mettre trois francs de cote par semaine.--Que faites-vous donc,
mademoiselle ?--Je travaille en vieilles dentelles. Si maman n'etait
pas tombee malade, je ne serais pas si pauvre, car il y a des jours ou
je gagne jusqu'a cent sous,--quand je passe la nuit,--ajouta-t-elle
avec un sourire qui parut d'autant plus douloureux a Octave qu'il
remarquait sur ce jeune visage les ravages de la misere et du
travail."

Octave prit dans les poches de son gilet une petite poignee d'or.
"Voila qui est convenu, mademoiselle, ceci est a vous pendant un an et
demi, mais pas un jour de plus." Il prit la main de la jeune fille et
y versa l'or. "Comptons, monsieur, vous me donnez plus qu'il ne me
faut.--Elle a raison: ce n'est pas genereux, dit Monjoyeux."

La jeune fille avait compte: "Ceci n'est pas pour moi, dit-elle,
en remettant a M. de Parisis quatre pieces de vingt francs.--Que
voulez-vous, dit-il, je n'ai pu apprendre les mathematiques.--Adieu,
monsieur, adieu, messieurs, dit la jeune fille en s'inclinant."

Elle retourna d'ou elle venait. "Mais, mademoiselle, dit Octave en la
rappelant, ou vous retrouverai-je dans un an et demi?--Ah! c'est vrai;
j'oubliais. Vous me retrouverez ou je demeure aujourd'hui, la-bas,
a cette porte grillee.--Mais je ne sais pas votre nom, mademoiselle?
--Louise Marty."

En moins de quelques secondes, la jeune fille disparut dans la sombre
allee de la maison d'ou elle etait sortie quelques minutes auparavant
"C'est bete comme tout, dit le duc de Parisis, emu; c'est egal, voila
toujours deux cents francs bien places.--Pas si bien places que cela,
dit le sculpteur, car elle te les rendra.--Tant pis, mon cher. Ainsi,
dans ton opinion, c'est une honnete fille?--Pure comme un beau jour
d'ete. Pas un nuage a l'horizon, excepte toi, peut-etre. N'as-tu pas
vu cela tout de suite dans ses yeux? C'est bleu, doux et profond comme
la vertu. Cela fait du bien de voir une pareille creature!--A nous
surtout qui en voyons tant d'autres! Oh! Paris! tenebres sur tenebres!
Avec deux cents francs, cette fille est peut-etre sauvee; or, j'en
connais plus d'une qui, a cette heure, en devore cent fois autant d'un
seul coup pour des robes ou des bijoux dont elle ne voudra plus demain
matin.--Mais, apres tout, reprit Monjoyeux, devenu pensif, la femme
est toujours la femme. Cette belle fille va peut-etre oublier d'acheter
une robe de deuil.--Oui, si nous allions la rencontrer avec une rose
quand nous viendrons surprendre notre ami le normalien a la Closerie
des Lilas!"

Et, parlant ainsi, les deux compagnons d'aventure traverserent le
Luxembourg et gagnerent la rue de Seine, ou ils prirent un coupe. Ils
se dirent adieu sur le boulevard des Italiens. "Mon cher Octave, dit
Monjoyeux en serrant la main de son ami, si tu veux je serai de moitie
dans ta belle action; je vais te donner cinq louis.--Non, non, dit
Octave avec impatience, ce n'est pas la peine de se mettre deux pour
un pareil capital."

Un sentiment de jalousie l'avait pris au coeur. Sa pensee le reportait
deja, avec je ne sais quel charme melancolique, vers la scene qui
s'etait passee rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Il regrettait que la
jeune fille n'eut pas garde les quatre louis qui lui restaient; car
elle aurait beau faire, ce n'est pas avec deux cents francs qu'on paye
son terme, qu'on paye ses dettes et qu'on paye une robe de deuil.

Il se promit d'aller la voir le lendemain; ce qui ne l'empecha pas de
diner au cafe Anglais, en compagnie de Mlle Va-t-en-Guerre et de
Mlle Cosaque, deux vertus guerrieres qui avaient saute d'un char de
l'Hippodrome dans une victoria de Longchamp.

Apres le diner, on alla aux Bouffes Parisiens, dans une petite loge
infernale ou l'on fit semblant de s'amuser de tout, et ou l'on ne
s'amusa de rien. Apres le spectacle, on raccola des amoureux et des
amoureuses depareilles pour aller souper. Ce fut une de ces fetes
bruyantes dont les tapageuses disent toujours le lendemain: "Tu n'y
etais pas; nous avons bien ri." Ri de quoi? Elles ont beau boire des
vins genereux, ces Aspasies de hasard n'en sont pas plus spirituelles:
le vin ne fait que donner du ton a leur betise.

Au beau milieu du souper, Octave se leva, prit son chapeau et sortit
en disant qu'il allait revenir. Il ne revint pas. Pour la premiere
fois, il voyait tout le neant de cette vie a la surface. Il se demanda
comment il avait pu perdre les plus fraiches de ses belles annees
dans ce tourbillon dore, ou l'on respire les fumees de l'ivresse, ou
l'esprit prend un masque, ou le coeur ne se retrouve jamais.

Le duc de Parisis rentra chez lui avec le contentement d'un homme qui
vient de faire une mauvaise traversee et qui franchit le seuil de sa
maison. Il n'avait pu d'un seul coup rompre avec son passe. Toutes les
figures de femmes qui avaient hante sa premiere jeunesse le suivaient,
souriantes ou railleuses; il semblait qu'elles voulussent garder leur
proie. Son coeur n'etait occupe que de la vision du matin; mais son
esprit, plus faible que son coeur, etait obsede du souvenir des folies
amoureuses. Et pourtant, dans l'espace de quelques jours, Octave avait
trois fois renie le diable comme saint Pierre avait trois fois renie
Jesus. Trois fois, de par l'apparition de Mlle de la Chastaigneraye
dans l'avenue de la Muette, de par le charme imperieux de la Dame de
Coeur, de par la vertu si simple et si douce de cette petite fille
egaree au pays latin.

Le lendemain, que fit Octave? Sans bien savoir pourquoi, il fit
atteler et se conduisit lui-meme a la porte du Luxembourg. Il traversa
le jardin a pied et monta bientot les cinq etages de l'ouvriere en
dentelles. Quatre paroles du portier lui avaient appris que la belle
fille etait en odeur de saintete dans toute la maison. "Elle travaille
bien?--Si bien qu'elle n'a jamais le temps d'ouvrir sa fenetre, si
ce n'est pour respirer quand sa journee est finie. Et encore il lui
arrive plus d'une fois de recommencer sa journee quand sa journee est
finie."

Cependant Parisis frappa a la porte. "C'est deja vous, monsieur?" dit
Louise en rougissant. Elle demeura sur le pas de la porte comme pour
empecher Octave d'entrer. "Oui, c'est deja moi, mademoiselle; il me
semble qu'hier nous avons oublie de nous dire quelque chose.--Nous
avons oublie...--Voulez-vous m'accorder une audience de cinq minutes?"

Elle n'osa refuser et presenta une chaise de paille a Octave.
"Monsieur, je commence par vous remercier, car tout ce qui est ici,
grace a vous, est a moi. C'est singulier, depuis hier je suis presque
contente." Et, disant ces mots, la jeune fille reprit son travail; son
travail, c'etait une robe de laine noire. "Elle ne nous a pas trompes,
pensa Octave, voila bien la robe de deuil.--Maintenant, monsieur,
voulez-vous me dire pourquoi vous etes monte si haut?"

Le duc de Parisis regarda la jeune fille avec un sentiment profond.
"Parce que je vous aime." La jeune fille palit et se leva: "Monsieur,
si je suis chez moi, allez-vous-en; si je suis chez vous, je m'en
vais!--Vous etes chez vous et je ne m'en vais pas. Je croyais que vous
m'estimeriez assez pour ne pas me rappeler la dette qui est entre
nous. Pourquoi vous facher d'un mot tout simple? C'est donc un grand
crime que de vous dire: Je vous aime, quand on parle selon son
coeur? Ne m'aimez pas si vous voulez; mais ne vous offensez pas si je
vous aime."

La foudre etait tombee dans la chambre: la jeune fille, toute hors
d'elle-meme, voulut devorer ses larmes, mais ses larmes l'etouffaient.
Octave lui saisit la main et la porta a ses levres avec effusion:
"Louise, ce sont les seules larmes que vous verserez a cause de moi.
Voyez en moi un ami, et si mon amour vous fait peur, je n'en parlerai
plus."

Que vous dirai-je? Je ne veux pas peindre cette singuliere passion
dans toutes ses nuances. Ce qui est certain, c'est que, le lendemain,
la jeune ouvriere pleura encore, mais cette fois ce fut parce que
Parisis ne vint pas. L'amour ne vit que d'imprevu; elle l'attendait:
s'il fut venu, elle ne l'aurait pas attendu le lendemain;--il ne
vint pas, elle l'attendit quinze jours durant avec les anxieuses
impatiences de la jeune fille,--le dirai-je?--avec la fievre de
l'amour. Elle ne se l'avouait pas, mais elle aimait Octave. Et comment
ne l'eut-elle pas aime? Il revint. "Je ne vous attendais plus, dit
Louise, sans vouloir cacher sa joie.--Vous m'avez donc attendu?--Vous
le savez bien."

Ce jour-la, ce fut une vraie fete. Il avait apporte une branche de
lilas qu'elle pressa sur son coeur et qu'elle embrassa a diverses
reprises. "Oh! que je suis heureuse, dit-elle tristement, il y a deux
ans que je n'ai touche une fleur.--Pauvre enfant, s'ecria Octave, je
veux vous donner un bouquet tous les jours.--Tous les jours? jusqu'a
quand?--Jusqu'a toujours.--Toujours, toujours, murmura-t-elle avec
amertume.--Apres tout, reprit-elle, toujours c'est peut-etre demain et
peut-etre apres demain."

Et elle embrassait encore la branche de lilas. Et elle racontait a
Octave qu'autrefois, avec sa mere et son frere, elle allait dans les
bois de Meudon se faire des bouquets agrestes: "Si vous saviez mon
bonheur, lui dit-elle, quand je voyais des bles a la barriere d'Enfer,
ou je trouvais des bleuets et des coquelicots!"

Octave apporta tous les matins un bouquet de lilas ou de violettes.
Une fois, il se hasarda a apporter une robe de soie: "Vous ne m'aimez
plus, lui dit Louise tout en revolte, cette robe est une injure."
Octave comprit qu'il s'etait trompe: "Louise, ne m'en veuillez pas, ne
parlons plus de cette robe, mais prenez le bouquet qui est dedans." Le
diable garda la robe.

Pendant dix jours, le duc de Parisis ne manqua pas un seul jour a ce
rendez-vous. Tous les matins, apres dejeuner, il montait en voiture,
descendait a la grille du Luxembourg et courait s'enfermer une heure
avec Louise. Et l'heure passait trop vite. Il se disait qu'elle etait
trop fiere et trop pure pour devenir sa maitresse. On se demandera
pourquoi il revenait tous les jours: il ne le savait pas lui-meme. Il
eprouvait une joie indicible a se retrouver dans la petite chambre
de Louise. La vertu a son atmosphere qui rasserene l'ame, comme les
horizons du matin, dans les beaux jours, ou le vent ne secoue que
l'odeur saine et fortifiante des bles en fleur et des chenes verts. Il
y avait trop longtemps que Parisis n'avait respire cet air vivifiant
pour qu'il n'en fut pas penetre jusqu'au fond de l'ame.

Ca et la, Octave avait tente d'augmenter sa creance, mais Louise
n'avait jamais voulu augmenter sa dette. "Vous m'empecherez d'etre
heureuse, si je ne suis plus digne de moi."

C'est a peine si elle avait accepte une jardiniere, un livre d'heures,
un de d'or et un coucou de cinquante francs. Et encore elle n'avait
accepte le coucou qu'apres que Parisis eut bien prouve que c'etait
pour voir l'heure. "Savoir l'heure! a quoi bon! Ne saurai-je pas
toujours l'heure ou vous ne reviendrez pas? avait dit Louise.--Vous
voulez donc me fermer votre porte?--Jamais."

La pauvre Louise ne connaissait pas le vieux proverbe: "Si tu ne
fermes pas ta porte a l'amour, l'amour te mettra a la porte." Un
matin, on ne vit pas Louise courir d'un pied leger chez la fruitiere
qui lui vendait du lait, des oeufs et des pommes. Ce fut un vrai
chagrin dans le quartier quand on apprit qu'elle avait disparu, le
soir, au bras d'un amoureux "a equipage." "Quel malheur! dit la
portiere. Une fille si bien elevee! C'etait comme une hirondelle:
elle portait bonheur a la maison.--Eh bien, dit la fruitiere, elle se
portera bonheur a elle-meme."

Octave n'avait pas de prejuges: il aimait la femme, quelle que fut son
origine et quel que fut son pays. Il l'avait prouve en ramenant une
Chinoise. Il aimait le faubourg Saint-Germain, mais il aimait Breda
street; il aimait les Champs-Elysees, mais il aimait le pays latin.
Devant toutes frontieres, il repetait le mot de Louis XIV: "Il n'y a
plus de Pyrenees."

Il n'eut pas le pressentiment que cette jeune fille n'etait pas du
pays latin.

Le lendemain, non loin de l'hotel de Parisis, dans une maison de
l'avenue d'Eylau, cachee sous les grands arbres d'un jardin, une jeune
fille venait cacher sa vie. Je ne sais pas si elle devait porter
bonheur a cette petite maison humide et malsaine, que les derniers
locataires avaient quittee. C'etait cette solitude meme qu'Octave
avait cherchee pour Louise. Il voulait lui louer le premier etage,
mais elle avait peur du luxe, et elle demanda a habiter l'etage
mansarde: cela lui rappellerait sa mere et elle travaillerait mieux,
car elle comptait bien travailler toujours. Elle aimait trop a toucher
la dentelle et les fleurs pour vouloir se croiser les bras. Octave eut
beau lui dire qu'il lui en donnerait pour elle-meme; elle refusa.

Octave ne voulut pas l'encanailler dans l'acajou, ce pauvre bois trop
decrie. Il lui donna des meubles en citronnier, un petit mobilier de
villa, tres simple, mais pas vulgaire. Il ne voulut rien oublier: elle
eut des oiseaux dans une petite cage doree et des pervenches dans une
petite jardiniere rustique. "Cela ne vous empechera pas, lui dit-elle,
de m'apporter tous les matins un bouquet de violettes.--Oui, ma
Violette, repondit-il.--Oui, s'ecria-t-elle avec joie, Violette c'est
mon nom, car je veux vivre toujours cachee."

La pauvre Violette s'imaginait qu'entre Octave et elle c'etait a la
vie, a la mort. "N'est-ce pas, lui dit-elle, qu'entre moi qui
vous aime et vous qui m'aimez, c'est a la vie a la mort?" Octave
tressaillit, il se rappela la legende des Parisis. "Si j'allais
l'aimer! Et si elle allait m'aimer!" dit-il, avec un sentiment de
tristesse. Et il reprit: "Il faudra que je jette de l'eau sur le feu."

Le soir il alla voir sa tante. Genevieve etait au spectacle avec la
marquise de Fontaneilles. "C'est dommage, dit-il, j'aurais voulu
apaiser mon coeur dans l'atmosphere de la province."

Il joua au reversis avec sa tante. "Etes-vous bien amoureux? lui
demanda-t-elle.--Effroyablement! J'aime trois ou quatre femmes."




XVII

POURQUOI OCTAVE SENTIT UNE PETITE MAIN SUR LA SIENNE QUAND IL VOULUT
SONNER


Pas un homme ne suit logiquement son coeur ni son esprit. M. de
Parisis avait peur d'aimer et d'etre aime,--et il ne voulait vivre
qu'au milieu des femmes.--Il pensait vaguement, sans trop s'inquieter
du reste, que la legende des Parisis pourrait bien l'envelopper a son
tour dans sa robe funebre a ses premiers jours de bonheur,--et il
etait insatiable a chercher le bonheur.--Il voyait ca et la flotter
sous ses yeux la legende des Parisis: "L'amour des Parisis donnera
la mort,"--et il s'aventurait tete perdue dans les folies
amoureuses.--Il croyait bien, il est vrai, qu'en ne s'y attardant pas,
il cueillerait tous les amours sans y trouver le fruit mortel.

Les contrastes ont leur poesie. Octave se disait que Violette dans sa
blancheur de vierge etait peut-etre le veritable amour pour un coeur
endurci comme le sien. C'etait le voyageur qui a epuise toutes les
coupes et qui trempe ses levres a la source glaciale qui jaillit du
rocher.

Mais les levres insatiables de Parisis ne devaient, comme toujours,
boire qu'un seul jour a cette fontaine d'eau vive.

Il avait plus d'une fois revu Mme d'Antraygues dans le monde. Il
s'etait fait presenter officiellement; mais il n'avait pas abuse du
droit que prennent tous les hommes, de parler aux femmes. Il semblait
lui dire, en ne lui disant rien, qu'il ne pensait plus a elle. Alice
lui avait rappele la clef d'argent comme une menace gracieuse.

Enfin un soir, a la Cour, comme on chuchottait a la ronde sur les
amours de M. d'Antraygues avec Mlle Belle-de-Nuit, elle alla bravement
a Octave et lui dit qu'elle l'attendrait le lendemain chez elle entre
onze heures et minuit. "J'aimerais bien mieux vous attendre chez moi,
lui dit Octave.--Non, lui dit-elle, je n'aurai jamais le courage de
monter votre escalier d'onyx."

Octave avait trop d'esprit pour insister; il prenait les femmes la ou
elles voulaient se donner. Or, les femmes se donnent plus volontiers
chez elles, comme si le demon de l'adultere leur imposait le champ de
bataille.

Le lendemain, la comtesse, qui s'etait jetee tete baissee dans la
folie de son amour, ecrivit ce mot a Octave:

Ce soir a minuit. J'en mourrai, mais qu'est-ce que ca fait!

Quand les femmes sont en train de se perdre, elles y vont bien. Mme
d'Antraygues signait ce petit billet,--la condamnation a mort de sa
vertu,--sans s'imaginer qu'elle jetait son bonnet par-dessus les
moulins.

Or, ces deux lignes etaient le commencement d'un drame.

A dix heures, Violette, jalouse par pressentiment, alla chez Octave
qui lui avait dit qu'il ne sortirait qu'a onze heures pour aller au
club.

Octave venait de sortir, elle monta en se disant qu'elle attendrait.
Il lui arrivait ca et la de lui faire cette amoureuse surprise; pourvu
qu'elle ne vint pas chez lui de deux heures a quatre heures, il lui
permettait toutes ses fantaisies.

Des qu'elle fut chez lui ce soir-la, tout naturellement elle trouva le
billet de la comtesse d'Antraygues. Il n'etait pas long, mais il etait
explicite.

Violette fut frappee comme d'un coup de poignard. Elle palit, elle
chancela, elle tomba sur le canape presque evanouie, "Et moi aussi,
dit-elle, j'en mourrai!"

Une volonte subite la ranima. Elle relut la lettre. Le hasard fait
bien tout ce qu'il fait: sur la cheminee, pres de la lettre, elle vit
un petit revolver qu'elle connaissait bien. C'etait un vrai bijou.
Parisis le lui avait plus d'une fois montre en lui disant: "N'interroge
jamais cette bete-la, parce qu'elle te repondrait dans l'autre monde."

Violette appuya sur son coeur la bouche du revolver. "Non! dit-elle,
je veux mourir sous ses yeux."

Mais ou etait-il? Les femmes savent tout. Le matin, Violette etait
allee au parc Monceaux, cueillir des herbes pour ses oiseaux: elle
avait vu Octave qui fumait dans l'avenue de la Reine-Hortense et qui
regardait les fenetres d'un hotel. "C'est cela, dit-elle, je me suis
sentie jalouse, je ne me trompe pas!"

Et, presque folle de desespoir, elle courut avenue de la Reine-Hortense.
"Mais s'il est entre!" dit-elle.

M. de Parisis avait passe par le club pour bien s'assurer que M.
d'Antraygues, le joueur obstine, etait bien a une table de baccarat.

Octave serait donc ce soir-la le plus heureux homme du monde
parisien.--C'etait entre onze heures et minuit,--l'heure feconde ou
se nouent et se denouent presque toutes les comedies amoureuses. Les
drames et les tragedies pour tout de bon ne commencent qu'apres les
dernieres scenes de l'Ambigu et de la Comedie-Francaise.

M. de Parisis fumait, renverse dans une legere victoria enlevee par
deux chevaux anglais de la plus altiere desinvolture. A les voir
passer, au clair de la lune et des reverberes dans l'avenue de la
Reine-Hortense, on eut dit qu'ils ne touchaient pas la terre. Une
pianiste a la main plus lourde sur les touches d'ivoire que ces pieds
legers pour effleurer le sol; ils jetaient dans le silence de l'avenue
un leger battement tres harmonieusement cadence, qui certes ne
devait pas reveiller les belles dames deja endormies dans les villas
voisines.

Cependant, des qu'ils depasserent la rue du Faubourg-Saint-Honore, qui
coupe l'avenue, on aurait pu voir une ombre blanche soulever un rideau
a la fenetre d'un prochain hotel. Avait-on reconnu le pas des chevaux
ou venait-on rever a la belle etoile?

A Paris, on ne reve plus a la belle etoile, les pendules vont trop
vite pour cela. Les pendules! J'ai voulu dire les passions.

Octave sauta sur la chaussee en donnant l'ordre a son groom de
promener les chevaux dans le voisinage comme s'il n'attendait
personne. Il regarda autour de lui: il ne vit que les arbres et les
reverberes. L'avenue de la Reine-Hortense, qui va du parc Monceaux a
l'Arc-de-Triomphe, est deserte a la tombee de la nuit; c'est l'avenue
de Paris ou on passe le moins a pied: on y voit le matin des
cavaliers, dans l'apres-midi des carrosses, le soir on y rencontre
ca et la les rares habitants qui regagnent leur hotel, quelques
cuisinieres amoureuses, quelques sergents de ville distraits, en un
mot, une vraie voie pompeienne apres le Vesuve.

Quelques secondes apres, Octave s'arretait devant une porte et levait
la main pour sonner. Mais il ne sonna pas.

Une petite main blanche s'appuya subitement sur sa main. Lui qui
ne s'etonnait de rien, s'etonna pourtant cette fois. Il n'avait vu
personne autour de lui; mais les femmes jalouses ont l'art d'etre
invisibles et de n'apparaitre qu'au moment tragique.

M. de Parisis s'etait retourne et avait reconnu Violette. "Eh bien!
lui dit-elle, je vous y prends." Octave vit briller deux yeux que
l'enfer de la jalousie avait embrases. "Tu es folle, Violette!--Oui,
monsieur, folle parce que je vous aime."

Octave releva la main pour sonner, mais une seconde fois la main
de Violette detourna la sienne. "Je te dis que tu ne sonneras
pas.--Voyons, Violette, soyez sage; il est minuit, je vais en soiree,
rentrez chez vous.--Ah! vous allez en soiree!--Si vous ne voulez
pas rentrer chez vous, rentrez chez moi; prenez ma victoria si vous
voulez, mais pour Dieu, plus un mot, n'est-ce pas?"

M. de Parisis avait sonne. La porte s'ouvrit. Violette voulut
s'elancer, mais il la rejeta doucement comme en un tour de valse et
lui ferma la porte au nez.

Violette sonna a son tour en femme decidee a tout. Le duc de Parisis,
voyant la porte se rouvrir, retourna sur ses pas. Il rejeta Violette
une seconde fois tout en lui serrant la main avec amour. Mais il
referma la porte bruyamment.

Il entendit un cri, son nom retentit dans le silence. Il aurait voulu
foudroyer Violette. Il se demandait s'il ne ferait pas mieux de
rebrousser chemin et de remettre sa bonne fortune a des nuits
meilleures.

Une femme de chambre s'etait avancee vers lui. "Monsieur demande
madame la comtesse?" dit-elle d'un air entendu. Elle avait deja trahi
la femme pour le mari, elle allait trahir le mari pour la femme. Elle
croyait ainsi racheter sa faute. "Oui, dit Octave en lui donnant cinq
louis; si on sonne encore, n'ouvrez pas.--C'est bien simple, je vais
rompre le fil, et on ne sonnera plus."

Cette belle idee decida tout a fait Octave a monter chez la comtesse.
Alice l'attendait sur le palier dans le plus adorable deshabille de
minuit. Un peignoir de mousseline garni de point d'Angleterre, cachant
a peine une chemise transparente,--des mules de satin rose sur des
bas a jour--et une chevelure desordonnee, s'echappant des peignes en
cascades voluptueuses. On voyait que la chevelure etait de la fete.

Il ne reconnaissait pas la comtesse. Etait-il possible que celle qui,
tout effrayee d'elle-meme, avait fui l'escalier d'onyx, fut la meme
femme qui le recevait ainsi a bras ouverts? Le premier mot d'Alice fut
un mensonge. "Je ne vous attendais pas, dit-elle a Octave." Octave
prit Mme d'Antraygues dans ses bras et la porta doucement jusque
devant un feu qui flambait joyeusement, quoiqu'on fut deja dans la
belle saison. "Je croyais ne pas arriver, dit-il en baisant les
cheveux d'Alice. Votre avenue n'est pas sure! j'ai ete arrete a
votre porte, j'ai failli etre poignarde sous vos fenetres.--Vous
m'epouvantez! Ceci m'explique pourquoi j'ai entendu parler; il me
semblait que c'etait une voix de femme. Je ne voulais pas ouvrir la
fenetre parce que ma voisine n'est pas encore couchee.--Oui, c'etait
une voix de femme.

Les hommes n'ont qu'un ennemi dangereux, c'est la femme; pour moi,
j'ai plus peur d'une femme que de quatre hommes.--Vous avez peut-etre
raison. Mais quel est donc ce mystere? Parlez vite, vous etes emu,
voulez-vous des sels?"

Mme d'Antraygues soupira. "Je ris, continua-t-elle, mais c'est moi qui
vais me trouver mal." Octave reprit Alice dans ses bras et l'appuya
sur son coeur. "L'emotion c'est la vie. Ne me parlez pas des lacs,
parlez-moi des torrents."

Parisis savait Alice romanesque et meme romantique. "Comme vous
etes belle avec ces airs penches! Moi qui croyais vous retrouver
railleuse!--Quand je vais dans le monde, je suis armee jusqu'aux
dents; quand je suis ici en face de moi-meme ou en face de vous-meme,
je deviens bete jusqu'a montrer mon coeur. Ah! mon ami, comme je vous
aime!"

Cette femme qui riait de tout avait les larmes dans les yeux. Le duc
avait deja oublie Violette, il respirait avec passion les savoureuses
senteurs de l'epaule, du cou et des cheveux d'Alice. "Mais enfin,
reprit la comtesse, qu'est-ce que cette femme?--N'en parlons plus,
c'est une femme qui me demandait son chemin. Je lui ai repondu que je
ne savais pas le mien; mais ne parlons que de vous, de vos beaux yeux
pers, qui sont des abimes; je suis effraye quand je les regarde: c'est
l'inconnu. Les yeux, voyez-vous, c'est tout un monde, c'est l'infini,
c'est Dieu." Octave embrassait Alice. "Voila pourquoi vous fermez les
miens, dit-elle en souriant."

M. de Parisis se jeta aux pieds de Mme d'Antraygues, non pas
melodramatiquement a la maniere des jeunes premiers de l'Ambigu, mais
en comedien qui sait jouer tous les roles.

Etre aux pieds d'une femme, c'est etre a mi-chemin de sa conquete.
L'amour fait bien ce qu'il fait. S'il devient respectueux au point de
tomber a genoux, c'est pour se relever plus triomphant.

La comtesse, tout amoureuse qu'elle fut, jetait toujours en toute
chose son vif et charmant eclat de rire.

Minuit sonna a une petite pendule, un temple rond a colonnes avec des
acanthes et des perles d'or; une merveille d'horlogerie attribuee a
Louis XVI. "Deja minuit, dit la comtesse.--Cette impertinente pendule
qui se permet de mesurer mon bonheur, dit Octave.--La pendule, dit
Mme d'Antraygues, c'est la plus odieuse des inventions. La pendule va
toujours trop vite ou trop lentement."

Les femmes ont peur de cette action mysterieuse qui marque le temps,
qui compte les minutes--et les rides. Par l'horloge, la vie est
divisee en cent mille parcelles inapercues, comme le coeur est divise
par l'amour en cent milles syllabes errantes. Ce sont les grains de
sable qui tombent sans fin sur les grains de beaute. Ils tombent du
sablier jusqu'a ce qu'enfin le sablier soit vide et que le cercueil
soit plein.

M. de Parisis voulut embrasser la comtesse un peu violemment. Elle le
repoussa avec douceur. "C'est cela, dit-il. La femme regle l'homme,
comme l'horloge regle le soleil." Et apres un baiser: "N'oubliez pas:
vous m'avez averti que vous me mettriez a la porte pour aller voir
lever l'aurore au club.--Ah! oui. Il faut que je vous donne une lecon
de geographie. Si, contre toute attente, il prenait a M. d'Antraygues
la fantaisie de rentrer....--Soyez sans inquietude, il ne quittera sa
table que pour aller chez sa maitresse.--Enfin il pourrait se tromper
de porte et venir chez sa femme. Vous savez, l'empire des mauvaises
habitudes!--Il ne faut jamais jurer de rien.--Donc, s'il rentrait a
l'hotel et s'il frappait a ma porte, cela lui est arrive le jour de ma
fete, parce que sa maitresse le lui avait rappele,--vous passerez par
mon cabinet de toilette ... mais il faut que je vous montre cela...."

Alice conduisit M. de Parisis dans son cabinet de toilette, apres quoi
elle lui fit traverser la salle de bain et lui montra un escalier a
jour qui descendait au jardin. "Quand vous serez dans le jardin,
lui dit-elle, vous jugerez que les murs ne sont pas difficiles a
escalader. Vous trouverez d'ailleurs un marche-pied volant. Le jardin
conduit a un jardin voisin; ce jardin, si je ne me trompe, s'ouvre
sur la rue de Courcelles; ne craignez rien, il n'y a pas de pieges a
loup.--Il n'y a pas de pieges a loup! se recria Octave, mais qu'est-ce
donc que ces beaux bras qui m'enchainent a vos pieds!"






XVIII

LE ROI DE THULE


Cependant M. de Parisis passait sur son cou les belles mains de la
comtesse. "A propos, dit-elle, je vous ai invite a prendre une tasse
de the et mon monde est couche.--Quel contre-temps! dit Octave, moi
qui ne suis venu que pour cela.--C'est d'autant plus facheux que
j'aurais pu vous faire apprecier mon vieux Sevres. Voyez-vous cette
merveille sur cette console?--C'est d'autant moins facheux, Madame,
que vous avez un bon feu, que j'ai vu dans votre cabinet de toilette
une petite bouilloire d'argent, et que vous allez de vos blanches
mains me preparer vous-meme une tasse de the."

Octave n'aimait pas a tordre le cou a ses aventures. Un dilettante
en amour savoure le roman chapitre par chapitre sans brusquer le
denouement.

Mme d'Antraygues ne se fit pas prier, elle mit la bouilloire au feu
pendant que M. de Parisis apportait le tete-a-tete sur un gueridon
dore, a trois cariatides sculptees en syrene.

Octave admira la forme svelte, la couleur tendre, les fleurs delicates
de cette petite merveille qu'une main feerique avait travaille pour
Trianon.

"C'est admirable, dit-il, je n'ai jamais vu de forme plus exquise et
de tons plus harmonieux. Ce sucrier est un bijou.--J'aime encore mieux
la theiere. Voyez donc comme l'anse est dessinee! voyez donc comme
le goulot se profile bien!--Croyez-vous, Madame, qu'a Trianon ou
ailleurs, depuis qu'on prend du the, ce divin tete-a-tete ait jamais
eu la bonne fortune de caresser des levres aussi amoureuses que les
notres."

Octave embrassait Alice. "Octave! decidement vous avez trop soif,
murmura Mme d'Antraygues en riant.--Vous etes comme le vieux Sevres,
d'une pate exquise.--Oui, pate tendre." Octave alla embrasser encore
Alice. "Chut! dit-elle, voila l'eau qui bout.--Quelle jolie chanson!
je comprends que les poetes aient parle des symphonies de la
bouilloire; moi qui vous parle, j'ai une petite bouilloire dans ma
chambre pour me rappeler mon enfance. Ma grand'mere m'a berce au
chant de la bouilloire.--Vous avez ete eleve dans l'age d'or; moi, ma
grand'mere m'a elevee aux duos d'Antony, de Lelia et de Faust."

Alice chanta du bout des levres une strophe du Roi de Thule. "Oh!
chantez! chantez! dit Octave. Vous allez attacher mon amour a cette
chanson.--Oui, comme on cloue un papillon dans un herbier.--N'ayons
pas d'esprit et chantez-moi cette adorable ballade."

Mme d'Antraygues la chanta avec l'accompagnement des vagues de la
bouilloire et du petillement du fagotin. Et elle la chanta presque
aussi bien que Mme Carvalho, musique de Gounod, traduction toute
nouvelle:

    Il etait un roi de Thule,
    Qui perdit un soir sa maitresse
    Il but comme un inconsole
    Le souvenir avec l'ivresse.

    C'etait dans une coupe d'or
    Portant le chiffre d'Arabelle:
    "Heureux, disait-il, qui s'endort
    Dans l'amour, comme a fait ma belle!"

    Plus d'une fois, quand il revait,
    La nuit, en ecoutant les merles,
    Il prenait sa coupe et buvait,
    Croyant y retrouver des perles.

    Perles et pleurs! Le sort amer
    Le fit vieillir fidele et sombre.
    Un soir qu'il regardait la mer,
    Et qu'il evoquait la chere ombre:

    "O ma belle! nulle apres toi
    A cette coupe savoureuse
    Ne boira plus. Nul apres moi
    N'y mettra sa bouche amoureuse."

    Et dans les vagues, tristement,
    Par lui la coupe fut jetee,
    Ne voulant pas qu'un autre amant
    Profanat la coupe enchantee.

Pendant qu'Alice chantait, M. de Parisis promenait son vif regard sur
sa beaute epanouie; tout un poeme en vingt-quatre chants, a commencer
par les cheveux blonds en revolte, a finir par les pieds mignons qui
jouaient dans les pantoufles.

Alice etait grasse et blanche, legerement rosee, legerement brunie,
comme si le soleil eut passe sur elle trop longtemps dans sa derniere
villegiature. Quoiqu'elle fut une femme du Nord, elle avait la
nonchalance des Havanaises. Elle vivait couchee, quittant son lit pour
son canape, son canape pour sa caleche; aussi faisait-elle une
rude penitence quand le dimanche, a la messe d'une heure, elle
s'agenouillait a Saint-Philippe-du-Roule au milieu de ses amies. La
mere de M. d'Antraygues lui avait dit plus d'une fois: "Prends garde a
ta femme, elle est romanesque et coquette." Le jeune mari repondait
a sa mere: "Il n'y a rien a craindre, elle est trop paresseuse pour
cela."

Un fin physionomiste n'eut pas repondu ainsi. Et, en effet, les yeux
d'Alice,--ces terribles yeux de mer, a reflets changeants, qui ne
disent jamais le secret du coeur, revelaient une ame troublee par les
reves amoureux comme la mer par les nues qui renferment l'orage. Il y
a des femmes qui se montrent tout entieres par leurs regards. On
les penetre du premier coup comme ces sources vives jaillies de la
montagne dans leur premier lit virginal.--fontaines que nulle levre
humaine n'a touchees encore.--Mais il y a des femmes profondes comme
la mer: l'oeil s'y perd; plus on les croit connaitre et plus on est
dans l'abime: "Bien fol est qui s'y fie," disait Francois Ier devant
celles-la. M. d'Antraygues ne connaissait pas si bien les femmes que
Francois Ier, il n'avait pas appris a lire dans ce livre du bien et du
mal, une oeuvre toute divine que Dieu a livree au diable.

Il est des femmes a l'abri des tentations par leur figure; les passions
ne frappent pas a toutes les portes, elles laissent sommeiller dans la
vie les ames qui n'ont pas revetu une enveloppe attrayante. La beaute
qui ne tombe pas de son piedestal de marbre est un ange de vertu. La
laideur qui meurt immaculee ne merite pas les canons de l'Eglise. Toute-
fois, il faut bien le dire, il n'y a pas de laideur absolue, et toute
femme, quel que soit son masque, a son quart d'heure de rayonnement.

Mme d'Antraygues etait faite pour la volupte sinon pour la passion;
yeux profonds sous la flamme, levres rouges, une foret de cheveux,
dont les broussailles envahissaient le cou et les oreilles, des
sourcils qui se joignaient presque et qui semblaient peints, tant ils
etaient energiquement et finement dessines, de longs cils retrousses
et mobiles qui accentuaient encore l'expression mysterieuse de ses
yeux. L'ovale du visage etait peut-etre trop arrondi, mais il etait
embelli par un second menton dont la ligne ondoyante se fondait
mollement sous le premier. L'oreille etait un bijou cisele sur la
chair; elle etait un peu rouge peut-etre mais par ce temps d'anemie,
qui se plaindrait de voir le sang vif s'accuser! Ce soir-la, la
comtesse avait de grands anneaux pompeiens, mis a la mode par les
femmes excentriques.

M. de Parisis n'arretait pas son regard a la figure seule; comme un
voyageur qui a entrevu a peine le pays inconnu, il promenait ca et la
de la tete aux pieds, sur les montagnes et les vallons, penetrant la
robe un peu diaphane, admirant les surfaces de l'epaule, les graces
abandonnees du cou, le marbre rose du bras. "Quel joli pied vous
avez!" dit-il a Alice apres un silence. Et sans qu'elle y prit garde
ou qu'elle voulut y prendre garde, il lui saisit le pied dans sa
pantoufle, comme il aurait pris sa main dans son manchon.

Les jeunes filles qui liront ce roman pourront me demander pourquoi M.
de Parisis allait a minuit chez Mme d'Antraygues, puisque ce n'etait
ni sa femme ni sa soeur; je repondrai aux jeunes filles que le the de
la comtesse etait fort bon.




XIX

OCTAVE JETTE SA COUPE A LA MER


Madame d'Antraygues avait mis deux pincees de the dans la theiere,
Octave voulut prendre la bouilloire. "Non, lui dit-elle, il y a un
art de verser de l'eau que vous ne savez pas." Et avec une grace
charmante, elle precipita dans la theiere une petite cascade d'eau
bouillante. Une douce fumee parfuma la chambre.

Alice presenta le sucrier a Octave. "Permettez-moi, madame, de prendre
une pince a sucre." Il prit les doigts de Mme d'Antraygues et les
mit dans le sucrier avec une douceur ideale. En verite, dit-elle, en
retirant deux morceaux de sucre, vous me feriez passer par un
trou d'aiguille: je n'aurais jamais cru que ma main put entrer
la-dedans.--Et maintenant, dit Octave, donnez-moi du the a pleins
bords, car il sera exquis."

Glou, glou, glou, glou: les deux tasses furent pleines. "Quelle belle
couleur! dit Alice, on dirait de l'or en fusion.--L'amour est un
magicien, tout ce qu'il touche devient or.--Ah! l'amour, c'est encore
la plus belle invention des anciens.--Pour les modernes.--Vous buvez
deja, vous allez vous bruler les levres.--Non, il est a point, voyez
plutot."

Et Octave presenta sa tasse a Alice. Elle venait de se rasseoir pres
de lui sur le canape, leurs bouches n'etaient pas loin l'une de
l'autre.

Quand la comtesse porta les levres a la tasse, le duc y porta aussi
les siennes: deux bouches a la surface du the. " N'est-ce pas que
c'est bon?"

On s'etait embrasse,--j'imagine. "Eh bien! Madame, dit Octave en
relevant la tete, c'est la premiere fois que je comprends le the: je
jure que jamais je n'oublierai ce festin de nos levres." Et il but
jusqu'a la derniere goutte. Et il jeta la tasse dans le feu.

Le petit chef-d'oeuvre fut brise en mille eclats. "Que faites-vous la?
demanda la comtesse avec plus de surprise encore que de regret.--Vous
ne le devinez pas? repondit M. de Parisis qui avait repris sa
railleuse expression adoucie par un sourire de penetrante volupte.
Est-ce que vous auriez permis, Madame, que d'autres levres eussent
profane cette tasse? J'ai fait comme le roi de Thule, j'ai jete ma
coupe a la mer."




XX

UNE FEMME EN HAUT, UNE FEMME EN BAS


Cependant il etait une heure du matin, M. de Parisis avait-il pris
une seconde tasse de the avec la comtesse? La comtesse a son tour
avait-elle jete sa tasse au feu pour achever le sacrifice et garder un
souvenir plus vivant de cette heure amoureuse?

On ne me l'a pas dit. On m'a dit seulement qu'elle avait perdu dans
le va-et-vient une de ses mules de satin rose et que son mari, en
rentrant, l'avait retrouvee dans l'escalier: ce qui prouverait assez
qu'elle avait reconduit Octave sans lumiere.

Si Mme d'Antraygues eut reconduit Octave un peu plus loin, elle eut
assiste a une autre scene amoureuse.

Des que la porte s'ouvrit, Octave retrouva Violette couchee par terre.
Un pressentiment traversa son esprit; il se pencha et vit un flot de
sang qui avait jailli sur sa robe. "Violette!" s'ecria-t-il. Violette
ne repondit pas.

Les platanes agites par un vent d'orage promenaient alternativement
l'ombre et la lumiere; mais tout d'un coup un nuage ayant passe, la
lune repandit sur Violette sa blancheur d'argent.

Octave s'etait precipite et avait souleve la jeune fille dans ses
bras. "Violette! Violette! ma Viola! c'est moi qui te parle, dis-moi
que tu m'entends!"

Violette ne dit pas un mot. Le duc l'embrassait et lui parlait
toujours: elle avait les levres tiedes et le front glace. "Ma petite
Violette, tu sais que je t'aime!"

Octave aimait Violette. Il ne me faudra pas faire un cours
d'esthetique sur les passions de l'ame pour demontrer que depuis les
siecles de decadence, c'est-a-dire depuis le commencement du monde,
l'amour vit de contraste et que la loi primordiale du coeur, c'est de
conquerir, si ce n'est d'etre vaincu.

Octave venait d'adorer Mme d'Antraygues; mais il aimait Violette.
Il s'en revenait de conquerir la comtesse avec un vague sentiment
d'orgueil, mais la volupte seule avait ete de la fete. Ce n'est pas
toujours le coeur qui remue les levres, l'amour le plus eloquent
jaillit de l'imagination. Quand Salomon a dit: "La femme est amere,"
c'etait le cri de l'esprit humain et non le cri du coeur humain. S'il
eut trouve dans son palais, parmi ses sept cents femmes, une brave
fille, un coeur d'or comme Violette, il eut peut-etre pousse a travers
les siecles un autre cri sur la femme.

Mais la femme de la Bible n'etait pas la femme de l'Evangile; l'ame
n'avait pas encore dompte le corps, le sentiment n'avait pas devore
le coeur. Aujourd'hui, il y a beaucoup de Violettes qui se tuent
heroiquement pour leurs passions. Faibles coeurs! disent les
philosophes et les moralistes. Ames vaillantes! peut-on dire plus
justement de toutes les phalanges d'amoureuses que la jalousie ou le
desespoir a jetees dans l'abime.

Octave arracha le corsage de Violette. En s'agenouillant, il trouva
son petit revolver, ce bijou qu'elle avait pris au serieux. "Tu es
donc devenue folle," lui dit-il en l'embrassant.

M. de Parisis, tout en parlant a Violette, avait a deux reprises
appele son cocher. Au moment ou les chevaux arrivaient devant l'hotel
d'Antraygues, Octave posait Violette sur le banc de l'avenue le plus
rapproche. Elle etait souple, de son adorable souplesse de roseau,
comme une femme endormie, les bras pendants, la tete renversee.

Quand elle fut sur le banc, Violette s'agita. "Dieu soit loue!"
s'ecria Octave. Il eut donne dix ans de sa vie pour voir vivre
Violette pendant dix minutes; sa blessure meme eut ete mortelle qu'il
eut ete presque console de lui entendre dire qu'elle l'aimait. "Je
meurs, je meurs, murmura-t-elle d'une voix coupee, il ne faut pas le
dire a maman."

La pauvre Violette ne savait plus que sa mere fut morte. "Violette! tu
ne mourras pas, ma Violette, je t'aime et je te sauverai.--Non, je me
suis frappee au coeur."

A cet instant, un coupe arrivait devant l'hotel par la rue de
Courcelles. C'etait le coupe de M. d'Antraygues, qui, par hasard,
rentrait chez lui avant l'aurore. Ceci merite bien une explication.
Ce jour-la, M. d'Antraygues, appele du Club a la Maison d'Or, y avait
rencontre quelques demoiselles de l'Opera. Il avait bu avec elles--non
pas precisement dans du vieux Sevres--et, ne pouvant se griser
d'amour, il s'etait grise de vin de Champagne. Le comte, tout bete
qu'il fut, avait compris dans les fumees champenoises qu'il ferait
cette nuit-la un bien mauvais joueur et qu'il risquerait de perdre ce
qu'il avait deja gagne. Voila pourquoi il revenait chez lui.

En descendant de voiture, il reconnut l'attelage d'Octave. Il
s'approcha tout en se dandinant et vit le duc qui soulevait Violette.
"Qu'est-ce cela? lui demanda-t-il.--Cela, repondit M. de Parisis, sans
paraitre s'inquieter de la presence du comte, c'est une femme qui se
trouve mal."

M. d'Antraygues eut d'abord l'esprit traverse par un soupcon de
jalousie, mais voyant bien que ce n'etait pas sa femme, il se contenta
de dire a Octave: "Diavolo! mon cher ami, vous chassez sur mes terres
au milieu de la nuit comme un braconnier; il est vrai que je viens de
chasser sur les votres. Vos petites amies de l'Opera m'ont fait boire
outre mesure, et pourtant ma mesure est bonne.--Eh bien! dit Octave,
allez vous coucher."

Le comte, qui chancelait sous l'ivresse, releva la tete: "J'irai si
je veux! Il parait que monsieur ne veut pas etre trouble dans ses
rendez-vous nocturnes.--C'est vous, mon cher, qui etes nocturne. Votre
femme vous attend."

Le duc avait repris Violette pour la poser dans la victoria. "Ma femme
m'attend? Est-ce qu'elle vous l'a dit?--Oui. Hatez-vous, car elle va
vous faire une scene." Le comte, jaloux cette fois comme un tigre,
saisit le bras d'Octave qui montait a cote de Violette. "Vous savez,
mon cher, que je ne ris pas apres minuit.--Vous savez, repliqua
Octave furieux, que je vous defends de dire un mot de plus--a moins
que vous ne trouviez un mot spirituel.--Un mot spirituel, je ne suis
pas si bete que cela; la preuve, c'est que je vois bien que vous
n'avez amene cette femme que pour cacher votre jeu! Vous venez de chez
ma femme.--La verite dans le vin, pensa Octave.--Mon cher, dit-il
tout haut, allez voir chez vous si j'y suis.--Oui, monsieur, et je
me vengerai, et je briserai tout, et je jetterai la femme par la
fenetre."

Cette fois, en voyant la colere subite du comte, Octave aurait voulu
reprendre les paroles qu'il avait dites. Il le savait capable de
toutes les folies et de toutes les sottises. "Voyons, lui dit-il,
revenez a vous et ne vous donnez pas en spectacle a la lune; rentrez
chez vous silencieusement, et surtout ne dites pas a votre femme ce
qui s'est passe a votre porte. Sachez-le donc, mon cher, cette
pauvre fille que vous voyez la, baignee dans son sang, vous ne la
reconnaissez pas?"

Le comte se rapprocha. "Comment la reconnaitrais-je? vous la
masquez.--C'est votre maitresse.--Laquelle?" Ce cri partait du coeur.
"Je ne sais pas laquelle, dit le duc de Parisis. Je l'ai trouvee ici
comme je revenais du boulevard Malesherbes, un revolver sanglant a ses
pieds. Tenez, le voila!" Et Octave donna le bijou au comte sans trop
bien savoir pourquoi. "Adieu, mon cher, pas un mot de ceci a
Mme d'Antraygues. Et n'allez pas vous servir du revolver contre
vous-meme.--Pauvre fille," dit le comte, avec des larmes de vin dans
les yeux.

Et tout chancelant sous l'ivresse et sous l'emotion, il se souleva
pour voir Violette. Mais sur un signe d'Octave, les chevaux etaient
partis au galop." Pauvre fille! dit encore le comte, ai-je fait assez
de malheureuses comme cela?" Il regarda le revolver sous le reverbere,
"C'est vrai qu'il est tache de sang! C'est un bijou. Je montrerai cela
demain a mes amis."

A cet instant, Mme d'Antraygues, qui avait assiste toute haletante
du haut de son balcon a cette scene tragi-comique, hasarda ce nom de
bapteme: "Fernand!" Le comte oublia qu'il etait ivre et marcha d'un
pied plus assure jusque sous le balcon. Au nom de Fernand, il repondit
par le nom d'Alice. "Que faites-vous la, mon ami?" Et comme un echo,
Fernand dit aussi: "Que faites-vous la, mon amie?" Naturellement, Mme
d'Antraygues repondit: "Je vous attendais."

Cela etait jete du haut du balcon comme une aumone sur un pauvre.
Fernand ramassa ces paroles d'or et murmura: "Decidement, je ne merite
pas tout mon bonheur."

Il craignit que sa femme n'eut tout entendu. "Alice, est-ce que
vous etes la depuis longtemps?--Non, je viens d'ouvrir la fenetre,
repondit-elle vivement.--Alors vous n'avez pas vu ce fou de Parisis
qui enlevait une femme?--Non, mon ami! Adieu, je meurs de sommeil. Ne
venez pas frapper a ma porte!"

Cette scene d'intimite se passait en pleine avenue, mais les etoiles
seules ecoutaient. Pas ame qui vive au voisinage. Il faut se loger
avenue de la Reine-Hortense quand les maris partent pour la Syrie.

Alice avait ferme sa fenetre. Toutes les femmes ont compris ce mot:
"Ne venez pas frapper a ma porte." Quand M. de Parisis dit au mari:
"Allez voir chez votre femme si j'y suis," il savait bien qu'il y
etait. L'amour a cela de beau dans ses enchantements, qu'il permet a
l'amoureux ou a l'amoureuse de garder l'image aimee. Quand la femme
aime, elle n'est jamais seule.




XXI

LES DEUX RIVALES


C'etait au temps des thes diurnes. Vers quatre heures de l'apres-midi,
Parisis et Mme d'Antraygues prirent le the ensemble, par rencontre,
chez une Havanaise des Champs-Elysees. Il y avait beaucoup de monde.
Quelques figures severes obligeaient au ceremonial; on parlait tout
haut. "Est-ce que vous aimez le the? dit Octave a la comtesse en lui
passant une tasse.--Pas le matin, dit-elle."

Et elle refusa, tout en jetant un regard dedaigneux sur la tasse de
porcelaine anglaise que Parisis avait passee sous ses yeux.

On parlait deja dans tout Paris d'une jeune fille qui s'etait brule la
cervelle la veille dans l'avenue de la Reine-Hortense. "Vous ne savez
pas cela? dit une dame en questionnant Octave avec une bonne intention
de femme.--Comment! dit Octave, je ne sais que cela. Je ne connais
pas la dame, mais c'est moi qui l'ai trouvee "baignee dans son sang,"
comme dira la Gazette des Iribunaux.--Il parait que c'etait avenue
de la Reine-Hortense?--Je ne me souviens pas bien, dit Octave;
c'etait peut-etre avenue d'Iena.--On dit que c'est un desespoir de
jalousie?--Si Mme d'Antraygues n'etait pas la, dit audacieusement
Octave, je dirais que la demoiselle a prononce le nom de bapteme de
son mari. Apres cela, il y a tant de Fernands!--Voyez-vous, dit la
maitresse de la maison, on racontera tant d'histoires sur ce coup de
pistolet, qu'on ne saura jamais la vraie. Vous avez raison, madame,
reprit Octave; l'histoire n'a ete inventee que pour cacher la verite."

Et il jeta une citation latine qui lui fit le plus grand honneur chez
toutes ces belles dames qui s'ecrierent en choeur: "Il est inoui! il
voit tout, il est partout, il sait tout!"

Naturellement Octave, en s'en allant, trouva Mme d'Antraygues dans
l'escalier. "Monsieur de Parisis, lui dit-elle, je sais tout; ce soir,
a onze heures, en revenant de chez ma grand'mere, j'irai prendre
le the chez vous.--Par quelle porte?--Par la grande, par celle
de Violette. Moi aussi, helas! j'ai le droit d'avoir mes grandes
entrees.--Vous savez que vous trouverez Violette?--C'est pour elle que
je veux aller chez vous.--Pour lui bruler la cervelle?--Oui, mon mari
m'a donne le revolver."

Le philosophe, ou plutot le moraliste, car il y a un abime entre le
philosophe et le moraliste, aurait etudie avec une bien vive curiosite
les metamorphoses rapides qui s'emparerent de la comtesse d'Antraygues
et de cette jeune fille que Parisis avait surnommee Violette. Les
hommes politiques les plus devoues a leur fortune ne font pas d'aussi
soudaines evolutions,--meme dans les revolutions.

Au lieu de se sauver l'une par l'autre, elles acheverent de se perdre
en se rencontrant. Comme elle l'avait dit, Mme d'Antraygues alla le
soir chez Octave. Il l'attendait dans son petit salon, un journal a la
main. "C'est l'histoire d'hier que raconte le journal, sans doute, dit
Mme d'Antraygues en s'asseyant a cote de lui pendant qu'il lui baisait
le front.--Oui, ecoutez plutot:

"Hier, vers minuit, avenue de Wagram, une jeune fille a recu six coups
de couteau dans la poitrine. On ne doute pas qu'elle n'ait ete victime
d'une fureur jalouse; elle a survecu a cet acte de barbarie; elle a
ete transportee a l'hopital Beaujon. On croit connaitre le nom de
l'Othello. La justice informe."

"Eh bien! voila un journal bien informe.--Quoi! vous doutez du
journal? Mais c'est la loi et les prophetes.--Vous savez que je veux
voir cette jeune fille?--Eh bien! vous vous imaginez qu'elle est
ici? Elle est chez elle.--Je ne suis donc pas mieux informee que le
journal!--Pourquoi voulez-vous la voir?--Parce que la passion qui va
jusque-la est encore de la vertu. Et puis, je ne sais pourquoi, mais
j'aime cette jeune fille."

La comtesse regarda doucement Octave, "C'est peut-etre parce que vous
l'aimez. Puisqu'elle n'est pas ici, je m'en vais.--Quelle etrange
femme vous faites!--Peut-etre. Mais il me semble que cette jeune fille
est pour quelque chose dans ma destinee. Comment va-t-elle?--Mal, mais
elle ira bien. La balle s'est promenee sur le sein sans penetrer; elle
a une forte fievre; j'ai eu peur jusqu'a midi, parce qu'elle n'etait
pas revenue a elle, mais Ricord m'a repondu de sa vie.--Conduisez-moi
chez elle.--Non! je ne ferai pas cette folie. Il faut que les femmes
du monde restent dans, le monde.--C'est l'histoire du Paradis; vous
m'avez ouvert la porte pour m'en aller et je ne la refermerai pas."

Mme d'Antraygues soupira. "C'est fini! je ne m'amuserai plus chez moi,
a moins que vous ne metamorphosiez mon mari en homme amusant. Donc,
si vous ne voulez pas me conduire chez Mlle Violette, car je sais son
nom, j'irai toute seule.--Nous ne ferons pas cette betise-la ni l'un
ni l'autre."

Mme d'Antraygues se leva. "Don Juan, dit-elle a Octave, montrez-moi
donc votre palais. Je suis tout eblouie, ici, moi qui n'habite
pourtant pas une chaumiere."

Elle marcha rapidement, suivie d'Octave, parlant de toutes choses en
femme qui connait un peu toutes choses. "Dites-moi donc, Alice, le nom
de la Dame de Coeur?--Oui! Et de la Dame de Carreau et de la Dame de
Trefle? Je suis trop jalouse pour vous le dire; et d'ailleurs,
j'ai jure sur votre tete que je ne le dirai pas.--Je vous donne ma
tete.--Je n'en veux pas." Ce fut en vain que Parisis insista, Il
embrassa Alice, "Voyez, je vous mets a la question.--J'y resterais
plutot un siecle!" s'ecria Mme d'Antraygues. Et, se degageant des bras
d'Octave: "Adieu, dit-elle tout a coup, je reviendrai."

Octave, qui avait promis a Violette d'aller la voir a minuit, ne
retint pas de force la comtesse. "Demain, reprit-elle, nous nous
verrons aux Italiens." Elle partit. Octave l'accompagna jusqu'a son
coupe. "Adieu. Je vous aime; mais vous n'irez pas voir cette pauvre
enfant?--Non, puisque vous ne voulez pas," Mais Mme d'Antraygues alla
droit chez Violette.

On sait deja que Violette habitait les mansardes d'une petite maison
de l'avenue d'Eylau, perdue dans un de ces vieux jardins de Paris
qui disparaissent tous les jours sous les pyramides de pierres. La
comtesse avait ete bien renseignee, car elle traversa le jardin sans
meme dire le nom de la jeune fille au concierge; elle monta les trois
etages et sonna; une garde-malade vint ouvrir et la conduisit au lit
de Violette. "Je suis une amie inconnue, du la comtesse, je sais tout,
j'ai voulu vous voir et vous serrer la main.--Je ne comprends pas, dit
Violette en essayant de se soulever.--Ne remuez pas, imaginez que je
suis une soeur de charite; si la femme qui vous veille veut se reposer
demain, je viendrai vous veiller moi-meme.--Je comprends de moins en
moins, dit Violette; comment savez-vous qui je suis et ou je suis, moi
qui ne connaissais personne?"

Violette regarda Mme d'Antraygues jusqu'au fond du coeur. "Ah! c'est
vous!" dit-elle en laissant retomber sa tete. Elle avait juge que
c'etait sa rivale. Elle faillit se trouver mal, mais elle eut le
courage de lutter. "Oh! madame, murmura-t-elle d'une voix eteinte,
venez-vous ici pour me railler?"

Et, avec un sourire: "Une femme qui veut mourir et qui ne meurt pas
est si ridicule! mais j'espere que Dieu me fera la grace de ne pas
survivre.--Mademoiselle, je suis venue par un sentiment d'admiration
et de sympathie. Ne voyez pas une rivale en moi, mais une amie.--Apres
tout, madame, dit Violette, l'amitie est si rare qu'il faut toujours
lui dire: Soyez la bienvenue. Je crois serieusement que je vais
mourir, je vous pardonne ma mort" Ce n'est pas une balle qui m'a tuee,
c'est une trahison.

--Pauvre enfant! vous etes comme moi, vous n'etes pas de votre siecle.
Une trahison d'Octave de Parisis! mais vous ne savez donc pas qu'il
trahit toujours le lendemain celle qu'il a adoree la veille. On a
raison des hommes, non pas en se tirant des coups de revolver, mais
en se moquant d'eux.--Mais si on les aime?--dit Violette toute naive
encore et ne craignant pas d'ouvrir son coeur,--si on les aime, on
se moque de soi-meme.--Vous avez un coeur d'or, mais il se bronzera.
Adieu, je suis contente de vous avoir vue, je reviendrai demain.--Oui,
revenez, dit Violette devenue curieuse." Mme d'Antraygues lui serra la
main et partit en lui montrant le plus beau sourire du monde.

La beaute exerce un despotisme qui soumet tout le monde. Si Violette
eut vu venir a elle une figure quelconque--effigies sine anima--une
de ces figures qui ne parlent pas au coeur, peut-etre se fut-elle
revoltee, mais elle subit avec je ne sais quelle douceur le charme
invincible de la comtesse; elle sentit d'ailleurs que ce n'etait pas
pour la trahir qu'elle venait a elle. Les coeurs se voient. Violette,
qui n'avait jamais rencontre une amie, se prit a cette amitie
imprevue. Elle s'imaginait d'ailleurs que Mme d'Antraygues ne lui
prendrait plus Octave, comme si son coup de pistolet etait un titre
sacre.

Octave entra chez Violette, cinq minutes apres le depart de Mme
d'Antraygues. "Comment vas-tu?--Bien, si tu m'aimes." Parisis baisa
Violette au front. "N'est-ce pas, reprit-elle, que tu m'aimeras
toujours?" Il ne put s'empecher de sourire. "Je lis ta pensee, dit
vivement la jeune fille; tu m'as aimee, mais tu ne m'aimes plus.--Si
je ne t'aimais plus, serais-je la?--Non, ce n'est pas l'amour qui te
conduit ici, c'est un sentiment de pitie. Je me vengerai.--Et tu feras
bien! dit Octave qui voulait lui donner la soif de vivre.--Tu n'as pas
rencontre ta belle maitresse?--Elle est donc venue? je m'en doutais;
c'etait bien sa voiture qui fuyait vers l'Arc de Triomphe. Elle est
aussi folle que toi. Puisque ta maison devient une maison de fous,
je n'y reviendrai plus.--Octave, tu veux me faire mourir?--Non, je
t'aime, je veux que tu vives; si cela t'amuse, je reviendrai avec
elle."

Le duc de Parisis embrassa doucement Violette. Il passa la nuit a la
veiller. Le lendemain, Ricord declara qu'elle n'en avait que pour une
semaine. "Dis-moi que tu m'aimeras toujours," disait-elle a son amant.
Et il repondait "Toujours!"

Mais le surlendemain il envoya a Violette un adieu en ces mots:

    Je crois que nous n'avons plus rien a nous dire, ma petite
    Violette. Ne vous tuez plus pour les hommes, redevenez belle.
    Prenez une boutique de fleuriste et vendez-y de tout, excepte des
    violettes!

    Ne voyez pas trop les femmes du monde, elles vous perdraient.
    Adieu, je pars pour Londres et je vous embrasse. Tournez la
    page--comme celle du livre de la vie.

Point de signature. Octave ne signait presque jamais. Violette tourna
la page en pleurant. Elle s'indigna en y trouvant un bon de dix
mille francs sur M. de Rothschild. Elle le jeta au feu. En le voyant
flamber, elle s'imagina qu'elle avait brule dix mille francs. Elle se
dit: "Il ne sait pas que cela ne vaut pas dix de mes larmes."

Mme d'Antraygues survint. Elle lui conta tout. "C'est beau, cela! dit
Mme d'Antraygues. Je vais ecrire a Octave, il vous enverra vingt mille
francs.--Je ne veux rien, murmura Violette: Je veux mourir."

Violette devint plus malade qu'elle ne l'avait ete. Elle se fut
laissee mourir de chagrin si la comtesse n'etait venue la consoler.

Mme d'Antraygues se consolait elle-meme en la consolant; elle n'avait
pas vu la profondeur de sa chute. Quoique son mari fut de jour en jour
plus indigne, elle reconnaissait qu'elle etait plus indigne que lui.
C'est a la femme bien plus qu'a l'homme que Dieu a confie l'honneur de
la maison. Un amoureux avait franchi le seuil de la sienne: quand il
avait repasse la porte, il etait son amant. Elle ne comprenait pas
cet eblouissement, ce vertige, cet abime. Elle s'armait de toutes ses
vertus pour remonter le courant, pour retrouver ce sommet ou l'on n'a
pas les curiosites de l'orage, mais ou l'on respire l'air vif.

C'en etait fait! Elle devait bientot s'avouer qu'une femme ne se
repent d'un amour que dans un autre amour. C'est la loi fatale, la
vertu ne se reconquiert pas; le Rubicon est facile a franchir, mais si
on se retourne vers l'autre rive, elle est devenue inabordable.

Violette devait-elle, comme Mme d'Antraygues, se repentir de son
premier amour dans les bras d'un second amoureux?




XXII

LE DUC DE PAS LE SOU


Il y avait un secret dans la vie d'Octave, que Mlle Genevieve de la
Chastaigneraye ne lui avait pas dit au bal masque. Nul ne savait ce
secret, pas meme Genevieve.

M. de Parisis passait pour un des hommes les plus riches de Paris; on
parlait de la terre de Parisis comme une des terres les plus fecondes
de la France, on parlait surtout de ses mines d'argent dans les
Cordilleres. On l'avait vu plus d'une fois arriver au club avec une
poignee de pepites d'argent ou un lingot en forme de sabot chinois.
"Quand je pense, disait-il d'un air convaincu, que j'ai cent Indiens
dans les Cordilleres ou on ne trouve que de l'argent, quand je
pourrais avoir cent Californiens qui me trouveraient de l'or!"

Pareillement, ca et la, il lisait tout haut quelques lignes d'un
journal de province, ou on vantait les troupeaux de Parisis, ses
vignes, ses bois et ses champs de betteraves. C'etait une terre
modele.

La fortune lui arrivait par toutes les routes, puisqu'il gagnait aux
courses, puisqu'il gagnait au jeu, au club comme a Bade, a la Bourse
comme chez les dames qui jouent.

On le disait genereux, on le disait meme prodigue; il pensionnait plus
d'un ami et ne regardait jamais ce qu'il donnait aux pauvres.

Quand deux chenapans se battaient, il les payait pour qu'ils
s'embrassassent. Il est vrai que ce spectacle ne lui coutait pas bien
cher. Il renouvelait ainsi l'histoire d'un de ses devanciers, le comte
de Grammont, qui donna un jour vingt-quatre livres a deux voleurs qui
se battaient pour avoir chacun trois louis, quoiqu'ils n'en eussent
vole que cinq.

Tout cela etait un jeu bien joue, car le duc de Parisis n'avait pas
le sou. Mais il cachait sa pauvrete a quatre chevaux comme les vrais
riches cachent leurs millions a deux rosses. A premiere vue, cela doit
paraitre etrange: rien n'etait plus simple.

Quand il etait entre dans la diplomatie, il avait recueilli un million
en rente trois pour cent, en actions de la Banque et en obligations
de chemins de fer. Le chateau de Parisis etait estime deux millions,
total trois millions. Mais il y avait dix ans de cela. Le premier
million dura bien deux annees. Octave avait toujours les mains pleines
et les mains ouvertes; il etait la providence des comediennes, des
dames du Lac, de ses amis; il lui fallait quinze cents francs par jour
pour vivre vaillamment dans le premier feu de la jeunesse, avec son
titre de duc, sa soif de plaisir, ses manieres d'enfant prodigue. Ce
n'etait pas trop. Il ne comptait pas bien, il s'imaginait que deux
millions sont une mine inepuisable: mais toutes les mines s'epuisent,
meme celles des Cordilleres, ou les cent Indiens qui travaillaient
toujours pour lui trouvaient a peine de quoi vivre eux-memes depuis
quelques annees.

Quand Octave etait revenu d'Amerique, il lui avait fallu emprunter par
hypotheque sur son chateau. Il prit d'abord un million. A son retour
de Chine, il ne lui restait plus que la ressource des secondes
hypotheques; on lui preta encore cinq cent mille francs, parce
qu'on savait que, le cas echeant, la terre de Parisis vendue par
expropriation depasserait toujours deux millions. Ces cinq cent mille
francs ne firent qu'une saison. M. de Parisis jouait alors sa vie et
sa fortune en homme qui n'a pas souci du lendemain, decide a vivre
plus tard comme il plairait a Dieu,--ministre a Carlsruhe ou a
Dresde,--ou recueillant des debris de son patrimoine pour planter ses
choux au chateau natal.

Il appartenait d'ailleurs a cette nouvelle generation qui vit au jour
le jour et qui brave le lendemain. Cette generation n'est pas plus
sage que l'autre, mais elle, n'est pas beaucoup plus folle, car la vie
n'est ni une maison de banque, ni un grenier d'abondance. Un galant
homme ne meurt jamais de faim; ceux qui vivent riches pour mourir
pauvres, sont des esprits superieurs a ceux qui vivent pauvres pour
mourir riches, puisque ce sont les vrais riches. Depenser gaiement un
louis, c'est l'avoir; le retenir d'une main avare, c'est le perdre.

Tant et si bien qu'a vingt-huit ans, Octave de Parisis n'avait plus
rien, mais il n'etait pas ruine pour cela: je m'explique.

Je ne parle pas de quelques poignees d'or qui pouvaient lui venir tous
les ans de Lima, puisque le dernier arrivage, apres un silence de
dix-huit mois, n'avait ete que de quelques milliers de dollars; je ne
parle pas de ce qu'il pouvait retrouver dans la vente du chateau de
Parisis, puisqu'il le voulait garder coute que coute; je parle de son
credit qui etait encore un capital. On ne saurait s'imaginer le nombre
de beaux viveurs qui vivent sur leur nom et qui sont encore riches
quand ils n'ont plus d'argent. Pourquoi tous les oisifs ne vivent-ils
pas ainsi? C'est qu'il faut avoir ete riche, c'est qu'il faut avoir le
prestige du nom et de la mode.

Brummel, d'Orsay et les autres dilettantes de la haute vie, ont
toujours vecu en grands seigneurs sans qu'on sache bien avec quoi; un
homme d'esprit disait sans vergogne: "Il faut laisser aux imbeciles le
privilege d'avoir pour les autres une maison, une femme, un cheval
et le reste." Le braconnier prend plus de gibier que le chasseur. Le
trouve-t-il moins bon? Greuze qui fut cocu comme Moliere, disait que
les hommes a la mode sont les braconniers du mariage. Ne sont-ils pas
les braconniers de la vie? Octave de Parisis etait plutot un comte
d'Orsay qu'un Brummel. Il vivait sur sa fortune passee et sur sa
fortune future Il menait toujours grand train, mais ca et la dans le
train des autres. Comment avait-il encore une ecurie de course et des
equipages de chasse? Parce que le jeune marquis de Saint-Aymour lui
avait dit un matin, au retour de Chine: "Veux-tu que nous fassions
courir et que nous chassions ensemble?--Oui. Mais je n'ai pas d'argent
comptant.--Qu'a cela ne tienne, nous compterons plus tard." En
attendant le compte, Octave partageait la moitie des prix gagnes.
C'etait de toute justice. Et naturellement, pour tout le monde,
c'etait Octave qui faisait courir et qui donnait les parties de
chasse.

Il savait bien qu'il payerait tout cela un jour. Il ne doutait pas
qu'un nouveau voyage a Lima ne le sauvat de toutes ces belles miseres.

Parisis n'avait pas de train de maison. On a trouve chez un duc de
ses amis, le jour de l'inventaire, quatre volumes depareilles, un
La Rochefoucault, le Dictionnaire des Actrices de Paris, le
Parfait-Ecuyer et la Clef des Songes. Dans la cave d'Octave, on
eut a peine trouve quatre cents bouteilles depareillees. Il n'avait
pas a s'inquieter de sa cuisine, il etait de tous les diners
officiels: a peine avait-il un jour par semaine a donner aux femmes.
Mais comment s'etait-il bati un hotel avec le luxe des sculptures, des
fresques et des marbres? C'est encore bien simple. Il avait eu le
bon esprit--car il n'etait pas si desordonne qu'on pourrait le
croire--d'acheter un terrain avenue de l'Imperatrice, vendu par
expropriation, a peu pres la moitie de sa valeur. Cela se voit tous
les jours, selon les bruits de la guerre ou les sinistres de la
Bourse. Son notaire n'avait pas eu de peine, une fois l'hotel
commence, a lui trouver par un emprunt de quoi payer le terrain et la
moitie de l'hotel. L'hotel termine, comme il avait grande mine, un
second emprunt etait venu a point. Paris est le pays de la confiance.
Le credit cree des prodiges; si on ne travaillait a Paris qu'avec de
l'argent comptant, on ne ferait pas grand'chose: or, on y remue des
mondes.

Mais comment Octave se payait-il le luxe des femmes? Avec des bouquets
de violettes, des bouquets de lilas blanc, des bouquets de roses-the.
Le plus souvent par des cartes de visite; les courtisanes s'estimaient
bien payees par sa carte de visite quasi royale: n'etait-il pas le
prince des amoureux? Il n'avait pas de scrupule en se rappelant qu'il
avait debute dans la vie par bruler plus d'un million sur l'autel de
madame Venus.

Depuis trois ans, le duc de Parisis avait vecu sans un sou vaillant,
mais sans se priver de rien, tout en restant un des rois de Paris.
Seulement il ne jouait plus guere, parce qu'il ne voulait pas etre
frappe de decheance en dette d'honneur.

On commencait par dire qu'il devait a Dieu et a diable, mais ses amis
attribuaient ses dettes a son insouciance de toutes choses; selon eux,
s'il devait, c'est qu'il oubliait de payer.

Toutefois, il commencait a s'inquieter de cet abime qui s'appelle
la dette privee et qu'il franchissait tous les jours au risque d'y
tomber. C'etait danser sur le volcan: mais on ne faisait plus autre
chose au dix-neuvieme-siecle.

Le duc de Parisis avait bien pense ca et la a quelque beau mariage;
mais plus le mariage est beau, moins la femme est belle. Et puis, il
aimait peut-etre trop les femmes pour aimer une seule femme.




XXIII

UNE REAPPARITION A L'OPERA


Parisis etait a l'Opera avec ses amis, Miravault et Monjoyeux. On
jouait le Prophete. On ecoutait religieusement le ballet des
Patineurs.

Miravault, qui vivait a la minute, regardait sans cesse a sa montre;
Monjoyeux jetait ca et la une saillie; Parisis ne regardait pas
l'heure et n'ecoutait pas les beaux mots. Il avait vu apparaitre, dans
une loge de galerie, la jeune fille qu'il avait rencontree au bois de
Boulogne.

C'etait bien elle, c'etait la meme beaute, hautaine et decidee, que
temperaient la grace innee et la douceur du sourire. C'etait bien ce
meme profil idealement sculpte, c'etait la meme chevelure abondante,
retenue dans sa revolte, blonde comme les gerbes mures. Elle etait ce
soir-la plus belle encore: ses bras admirablement modeles, ses epaules
de marbre, son cou ferme et ondoyant a la fois, sa main qui agitait
l'eventail avec la simplicite du haut style, achevaient de seduire
Octave. "Voyez donc la-bas, dit-il a ses amis.--Eh bien! dit
Miravault, c'est la marquise de Fontaneilles, la duchesse d'Hauteroche
et une jeune fille que je ne connais pas. Mais tu n'as pas le temps de
t'attarder a ces curiosites-la: vois donc l'heure qu'il est. Tu sais
bien qu'on nous attend chez M. Million."

Octave devait emprunter cent mille francs pour une dette de Courses.

Il se tourna vers Monjoyeux: "Puisque vous restez dans ma loge, il
faut que vous me sachiez le nom de cette belle creature. J'espere
revenir d'ailleurs avant la fin du spectacle.--Allons! allons! dit
Miravault, te voila encore avec ta soif de conquetes. Il n'y a rien a
faire par la, mon cher; tu sais bien que la marquise est toute a Dieu,
que la princesse est une ambitieuse qui veut mettre un ecu d'or de
plus sur son blason. Quant a ce qui est de la jeune fille, qui me
semble ce soir faire son entree a l'Opera, tu dois bien juger au
premier coup d'oeil qu'elle est aussi imprenable que le quadrilatere
rhenan. Tout ce que tu pourras faire, ce sera de passer a cote. Viens
vite, M. Million n'attend pas."

Octave serra la main de Monjoyeux. "Vous me direz le nom de cette
jeune fille."

Il etait bien loin de penser que dans la meme loge il voyait du meme
coup trois cartes de son dernier jeu: la Dame de Carreau, la Dame de
Trefle et la Dame de Coeur.

Si l'homme etait toujours dans la coulisse, prendrait-il grand interet
au spectacle?

Octave donc avait prie Monjoyeux du savoir le nom de la jeune fille
qui etait avec la marquise de Fontaneilles dans la loge de Mme
d'Hauteroche. Mais elles etaient parties a la fin du quatrieme acte.
"Ca n'est pas de ma faute, dit Monjoyeux a Parisis, quand il reparut
vers la fin du spectacle: j'ai fait tout au monde pour les retenir;
j'ai dit a l'ouvreuse qu'un duc, un vrai duc, un comte des croisades,
demandait a etre presente a la marquise de Fontaneilles.--Est-ce que
vous avez dit mon nom?--Non.--Mais vous ne me dites pas le nom de la
jeune fille.

--Elle s'appelle Genevieve.--Genevieve de quoi!--Ah! je me suis arrete
au bapteme."

Octave etait furieux. "Genevieve! reprit-il, je connais ce nom-la.
Ah! pardieu, c'est le nom de ma cousine; mais celle-la est une vraie
Parisienne, tandis que ma cousine est une provinciale. Il faudra
pourtant que j'aille voir Mlle de La Chastaigneraye."

Octave tarda d'un jour; le lendemain, quand il se presenta au petit
hotel de sa tante, elle etait partie.

En rentrant chez lui, il trouva parmi ses lettres du matin ce billet
qu'il n'avait pas lu:

    Je pars tres mecontente, monsieur mon neveu. J'ai tente deux fois
    de vous trouver pour vous dire adieu. Mais monsieur le duc ne
    recevait pas. Je ne vous pardonnerai que si vous me faites la
    grace de venir a Champauvert. Puisque vous avez peur de votre
    cousine, je vous promets que vous ne la rencontrerez pas. Elle a,
    d'ailleurs, le plus grand desir de ne jamais vous voir.

    Sur ce, monsieur le Duc, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte
    et digne garde.

    REGINE DE PARISIS.

"Eh bien! dit Octave, j'irai chasser cette annee a Parisis."




XXIV

POURQUOI M. D'ANTRAYGUES DEMANDA A SA FEMME SI ELLE GANTAIT L'OCTAVE


Octave ne voulait pas--selon son habitude--revoir madame d'Antraygues.
On sait qu'il n'aimait pas se retourner vers le passe. Il aimait plus
les aventures que l'amour, ou plutot il aimait l'amour des aventures
plus encore que les aventures de l'amour.

Mais, trois jours apres, a un bal de la princesse ----, il vit entrer
la comtesse dans toute la souverainete de la jeunesse, de la beaute et
des diamants. Tout le monde s'ecria: "Comme elle est belle!" Faut-il
le dire, la comtesse etait plus belle apres sa chute que dans la
souverainete de sa vertu. L'orage fait eclore le lendemain mille
fleurs inattendues. La vertu a son despotisme, ses contraintes, ses
chaines inflexibles. La passion, quand elle ne rougit pas, quand
elle ne pleure pas, quand elle ne s'humilie pas, a je ne sais quelle
desinvolture irresistible. Chez les femmes du monde, elle s'abrite
encore sous des airs de vertu qui la font plus penetrante, comme
ces adorables voluptueuses de Prudhon, dont les yeux sont a la fois
baignes d'innocence et d'amour. La fable a fait Venus plus belle que
Junon.

M. de Parisis fut pris soudainement d'un vif revenez-y, comme disait
Mme de Sevigne. Il alla saluer Alice et lui dit qu'il mourait d'amour.
"Je vous connais, repondit-elle, aussi je ne crois pas un mot de ce
que vous dites."

Tout autre qu'Octave eut ete rejete bien loin, mais il eut bientot
prouve a Mme d'Antraygues qu'il ne l'avait pas revue parce qu'il
n'avait voulu revoir Violette. "Vous savez qu'elle vous attend
toujours?--Oui, mais c'est fini. Le coup de revolver a tue mon
caprice. Je n'aime pas ces betises-la. Comment voulez-vous revoir un
sein de femme qui a ete ensanglante?--Mais ce sang coulait pour vous,
monstre charmant!--Plus un mot de Violette. Qu'avez-vous fait de
votre belle jeunesse depuis notre derniere rencontre?--Je vous ai
hai.--C'est toujours par la que l'amour commence.--Que l'amour finit."

On jasait autour d'Octave et d'Alice. Quoiqu'il ne mit pas beaucoup
d'orgueil dans ses aventures galantes, il ressentait bien quelque
plaisir a etre accuse de cette conquete.

Comme Mme d'Antraygues semblait decidee a ne plus le recevoir ni a ne
plus revenir chez lui, il la menaca d'un air degage de se consoler
avec une de ses amies qui etait surnommee la consolatrice des affliges.
Elle aima mieux, tout bien considere, qu'il vint se consoler chez elle,
ou il restait encore un tete-a-tete en porcelaine de Sevres--pate
tendre.

Le lendemain, a minuit, quand M. de Parisis se retrouva chez la
comtesse, il lui fallut vaincre sa rebellion par toute la comedie du
sentiment. "Ah! vous voila a mes pieds. Je vous attendais la. Eh bien,
restez-y, mon cher duc.--Toujours, dit Octave en joignant les mains
sur les genoux de la comtesse.--Je ne puis m'empecher de penser, en
vous voyant ainsi en adoration plus ou moins railleuse, que dans les
pieces de theatre, c'est toujours a ce moment critique que le mari
frappe a la porte. Prenez garde a vous!"

La comtesse avait a peine acheve ces mots, qu'on frappa trois coups a
la porte. Les amoureux ne raillerent plus. Octave fut moins de temps
a se remettre debout qu'il n'en avait pris pour s'agenouiller. Il
interrogea Mme d'Antraygues du regard. Mais, pour toute reponse, elle
appuya le doigt sur ses levres agitees.

On frappa encore trois fois. "Ce n'est pas mon mari, dit la comtesse,
car Gladiateur n'a pas aboye." Modele des petits chiens de garde: elle
ne l'avait appris a aboyer que contre son mari. Qui donc a dit que le
chien etait l'ami de l'homme?

"C'est egal, reprit Alice, jetez-vous sur le balcon!" M. de Parisis
obeit. Il ouvrit la fenetre en homme experimente. Jamais un voleur
ou un amant n'avait fait moins de bruit. "N'a-t-on pas frappe?
demandait-elle en jouant l'innocence.--Comment donc! je ne fais que
cela! cria d'Antraygues."

Mme d'Antraygues ferma la fenetre, deploya les rideaux et poussa un
fauteuil dans l'embrasure, tout en disant: "Ah! c'est vous, mon ami!
Est-ce que vous voulez que je vous ouvre la porte?--Vous le voyez
bien, puisque je frappe depuis une heure!--Dites-moi ce que
vous voulez?--Je n'ai pas l'habitude de parler par le trou de la
serrure.--Puisque vous avez la cle?"

Mme d'Antraygues etait bien sure de la lui avoir prise.

Le comte frappa encore trois coups; mais cette fois avec le pied,
comme signe de haute impatience. "En verite, mon cher, vous n'aimez
pas a parlementer. Je me couchais; je remets ma robe. Faut-il faire
la conversation? Faut-il vous lire le journal du soir? On annonce que
Mlle Patti se marie et que Mlle Brohan divorce.--Pardieu, le monde est
un malade qui n'est jamais tourne du bon cote."

La comtesse ouvrit. "Vous faites des maximes comme votre cousin La
Rochefoucauld? Je ne parle pas de l'ancien.--Merci, ma chere; tous
les La Rochefoucauld sont bons, meme les mauvais. Vous ne savez pas
pourquoi je viens vers vous a une pareille heure?--C'est vrai, vous ne
rentrez jamais que vers quatre ou cinq heures du matin. Or il est a
peine minuit.--J'ai jure de ne plus jouer et je vous supplie de me
lier les mains. J'ai joue ce soir pour la derniere fois. J'ai perdu
pres de sept cents louis; mais, en verite, c'est une bonne fortune,
puisque je ne jouerai plus. Ah! ma chere, je vais redevenir un homme
de l'age d'or."

Et le comte ajouta, comme se parlant a lui-meme: "Quand j'aurai paye."

Mme d'Antraygues avait entendu. "Quoi! vous n'avez pas paye?--Oh! cela
se fait toutes les nuits. On joue sur parole. C'est la derniere parole
d'honneur.--Si vous n'avez pas paye, je suppose que ce n'est pas faute
d'argent." Le comte prit dans la poche de son gilet une piece de cent
sous a l'effigie de Louis XVIII, trouee en trois endroits, un vrai
fetiche qui naturellement lui avait toujours porte malheur, "Faute.
d'argent madame! Mais voyez donc cet objet d'art!--C'est tout ce
qu'il vous reste?--Oui, ma chere, avec notre piece de mariage.--Nous
parlerons de notre piece de mariage demain, monsieur. En attendant il
faut payer."

Et Mme d'Antraygues, qui ne comptait pas encore, ouvrit son
chiffonnier. "Vous etes aimable, lui dit son mari, de considerer les
billets de banque comme des chiffons. Comment faites-vous pour
en avoir toujours?--C'est que je ne joue pas. Combien vous
faut-il?--Donnez-moi seulement dix billets roses.--Cinquante mille
francs, dit-elle, les voila. Mais vous voyez ce qui me reste.--Vous
etes un ange, Alice."

M. d'Antraygues se pencha pour baiser la main de sa femme. Il ne donna
pas le baiser. Il avait vu sur le tapis un gant qui ne lui parut pas
un gant de femme.

Il le ramassa. "Madame, voulez-vous essayer ce gant-la?" Il tenta
violemment de ganter sa femme. "Je m'en doutais, lui dit-il, vous
gantez maintenant l'Octave." Et il rit de son mot pour dissimuler sa
colere.

Il se demanda serieusement s'il allait tuer Alice. "Adieu, madame,
je vais payer pour l'honneur de la maison que vous protegez si bien.
Demain, je vous rendrai cet argent avec les interets!" Il partit.
Toute cette scene n'avait pas dure une demi-minute. Alice courut a l'a
fenetre. "Nous sommes perdus! Il a ramasse un de vos gants, il a
joue sur le mot, il m'a demande si je gantais l'Octave.--Soyez sans
inquietude, dit Octave, mes chevaux m'attendent rue de Courcelles, je
serai au cercle avant lui." Et il baisa la main que M. d'Antraygues
n'avait pas voulu baiser. "Octave! Octave!--Adieu! adieu!"

Quand M. d'Antraygues arriva au cercle, il trouva M. de Parisis a une
table de baccarat. Il lui tendit son gant au bout de sa canne. "C'est
votre, gant, n'est-ce pas? Oui, dit Octave, si vous n'etes pas
content, gardez-le."

Et s'adressant a tous les spectateurs. "Messieurs, nous nous battrons
demain, M. d'Antraygues m'a trouve chez sa maitresse. Pas un mot, car
si Mme d'Antraygues le savait!"

Le duel fut terrible. Tous ceux qui tiennent une epee s'en souviennent
encore. On se battit dans le parc d'une villa du bois de Boulogne. M.
d'Antraygues, blesse a la main, ne voulut pas cesser le combat. Il dit
que c'etait un duel a mort. Il atteignit Octave a l'epaule, il vit
jaillir le sang, mais ce ne fut pas assez. Il eut beau faire, Octave
se contenta de se defendre par de simples oppositions de quarte et de
six. A chaque nouvelle attaque, il se retrouvait a la meme parade.
Mais M. d'Antraygues lui perca la main. Octave, toujours souriant,
Octave reprit son epee de la main gauche et desarma deux fois son
adversaire.

Les temoins se jeterent entre eux et declarerent que l'honneur etait
satisfait. Mais on recommenca. D'Antraygues se battit en furieux. Il
finit par se jeter sur l'epee savante de Parisis. Le sang jaillit de
la poitrine. Il tomba en rugissant et en agitant son epee. "Eh bien!
dit-il aux temoins avec un rire horrible, l'honneur est-il satisfait?"

L'honneur n'eut ete satisfait que si M. d'Antraygues avait force
l'amant de devenir le mari. Le duel n'etait pas fini: Il recommenca
entre M. d'Antraygues et sa femme.

Quand le comte fut porte chez lui, il demanda la comtesse. On lui
apprit qu'elle etait partie a l'heure meme du duel et on lui remit
cette lettre:

Adieu, monsieur, je vais en Irlande chez ma grand'mere. Nous n'avons
plus besoin de separation de corps, puisqu'elle est faite depuis
longtemps, ni de separation de biens, puisque vous les avec manges.
Adieu.

Alice.

Avec la meme encre elle avait ecrit a Octave:

    Decidement, votre amour porte malheur. Vous avez presque tue
    Violette et vous m'avez exilee.

    Je ne vous dis pas ou je vais, parce que vous n'y viendriez pas.

    Alice.




XXV

UNE AMBASSADE GALANTE D'OCTAVE DE PARISIS


Le duc de Parisis s'ennuyait bien un peu ca et la, comme Rodolphe
de Villeroy, d'attendre trop longtemps sa nomination de ministre en
Allemagne, quoiqu'il n'aimat pas beaucoup la rive droite du Rhin.

En attendant, il ne se consumait pas dans l'orgueil trompe. Un de ses
amis, Guillaume de Montbrun, devait epouser Mlle Lucile de Courthuys
a la chapelle du Senat. Les lettres de faire part s'imprimaient. Le
lendemain, la nouvelle devait eclater par tous les mondes de Paris.

Comme Octave, Guillaume etait de tous les mondes, du meilleur et
du plus mauvais. Il alla des l'aurore reveiller le duc de Parisis:
"Pourquoi viens-tu si matin?--Parce qu'il n'y a pas un jour a perdre.
Tu m'as promis d'etre toujours la pour mes affaires d'honneur; voila
pourquoi je te reveille.--Parle; un duel?--Oui, un duel a mort: je me
marie."

Octave se souleva sur l'oreiller. "Pourquoi cette mauvaise
plaisanterie?--Parce que j'ai trouve une jeune fille adorable; je ne
te l'ai pas dit plus tot, connaissant tes allures, tu me l'aurais
enlevee. Et pourtant celle-la, Dieu merci! n'est pas une de celles qui
se laissent enlever. Tu ne t'imagines pas ce que c'est: un ange!--Un
ange avec cinquante mille livres as rente? Le pain est si rare a ta
table.--Ne parlons pas d'argent.--Tu as raison; on n'en a jamais et on
en a toujours.--Mon cher, je ne viens pas pour te parler de la fiancee
ni de la dot.--A propos, que va dire cette belle dame que j'ai
entrevue une fois sous les ombrages de la Valliere, a Versailles?
Elle etait bien voilee, mais je crois qu'elle etait bien jolie. Elle
marchait comme une reine, et si depuis elle a boite comme Mlle de la
Valliere, c'est qu'elle avait pris une entorse en se promenant avec
toi.--C'est precisement pour te parler d'elle que je suis venu
ici.--Alors, c'est elle qu'il faut que j'enleve?--Je ne vais pas
jusqu'a te demander un tel service. Mais enfin, tu t'es si souvent
montre mon ami....--Explique-toi, sphinx."

Guillaume de Montbrun se renversa dans un fauteuil. "Voila. Je suis
adore comme tous ceux qui vont se marier; une femme ne vous aime bien
que quand une autre femme est la, c'est de toute antiquite.--Ah! mon
ami, comme tu es malheureux si tu es aime!--Ne m'en parle pas, tu
sais cela, toi. Eh bien, mon cher ministre plenipotentiaire en
disponibilite, il faut que tu ailles bravement chez la dame en
question, et que tu lui arraches son amour du coeur.--C'est simple
comme tout. Je vais a elle et je lui dis: "Madame, n'aimez plus mon
ami Guillaume, parce qu'il a confie les destinees de son coeur a une
autre femme." Et quand j'aurai parle, la dame dira: "Je ne l'aime
plus." Cela se fait toujours comme cela. Tu as donc peur qu'elle
poignarde la blanche epousee?--J'ai peur de tout; j'ai peur surtout
qu'elle ne se poignarde elle-meme. Quand une femme tombe dans la
betise d'aimer, elle est capable de toutes les autres.--Alors tu feras
bien mieux de ne lui rien dire du tout jusqu'a la lune de miel.--Ah!
s'il n'y avait pas de journaux! Mais, un de ces jours, elle va lire la
nouvelle et tomber chez moi comme une avalanche, ou comme un coup de
tonnerre. L'amour qui commence est une bien belle chose, mais l'amour
qui finit....--Voila pourquoi tu recommences.--Ne rions pas, c'est
serieux."

Guillaume de Montbrun se leva et porta a Octave, toujours couche,
une enveloppe cachetee a ses armes, renfermant une cinquantaine de
lettres, autant de pales souvenirs deja scelles dans le tombeau.
"Voila ses lettres. Tu iras chez elle, tu la trouveras a deux heures;
son mari ne rentre qu'apres la Bourse....--Ou, naturellement, il est
heureux. Comment s'appelle-t-il, ou comment s'appelle-t-elle?--Elle
s'appelle Mme ... Mme de Revilly.--En verite! Je ne l'ai jamais vue,
mais on m'a dit qu'elle etait charmante.--Elle ne va jamais dans le
monde. Elle s'etait emprisonnee dans notre amour avec une fenetre
ouverte sur le ciel. Tu sais, les femmes arrangent tout cela: Dieu et
le diable.--Parce que les femmes sont l'oeuvre de Dieu et du diable.
Donc je porterai ces lettres a Mme de Revilly. Et tout naturellement
tu lui demanderas les miennes. Tu comprends que si le lendemain des
noces il lui prenait fantaisie de les envoyer a ma femme, Lucile ne me
pardonnerait pas d'avoir ecrit a une autre avec une pareille eloquence
de coeur."

Parisis regarda son ami Montbrun avec admiration. "Je te trouve beau,
en verite, de t'inquieter de pareilles billevesees. Ta femme te
pardonnera d'autant plus que ton eloquence sera plus belle. Mais
enfin, tu veux briser, brisons."

Octave regarda la pendule. "Dix heures. Je n'aurai pas le temps de
m'occuper de moi aujourd'hui. Un duel a arranger, ce qui veut dire
qu'il faut qu'il ait lieu; une visite au ministre pour lui prouver que
je n'ai pas de rancune; ta chaine a briser--o esclave blanc qui en a
deja une autre;--un nouveau cheval a montrer, je veux dire a monter au
Bois; un diner officiel et un bal a l'ambassade d'Autriche. Enfin, a
minuit je pourrai commencer ma journee.--Je sais bien que tu es comme
le sage, et que, pour toi, chaque grain qui tombe du sablier est un
grain d'or."

M. de Montbrun s'etait leve: "Adieu, je compte sur toi, Tu sais tout
ce qu'il faut dire a la dame. Parle-lui de mon chagrin et de mes
dettes.--Oui, on se marie pour echapper a une maitresse qui vous
ennuie et on met cela sur le dos de ses creanciers. Sois tranquille,
je suis un excellent avocat pour ces causes desesperees. Sais-tu
pourquoi?--Parce que cela t'amuse.--Parce que c'est une etude de
femme.--Et parce qu'on n'apprend a connaitre la femme qu'apres avoir
mis le scalpel dans tous les coeurs.--Oh! je ne suis pas si medecin
que cela.--Je reviendrai chercher la reponse a six heures.--Oui, tu
me trouveras; c'est l'heure ou je m'habillerai pour aller diner."

Les deux amis se serrerent la main. "N'oublie pas qu'elle demeure
boulevard Haussmann. Te rappelles-tu, quand l'autre jour tu m'as
demande du feu pour allumer ton cigare? c'etait sous sa porte
cochere. Que Dieu te conduise!--Sois heureux, va cueillir des fleurs
d'oranger."

A deux heures, M. de Parisis descendait a pied le boulevard Haussmann,
tout a sa mission; comme un avocat qui va plaider une mauvaise cause,
il cherchait de bons arguments. "C'est la que demeure la belle,
dit-il tout a coup en regardant un petit hotel d'architecture trop
composite.--Mme de Revilly? demanda-t-il."

Sur un signe affirmatif, il monta l'escalier. Le concierge avait fait
deux fois retentir le timbre pour annoncer un homme. Il ne sonnait
qu'une fois pour une femme. Octave vit, par le grand air de
l'escalier, qu'il etait dans une bonne maison.

Un valet de chambre lui demanda son nom et revint tout de suite pour
lui dire d'entrer. Il fut quelque peu desappointe en voyant deux dames
au lieu d'une. Il tombait mal, on recevait ce jour-la. Toute femme
du monde qu'elle etait, la maitresse de la maison ne put masquer une
vraie surprise en voyant entrer M. de Parisis. "Je ne m'attendais pas
a cette gracieuse visite, dit-elle avec un sourire charmant.--Madame,
j'etais dans mon tort. Il a fallu toute une histoire, que je vous
dirai, pour m'autoriser a me presenter ainsi devant vous, sans avoir
eu l'honneur de vous etes presente."

La visiteuse comprit qu'on ne dirait pas l'histoire devant elle. Apres
de profondes reflexions sur la pluie et le beau temps, elle se leva et
sortit sans qu'on fit de bien grands efforts pour la retenir.

M. de Parisis avait deja etudie la dame du logis. Elle etait fort
jolie, dans tout l'epanouissement de la seconde jeunesse, qui est
peut-etre la vraie. "Madame, reprit Octave avec gravite, pouvez-vous
m'accorder quelques instants et pouvez-vous m'ouvrir une parenthese de
cinq minutes dans vos trois heures de reception?--Je ne reponds de
rien, dit la dame, plus surprise encore qu'a l'arrivee d'Octave,
seulement vous avez toutes chances de n'etre pas trouble, car les
vraies visites ne commencent qu'a quatre heures, mais surtout au
retour du Bois. Parlez, monsieur.--Eh bien! madame, je vais droit
au but. Avez-vous lu des romans? Avez-vous ete a la comedie? Oui,
n'est-ce pas? Eh bien! figurez-vous que vous etes une heroine de roman
ou un personnage de comedie. La vie! qu'est-ce autre chose, surtout la
vie du coeur?--Je ne comprends pas bien.--Il me semble que je vous ai
vue a cette premiere representation d'une comedie ou il y a une jeune
fille qu'on aime et une jeune femme qu'on a aimee. Le comedien est
tres amoureux de la jeune femme, mais il va epouser la jeune fille;
c'est la loi du monde."

La dame avait pali. Octave se tut un instant pour voir ce qu'elle
dirait, mais elle garda le silence. "Vous vous rappelez, reprit
Octave, que l'amoureux a si peur de lui, qu'il prend un ambassadeur
pour le supreme adieu a sa maitresse."

A ces derniers mots, la dame se leva et s'ecria: "Il se marie! Je
l'avais devine. Il y a huit jours que j'ai senti un coup au coeur."

Et la dame retomba atterree sur son fauteuil.

M. de Parisis se leva a son tour pour lui prendre la main. "Il se
marie, madame, mais il vous aime. Il vivra a cote d'une autre, mais il
vivra dans votre souvenir tout vivant. Que voulez-vous, le monde est
ainsi fait! Voila pourquoi l'ame aspire toujours a une autre patrie,
ce qui prouve que le divorce doit etre decrete."

La dame semblait ne pas entendre. "Mais, monsieur, c'est impossible;
a-t-il donc oublie que je lui ai tout sacrifie, mon honneur et
l'honneur de ma maison? Songez donc, monsieur, que mon mari sait tout
et m'a maudite. Il ne veut pas me revoir. Le scandale n'a pas eclate,
parce que mon mari est un galant homme. Mais il m'a exilee de ma
famille. Me voila seule! seule! seule!"

La dame se leva. Elle etait effrayante de paleur et de desolation.
--"Il ne me reste que le desespoir, il ne me reste que la mort.--Tout
s'arrange, madame. Le bien enfante le mal, comme le mal enfante le
bien.--Eh! monsieur, je ne me paye pas de phrases, quand on m'a dit:
"A la vie, a la mort," j'ai subi fatalement cette passion, parce
que votre ami mourait de n'etre pas aime. Si vous saviez comme j'ai
resiste, comme je lui cachais mon coeur, comme je m'attachais a mon
devoir? Et maintenant que je suis tombee comme toutes les femmes qui
tombent, par sacrifice, il s'en irai gaiement, sans souci de mes
larmes, faire le bonheur d'une autre. Non, je ne le veux pas! le
scandale eclatera plutot, tant pis! Je lui montrerai qu'on ne me
traite pas comme une poupee. Quand il entendra mes sanglots, il ne
voudra pas me condamner a mort. Mais il n'a donc pas de coeur, votre
ami? Et moi qui ne croyais qu'a son coeur!"

La dame avait dit tout cela avec un accent de passion qui emut
beaucoup M. de Parisis. "Voila une vraie femme," se dit-il. Ce qui
ne l'empecha de prendre les lettres et de les presenter a l'Hermione
farouche. "Ce sont vos lettres, madame." La jeune femme bondit. "Mes
lettres!" Elle les prit et les jeta au feu. "Oh! non, dit Octave, cela
brulerait trop vite."

L'enveloppe brulait deja. Il reprit les lettres dans l'atre. "Et il
s'imagine que je vais lui rendre les siennes? Non, monsieur! qu'il
vienne plutot m'arracher le coeur. Ah! si vous saviez...."

La jeune femme retomba pour la troisieme fois sur son fauteuil. Cette
fois, elle etait a demi morte, son coeur battait a tout rompre, elle
chercha son flacon. M. de Parisis le saisit sur la cheminee et le lui
fit respirer. "Monsieur, lui dit-elle, vous aller me trouver bien
ridicule. Je sais qu'on ne permet pas a une femme d'avoir du coeur,
mais enfin, puisque vous etes son confesseur,--(une indiscretion
que je ne comprends pas, tout galant homme que je vous reconnaisse),
--soyez le mien aussi. Vous comprenez que je ne suis pas de celles
qui donnent toute leur vie pour un caprice. Si j'ai fait cette chute
profonde, c'est que je croyais le retrouver toujours avec moi dans
l'abime. Pour moi, la solitude c'est la mort. Dites-le-lui bien.
--Mais, madame, vous voulez vous abreuver d'ideal sans mettre les
pieds sur la terre. Songez donc que s'il se marie, c'est parce qu'il
n'a pas d'argent.--Il n'a pas d'argent! Ne dirait-on pas que je lui ai
mange son argent? Il ne s'est pas ruine avec moi, Dieu merci! Je ne
lui ai jamais coute que des bouquets de lilas blanc.--Je n'en doute
pas. Mais enfin, il n'a pas d'argent. Le mal etait fait depuis
longtemps. Que voulez-vous qu'il devienne, lui qui se reveille
ambitieux et qui porte un beau nom: noblesse oblige?--Oui, noblesse
oblige a etre un honnete homme. Qu'importe s'il n'a pas d'argent,
puisque j'en ai, moi!"

Octave sourit. "Pardon, madame, vous estimez trop mon ami pour le
soumettre a ce regime-la, et moi je vous estime trop pour ne pas
attribuer cette parole a la colere.--Mais, monsieur, ma fortune est a
moi. Si bien a moi que mon mari, brouille a mort avec moi, vient de
partir pour une de mes terres.... Mais vous avez raison: je suis
folle, je ne sais plus ce que je dis. Votre ami est un lache, car,
s'il m'aimait, il ne dirait pas qu'il n'a plus d'argent.--Que
voulez-vous? l'homme n'est pas parfait; celui-la vous a adoree, il
vous aime encore; sa mauvaise destinee l'arrache a son bonheur. Il
faut lui pardonner.--Lui pardonner! jamais! Dites-lui qu'il vienne, je
veux lui parler.--Oui, mais il ne veut pas vous entendre; il sait trop
que vous parlerez bien et que vous aurez raison."

Octave se dit a lui-meme: "Eh bien! j'ai ete bien mauvais avocat, ou
la cause etait desesperee. Je n'ai plus qu'a battre en retraite."
Et s'inclinant vers la jeune femme: "Madame, voici vos lettres;
voulez-vous me donner celles de mon ami?--Monsieur, je ne veux pas de
mes lettres et je ne veux pas lui rendre les siennes. Ses lettres sont
a moi comme les miennes sont a lui.--C'est irrevocable?--J'ai dit.
Adieu, monsieur. Encore un mot. Dites-lui que je le hais.--Je savais
bien, madame, que vous me diriez ce mot-la, mais je sais le traduire."
Et se rapprochant de la jeune femme: "Vous le haissez bien, n'est-ce
pas, madame?--Oui, dit-elle en cachant ses larmes."--Elle reprit sa
dignite: "J'en mourrai. Dites a Horace....--Horace! s'ecria M. de
Parisis."

Il s'imagina que la jeune femme avait deux amants. Il la regarda tout
emerveille. "Mais, madame, ce n'est pas Horace qui m'envoie. C'est
Guillaume.--Guillaume! quel Guillaume?"

Octave se demanda si elle jouait la comedie. "Voyons, vous le
connaissez bien! Guillaume de Montbrun."

La jeune femme partit d'un grand eclat de rire. "M. de Parisis, vous
vous etes trompe de porte; adressez-vous a cote.--Vous n'etes donc pas
Mme de Revilly?--Non, je suis Mme d'Argicourt." Ils riaient tous
les deux de cette meprise de comedie--de comedie a faire.--"Tout
justement, reprit la jeune femme, Mme de Revilly etait la quand vous
etes arrive.--C'etait elle; voila donc pourquoi, quand j'ai demande
au concierge Mme de Revilly, il m'a dit de monter.--Oui, monsieur de
Parisis, c'est ma meilleure amie, mais celle-la se consolera.--L'amour
console de l'amour.--Si j'ai un conseil a vous donner, c'est de lui
dire que vous l'adorez, avant de lui dire que son amant ne l'aime
plus.--Soyez tranquille, madame! Je reconnais que je suis un mauvais
diplomate. Desormais, je serai plus feminin."

Octave et Mme d'Argicourt etaient devenus les meilleurs amis du monde.
Elle etait si heureuse de ne pas perdre son amant, qu'un peu plus elle
se jetait dans les bras de M. de Parisis.

Il devina ce mouvement. "Ah! madame, dit-il en jouant une passion
subite, c'est ici qu'il me serait facile de me tromper moi-meme!"

Cependant une pensee serieuse etait venue frapper le coeur de Mme
d'Argicourt; elle pencha la tete et prit l'attitude d'une de ces
belles repenties que peint si eloquemment et si simplement Mlle de la
Valliere dans sa lettre a Mabillon.

Une profonde expression de tristesse s'etait repandue sur sa figure.

M. de Parisis la regardait avec surprise; il se pencha vers elle
et prit sa main retombante. "Et moi qui me croyais heureuse!
dit-elle.--Puisqu'on vous aime toujours, madame!" Elle releva la tete
avec energie, tout en degageant sa main: "Mais, monsieur, c'etait un
secret a deux! Vous etes venu surprendre mon secret! c'est fini. Je
n'oserai plus etre heureuse!"

Il y avait dans l'accent de la jeune femme de la douleur et de la
colere. Il lui semblait qu'en arrachant ce secret de son coeur, Octave
venait d'arracher tout le charme de son amour. Sa solitude a deux--car
l'amour, meme a Paris, est toujours une solitude a deux--etait pour
jamais violee. Elle croirait toujours que M. de Parisis serait la
avec son sourire railleur, au spectacle des scenes les plus intimes.
C'etait le diable lui-meme qui etait venu jeter une lumiere fatale sur
le secret de sa vie.

Et, comme Mme d'Argicourt etait toute a l'emotion du moment, elle
s'abandonna comme un enfant a sa colere et a sa douleur.

Octave etudiait ce caractere tout primesautier, avec une vive
curiosite. "Voila, se disait-il, une femme charmante qui fait bien ce
qu'elle fait; je suis sure que quand elle est avec son amant, elle ne
va pas chercher midi a quatorze heures."

Il jugea qu'il fallait la jeter dans un autre courant d'idees. Elle
paraissait le prier de la laisser a son chagrin; mais il eut trouve
indigne de lui de ne pas consoler, par toute sa rhetorique, une si
belle creature.

Et, d'ailleurs, Octave sentait que la curiosite seule ne
l'aiguillonnait pas. "Quoi! madame, parce qu'un galant homme a
surpris, comme par une fenetre ouverte, que vous vous consoliez du
mariage par l'amour, vous allez vous emouvoir de cela? Il est passe,
le temps des heroines qui pleurent. Vous etes trop belle pour
pleurer.--Vous avez peut-etre raison, dit Mme d'Argicourt en reprenant
son beau sourire. L'amour m'a perdue, mais a force d'amour je veux
elever ma passion jusqu'a l'heroisme. On ne condamne pas tout a fait
une femme quand elle subit son coeur.--Madame, on ne condamne jamais
une femme quand elle a votre adorable figure. "Belle figure, belle
ame," dit Lamartine.--Je suis belle? je ne m'en doutais pas.--Est-ce
qu'il ne vous trouve pas belle, lui?--Peut-etre. C'est un esprit
taciturne qui m'aime en silence.--Et comment s'appelle-t-il, cet
Horace heureux?--Vous voulez tout mon secret? Il s'appelle...." Mme
d'Argicourt s'interrompit. "Il s'appelle l'Amour.--Et vous etes bien
heureuse?--Oh! bien heureuse!"

C'etait l'expansion de la joie apres les mouvements de la colere et de
la jalousie. Les levres s'agitaient comme des roses apres l'orage.
"Eh bien! puisque vous etes si heureuse, madame, il faut que je vous
embrasse; cela me portera bonheur." Mme d'Argicourt ne voulait pas,
mais Octave l'appuyait sur son coeur. "Un baiser fraternel, n'est-ce
pas? dit-elle en jetant sa tete en arriere.--Oui, le baiser de Rene
a sa soeur." Mme d'Argicourt presenta son front, mais M. de Parisis
descendit jusqu'aux levres. "Ce n'est pas de jeu," dit-elle gaiement.

La jeune femme, toute sentimentale qu'elle fut, etait une des plus
luxuriantes creatures que la Bourgogne envoie a Paris. Or, on sait que
la Bourgogne produit les plus belles nourrices et le sang le plus vif.
C'est le sang de la vigne. Aussi est-ce la vigne meme que tetent
les nourrissons. M. de Parisis appuyait toujours sur son coeur Mme
d'Argicourt.

C'etait une femme de trente ans, qui avait epouse un gentilhomme
campagnard sans relief, sans caractere, sans energie, un de ces hommes
comme il y en a tant, qui sont nes pour mourir sans avoir vecu, parce
que la fee Passion n'est pas venue a leur berceau.

Mme d'Argicourt, fille d'un vigneron haut en couleur et en fortune,
n'avait epouse M. d'Argicourt que pour son titre de baron. Dans la
ville de Dijon ... la belle Dijonnaise avait voulu eblouir tout le
monde par l'eclat de son blason. Par malheur, elle prenait un mari
dont les vignes, usees depuis longtemps, ne devaient plus enivrer
personne; voila pourquoi, vers la troisieme annee, la belle Dijonnaise
ouvrit son tome second avec un amant plus bourguignon que le premier.
Avec son mari, elle n'avait bu qu'un petit ordinaire maconnais; avec
son amant, elle avait goute au vin de Nuits et au vin de Tonnerre.
Mais elle n'en etait pas encore aux grands crus.

M. de Parisis lui revela, dans cette etreinte de dix secondes, je
ne sais quel bouquet de Clos-Vougeot et de Romanee qui l'enivra
subitement.

L'amant qu'elle adorait n'etait un dieu que dans son imagination. M.
de Parisis, qui lui etait de cent coudees superieur par la beaute,
par l'esprit, par la noblesse, et, le dirai-je, par la coquinerie
donjuanesque, lui fit perdre en dix secondes la moitie de son
prestige. Il y a des magnetismes despotiques qui enchainent une femme
et bouleversent son ame. On avait dit d'Octave: "Tout ce qu'il touche
devient feu," comme on dit du soleil: "Tout ce qu'il touche devient
or." En effet, quand il avait touche une femme, elle pouvait s'envoler
impunement de ses bras, mais elle gardait toute sa vie son souvenir.
C'est que nul n'avait plus de force dans la grace, plus de feu dans la
passion.

Mme d'Argicourt etait enivree.

Le poison de l'amour, le plus subtil de tous les poisons, avait
penetre dans son ame et dans son sang; elle le subissait sans revolte,
comme si ses bras fussent enchaines dans les roses. Octave, penche
au-dessus d'elle, respirait son souffle avec adoration et repandait le
sien sur ses yeux comme pour l'aveugler.

"Je crois que vous etes le diable," murmura-t-elle.

Le timbre retentit une fois. La jeune femme se degagea et tourna
sa tete vers la glace. "Ah! mon Dieu, dit-elle, vous m'avez toute
decoiffee." Elle s'enfuit vers son cabinet de toilette. Octave n'etait
pas homme a rester cloue a la cheminee pour recevoir une visiteuse
quelconque, il ne considerait pas la partie comme perdue. Il suivit
Mme d'Argicourt, qui etait deja a sa toilette. "Pourquoi fermez-vous
la porte? lui dit-elle.--Parce que je suis entre.--Et pourquoi
etes-vous venu?--Parce que, moi aussi, je veux me rajuster les
cheveux.--Monsieur de Parisis, nous sommes fous tous les deux.--Je
suis fou, madame, parce que je vous ai vue."

Mme d'Argicourt, qui s'etait assise devant sa toilette, venait de se
relever pour recevoir la visiteuse; mais Octave l'arreta au passage.
"Vous savez que vos admirables cheveux sont tout aussi desordonnes que
tout a l'heure et vous font mille fois plus belle encore."

Mme d'Argicourt voulait passer, mais Octave la ressaisit dans ses
bras. "Voyons! monsieur de Parisis, on m'attend.--Et moi qui vous
attendais depuis que j'existe! car je n'ai jamais aime que vous." Et,
sur cette belle parole, il embrassa une seconde fois la jeune femme.
"Mais c'est une tyrannie! Me voila encore toute decoiffee; je vais
crier.--Je vous ferme la bouche."

Ci-git un troisieme baiser, "Oh! que je suis malheureuse! J'ai la tete
perdue, je voudrais vous battre." Octave souriait, tout en regardant
Mme d'Argicourt avec passion et en l'appuyant toujours sur son coeur.
"Je suis au desespoir. Si nous rentrons par la tous les deux, ce
sera un scandale.--Aussi suis-je bien determine a rester ici."
Mme d'Argicourt essaya de railler: "Comme si vous etiez chez
vous!--L'amour est toujours chez lui, madame."

On peut tuer d'un seul coup par le ridicule un amant dans le coeur de
sa maitresse; il arrive meme que, par la comparaison, on peut a jamais
demonetiser un amoureux. Mme d'Argicourt s'etait jetee tout eperdue
dans les bras du sien, parce qu'il etait un autre homme que son mari.
Maintenant qu'elle voyait face a face cet irresistible Parisis, dont
les femmes disaient tant de mal, elle ne put s'empecher de mesurer les
tailles: Octave depassait Horace par toutes les superiorites, par son
titre de duc, par sa beaute hautaine, par son esprit railleur.

Elle avait jusque-la appele son amant son ange et son dieu,--style
dijonnais,--mais Parisis avait du demon, il sentait l'enfer. Elle
risquait son heure de damnation comme toutes les femmes qui cherchent
trop le paradis.

Cependant la visiteuse, qui s'ennuyait de faire le pied de grue, se
mit au piano et joua la valse des Roses. "Un tour de valse," dit
Octave en prenant Mme d'Argicourt a la ceinture. C'etait la ceinture
de Venus: on la denoue en y touchant.

La visiteuse joua merveilleusement cette adorable valse qui a enivre
toutes les belles pecheresses depuis cinq ans. Et quand resonna le
dernier soupir--de la valse--et de l'amour: "Oh! mon Dieu! dit tout a
coup Mme d'Argicourt, Et ma visiteuse!--Oh! mon Dieu! dit tout a coup
Octave. Et mon ambassade!"




XXVI

LA VALSE DES ROSES


Octave ne fut pas plus tot dans l'escalier de Mme d'Argicourt, qu'il
pensa a Mme de Revilly.

Il se demanda comment il allait jouer son role; mais comme il etait
de ceux qui ne croient qu'a l'inspiration du moment en toutes choses,
comme il savait que le plus souvent les plus belles batteries perdent
leurs feux dans un siege, a l'heure meme ou un accident, une trahison,
une defaillance, un acte d'heroisme donne la place a l'ennemi, il
resolut d'aborder, sans parti pris, la maitresse abandonnee.

Il se presenta a sa porte. Elle etait rentree apres sa visite a sa
voisine, mais elle venait de sortir encore.

Apres tout, cela se trouvait d'autant mieux qu'il n'avait pas cinq
minutes a perdre pour monter a cheval.

Il arriva un peu tard au Bois, mais il ne manqua pas son effet. Le
cheval qu'il voulait presenter, une bete bien nee, recueillit les plus
vives admirations. Tous les hommes disaient autour d'Octave: "Il n'y a
vraiment que Parisis pour faire de pareilles trouvailles." Toutes les
femmes disaient: "Il n'y a que lui pour monter comme cela un si beau
cheval."

Il pensait vaguement a Mme de Revilly et a son ambassade, quand tout a
coup il vit la jeune femme en caleche qui jouait de l'ombrelle, comme
la princesse T---- joue de l'eventail. "Elle est decidement fort
jolie," dit-il en s'inclinant avec un sourire.

Au Bois, on n'est jamais inquiet du salut qu'on donne, il y a toujours
quelqu'un pour le rattraper. Mme de Revilly prit le salut pour elle.
"M. de Parisis!" dit-elle.

Une legere rougeur se repandit sur sa figure. Elle salua elle-meme
avec une grace charmante, comme une femme du monde qui n'est pas
tout a fait du haut monde, quand elle est saluee par le prince de
Metternich, le comte Walewski ou le duc de Persigny. "C'est bien, dit
Octave, nous voila de vieilles connaissances, car c'est la seconde
presentation. Quand j'irai chez elle demain, nous pourrons deja parler
du passe."

Il constata qu'elle etait fort jolie.

En remontant l'avenue de l'imperatrice, Parisis revit Mme de Revilly;
cette fois il put s'approcher de la caleche. "Pardonnez-moi, madame,
si j'entre sans frapper trois coups."

C'etait une femme d'esprit, elle repondit tout de suite: "Il n'y a
personne, monsieur.--Je viens, madame, vous demander une audience de
cinq minutes.--Une audience! monsieur, vous vous imaginez donc que
j'accorde des graces.--Quand ce ne serait que la grace de vous
voir!--C'est une grace que je n'accorde jamais chez moi, car je ne
recois que mon mari, et il ne me regarde pas. Allez-vous ce soir au
bal de la ville, voir les princes etrangers?--Oui, si vous voulez
m'accorder mes cinq minutes."

A ce moment, le cocher, qui ne s'inquietait pas de la conversation,
s'eloigna trop de l'allee des cavaliers pour qu'Octave put entendre
la reponse de la jeune femme; mais par l'expression du signe d'adieu
qu'elle lui faisait, il jugea qu'elle serait tres accessible le soir
dans la solitude de la foule panachee de l'Hotel-de-Ville, entre les
princes, les artistes, les ambassadeurs--et, malgre la diplomatie des
femmes,--les expropries et ceux qui demandent a l'etre.

On dit que quand on cherche une femme on ne la trouve pas. Ce ne
fut pas ce qui arriva le soir a M. de Parisis. Comme il montait
l'escalier, il suivait une traine de la plus belle envergure, un
taffetas ideal, seme de fleurs et couvert de dentelles. Un membre de
l'Institut, Academie des inscriptions et belles lettres, qui n'avait
jamais marche que dans le jardin des racines grecques, mit son pied
sur cette traine, ce qui fit tourner la tete a la dame. "C'est elle!"
dit Octave.

Et il salua, tout en enjambant trois marches. "Il y a, lui dit-il, des
gens qui font leur chemin, mais qui ne sauront jamais marcher dans le
monde.--Comme vous avez raison! Si je ne me hate d'arriver, je n'aurai
plus du tout de robe."

Octave remarqua que la robe de Mme de Revilly n'etait pas precisement
une robe montante. Un noeud de rubans aux bras, deux doigts d'etoffe
sous la ceinture, et deux petits nids pour les seins, de blanches
colombes aux becs roses voulant prendre leur volee; ce qui prouvait
irrevocablement que Mme de Revilly etait une femme bien faite. "Est-ce
que vous etes venue seule, madame? demanda Parisis.--Oui, c'est un
jour de liquidation, mon mari fait danser les chiffres. On vous a
peut-etre dit qu'il avait la folie des millions; moi, qui suis sage
comme Minerve, je viens au bal faire danser mes diamants.--Eh bien!
prenez mon bras, madame.--Jamais! Que dirait-on ici?--Avez-vous peur
d'etre expropriee?"

Tout en ne voulant pas, Mme de Revilly mit sa main sur le bras
d'Octave.

Il passa tant de monde a la fois qu'elle jugea qu'on ne la verrait
pas. Mais elle etait fort decolletee; mais Octave etait fort a la
mode; un haut personnage, qui connaissait bien le dessous des cartes
de la bonne ville de Paris, accentua son sourire spirituel quand elle
fit son entree. "Voyez, dit-elle a Octave, vous m'avez horriblement
compromise, me voila toute desorientee. Faites-moi valser bien vite
pour me remettre."

Parisis pensait, tout a sa curiosite de l'eternel feminin, que Mme de
Revilly etait un type; beaucoup d'esprit et pas un atome de pensee.
Elle demandait a valser pour se remettre, parce que le tourbillon
etait son element. Elle ne passait pas, elle tournait dans la vie.

Octave valsa avec elle. Ce fut un joli tableau de les voir tous les
deux, dans leur jeunesse et dans leur beaute, valser la valse
des Roses--toujours la valse des roses--avec la plus adorable
desinvolture.

Les valseurs et les valseuses d'occasion qui encombraient le terrain
s'etaient peu a peu effaces pour ces dilettantes et ces virtuoses.

Octave ne pouvait s'empecher de penser que c'etait la seconde fois
dans la meme journee qu'il entendait la valse des Roses, avec une
vraie joie.

Mme de Revilly, qui aimait la valse jusqu'a s'en faire mourir,
appuyait sa tete enivree et haletante sur le sein de Parisis, qui
tressaillait sous la chaleur de ses levres et sur la neige de ses
bras.

Apres la valse, Mme de Revilly avisa deux chaises dans une porte et
y entraina M. de Parisis, tout en lui disant: "Et maintenant, c'est
l'heure des affaires serieuses; vous m'avez demande une audience, je
vous l'accorde. Depechez-vous, car vous n'avez que cinq minutes. Voyez
plutot, voila un danseur--une ame en peine--qui s'approche.--Madame,
je vous defends de danser le premier quadrille, si ce n'est avec moi."

Mme de Revilly partit d'un eclat de rire, ce qui empecha le danseur en
disponibilite de venir jusqu'a elle. "A merveille, dit Mme de Revilly,
je me croyais libre jusqu'a deux heures du matin, mais il parait que
mon mari vous a donne ses pouvoirs. Vous seriez bien attrape si je
vous prenais au mot et si je dansais avec vous, car je vois la-bas une
belle dame qui vous lorgne avec les paleurs de la jalousie.--Madame,
quand je suis dans le monde, je n'y suis pas avec mes passions de la
veille; voulez-vous connaitre ma philosophie de l'amour? Le plus
beau sentiment qui fasse battre le coeur est celui qui n'a pas de
lendemain; je m'explique: rencontrer une femme adorable comme vous,
l'aimer tout a coup doucement et furieusement, rever ensemble que
Dieu nous a jetes sur la terre pour nous rencontrer une heure dans
le souvenir du ciel, sous les nuees de feu de notre ame soudainement
amoureuse, enivres par un baiser supreme quand le coeur sa precipite
sur les levres, ah! madame, voila le souverain amour, voila le bonheur
inespere. Une heure ainsi passee, c'est un siecle, on s'en souvient
toute la vie, on s'en souvient toute l'eternite.

Mme de Revilly n'etait pas habituee a cette eloquence; elle regarda,
toute surprise, Octave qui lui prenait la main, sous pretexte
d'admirer son bracelet. "Alors, pour vous, monsieur, l'amour n'a pas
de lendemain?--Un lendemain peut-etre, un surlendemain passe encore,
mais que voulez-vous que fassent des amoureux qui tombent dans
l'habitude? C'est odieux, c'est ridicule, c'est malseant. Si vous
aimiez le vin, je comparerais cela a des gourmands qui ne boivent
jamais d'une bouteille quand elle a ete debouchee. Dans le flacon qui
contient l'amour, cette liqueur de Dieu, il n'y a que la premiere
goutte qui donne l'ivresse."

Mme de Revilly, pour la premiere fois de sa vie, ne s'apercut pas
qu'on dansait sans elle.

Octave lui fit tres sataniquement le tableau de son amour avec
Guillaume de Montbrun, je veux dire qu'il en fit la caricature. Il
montra a la jeune femme tout le ridicule de ces vieux soupirs eventes,
de ces poses academiques, de ces mensonges officiels; il etala devant
elle avec une complaisance railleuse toute la friperie des roles qu'on
joue plus ou moins mal dans cette comedie eternelle; il prouva
que l'amour n'engendrait que la haine, que les chemins battus ne
repandaient que de la poussiere, qu'il n'y a en ce monde que des
commencements, que la suite a demain veut toujours dire un roman
ennuyeux qu'il faut donner a lire a sa fille de chambre. Bien entendu
que le nom de Guillaume de Montbrun ne fut pas prononce, M. de Parisis
etait si persuasif qu'a chaque mot la maitresse de son ami se disait
tout bas: "C'est pourtant vrai!" "Croyez-moi, reprit Octave, tout
en appelant a lui l'eloquence des yeux, il n'y a en ce monde que
l'imprevu et le premier chapitre. Un homme et une femme qui vont aimer
sont adorables, parce qu'ils mettent en jeu toutes les forces, toutes
les graces, toutes les poesies de l'ame comme du corps; un homme et
une femme qui se sont aimes, mettent au fourreau, pour des temps
meilleurs, leurs plus irresistibles coquetteries; ils ne vivent pas,
ils sommeillent.--C'est pourtant vrai, murmurait toujours Mme de
Revilly; quand Guillaume est avec moi, il ne trouve plus rien a me
dire."

Octave allait frapper son dernier coup. "Il y a, madame, un sentiment
qui domine tous les autres, c'est celui de la dignite de l'ame.--Ah!
monsieur de Parisis, vous allez me faire mourir de rire: c'est donc un
sermon?--Non, madame; je reprends mon mot et vous allez le comprendre.
Supposez un instant--c'est une supposition--que vous avez eu un jour
de passion; n'est-il pas bien plus beau a vous de briser tout de
suite, que de trainer apres vous un amant morfondu qui se bat les
flancs pour se tromper et vous tromper vous-meme? Qui n'a eu ses
heures de folie? Ce sont celles-la que Dieu et la conscience
pardonnent, parce qu'il faut bien subir les orages. Mais ce que Dieu
et la conscience ne pardonnent pas, c'est de vouloir perpetuer sa
folie quand la lumiere s'est deja faite dessus. J'estime bien plus
une femme qui a eu dix amants par aventure, qu'une femme qui garde
un amant par reflexion.--Je vous admire, voila une nouvelle morale.
Dites-moi, est-ce que le ministre vous a autorise a faire des
conferences? Il fallait me dire tout de suite que je devais payer ma
place. Et pourquoi me sermonnez-vous tout cela?--La belle question!
parce que j'ai valse avec vous et parce que je vous aime."

Mme de Revilly parodia les deux vers:

    Vous m'aimez, j'en suis fort aise;
    Eh bien! dansons maintenant.

Parisis ne dansait que par force: Il se resigna. Mais il avait a fait
peine une figure, quand il avisa un de ses amis, a qui trois ou quatre
quadrilles ne faisaient pas peur: il lui remit la main de Mme de
Revilly. "Madame, mon ami, un gentilhomme italien qui danse toujours
sur un volcan, va danser par interim; nous nous retrouverons tout
a l'heure, et vous me direz si vous etes contente de lui.--Est-il
impertinent! pensa Mme de Revilly.

Elle voulait se mettre en colere, mais il avait tant de seduction,
jusque dans son impertinence! L'interimaire etait d'ailleurs un
cavalier charmant. Quand le quadrille fut fini, Mme de Revilly
retourna a sa place et chercha des yeux M. de Parisis. Elle sentit
tout a coup la solitude autour d'elle. "Est-ce qu'il s'est envole,
maintenant qu'il a eloigne tous mes amis?"

Octave reparut et reprit sa place entre les deux salons. "Eh bien!
madame, mon ami vous a-t-il plu?--Oui, pour danser. --Mais je n'ai pas
eu la pretention de vous le donner pour qu'il vous enleve. A propos,
jusqu'a quelle heure restez-vous ici?--Pourquoi cette question? est-ce
que vous avez la pretention de m'enlever?--Un autre dirait: Peut-etre,
moi je dis: Oui.--Vous etes impayable--Vous comprenez bien, madame,
tous les dangers que vous pourriez courir en retournant seule chez
vous, la-bas, dans les solitudes du boulevard Haussmann; demandez
plutot au prefet.--Si bien qu'avec vous je ne cours aucun risque. Vous
etes admirable! Et que diront mes gens?--Je sais bien que vous
avez plus peur de vos gens que de l'opinion publique, mais si vous
retournez seule chez vous, que diront-ils? Ils verseront des larmes
sur votre abandon. La pauvre femme!... toujours seule!... un mari qui
ne s'occupe plus d'elle!... un amant qui la trahit!"

Mme de Revilly bondit et se leva a moitie. "Un amant qui me trahit!
Qui vous a dit cela? Par exemple, je voudrais bien voir qu'on
m'accusat d'avoir un amant!--Erratum! vous aviez un amant, mais vous
n'en avez plus.--Vous devenez fou, monsieur, en me parlant ainsi.".

Parisis prit l'eventail de la jeune femme et lui donna quelques
bouffees d'air. "Voyons, on n'ecoute pas aux portes, nous sommes entre
nous. Pourquoi depenser mal a propos des reserves de dignite? Je
sais trop mon monde, madame, pour ne pas savoir que M. Guillaume de
Montbrun a ete votre amant."

Mme de Revilly se mordit les levres et vit bien qu'il n'y avait pas a
s'en dedire. "Pourquoi a ete, monsieur, s'il vous plait?--Parce que
j'ai appris a conjuguer les verbes au passe et au futur. A
ete, madame, veut dire qu'il ne l'est plus.--Et depuis quand,
monsieur?--Depuis qu'il a rencontre Mlle Peau-de-Satin et qu'il acheve
de se ruiner dans la poussiere de ses chevaux."

La jeune femme, toute bouleversee qu'elle fut, se contint, et de l'air
du monde le plus degage, elle dit a Octave: "Si nous allions prendre
une glace?--Oui, madame. Et puisque toute l'Academie est ici, disons
comme son Dictionnaire: Allons pictonner un peu."

Le tohu-bohu, le va-et-vient, le mouvement de la fete devait masquer
son emotion, Sa pensee rapide embrassa toute la periode de son amour.
Elle ne douta pas des paroles d'Octave, surtout quand elle se rappela
que depuis plusieurs semaines deja Guillaume avait une expression de
contrainte, sinon d'ennui. Elle jugea qu'il n'avait pas voulu briser,
par un sentiment de commiseration. "Ces coquines-la!" murmura-t-elle.

M. de Parisis avait entendu. "Ne m'en parlez pas, madame, elles me
prendront tous mes amis.--Et vous par-dessus le marche.--Oui, si les
femmes du monde font toutes comme vous. Vous me jetez a la porte de
votre voiture ou vous ne voulez pas venir dans la mienne.--Quelle
heure est-il?--Madame, il est l'heure de demander vos gens ou les
miens.--Allons toujours au buffet."

Celui qui etudie le coeur humain remarquera que la femme, creature
ideale, mais gourmande, ne veut jamais perdre ses droits aux festins,
quel que soit l'etat de son ame. Le diable savait bien cela en lui
donnant une pomme a manger.

Au buffet, Mme de Revilly prit une tasse de chocolat, un ou deux
petits pains de foie gras, une coupe de cafe glace, un sandwich, un
quartier d'orange et une grappe de raisin. Que n'eut-elle pas devore,
sans cette fatale nouvelle?

Or, pendant qu'elle se desolait ainsi au buffet, M. Guillaume de
Montbrun la regardait, tout en s'effacant dans un groupe; il etait
venu a l'Hotel-de-Ville pour y rencontrer sa fiancee. Mais la vue de
sa fiancee n'avait pu l'arracher tout a fait au souvenir de Mme de
Revilly. Il ne doutait pas du chagrin de sa maitresse, car, dans son
esprit, si Octave etait avec elle, c'etait pour consoler un peu ce
pauvre coeur dechire.

Il aurait bien voulu parler a son ami: mais voyant que Mme de Revilly
reprenait le bras d'Octave, il remit sa curiosite au lendemain.

La jeune femme n'avait pas pris tout a fait au serieux les
plaisanteries de Parisis. Elle se disait que Guillaume affichait
peut-etre une maitresse pour mieux cacher son jeu.

On se rencontra au buffet avec Mme d'Argicourt. On se montra les dents
sous pretexte de manger des pommes d'api. "Vous me trahissez deja, dit
tout bas la belle Bourguignonne a Octave. Et pourtant je porte vos
armes!"

Elle avait dans les cheveux un poignard d'or.

Cinq minutes apres, on criait du meme coup du haut de l'escalier:
"Les gens de Mme la comtesse de Revilly!--Les gens de M. le duc de
Parisis!" Ce qui fit dire au duc d'Acquaviva, consolateur de Mme
d'Argicourt, que dans ce hasard des noms jetes a la porte, celui
d'Octave sortait toujours a cote de celui d'une jolie femme. Simple
rapprochement--du hasard.

Au moment ou M. de Parisis et Mme de Revilly descendaient l'escalier,
Octave qui connaissait bien les hommes, dit a la jeune femme de
retourner la tete. "Pourquoi? lui demanda-t-elle,--Parce que vous
verrez M. Guillaume de Montbrun."

Octave avait bien juge. La curiosite, l'amour et la jalousie avaient
entraine son ami jusqu'a l'escalier. "C'est lui! dit Mme de Revilly
toute surprise. Que vient-il faire ici? Je suppose que ce n'est pas
pour y trouver Mlle Peau-de-Requin?--Non, mais supposez-vous qu'il y
soit venu pour vous."

Mme de Revilly etait furieuse. "Ah! si je l'avais aime!" dit-elle.
Octave jeta ce mot profond: "On n'a jamais aime les amants qu'on
n'aime plus."

La voiture de Mme de Revilly se presenta la premiere. Octave donna la
main a la jeune femme et se jeta resolument a cote d'elle, apres avoir
dit a son groom de faire suivre son coupe.

C'etait une charmante creature que Mme de Revilly. Elle se revolta
de voir Octave a cote d'elle; elle voulut qu'il descendit, elle alla
jusqu'a vouloir descendre elle-meme. Mais il lui parla si doucement,
il magnetisa ses coleres avec tant d'a-propos, il lui prit les mains
si amoureusement, qu'elle se laissa desarmer peu a peu.

C'est un joli voyage nocturne que celui du quai d'Orsay aux anciens
abattoirs du Roule, traverses aujourd'hui par le boulevard Haussmann.
On part a deux heures du matin par les quais, on touche a l'obelisque,
on suit l'avenue Gabriel, on trouble le silence de la rue de l'Elysee,
on traverse la place Beauvau, on monte la rue Miromenil, et on est
arrive par le chemin des ecoliers.

Mais pourquoi est-ce un joli voyage? Est-ce parce qu'on voit errer
sur les quais les ombres amoureuses des femmes du Directoire qui ont
emaille le Cours-la-Reine? Est-ce pour les bouquets des jardins de
l'avenue Gabriel, illustree par Mme de Pompadour?

Demandez a M. Octave de Parisis.

J'oubliais de vous dire que c'est un joli voyage dans la voiture de
Mme de Revilly.

La comtesse dit tout a coup a Octave: "Ce n'est plus de jeu: par
quel chemin me faites-vous passer.--Par le chemin le plus court,"
repondit-il dans un baiser.

Quand la femme de chambre vint pour deshabiller Mme de Revilly,
c'etait deja fait. "Madame a sans doute joliment valse, lui dit
cette fille, pour avoir ainsi perdu sa ceinture et les rubans de ses
epaules?--Oui, murmura la comtesse, c'est la Valse des Roses.--Oh!
mon Dieu, madame, qu'est-ce donc que ce poignard d'or que je trouve
dans vos cheveux?--Je ne sais pas."

C'etaient les armes parlantes de Parisis.




XXVI I

LE DERNIER MOT DE L'AMBASSADE


Quand Guillaume de Montbrun se presenta le lendemain chez son ami
Octave de Parisis, il etait pale et inquiet. "Et ton ambassade? lui
demanda-t-il.--Ah! diable! se dit Octave, et moi qui n'ai pas pense
a parler de ce mariage a Mme de Revilly!" Il paya d'audace: "Tout va
bien, mon cher. Je te dois une bonne fortune.--Une bonne fortune! dit
Guillaume avec inquietude.--Oh! je ne parle pas de Mme de Revilly.
Mais je me suis trompe de porte."

Et Octave raconta son aventure avec Mme d'Argicourt. "Voila pourquoi
tout va bien, dit Octave en finissant de conter son aventure.--Tout va
bien avec Mme d'Argicourt, mais es-tu bien sur que Mme de Revilly ne
va pas venir a moi comme une Hermione furieuse?--Tout est fini, pas un
mot de plus! vous vous reverrez dans six mois."

Guillaume deguisait mal son emotion. "La pauvre femme, dit-il en
soupirant, comment a-t-elle pris cela?--Mais elle a tres bien pris
cela, dit Octave qui n'avait pas dit un mot du mariage a Mme de
Revilly.--Tu veux rire?--Veux-tu que je pleure avec toi?--Non; mais je
connais Mme de Revilly, elle ne se consolera pas.--Je la connais tout
aussi bien que toi. Va te marier, elle aura la grandeur d'ame de ne
pas aller aux noces.--Et mes lettres?--Fumee que tout cela.--Elle a
tout brule!"

Tout en ne sachant pas trop ou il en etait, ressentant a la fois la
douleur d'avoir brise et le bonheur d'etre libre, il prit la main de
son ami: "Je te remercie.--Il n'y a pas de quoi."

M. de Parisis ne put cacher un sourire railleur. "Tu ris toujours,
toi."

Guillaume ne put cacher un second soupir. "Ah! c'etait une belle
maitresse!--Avec trois points d'admiration!--Merci encore; la belle
enfant que je vais epouser te devra son bonheur.--Qui sait?"

Ainsi se termina cette; histoire d'une ambassade extraordinaire en
l'an de grace 1867.

Les affaires de coeur, qui sont les plus graves, puisque ce sont
celles-la qui mettent le monde a feu et a sang, seraient toujours
menees a bonne fin si on choisissait des diplomates comme Octave de
Parisis.

Mais tout n'etait pas fini. Cet imbroglio galant devait avoir son
denoument tragique.

Octave croyait trop que les femmes se donnent et se reprennent comme
elles feraient d'un bouquet ou d'un eventail. Les plus legeres et
les plus rieuses subissent plus profondement que les hommes les
contre-coups de la passion. Mme de Revilly n'etait pas consolee
parce qu'elle avait commis un peche de plus: "On ne badine pas avec
l'amour," lui avait dit Alfred de Musset quand elle etait toute jeune
fille.




XXVIII

LE NAUFRAGE DU COEUR


Guillaume de Montbrun epousa Mlle Lucile de Courthuys a la chapelle du
Senat.

Naturellement M. de Parisis alla a cette messe de mariage. Ce n'etait
plus une chapelle, c'etait un salon. On croyait y continuer une
conversation commencee la veille dans quelque belle societe du beau
Paris.

Quand il s'approcha de son ami Guillaume, il le trouva heureux, mais
inquiet. "Tout est bien qui finit bien," lui dit Parisis a mi-voix.
"Oui, mon ami, mais je ne serai peut-etre content qu'apres la lune
de miel; j'ai toujours peur que Mme de Revilly ne vienne troubler la
fete."

Les deux amis s'etaient dit ces paroles tres rapidement a la fin de la
messe.

La jeune mariee, toute radieuse qu'elle fut, semblait les interroger
du regard. Elle s'etait bien apercue de l'inquietude de son mari; elle
devinait qu'Octave avait le secret de Guillaume.

Toute jeune mariee a un nuage a l'horizon.

Apres la messe, Parisis s'en fut droit au boulevard Haussmann.
Allait-il en amoureux desoeuvre ou en philosophe curieux etudier
les battements du coeur d'une femme trahie? Je crois que ces deux
sentiments l'entrainaient a la fois; mais c'etait surtout le premier,
parce qu'il se disait: "Si Mme de Revilly n'est pas chez elle, je
monterai chez la belle Dijonnaise."

On verra tout a l'heure qu'il monta chez la belle Dijonnaise, parce
que Mme de Revilly--n'y etait pas.--

En s'approchant de l'hotel de la jeune femme trahie, il vit neuf
voitures de deuil suivant un corbillard; tout cela harnache, pomponne,
armorie, comme pour les enterrements de premiere classe. Un R sous une
couronne de comte le frappa. "Revilly! dit-il tout a coup. Est-ce que
ce serait son mari?"

Il espera encore que cet R ne voulait pas dire Revilly. Toutefois,
quoique les voitures de deuil se fussent eloignees deja, il s'arreta
devant la porte de Mme de Revilly sans avoir le courage d'entrer.

Il passa de l'autre cote du boulevard, regardant aux fenetres, comme
s'il devait lire sur la facade de la maison.

Personne n'etait aux fenetres. Deja il avait interroge vainement le
triste cortege. Tout en regardant la facade de l'hotel de Revilly, il
regarda la facade de l'hotel d'Argicourt. Une figure lui apparut a
demi voilee par un rideau de guipure. Il lui sembla que c'etait Mme de
Revilly elle-meme. Il entra tout joyeux a l'hotel d'Argicourt.

Le concierge, qui avait voulu etre du spectacle, n'etait pas dans son
"salon." Comme Parisis savait que son mari etait en Bourgogne, il se
hasarda a monter. Il sonna; ce fut une femme de chambre qui ouvrit.
"Mme de Revilly?" lui dit-il. Cette fille ne comprit pas et lui ouvrit
le petit salon sans lui repondre. Mme d'Argicourt vint a lui. "Ah! que
suis heureux de vous voir, lui dit-il en lui serrant la main; j'avais
peur que vous ne fussiez dans cet horrible corbillard.--La pauvre
femme! murmura Mme d'Argicourt.--Vous la connaissez donc? demanda
Parisis avec surprise.--Mais vous etes donc fou? C'est Mme de Revilly
qui est morte."

Octave recula de trois pas. "Oh! madame, je vous demande pardon, je
croyais voir Mme de Revilly.--Comment! elle etait blonde et je suis
brune! Je vous remercie de vous rappeler ainsi ma figure.--Que
s'est-il donc passe?" demanda Parisis tout atterre.

Que s'etait-il passe, en effet? Trois jours auparavant, une lettre de
faire-part etait venue frapper au coeur Mme de Revilly. Naturellement
c'etait une amie qui, sachant son histoire amoureuse, lui avait envoye
la lettre de mariage de M. Guillaume de Montbrun avec Mlle Lucile de
Courthuys. Elle ne vivait pas dans le monde ou allait vivre son amant;
elle le croyait a Londres depuis le bal de l'Hotel-de-ville. Nuls
pressentiments ne l'avaient avertie. Elle relut vingt fois cette
lettre fatale, tout en l'inondant de larmes.

M. de Parisis avait pu, toute une nuit de bal, lui faire oublier M.
de Monbrun par je ne sais quelle seduction inattendue; la valse, les
violons, les jolis propos, toutes les magies d'une fete nocturne lui
avaient tourne la tete; elle s'etait abandonnee a un mouvement de
passion subite. Mais le lendemain matin, en se reveillant, elle avait
eu horreur de sa faute, et--voila bien la logique des femmes!--elle
avait en elle-meme demande pardon a la fois a son amant et a son mari.

Octave croyait avoir seduit une femme; il n'avait surpris qu'une
expansion d'ivresse. S'il fut venu le lendemain frapper a la porte
de la jeune femme, certes, elle ne lui eut pas ouvert. Si elle l'eut
rencontre, elle se fut cachee. S'il lui eut parle, elle se fut
ecriee:--Je ne vous connais pas!

Et que fit-elle apres avoir lu cette lettre de mariage qui lui parut
une lettre de mort? Elle devait aller diner a Chatou, chez des amis
qui l'attendaient tous les jeudis. Elle y alla.

Il lui eut ete impossible de rester chez elle ou tout lui rappelait
son malheur. La pauvre femme ne savait pas que le malheur est un hote
qui vous suit partout, plus terrible encore dans le voyage qu'a la
maison; car les figures etrangeres vous refoulent plus loin encore
dans l'enfer du desespoir.

Avant de monter en wagon, elle s'arreta a l'eglise Saint-Augustin.
Pourquoi? Son second adultere lui avait-il ouvert les yeux sur le
premier? La seconde chute lui montrait-elle toute l'horreur de la
premiere? Ou n'etait-ce que le chagrin de perdre son amant?

Chez ses amis de Chatou, elle ne dit rien, elle cacha sa douleur, elle
essaya meme de sourire, elle les trompa par quelques eclats de gaiete.
On servit a gouter dans un petit pavillon de verdure au bord de
l'eau, devant une barque toute pavoisee qui attendait. Comme on lui
reprochait de ne toucher a rien, elle mangea des fraises et but coup
sur coup d'un air de vaillance trois ou quatre petits verres de vin
de Malaga. Apres quoi on monta dans la barque, selon la coutume, car
toutes les semaines on allait a Bougival, ou l'on se rencontrait avec
d'autres Amphitrites, Parisiennes en villegiature.

Les jeunes amies de Mme de Revilly remarquerent qu'elle etait devenue
silencieuse; elle penchait melancoliquement la tete sur les vagues
legeres, murmurant a diverses reprises: "N'est-ce pas que l'eau est
belle aujourd'hui?"

Quand la barque s'approchait du bord, elle essayait de cueillir des
roseaux et des fleurs aquatiques. Elle cueillit un beau nenuphar
qu'elle montra a tout le monde. On l'entendit qui disait presque tout
haut? "Et quand je pense qu'il n'est pas venu me dire tout cela!"

La barque avait repris le milieu du fleuve et voguait a pleine voile.
Mme de Revilly se penchait au-dessus de l'eau et y trempait le
nenuphar blanc cueilli sur la rive.

La fleur s'echappa de sa main. "Oh! mon Dieu!" dit-elle. Etait-ce pour
le nenuphar? Elle se pencha un peu plus et tomba. "Oh! mon Dieu!"
crierent a leur tour les deux amies.

Il y avait un homme qui conduisait la nacelle, un hardi navigateur
d'eau douce, qui, comme tous les navigateurs, ne savait pas nager. On
sait avec quelle imprudence les Parisiens, et surtout les Parisiennes,
s'aventurent sur les bords de l'Ocean. Le jeune homme voulut
s'elancer: ses soeurs le retinrent, tout en appelant. On avait vu
reparaitre la robe de Mme de Revilly; mais on fut plus de cinq minutes
sans qu'un sauveur se montrat.

Quand on ramena la pauvre femme sur la rive, elle etait bien morte.
Vainement les medecins tenterent tout, elle ne rouvrit pas les yeux.
L'ame amoureuse et blessee etait partie.

"Comprenez-vous cela? dit Mme d'Argicourt a M. de Parisis. Une femme
qui riait toujours!--Oui, dit Parisis emu profondement; elle a pris
son coeur au serieux. Plus j'etudie les femmes et moins je les
connais.--Son mari ne se consolera pas, dit madame d'Argicourt. Il
parlait, lui aussi, de mourir.--C'est Guillaume de Montbrun qui ne se
consolera pas."

Mme d'Argicourt accorda une larme a Mme de Revilly. "C'etait la plus
charmante voisine du monde; je l'entendais chanter comme un oiseau,
je la voyais sourire sur le balcon: je sens que mon ame est toute en
deuil."

Octave regardait la jeune femme. "C'est etrange! se dit-il a lui-meme;
il me semble que je vois toujours Mme de Revilly dans Mme d'Argicourt.
Adieu, madame, reprit-il tout haut. Nous reparlerons d'elle."

Et quand il fut seul: "Oh! les femmes! Quel abime de tenebres! Cette
pauvre morte! elle avait trouve tout simple de prendre un amant
pendant que son mari jouait a la Bourse; elle a trouve tout simple de
le trahir une belle nuit; et parce qu'il l'a trahie lui-meme, elle se
jette a l'eau. Explique cela qui pourra: moi je m'y perds."

Et pensant aux deux femmes: "Il me sera impossible de revoir jamais
Mme d'Argicourt."




XXIX

LES METAMORPHOSES DE MADEMOISELLE VIOLETTE DE PARME


C'etait un jour de grande reception chez M. Mabille: fete de nuit,
lanternes chinoises, palais venitien, feu d'artifice. Et, pour le
bouquet, fiancailles universelles. Ces beaux messieurs du Bois-Dore et
ces belles dames du Bois-Joli ne s'etaient pas donne rendez-vous, mais
on se rencontrait pour causer mariage et divorce.

Octave de Parisis allait comme tout le monde fumer ca et la un cigare
a Mabille. Il avait dine ce samedi-la avec Miravault qui voulut bien
lui donner le bras pendant vingt-huit minutes; a la trentieme minute,
il devait etre au concert des Champs-Elysees.

Ils etaient a peine entres qu'ils remarquaient que decidement le
beau style serait toujours l'apanage des Francaises. "Entends-tu ces
vocables dignes des grammaires heraldiques?" dit Octave a son ami.

C'etait une jeune personne de dix-sept ans qui sortait du giron de sa
mere et qui disait a une de ses amies. "Ne me beche pas, ma chere, ou
je te donne du poing sur le bapteme."

Reponse eloquente de la dame, ainsi apostrophee, en langue javanaise,
que je ne saurais traduire.

On s'etait approche. Il y avait deja foule, quand arriva une femme
a huit ressorts. Elle se drapa dans sa dignite et s'ecria: "Faites
place, mesdames et messieurs, c'est une honnete femme qui passe." Et
elle passa.

Un duc anglais qui ne savait pas marcher, s'entortilla dans la queue
de sa robe. Elle se retourna avec une exquisse politesse. "Milord
Muffleton!" dit-elle avec un accent anglais.

L'offense demanda des reparations. "Des reparations! c'est vous qui me
devez des reparations, puisque vous m'avez dechire ma robe.--Tais-toi!
dit un ami de l'Anglais, ou je te fais mettre dedans.--Tais-toi, ou je
te fais mettre dehors.--Madame, repondit l'ami de l'Anglais, tout cela
peut s'arranger; un homme mal eleve dirait "sortez," nous savons trop
notre monde pour ne pas dire "sortons." Et on se donna rendez-vous
pour les reparations au cafe Anglais.

Quelle etait cette femme qui se donnait si bien en spectacle?

Octave ne fut pas peu surpris de reconnaitre Violette, qui avait
dechire tout ce qui lui restait de sa robe virginale pour revetir en
pleine lumiere la robe a queue epanouie. Il n'y comprenait rien. Il
savait pourtant que les metamorphoses des femmes d'Ovide ne se font
pas plus rapidement que les metamorphoses des femmes de Paris.

Violette l'avait reconnu, elle avait cache un battement de coeur, en
laissant tomber sur lui un regard de haut dedain et d'amere raillerie.
"Violette!" dit-il, comme pour l'arreter en chemin. Elle ne se
retourna pas. Il marcha plus vite, mais Miravault le retint. "Tu sais,
si tu as des affaires ici, je m'en vais."

Octave se remit au pas de son ami, se promettant de parler plus tard
a Violette. Ils firent trois ou quatre tours. Violette etait allee
s'asseoir dans le "salon d'honneur," ou elle eut bientot un cercle
compose des hommes les plus a la mode.

Elle s'etait donnee pour une etrangere, qui venait de prendre les
bains de mer a Brighton et qui allait faire sauter la banque a
Wiesbaden.

Tout en tournant, Octave jetait sur elle un vif regard. Quoiqu'ils
fussent separes par tout un parterre des plus panaches et des plus
bruyants, elle ne perdit pas un seul regard d'Octave; elle le
haissait, mais elle desirait le voir, ne fut-ce que pour le jeter
a ses pieds; il avait brise sa vie, il avait brise son coeur: elle
aurait voulu le briser lui-meme.

C'etait l'amour dans la colere.

Elle etait heureuse de se voir si bien entouree, croyant le piquer au
jeu et le ramener a elle. Elle ne se trompait pas. Octave avait cesse
de l'aimer sous sa douce et sentimentale figure d'honnete fille;
tendre et devouee comme une epouse, reveuse et poetique comme une
fiancee, toute a lui, fidele jusqu'a la mort, le chien de la maison.
Maintenant qu'il la croyait a tout le monde, il sentit qu'il aimait
encore. C'etait un autre amour qui se relevait plus vigoureux sur les
anciennes racines, amour etrange, furieux, terrible, qui met le feu
dans le sang et l'enfer dans le coeur.

Octave eut pourtant la patience d'attendre que Miravault l'eut quitte
pour aller dans "le salon d'honneur." Il ne s'inquieta pas de la
cour improvisee de Violette. Il derangea meme quelques-uns de ses
adorateurs, et, trainant une chaise a sa suite, il s'assit sans facon
tout contre la dame. "Violette! expliquez-moi par quel chemin vous
etes venue ici."

Ce fut une revolution dans le cercle des courtisans de Violette.
"Comment, il la connait!--Tu sais bien que Parisis connait tout le
monde; il l'aura rencontree en Chine ou en Amerique.--Pas de chance!
dit un jeune premier, des que je veux parler a une femme, c'est
toujours Octave qui me repond."

Aucun de ceux qui papillonnaient la n'etait homme a ceder la place
hormis a la pointe de l'epee. Tous etaient plus ou moins braves comme
l'acier. Mais tel etait l'empire de Parisis qu'on le reconnaissait
toujours comme un maitre; on s'effacait devant lui sans croire que
ce fut un pas en arriere. Il faut bien que la superiorite ait ses
privileges; d'ailleurs, tout le monde voulait etre l'ami d'Octave.

Apres avoir regarde froidement l'homme qu'elle avait tant aime,
Violette detourna la tete et voulut continuer la conversation
commencee avant l'arrivee de M. de Parisis.

Il repeta sa question, et comme elle le regardait une seconde fois
avec la meme froideur, il partit d'un eclat de rire. Et alors, ce
fut elle qui le questionna. "Pourquoi riez-vous? monsieur.--Je
ris--madame--parce qu'en regardant votre main, j'y retrouve un
souvenir d'une autre existence. Vous savez que je crois a la
metempsycose; or, il y a bien longtemps, quand vous etiez une vertu
irreprochable, vous avez mis a votre doigt cet anneau de six francs
cinquante centimes, qui se cache comme--une violette au milieu des
roses,--que dis-je, des roses! ce sont des diamants."

Ramenee tout entiere a sa vie passee, Violette se leva et demanda a
Octave de faire un tour avec elle. Tous les jeunes gens se regarderent
et s'offrirent des cigares, ne pouvant s'offrir Violette.

"J'avais jure de ne plus vous parler, dit Violette au duc de Parisis,
mais vous etes le tyran de ma vie; des que je vous revois, je
redeviens esclave. Je vous hais!--Et moi aussi, dit Octave. Mais
pourquoi etes-vous ici?--Pourquoi je suis ici? Il faut bien aller un
peu dans le monde quand on est femme du monde. Et d'abord, sachez que
je ne suis plus Violette, je me nomme Violette de Parme. La pauvre
petite Violette, de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, a ete
pietinee sous vos pieds; son dernier parfum s'est envole vers le ciel
des amoureux.--Violette de Parme! a la bonne heure.--J'ai monte en
grade; vous comprenez bien, mon cher, qu'apres votre gracieux abandon,
c'etait la vie ou la mort, la vie dans le torrent ou la mort dans le
tombeau; mais on ne se tue pas deux fois; c'etait donc la mort, dans
quelque sombre atelier ou l'on oublie tout a force de travail. Il n'y
a que la joie du coeur, il n'y a que la vertu qui s'arrange de tout,
meme de la pauvrete. La mort n'avait pas voulu de moi, je n'ai pas
voulu d'elle, non plus que des paleurs et des miseres du travail. Ne
vous etonnez pas de me voir ainsi, je suis votre oeuvre. Adieu, mon
cher, car je partirai demain a huit heures pour Dieppe avec le prince
Rio.--Qu'est-ce que le prince Rio?--Un prince du sang qui paye mes
chevaux.--Eh bien! ce n'est pas avec ces chevaux-la que tu iras a
Dieppe."




XXX

LE VOYAGE A DIEPPE


Octave de Parisis et Mlle Violette de Parme arriverent, un beau jour
d'aout, a une heure de l'apres-midi, a l'hotel Royal de Dieppe, ce qui
fut un grand scandale, non seulement dans la ville de Duquesne, mais
encore dans toute la Normandie:--Une ville collet-monte dans une
province begueule!

Quoi de plus simple et de plus legitime? M. de Parisis n'avait pas de
conseil de famille et mademoiselle Violette etait emancipee. Il n'y
avait donc pas detournement de mineurs. Mais ce qui scandalisait les
meres de famille et les demoiselles a marier, c'est que M. de Parisis
etait du meilleur monde, allie aux plus hautes familles, convoite
depuis longtemps pour un mariage par le faubourg Saint-Germain et par
le faubourg Saint-Honore.

Il y avait a l'hotel Royal tout un groupe de dames de la cour:
celles-la qui tous les hivers sont emaillees d'epithetes flamboyantes
par les chroniqueurs a la mode. A Dieppe, on s'ennuie toujours un peu,
meme quand on s'amuse. Ce matin-la on s'ennuyait beaucoup a l'hotel
Royal; on attendait l'heure des promenades, on sommeillait sur les
journaux du jour, on disait du mal de son prochain et de soi-meme,
quand M. de Parisis, qui conduisait son phaeton, un lorgnon dans
l'oeil, un cigare a la bouche, une demoiselle a cote de lui, entra
dans la cour au bruit de ses deux chevaux bai-bruns.

Tout le monde se mit aux fenetres. "M. de Parisis!" Ce nom courut sur
toutes les levres avec un sourire de curiosite et de surprise. "Eh
bien! dit Mme de Valbon en regardant Violette de Parme du haut de son
balcon, mais surtout du haut de sa grandeur: voila ce qui s'appelle
jouer avec l'audace.--Il parait, dit Mme de Pontchartrin, que M. de
Parisis n'est pas embourbe dans la foret des prejuges."

Depuis qu'il etait ne, M. de Parisis avait toujours tout brave. Il ne
s'inquieta pas beaucoup des mines ebahies qu'il voyait autour de lui.
Toutefois, il jugea qu'il etait bien un peu trop en spectacle; c'etait
la premiere fois qu'il venait a Dieppe; il croyait que tout le beau
monde etait a Trouville; il n'avait pas pense qu'il dut trouver tout
d'un coup tant de figures de connaissances.

Mais il fut brave dans son role, car il etait bon comedien dans la
vie. Il commenca par demander deux salons et quatre chambres a coucher
pour Violette. "Madame la comtesse attend du monde? dit un garcon
tres savant en art heraldique: il avait vu une couronne de duc sur le
phaeton et sur les harnais.--Oui, repondit Parisis, madame attend
sa mere, sa grand'mere, son oncle l'archidiacre et sa tante la
chanoinesse."

Il dit cela assez haut pour etre entendu de tout le monde. "Pour moi,
ajouta-t-il, il ne me faut qu'une chambre a coucher et un cabinet de
toilette. J'oubliais: une ecurie pour huit chevaux."

Quoiqu'il n'y eut que des sceptiques autour de lui, il parla si
naturellement que nul n'eut ose dire qu'il raillait. On le tenait
d'abord pour un homme si fantasque et si invraisemblable, que les
choses les plus impossibles n'etonnaient pas trop avec lui.

Il avait mis pied a terre. Mlle Violette sauta dans ses bras. Il
la confia a une fille de service et alla gaiement serrer la main
a quelques amis de turf et de club. "Quelle est donc cette belle
ingenue? lui dit l'un d'eux.--Je ne la connais pas, dit froidement
Octave; elle venait a Dieppe, nous avons voyage ensemble; elle m'a
offert une cigarette et nous sommes les meilleurs amis du monde;
mais je n'ai vu ni son signalement, ni son dossier, ni ses etats de
service. Je crois qu'elle est encore a sa premiere campagne. Je n'en
dirai rien, car je n'ai pas fait la guerre avec elle."

M. de Parisis s'assura que ses chevaux seraient bien loges et qu'ils
auraient une bonne table; apres quoi il monta, sans se faire prier, au
troisieme etage.

Une demi-heure apres, il se jetait a la mer. Une heure apres, il
ecoutait sur la plage, en compagnie de quelques fumeurs, la musique du
Casino, une vraie musique normande. A six heures, il dinait avec ces
dames de la Cour, qui ne cessaient de l'interroger sur sa compagne de
voyage. A huit heures, il etait sur la jetee avec Violette, qui
ne pouvait comprendre pourquoi la mer faisait tant de chemin sans
avancer. A dix heures, il jouait aux jeux innocents avec les dames de
la Cour. A onze heures, il improvisait un lansquenet. A minuit....

Ici le romancier tourne la page.




XXXI

SUR LA PLAGE


Le lendemain, Octave alla voir ses amis au spectacle des baigneuses.
Ils avaient tous des lorgnettes et regardaient les jolies evolutions
de ces dames, comme on regarde les danseuses a l'Opera.

On s'emerveillait d'un quadrige de naiades, des intrepides qui
savaient nager et qui jouaient au volant; joli jeu, ou le vent, la
vague et l'imprevu font danser les joueuses.

On entendait les cris et les rires. Gai tableau pour Isabey ou pour
Ziem. La mer etait bleue et perlee; quelques barques peuplaient
l'horizon; le soleil, perdu dans les nuages transparents, repandait de
vifs rayons sur les flots; les chevelures denouees, ailes de corbeau
et gerbes blondes, s'eparpillaient ca et la sur les vagues; la mer
monta et rapprocha les joueuses: on s'arrachait les lorgnettes. Chaque
fois que s'en allait la vague amoureuse, on surprenait a travers la
gaze humide la fine ou fiere sculpture du pied, de la main, du cou, de
l'epaule d'une de ces dames.

On affirma avec autorite que c'etait le grand livre heraldique qui
jouait au volant. On citait une duchesse, une marquise, une lady et
une jeune fille de grand nom. Quel etait l'enjeu?

Octave de Parisis eut ete quelque peu etonne si on lui eut dit que
presque tout son jeu de cartes etait la.--Il ne manquait que la dame
de Pique.--Sans doute, parce qu'il l'avait retrouvee.

Oui, la dame de Coeur, la dame de Carreau, la dame de Trefle, elles
etaient la toutes les trois qui se renvoyaient le volant.

Dans l'apres-midi, quand la plage est encore deserte, quelques
curieuses reunies a quelques desoeuvres chuchoterent en voyant
arriver, toute blanche comme un pastel, dans la plus adorable robe de
linon, Mlle Violette de Parme un panier a la main.

Elle alla s'asseoir pres de l'orchestre, sous une tente solitaire.
"Voyez donc comme elle se prelasse? dit une dame.--Non, dit une jeune
fille, elle marche bien, voila tout.--Vous appelez cela bien marcher!
Elle va comme une tortue.--C'est la ce qui donne cette grace
nonchalante qui lui sied a ravir."

Il y avait la un rhetoricien qui osa comparer, en face de sa mere,
Mlle Violette de Parme a un lys que le vent balance et a un cygne qui
glisse sur un lac.

Quand la compagne de voyage d'Octave se fut assise sur une de ces
abominables chaises qui ornent la plage de Dieppe, elle regarda la
mer et y perdit sa pensee. La mer a de si grandes eloquences, qu'elle
parle a toutes les ames, meme aux plus simples; elle ouvre dans la
pensee je ne sais quels horizons inattendus. C'est un livre ecrit en
hebreu, mais les caracteres ont des figures expressives qui disent
mille choses etranges. Jusqu'ici, Victor Hugo seul a ose illustrer ce
beau livre. Mais l'ame la moins illuminee de poesie n'est pas tout a
fait etrangere aux sublimites de cette langue de l'infini.

Je crois que Mlle Violette de Parme ne se jetait pas la tete la
premiere dans l'abime des reveries; elle regardait en curieuse les
embarcations legeres tout emaillees de robes et de casaques rouges,
blanches, orange; elle regardait les mouettes qui venaient se perdre
dans la vague pour piper leur gouter.

Tout a coup, comme si l'amour du travail fut une habitude invincible
chez elle, elle prit dans son panier une tapisserie commencee et se
mit a l'oeuvre sans presque lever les yeux, comme une ecoliere bien
apprise. Elle filait un oiseau bleu couleur du temps.

Comme le matin, Octave vint sur la plage; son nom bourdonnait a toutes
les oreilles, mais il semblait tres insouciant des contes debites sur
lui. La raillerie des autres ne montait jamais "a la hauteur de son
dedain."

Il alla saluer gravement Violette et il lui parla avec une certaine
reserve; quiconque eut bien etudie, n'eut reconnu entre lui et elle
qu'une amitie de passage qui ne viole pas les bienseances par des airs
de familiarite a la mode dans le beau monde. Les voisines furent meme
edifiees par la conversation. "Eh bien! disait M. de Parisis, comment
vous trouvez-vous a Dieppe? Est-ce que vous y ferez une saison?
L'air de la mer vous va a ravir. Avez-vous recu des lettres de votre
famille?"

Et Mlle Violette repondait: "Je ne m'ennuie pas, mais je n'ose me
hasarder dans ces vagues furieuses. Je suis tres contrariee de n'avoir
pas recu de lettres ce matin. Je vous ai dit que l'archidiacre avait
la goutte. Je suis allee prier pour lui aux deux eglises. Je ne sais
pas si l'air de la mer me va bien, mais je sais que j'ai dejeune
comme quatre. Si vous voyez par la ma femme de chambre, dites-lui de
m'apporter des peches."

En un mot, une conversation irreprochable; j'oubliais de vous dire
que Violette termina sa periode par un adorable: "Tu sais que tu
m'embetes."--Ce a quoi Octave repliqua: "Ce n'est pas etonnant, car je
m'embete tant moi-meme!" C'etait le thermometre de toute la plage.

M. de Parisis ne prit pas racine aupres de sa maitresse, il alla
s'asseoir en face, contre le Casino, dans un groupe de jeunes femmes
qu'il n'avait pas encore saluees a Dieppe. On ne manqua pas de lui
demander ce que c'etait que cette belle inconnue,--cette Ophelie de
Shakespeare, peinte par un aquarelliste d'aujourd'hui, Chaplin ou
Vidal--ou plutot peinte par elle-meme.

Il continua son jeu; il ne la connaissait que pour avoir voyage avec
elle. C'etait une jeune fille excentrique de la plus haute vertu
qui craignait d'autant moins la vie a la diable qu'elle etait plus
vertueuse. Elle voyageait incognito comme les princesses; elle
avait un frere zouave pontifical; un oncle archidiacre et une tante
chanoinesse. Il desirait entrer un peu plus dans son intimite, mais
il n'esperait pas franchir les limites des civilites pueriles et
honnetes.

Dans le groupe qui l'ecoutait, il remarqua de prime abord une jeune
fille qui avait un oiseau bleu sur son chapeau.

Il reconnut la belle fille du bois de Boulogne et de l'Opera dans
cette blonde aux yeux noirs, d'une beaute etrange, qui n'avait aucun
des caracteres des beautes de convention, avec sa fierte si noble et
si naturelle. Elle rappelait ces figures a la Correge et a la Prudhon
qui, a premiere vue, vous prennent l'ame comme le corps: un nuage de
volupte dans la purete ideale des yeux, sur la virginite des levres
un aiguillon d'amour. On voudrait les aimer avec violence et avec
douceur; on voudrait vivre et mourir pour elles. C'est le mariage
le plus profond et le plus impenetrable des sens et de l'esprit,
l'etreinte des bras et l'expansion du coeur.

C'etait la premiere fois que Parisis voyait sa cousine de si pres.
Naturellement il ne se doutait pas qu'il avait devant lui la
Marguerite des Marguerites, ni la Dame de Coeur.

Elle aussi filait de la laine comme Mlle Violette. Singulier
rapprochement! pendant que Mlle Violette filait un oiseau bleu, Mlle
Genevieve de La Chastaigneraye filait un bouquet de violettes.

Quoique la jeune fille semblat ne pas ecouter les propos de M. de
Parisis, elle entendait mot a mot et souriait du coin des levres.

Parmi les dames qui etaient autour d'elle, la marquise de
Fontaneilles, la duchesse de Hauteroche et lady Harrisson furent
saluees a cet instant par deux jeunes gens qui, ne connaissant pas M.
de Parisis, allaient passer outre. Mais, sans doute, ils etaient de
bonne prise ou de bonne rencontre, car les trois dames se leverent
soudainement comme si elles eussent obei a la meme idee. Mlle de La
Chastaigneraye se trouva donc seule un moment avec M. de Parisis.
"Mademoiselle,--si je puis m'exprimer ainsi,--dit Octave gravement,
voulez-vous me dire pourquoi vous avez souri si malicieusement quand
j'ai parle?--Monsieur, dit Genevieve, j'ai souri comme cela m'arrive
chaque fois que je vais a la comedie.--Je suis donc un comedien?--Oui,
monsieur.

Quand vous parlez a des comediennes ou a des femmes familieres aux
planches du monde, qui ont appris comme vous l'art de parler pour
deguiser leurs pensees, vous avez la chance d'etre cru sur paroles:
elles ont tant de fois brouille le mensonge avec la verite, qu'elles
ne savent plus reconnaitre le vrai du faux. Mais moi qui, dans la
vie, ne suis pas encore entree en scene, meme pour jouer la derniere
ingenue, j'ai traduit ce que vous avez dit dans la vraie langue des
coeurs simples.--De grace, Mademoiselle, donnez-moi votre traduction."

Genevieve regarda du cote des trois dames. "Je veux bien, dit-elle
sans se faire prier; je commence par vous avertir que je sais
la geographie du monde sans avoir beaucoup voyage sur la carte
parisienne. Or, du premier coup, je reconnais le caractere des
nationalites. Ainsi, je ne confondrai jamais une femme du monde avec
une femme du demi-monde, quoiqu'elles se confondent si bien entre
elles par les panaches du langage et des chiffons; je ne confondrai
pas davantage une femme du demi-monde avec une demoiselle qui n'est
pas tout du monde, quels que soient les grands airs et le bel esprit
de celle-ci. Voila pourquoi, monsieur, je vais traduire ainsi ce
que vous avez dit tout a l'heure: "Cette jeune fille n'est pas
excentrique, puisqu'elle ressemble a toutes ses pareilles; elle n'est
pas de la plus haute vertu, parce qu'elle n'est pas de la vertu,
d'ailleurs la vertu n'est ni haute ni basse. Si elle craint d'autant
moins la vie a la diable, c'est qu'elle est toujours affichee. Elle ne
voyage pas incognito, puisqu'elle n'a pas de nom; si elle voyage comme
les princesses, c'est que c'est une princesse de theatre. Elle n'a pas
de frere zouave au service du pape, ni d'oncle archidiacre au service
de Dieu, ni de tante chanoinesse au service des pauvres. Vous ne
desirez pas entrer dans son intimite, vous desirez en sortir, mais
les hommes ne savent jamais battre en retraite dans ces batailles
perdues." Voila, monsieur, ma traduction litterale.--Mademoiselle, si
j'etais de mauvais gout, je dirais votre traduction libre; mais vous
avez parle si juste, partant si bien, que je serais indigne de vous
repondre, si je prenais un masque avec vous. Dites-moi qui vous a
donne cette pierre de touche?--Voyez-vous, on a beau faire pour
enchasser le strass, il se trahit lui-meme en face du diamant. Ma
pierre de touche, c'est mon coeur. Dans la jeunesse, l'ame est une
petite goutte de rosee que Dieu a mise sur une pervenche ou sur une
violette: la goutte de rosee reflechit le ciel, elle voit tout,
jusqu'a l'etoile la plus lointaine, jusqu'aux nuages les plus perdus.
Mais quand vient le mauvais jour, la goutte de rosee tombe dans le
torrent qui roule le sable des montagnes; elle ne voit plus que le
chaos.--Vous avez raison, voila pourquoi la jeunesse est une perle
sans prix."

Et M. de Parisis ajouta: "Mais dites-moi, mademoiselle, a quelle ecole
avez-vous ete?--A l'ecole de Dieu." En disant ces mots, Mlle de La
Chastaigneraye leva ses grands yeux veloutes sur M. de Parisis.
C'etait le regard de la vertu meme. Ces beaux yeux noirs, vaillamment
ouverts et doucement ombrages par de longs cils, repandaient une si
divine expression de candeur, que M. de Parisis fut atteint au fond
de l'ame. Lui que tant de femmes avaient regarde avec amour, avec
volupte, avec passion, il tressaillit, comme atteint d'une emotion
jusque-la inconnue. Il avait toujours nie ce qu'il appelait la beaute
et le charme des pensionnaires: il reconnut qu'il avait nie la
premiere moitie de la femme.

Genevieve regardait Violette a la derobee. "Eh bien! dit-elle tout a
coup, je me trompais tout a l'heure, cette demoiselle a un grand
air et ne ressemble pas a ses pareilles.--Non, car elle vous
ressemble--par la figure--dit Parisis."

Les trois dames revinrent s'asseoir "Eh bien! M. de Parisis, dit la
duchesse, vous avez depose votre carte sur la chaise de notre belle
amie. Je vous avertis que c'est une carte perdue, car son coeur ne
recoit personne, meme dans l'antichambre."

Survint une visite. M. de Parisis se rapprocha de Genevieve. "Je n'ose
pas, lui dit-il doucement et avec un sentiment de melancolie, mettre
ma carte a vos pieds. Je suis comme le voyageur qui cueillerait bien
une fleur sauvage dans le ravin, mais qui ne la cueille pas pour ne
pas faire tomber la goutte de rosee dans l'abime."

Mlle de La Chastaigneraye rougit et palit; pour la premiere fois de sa
vie, elle saisit son eventail et le passa devant sa figure.

Octave de Parisis regardait Genevieve avec adoration: il lui sembla
qu'un rayon descendait dans son ame et y repandait une lumiere toute
divine. "A propos, dit la marquise de Fontaneilles, qui avait voulu
reserver son effet, je ne vous ai pas presente a Mlle Genevieve de la
Chastaigneraye.--De La Chastaigneraye!" s'ecria M. de Parisis.

Il se leva et s'inclina: "Mademoiselle, vous etes ma cousine; moi je
vous presente M. Octave de Parisis; car vous ne m'avez jamais vu."
Genevieve, qui jusqu'a ce jour n'avait pas menti, ne s'en acquitta pas
trop mal: "Je vous ai vu, monsieur mon cousin, mais c'est du plus loin
qu'il m'en souvienne.--Ma cousine, il faut que je vous embrasse!"
Genevieve, tres emue, essaya de railler.--"Oh! mon cousin, devant
la mer, que dira le flux?--Le flux reculera epouvante," dit Mme de
Hauteroche.

On s'embrassa vaillamment, ce qui n'eut pas peu surpris Mile Violette
de Parme, si elle n'eut alors regarde un grand d'Espagne qui fumait
pour elle. Cigare d'Espagne de premiere classe! Parisis parla de sa
tante, du sejour a Paris, de son regret de n'avoir pas vu Genevieve.
"Moi, mon cousin, je vous voyais tous les jours.--Ou donc?--Partout.
Au Bois, a la Cour, a l'Opera.--Ah! oui, je me souviens. Il fallait
donc me dire que j'avais la plus belle cousine du monde!--Il fallait
le deviner.--Expliquez-moi, ma cousine, par quel miracle nous nous
retrouvons ainsi, nous qui sommes Bourguignons, sur cette plage
normande, comme des naufrages.--Rien ne s'explique, mon cousin; il est
impossible de trouver un sens aux grands evenements qui bouleversent
le monde: comment voulez-vous savoir pourquoi nous nous rencontrons
ici? Je suppose que ce n'est pas pour me voir que vous y etes venu."

Genevieve jeta un rapide regard vers Mlle Violette. "Je vais vous le
dire, pourquoi vous etes ici tous les deux, reprit Mme de Hauteroche:
c'etait ecrit la-haut; c'est la destinee qui a marque votre rencontre
a Dieppe; je ne suis pas une tireuse de cartes, mais je lis dans les
astres--et dans les coeurs."

On entama une causerie a perte de vue sur le hasard et sur la
destinee. Personne ne fut convaincu; tout s'evanouit dans les notes
harmonieuses de la valse de Faust, qui se maria amoureusement aux
hymnes de la mer.

M. de Parisis avait tenu bon, malgre les signes de Violette; mais
Violette ayant brise son eventail, il jugea qu'il ne lui restait que
le temps d'aller a elle. Il salua les dames, tout en disant: "Nous
reparlerons de cela." En allant vers Violette, il murmura: "Quel
malheur que Genevieve soit ma cousine!"

Il lui sembla que tout son amour etait deja tombe a la mer. Le coeur
aime l'inconnu; a beau aimer qui vient de loin. "On n'a jamais aime sa
cousine," reprit-il.

Violette fit une scene. Il dina avec elle pour l'apaiser. Mais il
etait distrait. Violette lui demanda s'il se croyait toujours au bord
de la mer avec les femmes comme il faut. "Chut! dit Octave, pas un mot
sur ces dames." Violette parla plus haut et debita des malices sur les
grandes dames qui prennent aux petites leurs modes et leurs amants.
Octave se facha et sortit seul pour aller fumer sur la jetee. Quand il
revint, une demi-heure apres, on lui dit que Violette etait partie par
le train de huit heures avec le grand d'Espagne. "Tant mieux!" dit-il.
Ce fut son premier mot. Son second mot fut: Tant pis.

Violette etait partie desolee, furieuse et jalouse. Elle croyait se
venger.

Le duc de Parisis alla au concert du soir, esperant trouver sa cousine
Genevieve avec Mme de Fontanelles et ses autres amies. Genevieve et la
marquise etaient parties comme Violette par le train de huit heures.

Il ne prit pas racine a Dieppe. Il partit par le train de minuit.

Il ne chercha pas Violette. Et pourtant il l'eut trouvee seule chez
elle, eploree et desesperee.

Dans son souvenir, il voyait du meme regard Genevieve et Violette.
"On dirait deux soeurs tant elles ont le meme air," murmura-t-il. Les
ai-je perdues toutes les deux?

Il courut chez la marquise de Fontaneilles, ou il apprit que Mlle
de La Chastaigneraye etait allee rejoindre sa tante au chateau de
Champauvert sans s'arreter a Paris. Mlle Regine de Parisis, tombee
malade, avait rappele sa niece par un telegramme. "J'irai voir ma
tante," dit le duc de Parisis en pensant a Genevieve.




XXXII

LES DIX MILLIONS DE MADEMOISELLE REGINE DE PARISIS


Mademoiselle Regine de Parisis avait ete prise par une pleuresie
dans son parc un jour d'orage; le medecin de Champauvert, qui etait
pourtant un medecin Tant mieux, lui parut inquiet. Elle se resigna
saintement a mourir, mais elle ne voulait pas mourir seule.

Des le retour de Genevieve, le medecin l'avertit qu'elle allait perdre
sa tante. "Je meurs contente, dit la vieille demoiselle en essayant
de soulever sa main pour repousser Genevieve, comme si elle eut peur
d'etre etouffee par ses embrassements. Prends garde! l'air me manque,
je ne respire plus." Et regardant sa niece avec cette belle joie des
coeurs aimes qui se retrouvent: "C'est fini, ma pauvre Genevieve! Je
ne te reverrai plus bientot, toi que j'ai bien aimee! Mais, enfin,
je me console deja, je meurs en Dieu et je trouverai d'autres anges
la-haut."

Naturellement, Genevieve voulut convaincre sa tante qu'elle n'etait
pas malade. "Si, si, si, je suis malade. La preuve, c'est que j'ai
fait mon dernier testament.--Votre dernier testament, ma tante!
Pourquoi faire?--Pourquoi faire? pour faire le bien. Je connais mon
monde; il y a ceux qui m'aiment, et il y a ceux qui aiment mon argent.
Pour ceux-la, je t'en reponds, ce sera un amour platonique; mais pour
toi...." Mlle de Parisis essuya deux larmes. "Tiens, reprit-elle,
prends ma boite a ouvrage." Genevieve prit la boite a ouvrage et
voulut la donner a sa tante. "Non, regarde dedans.... C'est cela.
Prends ce papier et lis-le.... C'est un billet de cinq millions cela!
Leur banque de France a beau cuver son or depuis 1830, elle n'en
delivre pas encore de pareils." Genevieve ne voulait pas prendre le
testament. "Je comprends, dit-elle, ton amour pour moi ne se paie pas
avec des millions. Tu as ete ma jeunesse quand j'etais deja vieille;
tu as ete mon sourire, tu as ete ma joie: Je te benis!" La jeune
fille tomba agenouillee sous ce dernier mot. "Et Octave? dit-elle en
relevant sa belle tete.--Octave! Eh bien! il viendra te demander ta
main, et il aura cinq millions, sans compter tous les tresors de ton
coeur.--Vous ne connaissez pas Octave, ma tante, si vous voulez qu'il
ne m'epouse jamais, il faut me faire riche.--Mais tu ne sais donc pas
qu'il est aux trois quarts ruine. Je m'en lave les mains.--Mais, ma
tante, si vous saviez comme il est chevaleresque. Ses amis lui coutent
cher. Sans Octave, celui qu'ils appellent le prince Bleu vivrait a
Clichy depuis longtemps. Tout l'argent qu'il a gagne aux courses,
il l'a peut-etre donne aux pauvres; or, Dieu sait si cet argent des
courses le ruinait. C'est a qui gagne perd.--Tais-toi donc, ma belle!
Si Octave a donne aux pauvres, c'est qu'a Paris les pauvres sont des
femmes,--et quelles femmes!"

Genevieve avait recueilli dans son voyage a Paris quelques belles
actions anonymes d'Octave. Elle les dit a sa tante, en leur donnant
une grandeur toute epique. "Allons! allons! dit Mlle de Parisis,
tout cela est bien; mais plus naturel a un Parisis? Ne faut-il pas
canoniser Octave pour avoir ouvert ses mains pleines d'or! Pour moi,
je ne lui pardonne pas de ne pas t'avoir epousee sur ma priere.--Mais,
ma tante, n'oubliez pas la legende des Parisis."

Genevieve conta a sa tante la rencontre sur la plage de Dieppe: "Je
vous jure, ma tante, que je serai la duchesse de Parisis si vous me
faites pauvre." Tout en parlant, Genevieve avait apporte une plume
trempee d'encre et une belle feuille de papier. "Ecrivez, ma tante.
--Que veux-tu que j'ecrive?"

Genevieve dicta un tout autre testament a sa tante qui murmura:
"--J'ecris, mais je ne signerai pas. Je veux faire une surprise pour
pouvoir rire apres ma mort."

La vieille demoiselle mourut le lendemain dans l'apres-midi. Genevieve
donna l'ordre d'envoyer des depeches telegraphiques a toute la
famille, mais elle dicta elle-meme le billet a Octave:

    M. Octave de Parisis, avenue de l'Imperatrice, a Paris. Ma tante
    vient de mourir; je suis desesperee et vous ne viendrez pas!

    GENEVIEVE.

Octave, absent, ne recut le telegramme que le surlendemain. Aussi,
n'arriva-t-il a Champauvert qu'a l'heure des funerailles. Le soir,
il embrassa fraternellement Genevieve et alla coucher au chateau de
Parisis.

Quand le matin il salua la sepulture de sa famille, il lui sembla
qu'il assistait encore a des funerailles, tant il retrouva vivant le
souvenir des siens.

On vint le chercher a midi, pour commencer l'inventaire des papiers
de la succession de sa tante Regine; il avait voulu d'abord se faire
representer, mais le juge de paix et le notaire avaient insiste pour
qu'il fut la a cause des innombrables testaments ou codicilles que sa
tante railleuse s'etait amusee a faire.

C'etait la toile de Penelope. Cette femme, qui avait passe sa vie sans
faire un pas, tout occupee a prier Dieu et a mettre une piece d'or sur
une piece d'or, avait beaucoup vecu par le reve. L'action ne l'avait
jamais tentee; son amour pour l'argent etait un amour tout platonique,
puisqu'elle le cachait et ne s'en servait pas. Mais une de ses plus
grandes distractions etait de rever a toutes les aventures de voyage,
a toutes les bonnes oeuvres, a toutes les feeries qu'elle pourrait
realiser avec les mains pleines d'or. En ces dernieres annees, elle
n'avait plus songe qu'a ses heritiers. Chaque fois qu'elle faisait
un testament, c'etait pour suivre de la pensee dans l'avenir les
evolutions de sa fortune. Jamais on n'avait tant tourmente le papier
timbre; mais on ne joue pas tous les jours avec cinq millions.

On savait dans le pays que Mlle Regine de Parisis recommencait
toujours l'oeuvre de ses dernieres volontes; elle ne s'en cachait
pas d'ailleurs, elle disait a tout le monde qu'elle leguerait des
surprises. Son seul chagrin, dans l'idee de la mort, c'etait de ne pas
pouvoir soulever la tete dans son tombeau pour voir la figure de ses
heritiers.

Octave de Parisis, quoiqu'il fut le vrai chef de la famille, paraissait
avoir bien moins de chances qu'aucun autre a cet heritage. Il n'etait
jamais venu voir sa tante, il lui ecrivait, a peine une fois l'an, des
lettres de quatre lignes, d'un tour charmant, il est vrai, mais trop
sommaires en verite. Comme celle-ci qu'on retrouva dans la correspon-
dance de la tante Regine:


    "Bonjour ma tante! Adieu ma tante!

    "Quel bonheur d'avoir une tante comme vous, et quel malheur de
    ne la voir jamais! J'ai votre portrait et je vous parle tous les
    matins; vous me dites des choses qui me vont au coeur; je jure
    tous les soirs que j'irai me jeter dans vos bras, mais je ne
    suis qu'un neveu denature, et je merite vos maledictions! Avec
    lesquelles je vous embrasse.

    "OCTAVE DE PARISIS."

Apres tout, avec une tante fantasque comme celle-la, cette lettre
etait peut-etre un vrai titre a l'heritage. Un heritier vulgaire eut
ecrit des platitudes au moins douze fois l'an.

Le dernier hiver, comme on sait, Parisis avait vu sa tante a Paris,
mais il ne lui avait pas fait les caresses d'un heritier presomptif.
Une fois il avait refuse de diner avec elle, une fois seulement il
avait trouve une heure de loisir pour prendre le the, sachant d'avance
que Genevieve ne serait pas la. Il avait ete jusqu'a faire le
reversis; mais il n'etait pas homme a prendre de bonnes habitudes;
rien n'avait pu le decider a retourner chez sa tante, un peu parce
qu'il ne trouvait jamais une heure pour bien faire, un peu beaucoup
dans la peur de rencontrer sa cousine.

Il ne desesperait pourtant pas de sa part d'heritage. Il representait
a lui seul le beau nom de Parisis: sa tante n'avait pu vouloir
desheriter son nom.

On commenca l'inventaire des papiers. Il y avait cinq heritiers
directs: Octave de Parisis; Mlle Genevieve de La Chastaigneraye; un
jeune lieutenant de vaisseau, absent pour le service de l'empereur;
deux petites filles qui etaient au couvent et que representait un
second notaire; et enfin Mme de Portien, une Parisis qui s'etait
encanaillee.

Cette femme n'etait aimee de qui que ce fut dans la contree. Il y a
dans toutes les familles l'image du bien et du mal. Genevieve etait
l'ange, Mme de Portien etait le demon. Et ce n'etait pas un joli
demon.

Le premier notaire apportait quatre testaments deposes en son etude;
le quatrieme detruisait naturellement les trois premiers. Octave
demanda qu'ils fussent tous lus par ordre de date, pour montrer les
diverses aspirations de la testatrice.

Dans le premier testament, Mlle de Parisis ne derangeait presque rien
a l'esprit de la loi; elle se contentait de faire quelques legs
aux pauvres du pays. Dans le second, elle donnait le donjon de La
Roche-l'Epine a son neveu Octave de Parisis, a la charge par lui d'en
remettre les revenus a l'hospice de Tonnerre ou elle avait failli se
faire soeur de charite. Dans le troisieme, elle donnait un million
hors part a sa niece Genevieve de La Chastaigneraye. Dans le
quatrieme, ce million passait aux deux petites orphelines.

Le notaire ne connaissait pas d'autres testaments. Il remua beaucoup
de parchemins, des titres de la terre de Champauvert et de La
Roche-l'Epine. Pendant qu'il semblait chercher, Octave et Genevieve se
regardaient avec un sourire de quietude.

Des cinq heritiers, Octave et Genevieve etaient les seuls qui fussent,
comme on dit, interessants. Et, en effet, c'etaient les seuls pauvres.
Genevieve n'avait rien; Octave n'avait plus rien, a moins que les
mines des Cordilleres ne se rouvrissent pour lui par miracle.

Pourquoi la tante avait-elle abandonne sa niece dans le quatrieme
testament? C'etait inexplicable. Genevieve etait l'ange, le charme,
le sourire de sa vie; elle etait la toujours qui lui donnait son bras
pour se promener, sa voix pour lire, sa gaiete pour la reconforter.
La jeune fille avait pourtant ses heures de reverie, ses mouvements
fantasques, ses tristesses soudaines. En certains jours, elle avait
pu blesser sa tante sans y penser. "Quelle est la date du quatrieme
testament? demanda tout a coup Genevieve.--Deux aout, repondit le
notaire.--Ah! oui, je comprends," reprit Mlle de La Chastaigneraye.

Elle se tourna vers Octave: "Vous rappelez-vous notre rencontre a
Dieppe?--Si je me la rappelle! Pas un mot tombe de vos levres ce
jour-la n'a ete oublie par mon coeur.--C'est beau de me dire cela a
l'heure ou je suis desheritee. Eh bien! figurez-vous, mon cher cousin,
que ce jour-la ma tante, qui ne m'avait accorde que quinze jours,
m'a desheritee parce que le dix-septieme jour je n'etais pas encore
retournee chez elle. Mais rassurez-vous, il y a d'autres testaments,
je n'en doute pas."

A cet instant meme, le notaire venait d'en trouver un sous une
enveloppe qui portait ces mots: Papiers precieux.

Ce testament voulait que la fortune fut partagee selon les droits de
chacun, quand Mlle Genevieve de La Chastaigneraye aurait pris d'abord
le donjon de La Roche-l'Epine, les fermes qui en dependaient et tous
les loyers en retard. Les deux petites filles auraient pour elles,
outre leurs parts naturelles, les bijoux, les perles et les diamants,
cent mille francs a peine.

Je ne parle pas du codicille qu'on trouva dans la meme enveloppe,
il ne renfermait que des legs minimes, au cure de Champauvert et au
medecin de la Roche-l'Epine.

Octave commencait a desesperer, il voyait bien, par la lecture de tous
ces testaments, ou son nom etait a peine prononce pour des bagatelles,
que ce n'etait pas a Champauvert qu'il retrouverait une fortune. "Au
moins, se disait-il, je serais console si la meilleure part revenait
a ma belle cousine." "Je sais un autre testament, dit tout a coup
Genevieve, je ne l'ai pas lu, mais j'ai vu ma tante qui, deja malade,
l'ecrivait d'une main tremblante.--Ou est-il? demanda le notaire.--Je
crois qu'il est dans la boite a ouvrage qui a ete enfermee dans
l'armoire aux bijoux.

On leva les scelles de l'armoire aux bijoux, on l'ouvrit avec quelque
emotion, on y trouva non seulement le testament indique par Genevieve,
mais deux autres encore."

Le notaire eleva la voix. "Je lirai les autres testaments tout a
l'heure, mais je vais lire celui-ci dont la date indique que c'est la
derniere et supreme volonte de Mlle Regine de Parisis."

Et il lut tout haut:

    "Ceci est mon testament.

    "Je donne mon ame a Dieu. Que la terre soit legere a mon corps!

    "J'institue pour ma legataire universelle Mlle Anne-Genevieve de
    La Chastaigneraye, ma niece bien-aimee, qui a ete pour moi une
    fille, qui a ete pour moi un ange. Elle disposera de toute ma
    fortune sans aucune reserve; de tous mes biens, meubles et
    immeubles, quels qu'ils soient, a la charge par elle de donner
    cent mille francs a chacun de mes heritiers naturels.

    "Tous les ans, le jour de ma fete, soit qu'elle habite Paris ou
    Champauvert, ou tout autre pays, elle prendra deux poignees d'or
    dans ses petites mains en allant a la messe pour le premier pauvre
    qu'elle rencontrera.

    "Je donne mon livre d'Heures a mon cher neveu Octave de Parisis.

    "Telles sont mes dernieres volontes. Champauvert, ce 3 aout 1867.

    "ANGELIQUE-REGINE DE PARISIS."

Apres la lecture de ce testament, il se fit un grand silence. Tout le
monde fut convaincu que c'etait le dernier mot.

Octave se leva solennellement, prit les mains de sa cousine, la baisa
sur le front et lui dit d'une voix haute: "Ma chere Genevieve, voila
ce qui s'appelle de la justice; je crois que personne ici ne s'avisera
de reclamer contre les dernieres volontes de ma tante; ce qui est
ecrit ici est ecrit la-haut."

Ces paroles firent une grande impression: on sentait qu'elles etaient
dites du fond du coeur. Octave avait de trop nobles sentiments pour
jouer a l'hypocrisie. Sa tante lui eut laisse un million qu'il n'eut
pas trouve cela mal: mais quoiqu'elle ne lui laissat que cent mille
francs, de quoi vivre cent jours, il trouva cela bien.

Mme de Portien n'etait pas a cette hauteur, il lui fut impossible de
cacher son chagrin et son depit. Elle hasarda quelques mots tout a
fait dignes d'elle; il lui semblait que les testaments les meilleurs
ne sont pas bons; puisque la loi a regle les successions, on avait
toujours tort de violer, par le caprice d'un moment, les regles
immuables de la loi et de la nature; dans un pareil heritage,
puisqu'il y avait cinq heritiers et cinq millions, le mieux eut ete de
laisser aller tout naturellement un million a chaque heritier; enfin
elle ne desesperait pas de voir Mlle Genevieve de La Chastaigneraye se
contenter de quelques avantages comme le donjon de La Roche-l'Epine
qu'elle aimait beaucoup, et abandonner a ses cousines et a ses cousins
une part plus serieuse que les cent mille francs indiques par le
testament.

Octave reprit la parole. Il ne comprenait rien a ce que disait sa
cousine Portien; quand un testament etait fait, c'etait la loi,
puisque la loi autorise les testaments.

La cousine Portien repliqua qu'elle etait bien sure que Genevieve
ne pensait pas comme Octave. Genevieve ne dit pas un mot. Sa figure
sibyllique n'exprimait pas sa pensee. Elle admirait Octave et
savourait dans son coeur toutes les joies de son admiration. Elle
avait subi trop de rebuffades de sa cousine Portien pour s'attendrir
sur le desespoir de cette femme qui ne pardonnait a personne sa
mesalliance.

La vacation avait ete fort longue. Le notaire dit qu'il allait lever
la seance pour faire enregistrer le testament. "Et si on en retrouve
un autre? dit Mme de Portien.--Cela n'est pas impossible, dit le
notaire des deux orphelines.--Non, repondit Genevieve; apres ce
testament, ma tante Regine ne m'a plus demande la plume qu'une seule
fois.--Eh bien! dit Mme de Portien, c'etait peut-etre pour ecrire ses
dernieres volontes.--Non, ma cousine."

Cette fois, Genevieve ne put masquer son emotion. Elle reprit: "C'a
ete pour me dire adieu, car elle ne pouvait plus parler."

Comme Octave etait pres d'elle, elle lui dit tout bas: "Le
croiriez-vous! cette nuit...." Elle se tut. "Non, reprit-elle, je ne
veux rien dire."

Le diner avait ete prepare pour les heritiers, les notaires et le cure
de la Roche-l'Epine. Mme de Portien dit qu'elle etait attendue et
demanda sa caleche; le premier notaire, qui s'interessait surtout au
lieutenant de vaisseau, dit qu'il devait faire signer ce jour-la un
contrat de mariage et demanda son cheval; le second notaire, qui
representait les orphelines, ne savait quelle figure faire et demanda
sa canne.

Il ne resta pour diner que Parisis et Mlle de la Chastaigneraye.

Le cure se fit attendre. Le cousin et la cousine se promenerent un
instant dans le parc sous les grands chataigniers. "Quelle belle
solitude, dit Octave, comme on serait heureux ici!"

Il se tourna vers sa cousine: "Si on n'etait pas seul!--Oui, mon
cousin, mais le bonheur n'est pas de ce monde.--Vous avez bien raison,
ma cousine."

Il lui prit la main. "Et pourtant, quand je songe que si ma tante
m'avait donne sa fortune, je me fusse peut-etre jete a vos genoux
pour vous prier d'etre ma femme!--Peut-etre! mais voila le malheur,
dit avec un charmant sourire Mlle de La Chastaigneraye, je vous
aurais dit? "Relevez-vous, et allez-vous-en, mon cousin. Les La
Chastaigneraye sont aussi fiers que les Parisis. Par exemple, si
je vous donnais ma main pleine de cinq millions, vous ne la
voudriez pas, n'est-ce pas, mon cousin?--Non, non, non, ma cousine.
--Eh bien! parlons politique."




XXXIII

LA DAME BLANCHE


Octave et Genevieve causaient encore politique quand survint M. le
cure.

C'etait une bonne ame de cure, qui croyait a Dieu sans savoir
pourquoi. Il n'avait jamais bien compris l'Evangile; il ne s'egarait
pas dans les subtilites de la theologie. Il prechait sans savoir ce
qu'il disait, hormis qu'il prechait le bien. Il n'aurait pas tue une
mouche, mais il voyait tomber avec un vif plaisir, au temps de la
chasse, les lievres, les perdreaux et les cailles, s'il devait en
avoir sa part. Par exemple, il n'etait pas si bon apotre aux chasseurs
qui ne payaient pas la dime. Il allait tous les jours, comme Louis
XIV, emietter du pain aux carpes de sa piece d'eau et aux poules de sa
basse-cour, mais il les mangeait sans regret. Il etait ne gourmand
et n'avait pas songe que ce peche de gourmandise, mortel pour ses
paroissiens, pouvait le conduire tout droit en enfer. D'ailleurs, bon
aux pauvres, meme quand il n'avait pas dine. Au demeurant, le meilleur
cure du monde.

A peine eut-il salue Parisis et sa cousine, qu'il tira sa montre,
ce qui voulait dire qu'il etait l'heure de se mettre a table. "Oui,
monsieur le cure, dit Genevieve; mais nous vous attendions.--Que
voulez-vous? c'est le catechisme. Ces pauvres enfants, il faut leur
corner la sainte verite comme a des boeufs."

Et le cure marcha en avant.

Octave eut envoye de bon coeur le cure au diable." Rassurez-vous,
lui dit Mlle de La Chastaigneraye, il y a une ame dans cette figure
enluminee. Il a de l'esprit a ses heures. D'ailleurs, ma tante
l'aimait beaucoup. Vous voyez deja qu'il a un beau caractere: il
croyait heriter, il sait deja qu'il n'a rien, et n'en est pas moins
gai."

Genevieve ne put retenir ce mot: "Il est vrai qu'il va se mettre a
table."--Quand ce serait un ange, ma cousine, je ne lui en voudrais
pas moins de rompre notre tete-a-tete?--Est-ce que vous vous imaginiez
que nous allions diner en tete-a-tete?--Pourquoi pas? Je ne suis pas
venu ici pour aller dans le monde.--Eh bien! mon cousin, il faut en
prendre votre parti; mais vous dinerez non-seulement en compagnie du
cure de La Roche-l'Epine, mais aussi en compagnie d'une jeune personne
qui a quatre fois vingt ans, une amie de ma tante, une Minerve qui me
prend aujourd'hui sous son egide." Parisis fit une effroyable grimace.
"Voyons, n'ayez pas peur. o homme sans principes! je ne vous placerai
pas a cote d'elle, je vous ferai une surprise."

A cet instant, la surprise apparut sur le perron.

C'etait une jeune fille d'un chateau voisin, qui etait venue a
Champauvert pour les funerailles de Mlle Regine de Parisis; Genevieve
avait obtenu de la mere de cette jeune fille, Mme de Moncenac, qu'elle
resterait un mois a Champauvert, ou d'ailleurs Mme de Moncenac
viendrait la voir souvent. "Qu'est-ce que cela?" demanda Octave avec
effroi.--"Cela, mon cousin, c'est une Bourguignonne."

Mlle de Moncenac etait rouge comme une cerise, petite, le nez
retrousse, des pieds a dormir debout, des mains d'oie. Et ce beau
corps avait ete habille par une couturiere du village voisin. "Ma
cousine, reprit Parisis, soyez assez bonne pour me placer a cote de
votre Minerve."

On se mit a table, apres les presentations. La conversation s'etablit
entre le cure, Genevieve et Octave. La vieille demoiselle et la jeune
fille babillerent ensemble des modes nouvelles; le cure debita une
parabole fort ingenieuse pour faire entendre a Octave et a Genevieve
qu'ils devraient bien a eux deux retablir les splendeurs de la
Roche-l'Epine, de Champauvert, de Belle-Fontaine et de Parisis. Autant
de demeures seigneuriales qui n'avaient plus de seigneurs. Octave lui
repondit qu'il aviserait; il allait partir pour le Perou, d'ou son
pere avait rapporte tant d'argent. La mine etait presque epuisee,
mais il ne desesperait pas d'y trouver encore une fortune. Il promit
solennellement de restaurer, dans tout l'esprit du style gothique et
de la renaissance, Belle-Fontaine et Parisis. Il ne doutait pas que
Mlle Genevieve de la Chastaigneraye ne le devancat avec plus de
gout et plus d'eclat dans la restauration de la Roche-L'Epine et de
Champauvert.

Octave demanda ses chevaux quand on servit le cafe. "Non, mon cousin,
dit Genevieve; vous m'accorderez au moins cette faveur de passer
vingt-quatre heures chez moi.--Oh! quel bonheur!" s'ecria Mlle de
Moncenac.

Elle rougit encore, si c'est possible. Elle eut peur qu'on ne se fut
mepris sur ce cri de joie qu'elle avait jete, elle ajouta: "Quel
bonheur que tu sois chez toi, Genevieve!--C'est precisement parce que
vous etes chez vous, ma cousine, que j'ai demande mes chevaux sitot.
Que dirait ma cousine Portien? Elle dirait que je veux vous epouser
pour vos millions.--Ma cousine Portien sait bien que vous ne voulez
pas epouser une provinciale.--Je ne sais pas a Paris une Parisienne
aussi parisienne que vous.--Eh bien! parisienne ou provinciale, je
vous ordonne de rester ici jusqu'a demain apres la messe. Et vous irez
avec le livre d'heures de ma tante Regine. Et vous lirez la messe.
J'ai mes idees, je ne veux pas que vous mouriez dans l'impenitence
finale, je veux que vous fassiez votre salut. Vous commencerez demain
votre belle action en venant avec moi a la messe, vous verrez quelle
jolie eglise nous avons a Champauvert. Vous ne savez peut-etre pas
que ma tante y a fait merveilles; par exemple, vous y retrouverez
l'admirable groupe de Bonassieux, representant la Charite; jamais le
ciseau d'or de la Renaissance en France ou en Italie n'a trouve une
plus maternelle et plus divine expression. Ce n'est pas tout, nous
avons un beau vitrail de Marechal et une Assomption de Cabanel, deux
chefs-d'oeuvre. Ma tante ne donnait son argent qu'a Dieu.--Vous faites
comme les papes, ma cousine, vous voulez me conduire au paradis par le
chemin des artistes; vous avez raison, le trait d'union de l'homme
a Dieu, c'est l'art.--Non, mon cousin, c'est l'amour.--L'amour!
Lequel?--Demandez cela a M. le cure."

Le cure venait de voir avec passion sa seconde tasse de cafe. Il ne
disait pas comme l'abbe de Voisenon: "Je ne tiens que chopine;" il
redemandait toujours une seconde fois de tout ce qui passait sur la
table, disant qu'il ne voulait pas contrarier la nature. Il essuya
ses levres avec sa langue, parut se recueillir et repondit avec
componction: "L'amour! je ferai un sermon la-dessus."

C'etait sa maniere de repondre a toutes les questions. "Pas si bete!
dit Octave a Genevieve, car s'il eut parle, il n'eut pas manque de
dire des sottises. Qui donc parlerait bien sur ce chapitre?--Si
ce n'est les plus simples d'esprit comme moi, repondit Mlle de la
Chastaigneraye.--Eh bien! ma cousine, pour devenir un simple d'esprit
comme vous, je consens a aller a la messe demain a Champauvert. Je
vous avoue qu'il y a bien longtemps que je n'ai trouve Dieu dans
son eglise; car a Paris, en verite, hormis les jours d'enterrement,
l'eglise n'est pas du tout catholique; on y va moins pour Dieu que
pour ses creatures. Voila pourquoi Dieu ne daigne pas s'y montrer. Je
croirais bien plus a l'action divine dans les eglises de village, si
je croyais a quelque chose."

Sur ce mot, le cure dit les Graces. Apres quoi on se leva pour aller
au salon. "Mon cousin, puisque vous etes pris au trebuchet, vous allez
faire le whist.--Ma cousine, j'ai jure que j'obeirais.--J'aime cette
resignation; c'est deja un renoncement et je ne desespere pas de votre
salut."

A onze heures, apres avoir perdu trois francs cinquante centimes,
Octave, emu d'une pareille deveine, montait tout seul le grand
escalier pour aller se coucher. Il connaissait deja sa chambre.
C'etait la chambre d'honneur, une grande piece tendue de perse
ancienne ou s'ennuyaient deux pastels, un monsieur et une dame du
temps de la Regence, condamnes a perpetuite a faire ainsi bon menage.
Octave soupira en les regardant. "Ah! dit-il, s'ils descendaient de
leurs cadres, en voila deux qui me diraient le secret de la vie."

Des livres nouveaux et des gazettes variees parsemaient le gueridon.
Naturellement Octave, qui avait quitte Paris depuis deux jours,
chercha des nouvelles de Paris.

Il avait deja entrelu trois ou quatre journaux quand il ouvrit la
croisee pour respirer l'air vif et ecouter les rossignols, qu'il ne
connaissait que par oui-dire. Il n'entendit que le silence. Il ne
savait pas que les rossignols ne chantent qu'au printemps, les
paresseux! des tenors qui prennent neuf mois de conge!

Octave ressentit toutefois un vrai plaisir a se perdre dans cette
solitude immense qui ne l'avait jamais envahi. Ce parc, ces forets,
ces montagnes, ces horizons, ces etoiles, toutes ces eloquences
emerveillaient son ame. La nature a des attractions et des forces
qui dominent les plus rebelles. Octave comprit qu'il avait trop vecu
jusque-la dans le tourbillon parisien; il reva qu'il lui serait doux
et salutaire de se retremper dans ces luxuriantes vallees de son pays
natal, qui sont comme un exemplaire du Paradis perdu.

Il y avait plus d'une heure qu'il etait a la fenetre, abime dans ses
reveries, quand il vit passer au loin, sous les arbres, un homme tout
de noir habille, comme vous et moi.

Il s'imagina d'abord que c'etait le cure de la Roche l'Epine qui
s'etait attarde dans le parc, mais il vit bientot que l'homme etait
grand et souple. Et, d'ailleurs, son habit n'etait pas une soutane.

Il etait plus de minuit. Minuit! une heure incroyable dans les
provinces. Que pouvait faire a minuit cet homme dans le parc de
Champauvert?

Octave ne fut pas longtemps a adresser cette question indiscrete aux
etoiles.

Une blanche vision lui apparut errant aussi sous les arbres et
marchant vers l'homme noir. "C'est impossible!" dit Octave avec une
fureur subite.

Il avait cru reconnaitre Mlle de la Chastaigneraye.

Il passa ses mains sur ses yeux pour mieux voir. Il ne vit plus
rien. Il ecouta, il n'entendit que le bruissement des feuilles.
"Allons, allons, allons, dit le duc de Parisis, je deviens fou ou
hallucine. Ce que c'est que de ne croire a rien!"




XXXIV

LA MESSE DE DON JUAN


Le lendemain, quand Octave salua Genevieve, elle lui remit le livre
d'Heures de sa tante Regine. "Votre salut est la, mais lisez toutes
les pages," lui dit-elle. Il etait dix heures et demie. M. de Parisis
et Mlle de la Chastaigneraye, suivis de la dame aux quatre-vingts
printemps et de Mlle de Moncenac, faisaient leur entree dans l'eglise
de Champauvert. Tous les habitants du village se retournerent et
saluerent comme si Dieu lui-meme fut entre.

Octave etait distrait: il lui semblait avoir vu Violette errer autour
du chateau. "Pourquoi serait-elle venue?" se demandait-il.

Dans la chapelle de la Vierge, Mlle de la Chastaigneraye s'agenouilla
devant une simple chaise rustique. "Si vous voulez, mon cousin, vous
pouvez vous placer au banc d'honneur avec Mlle de Moncenac et Mme
Brigitte qui sont des orgueilleuses. Moi je trouve que la plus belle
place est la plus humble."

Octave se garda bien de quitter Genevieve.

Il tenait a la main le livre d'Heures. Il voulait continuer la
conversation, mais elle lui dit: "Mon cousin, ouvrez votre livre, si
ce n'est pour vous, que ce soit pour ma tante. Lisez la messe en son
souvenir, cela vous fera du bien."

Octave feuilleta le livre d'Heures.

C'etait un vieux missel a miniatures dignes d'un Musee de souverain ou
d'un Tresor d'eglise. La calligraphie et les peintures etaient dignes
de la plus belle periode du XVe siecle. On n'avait jamais ete plus
hardi ni plus delicat, on n'avait jamais traduit avec plus de charme
et plus d'onction les grandes pages de l'Evangile.

Octave etait tout a ce chef-d'oeuvre, quand un papier plie en quatre
s'echappa du livre d'Heures et tomba a ses pieds. Il n'appela pas le
suisse pour le ramasser, vous n'en doutez pas.

Son coeur battit, son oeil s'illumina; il s'imagina, je ne sais
pourquoi, que c'etait un billet de Genevieve.

Elle etait si fantasque qu'elle avait voulu sans doute lui parler avec
toute la solennite de l'Eglise et du livre d'Heures, comme si Dieu
lui-meme eut ainsi consacre ses paroles.

Genevieve avait vu tomber le papier; tout en regardant dans son livre
de messe, elle ne perdait pas un seul des mouvements d'Octave.

Les femmes ont des yeux qui voient quand ils ne regardent pas.

Octave se demanda s'il ouvrirait ce pli. Qui sait s'il etait pour lui?
Il n'osait se tourner vers sa cousine, comme s'il eut craint de voir
son emotion. Car, enfin, si c'etait un billet d'elle!

Si c'etait le secret de ce coeur qui ne se demasquait jamais!

Octave deplia a moitie le papier; cela fit du bruit. Il lui sembla
que Genevieve le regardait. Il se tourna vers elle: leurs yeux se
rencontrerent. Il n'aimait pas a jouer au mystere: "Vous avez vu,
Genevieve?--Oui, j'ai vu un papier tomber du livre d'Heures, vous
l'avez ramasse et vous ne l'avez pas lu.--Savez-vous pourquoi je ne
l'ai pas lu? C'est qu'il ne m'appartient pas.

--Vous vous trompez: N'est-il pas dans le livre d'Heures qui est bien
a vous?"

Octave ne se fit pas prier.

Cette fois il etait convaincu qu'il allait trouver quelque charmante
surprise de Genevieve.

Mais point. C'etait une autre surprise. Octave regarda Genevieve d'un
air desappointe.

Mlle de la Chastaigneraye prit une voix tres-douce: "Si c'est
illisible, il ne faut pas en vouloir a ma tante, voyez-vous, car je
crois bien qu'elle a ecrit ceci a sa derniere heure."

Une emotion subite remua Octave; il comprit qu'il avait sous les yeux
une des pages de sa destinee.

M. de Parisis lut:

    "Au nom du Pere, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. Que la
    volonte de Dieu soit faite dans le monde, et la mienne dans ma
    famille.

    "Ceci est mon testament.

    "Reconnaissant que la meilleure part de ma fortune me vient des
    generosites de mon frere, M. Raoul de Parisis, a son retour du
    Perou.

    "Voulant que le grand nom de Parisis ne puisse dechoir.

    "Moi, dame Angelique-Regine de Parisis, soussignee, je legue toute
    ma fortune, telle qu'elle s'etend et se comporte: mes chateaux,
    mes terres, mes inscriptions de rentes, mes obligations de chemins
    de fer, mes meubles et bijoux, a mon cher neveu Jean-Octave de
    Parisis. Le priant de venir, ne fut-ce qu'une fois l'an, a mon
    tombeau, me faire les visites dont il m'a privee pendant ma vie.
    Mais je suis sure que si j'eusse ete moins riche, il eut ete plus
    de mes amis.

    "Au nom du Pere, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

    "Au chateau de Champauvert, en mon lit de mort, le 4 aout 1867.

    "REGINE DE PARISIS."

En relisant pour la seconde fois: "Au nom du Pere, du Fils, du
Saint-Esprit," Octave de Parisis se signa et dit "Ainsi ne soit-il
pas.--Ah! je me rejouis en Dieu, dit Genevieve; la grace a touche Don
Juan, il vient de faire le signe de la croix: Satan est reconcilie
avec Dieu."

Deux larmes brillaient dans les yeux de Genevieve.

Parisis, qui n'avait pas pleure depuis bien longtemps, voulut cacher
deux larmes pareilles. "Savez-vous pourquoi, Genevieve, je viens de
remercier Dieu et de faire respectueusement ce signe d'adoration? Ce
n'est pas parce que j'ai vu le doigt de Dieu dans ce testament, c'est
parce que j'y ai vu le doigt de la plus noble et de la plus divine des
creatures, le doigt de Genevieve de La Chastaigneraye."

Genevieve voulut comprimer son emotion. "Je ne comprends pas, Octave."
Ce nom, qu'elle n'avait pas encore prononce en lui parlant, resonna au
coeur de Parisis. "Vous ne comprenez pas, Genevieve. Vous ne voulez
pas avouer que vous comprenez; pour moi, je vois juste. Ce testament
n'exprime pas la volonte de ma tante, il exprime la votre. Voila
pourquoi je n'en veux pas."

Genevieve reprit sa parole railleuse. "Je vous remercie, monsieur,
vous devriez avoir plus de soumission pour ma volonte, si c'est la
mienne."

Octave avait replie le testament et l'avait remis dans le livre
d'Heures. "Voila, dit-il a Genevieve en agrafant les fermoirs
d'argent.--Eh bien! monsieur, j'irai aujourd'hui meme le porter chez
le notaire."

Octave reprit le livre par un mouvement soudain. Genevieve ne devina
pas ce qu'il voulait faire.

Une seconde fois il deplia le testament et baisa doucement la
signature de sa tante Regine.

Puis le dechirant avec sa grace exquise: "Voila mon dernier mot,
dit-il simplement.--Octave! qu'avez-vous fait?" s'ecria Genevieve."

Il lui donna la moitie du testament et mit l'autre moitie dans le
livre d'Heures. "Gardons ceci tous les deux pour nous prouver, ne
fut-ce qu'a nous-memes, que si la noblesse du coeur etait bannie de ce
monde, on la retrouverait chez les Parisis."

En ce moment, le cure de Champauvert chantait le Pater Noster qui es
in coelis.




XXXV

LE BOUQUET DE ROSES-THE


Quand la messe fut dite a l'eglise de Champauvert, il se passa devant
le portail une scene imprevue qui vint tout a coup effacer les douces
emotions qui avaient pris le coeur de M. Octave de Parisis et de Mlle
Genevieve de la Chastaigneraye.

Tout le pays savait deja l'histoire du testament--je ne parle pas du
dernier;--puisque Mlle de La Chastaigneraye etait la legataire, il
fallait bien manifester sa joie: les jeunes gens et les jeunes filles
avaient imagine, de lui tresser, avec des rameaux, des feuillages et
des fleurs, un petit palanquin ou plutot une chaise a porteurs de la
forme la plus rustique.

Huit paysannes, toutes vetues de blanc et couronnees de marguerites,
etaient venues la, vers la fin de la messe, pour offrir des bouquets a
Genevieve et pour la supplier de monter dans la chaise a porteurs.

Mlle de La Chastaigneraye prit gracieusement un magnifique bouquet
de roses-the que lui presenta la plus jeune des paysannes, mais elle
refusa de monter.

"Vous avez tort, ma cousine, lui dit Octave, vous allez desesperer ces
braves gens.--Tant pis, mon cousin, repondit Genevieve en prenant le
bras d'Octave et en respirant le bouquet; songez bien que c'est aux
cinq millions de ma tante qu'on fait cette fete. Or, c'est vous qui
devriez monter dans cette maison rustique."

Et comme les jeunes filles insistaient, elle se tourna vers Mlle de
Moncenac et lui dit gravement que c'etait a elle a monter dans la
chaise a porteurs. "Pourquoi?--Parce que vous etes vous-meme un
bouquet de roses."

Mlle de Moncenac etait trop simple pour s'imaginer qu'on put railler
sa figure a prime-roses et sa robe a ramages. Elle monta sans se faire
prier dans la cabane de fleurs, trouvant tout simple que les huit
jeunes filles la portassent au chateau.

Quand on fut devant le vieux portail, Genevieve demanda a Octave qu'il
voulut bien l'autoriser a prendre sur la succession de sa tante Regine
huit fois mille francs pour doter ces jeunes filles. "Vous savez bien,
Genevieve, que j'ai dechire le testament, vous savez bien que vous
etes maitresse absolue de cette fortune; faites des dots a tout le
monde. Si un jour il ne vous reste plus de quoi vous faire une dot a
vous-meme, je viendrai peut-etre vous demander votre main.--Eh bien!
ce jour-la, mon cousin, je vous donnerai peut-etre ma main."

Genevieve se sentit rougir et se cacha la figure dans son bouquet,
tout en le respirant encore avec ivresse.

Il lui sembla qu'elle respirait le bonheur dans les paroles d'Octave.

Le bonheur! Le bouquet lui tomba des mains. Octave qui la regardait,
vit la paleur se repandre comme un nuage sur cette belle figure.
"Octave! dit-elle en lui tendant la main, je me sens mourir."

Octave ne comprenait pas, mais il ne put empecher Genevieve de tomber
foudroyee. "Oh! mon Dieu! s'ecria Mlle de Moncenac, la voila morte!"

Qui donc avait donne le bouquet de roses-the?




XXXVI

LE BOUQUET DE ROSES-THE ET LE POISON DES MEDICIS


Mademoiselle de la Chastaigneraye qui n'avait pas voulu retourner au
chateau dans un palanquin, y fut portee dans les bras d'Octave.

Ce fut une revolution tout autour d'elle; le cure et le medecin
accoururent en meme temps: c'etait a qui sauverait son ame, c'etait a
qui sauverait son corps.

Le cure n'avait que faire de toutes ses benedictions, parce que
Genevieve etait une de ces pieuses creatures qui traversent le monde
comme une image de Dieu, exemple vivant de toutes les beautes et de
toutes les vertus.

Le medecin pouvait-il sauver le corps? Le duc de Parisis lui dit qu'il
ne doutait pas qu'elle n'eut respire dans un bouquet le poison subtil
des Medicis, dont le secret s'est transmis dans quelques grandes
familles. Le medecin secoua la tete d'un air de doute; mais comme
Octave insistait, il s'ecria: "Attendez donc! Je me souviens que par
Richelieu ou Mazarin j'ai le contrepoison; mais je crois encore que
Mlle de La Chastaigneraye est tout simplement evanouie."

La jeune fille etait couchee sur une chaise longue devant une fenetre
ouverte. L'air vif frappait son front et soulevait ses cheveux. Le
medecin demeurait a la porte du chateau; il courut chez lui, apres
avoir recommande a Octave de tenir toujours des sels sur les levres de
Genevieve.

Quand il revint, Genevieve avait entr'ouvert les yeux; Octave la
soulevait dans ses bras, agenouille devant la chaise longue. Son ame,
devenue une volonte, avait-elle fait le miracle du contrepoison?
Non, sans doute. Genevieve referma ses yeux et sembla retomber plus
profondement dans la mort.

On peindrait mal le desespoir d'Octave; il regardait Mlle de La
Chastaigneraye, il regardait le medecin avec des yeux desoles et
suppliants. "Docteur! docteur! apportez-vous la vie!--A-t-elle parle?
demanda le medecin.--Non; elle a entr'ouvert les yeux et les a
refermes presque aussitot.--Elle m'a regardee, s'ecria Mlle de
Moncenac en poussant des hurlements; je suis sure que c'etait pour me
dire adieu."

Le medecin s'etait penche sur Mlle de La Chastaigneraye; il lui versa
dans la narine et sur la bouche une composition ou dominaient le
chlore, le cafe et le the. "C'est tout simplement le contrepoison des
Orientaux, dit le medecin." En meme temps il oignit les tempes d'une
liqueur blanche qui exhalait une forte odeur marine. "La nature, donne
les poisons, la nature donne les contrepoisons. J'ai essaye cette eau
sur une femme qui venait de mourir; l'action est telle, qu'elle a
remue la tete."

Comme le medecin disait ces mots, Genevieve rouvrit les yeux et tendit
les bras comme pour mieux respirer. La vie etait revenue. "Je ne
comprends pas," dit-elle.

Une heure s'etait passee, elle se croyait encore sur le chemin de
l'eglise; elle n'avait aucune conscience de son evanouissement. Elle
sembla touchee de voir Octave a ses pieds, dans l'attitude de l'amour
et de la douleur; l'emotion l'avait brise, il etait pale et desole,
il ne savait pas si on triompherait du poison; car, pour lui, il ne
doutait pas du poison dans le bouquet de roses-the.

Il se rappelait que c'etait une jolie petite fille, toute blonde et
toute souriante, la plus jeune des paysannes, qui avait offert le
bouquet a Genevieve. Mais ce n'etait pas cet enfant qui avait cueilli
les roses. Il donna l'ordre qu'on recherchat la petite fille. "Que
s'est-il donc passe? demanda Genevieve.--Vous avez respire ce bouquet
qui est la-bas, vous avez pali et vous vous etes trouvee mal.--Bien
mal, sans doute, puisque je me sens mourir encore.--Voyons, voyons,
dit le medecin, il faut vivre, il faut vouloir vivre, vous allez
marcher.--Jamais," dit Genevieve aneantie.

Octave comprit, comme le medecin, que l'immobilite etait fatale. Bon
gre, mal gre, il fallut que Genevieve essayat de se tenir debout,
appuyee sur Octave et sur le medecin, avec les larmes de Mlle de
Moncenac pour spectacle.

On avait amene la petite fille. "Mon enfant, qui vous avait donne
ce bouquet?--Mais c'est un bouquet du chateau.--Qui donc l'a
cueilli?--Tout le monde.--Qui est-ce tout le monde?--Je ne sais pas,
on m'a dit que c'etait le plus joli bouquet et qu'il fallait me le
donner a moi, parce que j'etais la plus petite.--Qui vous a dit
cela?--Tout le monde."

Vainement on questionna l'enfant, elle ne repondit pas autre chose.
Octave se promit bien de faire une enquete, mais il ne voulut pas
mettre la petite fille a la question.

Le souvenir de Violette, qu'il croyait avoir entrevue errant autour du
chateau, lui revint tout a coup. "Oh mon Dieu!" murmura-t-il. Mais il
dit aussitot: "Non, ce n'est pas elle."

Cependant Mlle de La Chastaigneraye commencait a marcher toute seule;
sans doute elle trouvait bien doux de s'appuyer sur Octave, mais sa
pudeur s'etait reveillee avant sa force; elle se degagea du bras de
son cousin et alla s'appuyer a la fenetre. "Quel beau ciel, dit-elle
comme pour remercier Dieu.--Oui, dit le medecin, est-il possible que
le ciel soit si pur et qu'il y ait des empoisonneurs sur la terre;
car vous l'avez echappe belle. Il y avait, je n'en doute pas, sur
le bouquet une poussiere d'opium, d'acide prussique, de digitale
pourpree, de noix vomique et de cigue, que j'ai combattue par mon
antidote."

Le medecin ne voulait pas qu'on s'imaginat que ce fut un evanouissement.
"Oui, dit Genevieve, on avait voulu me faire mourir dans les roses; je
sais bien, moi, qui a donne ce bouquet; mais je serai comme la petite
fille, je dirai que c'est tout le monde."

Cependant le bouquet avait disparu. "Ou sont donc ces roses! demanda
tout a coup Genevieve.--Je ne sais pas, dit Octave; j'avais dit qu'on
apportat le bouquet ici, je ne le vois pas." Quelques minutes apres,
on entendit un grand tumulte dans la cour de service; on criait au
secours, on pleurait tout haut. "Qu'est-ce que cela? demanda Mlle de
La Chastaigneraye.--En voici bien d'une autre, dit le medecin qui
remontait tout pale, en agitant le bouquet de roses."

Il se jeta sur un fauteuil. "Parlez! parlez!--Comme je descendais, on
m'a dit? "Accourez donc vite, voila Rose Dumont qui se trouve mal."
Elle se trouvait si mal qu'elle etait morte.--C'est impossible!--C'est
impossible, mais cela est. Et ce qui va bien plus etonner, c'est
qu'elle a ete tuee par le fameux bouquet de roses. Vous voyez bien
que les roses etaient empoisonnees. Vous en etes revenue de loin,
mademoiselle. Figurez-vous que cette grosse bete-la s'est mise a rire
quand on lui a dit que vous etiez empoisonnee par des roses. Elle
avait elle-meme rapporte le bouquet. "De si belles roses!" s'est-elle
ecriee. Et elle a respire a plein nez et a pleine bouche, comme elle
eut fait d'un panier de fraises. Cela n'a pas ete long: quand je suis
descendu, on me l'a montree couchee sur les dalles. Mais j'ai eu beau
faire, le sang est trop vif chez elle, le contrepoison n'a pu agir; il
etait trop tard."

Le medecin avait dit tout cela en tenant a la main le bouquet de
roses. Octave le prit, arracha ce qui restait de papier et denoua le
ruban rouge de Violette. Et comme il prenait les roses une a une,
Genevieve lui dit: "Est-ce que vous voulez les respirer aussi?--Non,
je cherche.--Vous imaginez-vous que vous allez trouver la carte de
celui ou de celle qui a envoye ces roses?--Il faudra pourtant savoir
d'ou elles viennent.--On le saura, dit le medecin. Ah! c'est un beau
cas pour la medecine.--Chut! dit Genevieve, gardez-vous bien de parler
de cela.--Quoi, mademoiselle, je ferais le silence sur un crime aussi
abominable!--Oui, vous ferez le silence; car je serais desesperee
que, hors des murs de ce chateau, on s'occupat de moi.--Mais,
mademoiselle....--Mon cher docteur, vous m'avez sauve la vie, n'est-ce
pas?--Eh bien ... oui, je vous ai sauve la vie.--Achevez votre oeuvre;
n'oubliez pas que vous me ferez mourir de chagrin s'il y a un proces
criminel."

Le medecin serra la main de Genevieve et sembla lui promettre, en ne
disant plus un mot, qu'il ne parlerait pas de l'empoisonnement.

Octave avait eparpille toutes les roses. Le medecin les ramassa en
disant: "Vous me permettrez au moins, pour mon amour de l'etude,
d'emporter le bouquet, cela paiera ma visite de ce matin."

Le medecin reunit les roses et les emporta, sans oublier le ruban
rouge. "Eh bien! dit Mlle de La Chastaigneraye a M. de Parisis quand
ils furent seuls, que pensez-vous de cela?--Je pense, ma cousine,
qu'il n'en faut rien penser du tout."




XXXVII

L'ADIEU DE VIOLETTE


Or que se passait-il hors de l'eglise?

Violette ne s'etait pas consolee avec le grand d'Espagne des
volageries d'Octave; elle avait beau comprimer son coeur, le premier
amour etait la qui parlait haut. Un instant, quand elle s'etait jetee
dans la vie d'aventures, elle avait espere oublier le duc de Parisis;
mais cette fatale image etait revenue plus despotique que jamais,
s'imposant par toutes les fascinations. Elle voulait devenir une femme
forte; mais elle avait beau mettre tous les masques qui cachent le
coeur, la pauvre petite Violette se reveillait toujours tendre et
douce. Aussi c'etait pitie de lui voir jouer la haute comedie des
coquines.

A peine Octave etait-il parti pour Parisis, qu'elle fut prise d'un
grand desespoir pour s'etre vengee a Dieppe. Puisqu'il s'etait affiche
avec elle, c'est qu'il l'aimait. Elle aurait du se resigner a ses
fantaisies. Elle ne doutait pas qu'en reprenant sa douceur des
premiers jours, elle ne reconquit son amant.

Elle alla pour le voir a son hotel le soir meme de son depart. Un des
domestiques d'Octave, qui voulait du bien a Violette et qui croyait
que son maitre s'ennuyait a Parisis, lui conseilla d'aller le
retrouver au chateau, ou sans doute il serait ravi de la voir arriver.
Rien n'est impossible a une femme amoureuse: elle partit pour Parisis
le jour ou l'on faisait a Champauvert la lecture des testaments.

La Bourgogne etait le pays de sa mere; mais Violette n'y etait pas
allee depuis sa naissance. Elle avait plus d'une fois dit a Octave:
"Nous sommes du meme pays," comme si cela dut la rapprocher encore de
lui.

Le hasard, qui fait bien les choses, la mit nez a nez, a une table
d'hotellerie a Tonnerre, au Lion-d'Or, avec Mme de Portien, qui dinait
la pour n'avoir pas voulu diner avec Genevieve de La Chastaigneraye et
Octave de Parisis.

Quoique Mme de Portien n'eut pas une figure sympathique, il restait
dans son air je ne sais quoi de la femme de race qui plut Violette. On
verra bientot que ces deux femmes devaient fatalement se rencontrer.

Mme de Portien etait encore tout a la fureur qui l'avait prise au
dernier testament lu. Aussi, ne regardant qu'en elle-meme, ce fut a
peine si elle avait entrevu Violette.

La jeune fille avait eu le bon esprit de revetir un simple costume de
voyage comme toutes les femmes du monde qui vont aux eaux, si bien
qu'on ne pouvait s'imaginer que ce fut une femme galante. On sait que
Mlle Violette de Parme avait une figure poetique qui eut ete partout
une lettre de recommandation, meme dans le meilleur monde, quand elle
ne se barbouillait pas trop la figure de poudre de riz.

Comme il n'y avait ce jour-la que des hommes attables dans la salle
a manger, elle se hasarda a parler a Mme de Portien. "Le chateau de
Parisis, madame, est-il bien loin de Tonnerre?"

Mme de Portien leva la tete avec la plus vive curiosite et devisagea
Violette. "Vous allez a Parisis, mademoiselle?--Peut-etre, madame."
Violette avait rougi comme la Violette d'autrefois. "Eh bien! madame,
vous ne trouverez pas M. de Parisis."

Mme de Portien avait dit tour a tour mademoiselle et madame comme
eut fait un juge d'instruction." Il est donc deja reparti pour Paris?
demanda Violette.--Non, mademoiselle; mais il est en train de se
marier au chateau de Champauvert." Cette fois, Violette palit. "Ah!
dit-elle simplement, je ne savais pas cela." Mme de Portien vit bien
qu'elle avait porte un coup a Violette. Ce lui fut une grande joie;
il lui sembla doux de faire souffrir son prochain comme elle-meme:
c'etait son pain quotidien. Meme quand elle etait heureuse, tout le
monde etait malheureux autour d'elle.

De tous les Parisis, Mme de Portien etait indigne de ce beau nom. Sa
mere, une soeur du duc Raoul de Parisis, avait epouse le comte de
Pernan et n'avait eu qu'une fille: aussi Edwige avait bientot domine
la maison avec les caprices violents d'une nature rebelle.

Elle avait mal commence. A seize ans, apres une aventure avec le
vicomte d'Arse, elle allait a Paris avec sa femme de chambre pour
accoucher d'un enfant anonyme qu'elle ne voulut pas revoir, moins dans
l'horreur de sa faute que par l'absence d'entrailles. A dix-sept ans,
elle avait fui le chateau natal avec un aventurier qui avait dirige un
theatre a Lyon et qui etait venu pres de Parisis voir un oncle cure,
dont il esperait quelque argent. On ne dira pas cette vulgaire
histoire d'un enlevement qui ne se fit que par une brutale passion ou
l'amour ne se montra pas. Au bout de quelque temps, le cure arrangea
tout. On aima mieux le deshonneur d'une mesalliance que le deshonneur
d'une aventure. On espera tout sauver: on perdit tout. Theodore
Portion, qui signait Theodore de Portien, avait commence par entamer
la dot, meme avant la ceremonie; il continua de plus belle, jusqu'au
jour ou la mariee se retourna contre lui pour defendre son bien, car
elle etait nee avare; enfant, elle vendait ses poupees pour avoir de
l'argent; jeune fille, elle volait les jetons du jeu; bien mieux, elle
volait les pauvres: quand sa grand'mere, la duchesse de Parisis, qui
etait aussi la grand'mere d'Octave, volilait qu'une aumone arrivat
a son adresse, il ne fallait pas qu'elle passat par ses mains deja
souillees. Quand Theodore Portien trouva une femme rebelle devant
son coffre-fort, il s'imagina qu'il etait sur la scene et parla
melodramatiquement; il menaca de se faire declarer en faillite; le
coffre-fort tint bon. Il montra un poignard; mais la femme etait a la
hauteur du mari: elle saisit le poignard et le leva sur lui; il y eut
une lutte horrible qui retentit jusque dans les journaux du temps. On
se separa, puis on se reprit: il y a des amours qui ne vivent que dans
les injures de la honte et du crime; il y a les voluptes du desespoir.
On se separa encore; cette fois, le tribunal parla. Quand les biens
furent a l'abri, l'horrible femme livra encore son corps. Theodore
Portien jouait le role de ce marquis de la cour de Louis XV qui
ne venait voir sa femme que moyennant cent pistoles, et qui ne se
debottait pas si le souper n'etait pas bon.

Mais la vraie passion de la Portien, c'etait la passion de l'or. Elle
achetait les faveurs de son mari: elle eut vendu les siennes si elle
se fut trouvee sur un tout autre theatre; mais elle vivait tres
oubliee dans une petite terre qui lui restait de sa dot, a quelques
lieues de Parisis, convoitant sa part d'heritage dans la fortune de
Mlle Regine de Parisis, et se promettait bien, des qu'elle aurait
un bon million, d'aller jouir de son reste a Paris. Sa tante Regine
n'avait que quelques annees plus qu'elle, mais elle semblait lui
promettre, par sa paleur maladive, de mourir bientot.

Voila quelle etait Mme de Portien quand mourut Mlle Regine de Parisis.
A l'heure de la mort, elle alla s'installer au chateau comme pour
veiller sur son bien. On n'a peut-etre pas oublie les deux mots
dits par Genevieve a Octave pendant la lecture des testaments: "Le
croiriez-vous? Cette nuit ... mais je ne veux rien dire...." Or, que
s'etait-il passe cette nuit-la? Pendant que tout le monde dormait au
chateau, une vraie nuit de repos apres tant de nuits d'anxiete et de
fatigue, Mme de Portien, tourmentee par le bruit des testaments,
avait penetre a pas de loup dans la chambre de la morte; et la, dans
l'horrible silence des mauvaises pensees et des mauvaises actions,
elle avait force un petit secretaire en bois de rose ou sa tante
ecrivait et cachait ses secrets. Qu'avait-elle trouve? des brouillons
de lettres et des brouillons de testaments. Elle avait lu rapidement.
Elle desesperait de mettre la main sur autre chose, quand un pli
cachete lui apparut avec sa cire rouge: elle le saisit, ne doutant pas
qu'elle ne tint sa ruine ou sa fortune.

Genevieve, qui ne dormait pas non plus cette nuit-la, mais qui sans
doute ne pensait pas au testament, avait suivi sa cousine avec
curiosite; elle avait tout vu, parce qu'elle avait pu se cacher sous
la portiere du cabinet de toilette. Elle ne fut pas peu surprise de
l'etrange expression de cette figure dominee par une idee maudite;
mais elle fut bien plus surprise encore quand Mme de Portien, apres
avoir lu le pli cachete, regarda autour d'elle et l'alluma a la
bougie. Mlle de La Chastaigneraye s'enfuit effrayee; elle alla se
cacher comme si elle eut ete atteinte elle-meme par cette souillure
d'une personne de sa famille. Mme de Portien avait brule un testament
qui la desheritait, mais un testament deja ancien.

Ce sacrilege n'avait pas empeche l'horrible femme de subir le desherit.
On comprend dans quelles idees de sourde fureur et de sourde vengeance
elle s'etait eloignee du chateau de Champauvert.

Elle ne doutait pas que Genevieve ne devint bientot la duchesse de
Parisis; elle se voyait non seulement bannie de la fortune, mais
bannie de la famille. Elle enrageait de voir s'evanouir ses dernieres
esperances; le role qu'elle voulait jouer a Paris, elle ne le jouerait
pas; les paysans au milieu desquels elle vivait ne manqueraient pas de
se moquer d'elle, elle ne voyait plus sur son chemin que des avanies;
elle avait seme le mal, elle ne recueillerait plus que le mal.

Toutes ces idees lui traversaient la tete, quand Violette, qui dinait
a cote d'elle dans l'hotellerie de Tonnerre, lui adressa cette
question: Le chateau de Parisis est-il bien loin de Tonnerre?

Mme de Portien interrogea Violette, comme si elle avait sous la main,
par un hasard providentiel--les coquins et les coquines mettent la
Providence partout--comme si elle avait sous la main un instrument
de vengeance: elle avait devine tout de suite que Violette etait une
maitresse d'Octave de Parisis.

Les amoureux et les amoureuses aiment a jaser quand on parle a leur
coeur. Violette ne vit dans Mme de Portien qu'une femme curieuse, car
celle-ci ne demasquait jamais ses batteries. "Vous l'aimez donc bien,
ce mauvais sujet? demanda Mme de Portien.--Oui, c'a ete mon bonheur et
mon malheur, dit ingenument Violette. Mais que voulez-vous! on n'en
meurt pas, puisque je ne suis pas morte. On dit qu'on se console parce
que la vie est un perpetuel chagrin. Se consoler, c'est souffrir
ailleurs. Moi je me consolerai en pensant au bonheur d'Octave.--Ah!
vous n'etes pas vaillante! s'ecria Mme de Portien, emportee plus
qu'elle ne voulait. Vous n'aimez pas les batailles de femmes; vous ne
voulez pas lutter contre Mlle de La Chastaigneraye.--Non, je veux
que M. de Parisis soit heureux.--Qui vous dit qu'il sera heureux?
Genevieve est une etrange fille qui fera le malheur du duc.--Vous la
connaissez donc?--Un peu: mais elle est si singuliere qu'elle ne se
connait pas elle-meme. Ah! si j'etais comme vous, belle et jeune, je
ne voudrais pas que mon amant m'echappat. C'est lache de rendre les
armes avant le combat."

En ce moment, une fille de l'auberge apporta un magnifique bouquet de
roses-the, qu'elle venait de cueillir dans le jardin voisin; les
roses de Tonnerre sont renommees comme les roses de Provins. La fille
d'auberge presenta le bouquet a Mme de Portien. "Non, dit Mme de
Portien, dans la peur de donner cent sous a cette fille. Offrez cela a
mademoiselle."

La fille d'auberge se tourna vers Violette, qui lui donna un louis
"Ah! les belles fleurs!" dit Violette. Elle les admirait et les
respirait. Quand une idee traversa son coeur et le fit battre.
"Madame, dit-elle en se retournant vers Mme de Portien, savez-vous
quel sera le dernier mot de ma passion pour M. de Parisis? Ce sera ce
bouquet.--Comment cela?--Je vais le lui envoyer avec une priere, une
priere de l'offrir a Mlle de La Chastaigneraye.--Ce sera votre
cadeau de noces?--Oui, et jamais elle n'entendra parler de
moi.--Jamais?--Jamais! jamais! jamais!"

Une idee traversa aussi le coeur de Mme de Portien. Elle avait sa
vengeance: "Eh bien, mademoiselle, dit-elle, donnez ce bouquet a ce
gamin qui joue la du violon: dans deux heures, il sera dans les mains
du duc de Parisis.--Madame, je vous remercie!"

Violette ecrivit ce simple mot a Octave:

    "Mon ami, j'etais revenue a vous; mais je sais tout. Adieu, nous
    ne nous reverrons pas. Gardez-moi une bonne pensee, comme je
    garderai de vous mon plus cher souvenir. Nous sommes morts l'un
    pour l'autre, ne profanons jamais nos tombeaux.

    "VIOLETTE."

Mme de Portien avait appele le petit joueur de violon: "Tu vas aller
porter ce bouquet au chateau de Champauvert, ou je t'ai rencontre
hier. Tu seras bien paye, mais pars tout de suite."

Violette avait demande du papier blanc pour envelopper le bouquet.
Apres l'avoir baise une derniere fois, elle noua la tige avec un ruban
rouge qu'elle prit dans ses cheveux. "Il aimait tant mes cheveux!"
dit-elle avec un soupir.

On vint avertir les voyageurs que le train de Paris allait partir:
Violette pensa que ce qu'elle avait de mieux a faire c'etait de
rebrousser chemin. Elle se hata de mettre son chapeau, elle serra
affectueusement la main seche, et crochue de Mme de Portien, elle donna
un autre louis a son petit ambassadeur en guenilles, et elle sauta
dans l'omnibus qui conduisait au chemin de fer.

Or, Violette manqua le train. Elle rentra a Tonnerre, repassa par
l'hotel, tout en se demandant ce qu'elle allait faire jusqu'au train
de nuit. "Si je pouvais voir Octave!" se demanda-t-elle.

Le silence et l'ennui de la province jettent les amoureux de Paris
plus loin dans la passion, parce qu'ils sont tout a eux-memes.

Violette demanda s'il y avait de bons chevaux a l'hotel. Naturellement
on lui repondit qu'on pouvait atteler a une caleche les deux meilleurs
chevaux du departement. Elle parla de Champauvert: on lui promit qu'en
moins de deux heures elle serait la.

Il etait trop tard. Mais comme cette idee de revoir Octave l'avait
envahie, elle decida qu'elle irait le lendemain a la premiere heure
a Champauvert.

Quand Octave se leva le dimanche matin, comment ne vit-il pas Violette
qui rodait dans la campagne, les yeux sur le parc?

Pour elle, elle l'apercut qui fumait sur le perron. A quoi pensait-il?
Il semblait rever. Elle se demanda si son souvenir ne passait pas dans
son ame. Elle eut envie de sauter par-dessus les haies pour aller dans
ses bras! "Est-ce possible! se dit-elle. C'est lui et c'est moi! En
une demi-minute je pourrais l'embrasser et pourtant je reste clouee
ici.... Mais cette jeune fille viendrait, je ne veux pas la voir...."

Octave descendit dans le parc. Violette se rapprocha de la cloture.
S'il se fut approche, sans doute elle eut crie:--Octave, c'est moi!

Comme il tournait la tete de son cote, elle s'imagina qu'il l'avait
vue, mais il s'enfonca sous les marronniers. "C'est etrange, dit-il,
je pensais a Violette et cette femme qui passe la-bas me la rappelle
un peu."

Si Violette eut ete devant le parc de Parisis, certes elle eut
franchi la haie; mais elle se voyait devant le chateau de Mlle de La
Chastaigneraye: elle ne se hasarda pas. "Non, dit-elle, je ne suis ici
ni chez moi ni chez lui."

Elle sentit que plus elle s'etait rapprochee d'Octave, plus elle
etait loin de son amant. Elle se decida a regagner sa caleche qui
l'attendait a quelque distance du village. Elle etait venue jusqu'au
parc par des sentiers detournes; en s'en retournant, elle se hasarda
un peu plus et voulut meme entrer a l'eglise. Ce fut alors qu'elle vit
apparaitre M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye, suivis de Mlle
de Moncenac et de Mme Brigitte. Ils allaient tous a la messe.

Violette etait masquee par le bouquet d'arbres de la place publique;
mais elle vit bien l'expression amoureuse d'Octave et de Genevieve.
"Puisqu'ils sont heureux, dit-elle tristement, je m'en vais."

Elle ne fut pas surprise, a cet instant, quand elle vit passer
des jeunes paysannes qui preparaient une ovation a Mlle de La
Chastaigneraye a sa sortie de l'eglise. On vint faire la repetition
sous les arbres. C'etait une vraie comedie. Quoiqu'elle se fut un peu
eloignee, Violette comprit bien de quoi il etait question. Elle fut
plus surprise encore quand on apporta du chateau son bouquet de
roses-the. On le placa sur la corbeille de fleurs qu'on devait offrir
a la "chatelaine," selon l'usage antique et solennel.

Elle avait reconnu son bouquet a son ruban rouge. Pourquoi, le
bouquet, qui devait arriver le samedi soir a Champauvert, n'etait-il
arrive que le dimanche matin?

Toutes les jeunes filles, moins une, entrerent dans l'eglise. Celle
qui resta sous les arbres devait veiller a la corbeille et aux
couronnes de marguerites destinees a les coiffer toutes quand elles
feraient cortege a Genevieve.

Violette ne craignait plus d'etre vue par Octave. D'ailleurs sa
douleur l'aveuglait. Elle s'avanca vers la paysanne, quand celle-ci,
qui croyait que c'etait une nouvelle venue au chateau, qui allait
veiller a son tour sous la moisson de roses, courut chez une voisine
pour chercher du fil et une aiguille.

Violette s'approcha d'autant plus et regarda ses roses-the. "Eh bien!
dit-elle, voila un bouquet qui ne s'est pas trompe d'adresse." Elle
entr'ouvrit l'enveloppe de papier: "Elles sont aussi fraiches qu'hier,
ces roses-the!"

Elle saisit le bouquet avec un sentiment de jalousie et reprit sa
lettre d'adieu a Octave. "A quoi bon cette lettre? dit-elle; j'ai
voulu donner mon bouquet a la mariee, pourquoi rappeler mon nom a
Octave!"

Elle mit la lettre dans sa poche et repartit pour Tonnerre. Cinq
minutes apres, comme elle pleurait et prenait son flacon, la lettre
tomba de sa poche et s'envola sans qu'elle y prit garde.

Le soir, elle dinait avec le prince Rio: "Comme vous etes gaie! lui
dit-il.--Je le crois bien, repondit-elle en eclatant de rire, pour
cacher ses larmes, mon ex-amant se marie!"




XXXVIII

LES DIX MILLIONS


Il fallait quelques jours pour que Mlle de La Chastaigneraye reprit
ses forces. Des qu'elle fut sur pied, elle voulut recompenser les
paysannes de son cortege du dimanche. Chacune des jeunes filles, y
compris la petite fille qui avait presente le bouquet, recut deux
mille cinq cents francs en or des mains de Mlle de La Chastaigneraye.
Ce n'etaient que larmes et benedictions. Dieu a mis la joie si pres
des larmes, que la joie pleure toujours, si c'est la joie du coeur.

Huit jours s'etaient passes; la figure de Mlle Regine de Parisis
etait deja bien loin. Un evenement fait ombre a un evenement. Les
funerailles de la jeune Rose Dumont mirent au second plan celles de
la vieille chatelaine de Champauvert. M. de Parisis et Mlle de La
Chastaigneraye parlaient encore de leur tante, mais ils parlaient bien
plus du mysterieux bouquet.

Le procureur imperial, sur une lettre du medecin et sur la rumeur
publique, etait venu commencer une enquete; mais Octave et Genevieve
l'avaient supplie de faire l'oubli, tant ils avaient l'effroi d'un
proces en cour d'assises, qui viendrait les mettre en spectacle. Selon
Mlle de La Chastaigneraye, le bouquet n'etait pas empoisonne, il
y avait de l'orage ce jour-la, elle n'avait subi qu'un simple
evanouissement. Rose Dumont etait morte, il est vrai, apres
avoir respire le bouquet; mais cette fille etait sujette aux
etourdissements, le sang la tourmentait, elle dormait toujours. M.
de Parisis appuya les raisonnements de sa cousine; c'etait un pieux
mensonge qui pouvait sauver un coupable n'ayant pas la conscience
du crime et qui devait leur epargner a eux beaucoup d'ennuis; sans
compter qu'il avait bien, lui aussi, ses idees sur l'origine du crime
et qu'il eut ete desole que la lumiere se fit.

Le procureur imperial parut decide a ne pas suivre l'enquete,
quoiqu'elle fut deja ordonnee.

Cependant Octave devait partir le dimanche matin; ses chevaux
l'attendaient tout atteles et tout impatients. Il avait pris en
s'eveillant une tasse de chocolat, il comptait dejeuner a Parisis;
mais il etait deja midi, et il resta bien volontiers a dejeuner a
Champauvert, sur une simple priere de Genevieve, a l'heure des adieux.
"Ce n'est pas tout, mon cousin, vous dinerez encore avec moi; ce soir,
vous vous en irez par le clair de lune."

Octave se fit rapidement cette question: "Pourquoi Genevieve veut-elle
me retenir a diner, et pourquoi me donne-t-elle apres cela la clef
des champs par le clair de lune?" Et il se repondit: "C'est peut-etre
parce qu'elle s'imagine que je m'ennuie." Mais la jalousie et
l'inquietude etaient rentrees dans son ame. Le clair de lune lui avait
rappele les visions sous les arbres du parc: l'homme noir et la femme
blanche, la premiere nuit de son sejour a Champauvert. "Eh bien! ma
chere Genevieve, je vais vous prouver que je vous aime bien: je ne
partirai que demain pour Parisis."

Il fut impossible a Octave de bien lire dans l'expression qui se
repandit sur la figure de sa cousine. "Connaissez donc les femmes,
murmura-t-il, etudiez-les pendant dix ans, soyez don Juan et
La Rochefoucauld, pour vous trouver tout d'un coup devant des
hieroglyphes comme celui-la."

On etait au dessert, on passait les plus beaux fruits: des peches qui
riaient a toutes les gourmandises, des raisins qui donnaient soif a
toutes les levres. "Mesdames, dit Mlle de La Chastaigneraye a Mme
Brigitte et a Mlle de Moncenac, vous vous imaginez peut-etre que
depuis le testament lu il y a huit jours, ce sont la des fruits de mon
jardin? Eh bien! ce sont des fruits du jardin de M. Octave de Parisis,
car il y a un autre testament.--C'est une plaisanterie! dit Octave."
Et se tournant vers Genevieve: "Ma cousine, si vous reparlez de cela,
je vais redemander mes chevaux."

On ne s'etait jamais si bien dispute a qui n'aurait pas dix millions.

Dans l'apres-midi, M. de Parisis, Mlle de La Chastaigneraye et Mlle de
Moncenac monterent a cheval pour parcourir la foret.

Octave etait emerveille de voir Genevieve en amazone; jamais la beaute
heraldique ne s'etait plus fierement dessinee sous les vertes ramures;
son cheval lui-meme avait des airs hautains, comme s'il eut compris
que Mlle de La Chastaigneraye avait toute la majeste d'une reine.
En revanche, jamais depuis qu'il y a des amazones, on n'avait vu de
caricature pareille a Mlle de Moncenac, d'autant plus qu'elle avait
revetu une amazone bleu de roi, qui criait encore plus aux yeux avec
les tons ardents de la figure. Octave avait comme toujours son grand
air, sa desinvolture et son sourire dedaigneux.

A la Croix-des-Dames, le cheval de Mlle de Moncenac prit peur et la
jeta fort galamment dans un fosse. Elle etait trop ronde et trop dodue
pour se rien casser. Octave la ramassa et la replanta sur son cheval
comme si de rien n'etait. Mais encore un peu il la replantait sans
dessus dessous.

A cela pres, d'ailleurs, la promenade fut charmante. Il est inutile de
vous dire que Parisis posa bien des points d'interrogation devant
les enigmes de son sphinx aux yeux noirs. Mais plus il cherchait la
lumiere dans ce coeur aux abimes, plus la jeune fille plongeait dans
les tenebres; elle mettait tous les masques. Tantot profonde, tantot
insouciante; hasardant un mot de philosophie apres avoir jete un mot
naif; montrant tour a tour des nuages et des clartes sur son front;
disant de l'air du monde le plus simple: "Je ne sais rien," tout en
jetant un regard plein d'eloquence muette. "Ma cousine, dit tout a
coup Octave, est-ce que vous aimez aussi les promenades nocturnes au
clair de la lune?--Oui et non, mon cousin. J'obeis toujours a mes
inspirations, pourtant je vous avoue que je ne suis pas lunatique le
moins du monde.--Avez-vous peur la nuit?--Jamais. Si j'avais peur,
est-ce que je resterais dans ce chateau, habite par les ombres
errantes comme tous les vieux chateaux?--Vous croyez aux revenants?
--Oui et non. Je crois que les ames gardent encore longtemps la figure
insaisissable des corps. Voila pourquoi on les appelle des ombres.
Mais je vous avoue que je n'en ai jamais vu."

Octave n'osa pas insister sur ses visions du parc. Il savait bien
d'ailleurs que ce n'etait pas des ombres.

Le diner fut gai pour un diner de deuil; la jeunesse s'accuse toujours
et triomphe de tout. Les paysans, d'ailleurs, n'en avaient pas fini
avec leurs surprises. Le violon, la flute et le hautbois, amour
insense des quadrilles rustiques, vinrent, au dessert, marier leurs
sons harmonieux. Jamais pareil trio n'avait offense les oreilles des
gens qui aiment la musique; Mlle de Moncenac elle-meme demandait grace
tout en eclatant de rire.

On prit le cafe sur le perron du jardin, ou l'on eut la visite du cure
de La Roche-l'Epine, accompagne cette fois du cure de Champauvert.

La conversation n'en fut pas beaucoup plus catholique; on raconta des
histoires de paysans pour prouver que les sept peches capitaux ont
trouve chez eux bon logis a pied et a cheval. A force d'habiller et de
raviver les vices, la civilisation les transforme jusqu'a en faire des
vertus; c'est dans la paix de l'innocence des champs qu'on retrouve le
peche dans toute sa force brutale.

Le cure de La Roche-L'Epine offrit du cafe au cure de Champauvert,
sachant bien que son compagnon refuserait. "Vous n'y perdrez rien,
dit-il a Mlle de La Chastaigneraye, car j'en prendrai deux tasses."

On parla des dots faites si gracieusement aux huit paysannes.
"Vont-elles se marier? demanda Mlle de Moncenac.--Si elles vont se
marier! s'ecria le cure de La Roche-L'Epine qui avait "le mot pour
rire," je le crois bien, et plutot deux fois qu'une.--Oh! monsieur le
cure! dit Genevieve avec quelque dignite, mais sans begueulerie.--Que
voulez-vous, mademoiselle, c'est aujourd'hui dimanche.--Je suis sur,
dit Octave, qu'a cette heure ces demoiselles ont autant de pretendants
que ceux de Penelope, sans compter Ulysse.--Mon cousin, mon cousin, je
vous rappelle a l'ordre.--Eh bien, ma cousine, je suppose qu'on danse
deja devant l'eglise. Voulez-vous venir voir danser vos vingt mille
francs?"

Octave alluma un cigare et alla jusque devant l'eglise pour voir
danser les filles et les garcons. Les huit jeunes filles s'etaient
encore habillees en blanc pour aller a la messe et pour venir
remercier Mlle de La Chastaigneraye. Sur le preau, elles n'etaient pas
tout a fait aussi blanches que le matin. Comme M. de Parisis l'avait
dit, elles etaient assaillies, assiegees, prises d'assaut, chacune
avait une legion d'adorateurs, d'autant plus qu'on repandait le bruit
que le jour du mariage Mlle de La Chastaigneraye en ferait bien
d'autres.

C'etait comique et odieux. Huit poignees d'or avaient mis le feu aux
quatre coins du village. La veille, les pauvres filles avaient a peine
un amoureux, qui leur parlait du haut de sa faulx ou de sa
fourche; maintenant, on leur debitait les compliments les plus
invraisemblables, sans oublier la phrase sacramentelle: "Ce que je
vous en dis n'est pas pour votre argent."

On prit le the au chateau a dix heures, et on se retira a onze heures,
comme la veille. Vous pensez bien que Parisis ne tarda pas a se mettre
a la fenetre. Apres une demi-heure d'attente, il jugea qu'il avait eu
tort de se montrer: il pouvait effaroucher Romeo et Juliette. Il avait
eteint les bougies, mais on pouvait le voir. Il ferma prudemment sa
croisee et se mit en spectacle derriere le rideau.

Il reflechit bientot qu'il n'etait pas bien digne de lui d'epier les
mysteres du chateau de Champauvert. "Ce ne sont pas les mysteres
d'Udolphe, mais ils n'en sont que plus sacres." Et il se retira
heroiquement de son embuscade. "Apres tout, dit-il, cela ne me regarde
pas, Mlle de La Chastaigneraye est bien libre d'etre folle comme
toutes les femmes; elle n'est ni ma maitresse ni ma fiancee; qu'elle
ait ou qu'elle n'ait pas cinq millions, elle n'en est pas moins libre
de ses actions; elle est belle, elle a vingt ans: qui peut repondre de
son coeur, meme dans les solitudes de la Bourgogne? Qui sait s'il
n'y a pas dans quelque villa voisine un gentilhomme campagnard ou un
Parisien attarde qui travaille ses embuches?"

Et tout en se prouvant qu'il n'avait pas le droit de regarder par la
fenetre, Parisis souleva le rideau. Il ne vit rien sous les arbres
doucement agites par les brises deja fraiches. Il allait laisser
tomber le rideau; mais minuit sonna, la curiosite retint sa main.

Tout a coup, au loin, au dela de la piece d'eau, voila que la vision
blanche apparait. Quand je dis la vision blanche, je ne veux pas
faire croire que c'etait une ombre, c'etait bien une vraie femme qui
marchait. Mais pourquoi cette dame blanche comme a l'Opera-Comique?
demandera-t-on. Je n'en sais rien. Peut-etre celle qui la portait
voulait-elle faire croire a une vision. "Sans doute, dit Octave avec
un mouvement de fureur, le monsieur tout noir n'est pas loin..."

Il faillit arracher le rideau quand il vit le monsieur noir aller a la
rencontre de la dame blanche. "Je comprends pourquoi Genevieve m'avait
conseille de partir a la brune."

Octave ralluma ses bougies comme s'il lui fut impossible de prendre
un parti sans y bien voir. Avant de reflechir, il sonna, tout en se
disant sans doute que tout le monde etait couche, moins les amoureux
du parc. A sa grande surprise, un petit groom qui vivait toujours dans
le vestibule, jouant a la toupie ou faisant des caricatures, vint lui
demander ses ordres. "Mlle de La Chastaigneraye dort-elle? lui demanda
Octave en le regardant dans les yeux.--Comment monsieur veut-il que je
sache cela, puisque mademoiselle ne me dit ni bonjour ni bonsoir?"

Octave s'apercut seulement alors qu'il jouait un role indigne.
"Va-t'en, dit-il au groom. Je voulais prier Mlle de La Chastaigneraye
de me preter un livre si elle ne dormait pas encore."

Le groom disparut. Quelques minutes apres, une fille de chambre, a
peine habillee, apportait a Octave quelques volumes depareilles.
"Est-ce cela, monsieur le duc?--Oui, dit-il sans regarder. Ce gamin a
eu tort de vous parler. Peut-etre aura-t-il reveille ma cousine?--Oh!
monsieur le duc, Mlle Genevieve ne dort pas si tot.--Comment! a
minuit?--Vous savez, monsieur le duc, comment on vit ici: mademoiselle
est si fantasque!"

Ce mot avait echappe a la fille de chambre: elle fremit d'en avoir
trop dit, et s'eloigna tout en rajustant ses jupes. C'etait une belle
creature qui ne demandait qu'a jaser; elle avait juge, sur le rapport
du groom, que puisque M. de Parisis ne dormait pas, c'est qu'il
s'ennuyait; elle avait pense aux fortunes rapides que font les femmes
de chambre dans leurs rencontres nocturnes avec les beaux messieurs de
Paris: elle etait apparue dans un deshabille fort voluptueux. "Ma foi,
elle est fort jolie." dit Octave. Un peu plus il la rappelait; il
trouvait que les femmes sont trois fois femmes quand elles sortent du
bal et quand elles sortent du lit; c'est le moment ou la force du sang
leur donne un magnetisme irresistible. Octave etait trop de l'ecole
de don Juan pour dedaigner une femme sous pretexte que c'etait une
servante. Il n'avait donc pas plus de prejuges que lord Byron. Mais
tout a sa jalousie, il se contenta de lui crier: "Mademoiselle, allez
reveiller mes gens."

Octave alluma le cigare de la colere et descendit lui-meme. Quand il
ordonnait, ses gens n'y allaient pas de main morte; sous ses yeux, il
fallait que tout se fit a la minute. En moins d'un quart d'heure,
ses chevaux furent a la voiture. Il s'etait imagine que Mlle de La
Chastaigneraye, avertie par la femme de chambre ou par le groom,
viendrait s'opposer a son depart, ou tout au moins lui dire adieu.
Mais elle ne parut pas.

Au dernier moment, il remonta dans sa chambre, sous pretexte d'avoir
oublie je ne sais quoi,--il n'en savait rien lui-meme.--Il avait
oublie de soulever une derniere fois le rideau pour voir sous les
grands marronniers. Il ne vit rien que les feuilles qui ondoyaient au
vent et la lune qui mirait sa paleur dans la piece d'eau.

Il redescendit en toute hate et partit. "Je ne me croyais pas si bete,
dit-il quand l'air de la nuit eut un peu frappe sur son front. Je me
conduis comme un ecolier. Ce que c'est que de ne plus etre maitre de
son coeur! Il n'y a pas a se le dissimuler, j'aime Genevieve."

Et apres un silence de cinq minutes, il avait vu plus profondement
dans son coeur, il repeta: "J'aime Genevieve."

Et comme il aimait a railler toujours, meme les sentiments de son
coeur, il reprit: "J'aurais bien mieux fait de donner un tour de clef
quand cette fille est venue; elle se fut devoilee a moi corps et
ame; j'aurais appris a connaitre la maitresse par la servante.--Non,
reprit-il en se jugeant et en se condamnant, c'est assez de
profanations comme cela."




XXXIX

ALICE


L'aurore aux doigts de rose ouvrait les portes de l'Orient quand
Octave arriva au chateau de Parisis; ce qui veut dire, en prose du
XIXe siecle qu'il etait cinq heures quarante-cinq minutes, almanach de
Mathieu Laensberg.

Octave avait sommeille en voiture; il monta a sa chambre a coucher,
mais il ne se coucha pas. Il redescendit presque aussitot et donna
l'ordre qu'on lui amenat l'intendant.

L'air etait vif, il fit allumer un grand feu dans le petit salon et
promena melancoliquement ses regards sur les meubles demodes, mais
chers a son souvenir. C'etait dans ce petit salon, sur cette chaise
longue, devant la fenetre ouverte, que sa mere avait voulu mourir.
Il se revit agenouille devant elle, mouillant de larmes ses mains
blanches qui le benissaient et retombaient sans forces. Ces souvenirs
peuplerent soudainement cette silencieuse solitude. Il se renversa sur
un fauteuil et regarda amerement le chemin parcouru depuis la mort
de sa mere: le voyage en Amerique, l'expedition de Chine, et les
aventures parisiennes. Il n'eut pas a rougir de cet examen de
conscience; il avait ete fier toujours, aventureux, heroique; s'il
s'etait attarde dans les folies de la vie parisienne, c'etait encore a
ses yeux de l'heroisme, puisqu'il avait pris le premier role parmi les
Alcibiades de son temps, a la pointe de son epee et a la pointe de son
esprit. Il ne se reconnaissait qu'un tort--un tort bien leger--celui
d'avoir devore deux millions.

Octave voyait dans son imagination passer la belle figure de sa
cousine. "Dix millions! reprit-il, mon premier mouvement a ete beau;
mais le second me conseillait de ne pas dechirer le testament et
d'epouser Genevieve."

Vers minuit, Octave se promenait par le parc, quand tout a coup une
femme qui pleurait se jeta sur son passage. C'etait la fille de son
intendant, M. Rossignol qui lui avait taille une dot dans la foret de
Parisis. "Pourquoi pleurez-vous, madame? lui demanda Octave." Il la
prit dans ses bras comme pour la proteger. "Oh! monsieur de Parisis,
mon pere m'a mariee, malgre moi, a un notaire qui ne parle que de
coups de canif dans le contrat. Je me suis enfuie a la derniere
heure.--A l'heure du sacrifice!--Oui, monsieur le duc.--Comme votre
coeur bat!--Je savais bien que vous me consoleriez!"

Le duc de Parisis consola la jeune mariee--pendant tout une
heure.--"Apres tout, pensait-il, elle est jolie; ce qui tombe dans le
fosse c'est pour le soldat. Et d'ailleurs, elle me coute cent mille
francs."

Survint le notaire avec une lanterne. "Monsieur, lui dit le duc de
Parisis, voici votre femme qui s'est perdue dans le parc; mais je l'ai
remise dans son chemin. Ne lui parlez plus de coups de canif dans le
contrat." La fille de M. Rossignol montra fierement a son mari un
petit poignard d'or que Parisis lui avait fiche dans les cheveux.

Octave ne serait peut-etre pas parti le lendemain pour Paris si une
figure inattendue ne se fut montree au chateau de Parisis.

Il se promenait dans le parc, dans le cortege des melancolies. Il y
avait bien de quoi. Il sentait que Mlle de La Chastaigneraye etait
perdue pour lui; il ne s'etait pas avoue encore tout son amour pour
elle, parce que son coeur etait alors le pays des ruines et que les
fantomes des femmes aimees y revenaient ca et la.

Non seulement il voyait deja s'evanouir ce reve le plus cher qu'il eut
caresse, mais il pressentait qu'un jour ou l'autre il lui faudrait
faire son compte au grand jour, c'est-a-dire avouer tout haut qu'il
n'avait pas le sou. On ne joue pas impunement toute sa vie le jeu des
riches quand on est devenu pauvre.

Jusque-la il avait pris cela gaiement--comme on dit dans la langue
parisienne--parce qu'il etait emporte par le tourbillon et qu'il ne
descendait pas profondement en lui-meme; mais au chateau de Parisis,
le dernier voile tomba de ses yeux.

Les figures des maisons et des arbres ont leur physionomie journaliere
comme les figures des personnes; il semble que l'ame des choses
transperce partout dans ses mouvements de gaiete et de tristesse.

Octave regardait son vieux chateau et le trouvait plus melancolique
encore que lui. Cette demeure, berceau et tombeau de tous les siens,
le regardait pas ses grandes fenetres desolees et lui parlait avec
eloquence par cette langue universelle des sentiments qui dit tout
et qui se comprend si bien. Les arbres, les nouveaux venus comme les
anciens, lui reprochaient son absence et son oubli.

Mais il y avait un reproche qui s'elevait plus haut et qui le touchait
de plus pres, dans toute cette belle demeure et dans tout ce beau
parc. Il entendait une voix s'elever des tombeaux pour lui dire:
"Qu'as-tu fait de ta fortune? tu as humilie notre fierte, la lepre des
hypotheques a entame le marbre de notre sepulcre, et le jour vient
ou on nous jettera dehors comme des chiens.--Jamais! s'ecria Parisis
comme s'il eut vraiment entendu ce reproche sortir de terre."

Et ce reproche ne venait pas seulement des tombeaux. Il cueillit une
rose comme pour respirer d'autres idees, mais la rose elle-meme lui
dit: "Pourquoi me cueilles-tu, je ne fleuris que pour les Parisis!"

On sait qu'Octave, un beau paien comme ils le sont presque tous parmi
ceux-la qui ont rejete le devoir comme un bourrelet, ne croyait qu'a
l'ame des choses, une religion qu'il s'etait faite, car les athees
aussi ont leur religion. La Revolution n'avait-elle pas decrete l'Etre
supreme! Or, Octave croyait a sa religion. Pour lui, l'homme, la
nature, les choses, tout communiait; il etait donc plus sensible que
tout aux voix de l'invisible. Il jura que le chateau de Parisis ne
serait pas vendu; il sentait bien venir jusqu'a lui la gueule beante
et affamee de l'expropriation, mais il trouverait encore quelque
gateau d'or pour apaiser le monstre jusqu'au jour ou il le chasserait
de ses terres. "On serait si heureux ici! dit-il en respirant, si on
ne respirait pas l'air des hypotheques."

Et il faisait des calculs. Il se demandait s'il ne serait pas plus
sage de vendre d'abord quelques fermes eloignees, mais c'etaient les
meilleures. La montagne et la vallee du chateau ne donnaient que du
bois et du foin, terre rocheuse sur la montagne, terre humide dans la
vallee. On aurait bien pu trouver deux cent mille francs en abattant
les bois, mais c'etait decouronner le chateau. On aurait bien pu
cultiver la vallee, mais il fallait pour cela dessecher une suite
d'etangs qui formaient un des plus beaux paysages de la Bourgogne.

C'est la l'eternel chagrin des grands seigneurs qui se ruinent: ils
ont trop l'amour du beau, du grandiose et du pittoresque, pour les
sacrifier, fut-ce a une pyramide d'or. Ils ne sont pas pour les
demi-mesures, ils aiment mieux tout perdre.

Octave, apres avoir rumine sur des chiffres problematiques, termina
toutes ses additions et toutes ses soustractions par ces mots: "Total:
tout ou rien."

Il etait assis devant une des grilles bordant le saut-de-loup qui
entourait le parc, a trois ou quatre portees de fusil du grand perron,
quand une voix bien timbree repeta comme un echo railleur: "Total:
tout ou rien."

C'etait Mme d'Antraygues. "Ah! pardieu! dit Octave en se levant, je
croyais bien que je n'etais entendu que des oiseaux." Et il se jeta
dans les bras de la comtesse. "Que faites-vous? lui dit-elle en riant,
si les oiseaux allaient nous voir!"

Ils se regarderent comme s'ils ne s'etaient pas vus depuis des
siecles. "Ma foi, ma chere amie, vous arrivez bien a propos, j'etais
en train, tel que vous me voyez, de creuser mon tombeau; j'avais deja
revetu la robe des trappistes.--Soeur, il faut mourir!--Frere, il faut
mourir! repeta en riant Mme d'Antraygues." Et apres un silence: "Vous
vous imaginez peut-etre, Octave, que je m'amuse beaucoup depuis que je
veux m'amuser? Eh bien! je m'ennuie horriblement!--Je le crois sans
peine, puisque vous venez jusqu'ici.--Voyez, je suis toute en noir. Je
porte le deuil de ma jeunesse."

Elle regarda Parisis d'un oeil fixe: "Et de votre amour! Encore si tu
m'avais aimee!--Mais je vous ai adoree, Alice: mais je n'ai pas dans
ma vie de plus cher souvenir que le votre!--Profanateur! des phrases
toutes faites! Enfin il est ecrit que la femme se laissera toujours
prendre par la meme illusion."

Octave embrassa une seconde fois Mme d'Antraygues. "N'est-ce pas que
je suis devenue laide avec cette paleur, avec ces yeux cernes? je me
fais peur a moi-meme.--Vous etes plus jolie que jamais, dit Octave en
remarquant un coup d'aile du Temps de plus sur la figure de la jeune
femme."

Les mois de passion comptent comme des annees. C'est l'orage qui
brule, qui effeuille, qui devaste. "Vous avez donc pris tout cela au
serieux? dit Octave avec douceur.--Si j'ai pris cela au serieux! Mais
qu'est-ce donc que la vie sans cela?--Vous avez bien raison: un brave
coeur, une bouche qui dit je t'aime, une chevelure qui se repand sur
deux fronts, voila toute la sagesse. Celui qui cherche autre chose sur
la terre est un fou. Vous avez la un bien joli chapeau!"

Octave baisait les cheveux de Mme d'Antraygues, comme pour retrouver
le parfum evanoui qui l'avait enivre quand elle etait en Dame de
Pique. "Un joli chapeau!--Vous etes bien bon de vous apercevoir que
j'ai un joli chapeau! Je suis partie comme une folle, sans me faire
faire un costume de voyage. En arrivant d'Irlande, j'avais tout donne
a ma femme de chambre. On m'a dit que vous etiez ici, je voulais vous
voir, j'ai cherche, j'ai trouve et me voila!--Quelle bonne idee vous
avez eue! Il y a longtemps que le chateau de Parisis n'a vu balayer
ses allees par une pareille robe a queue.--Oui, je lui fais la un
grand honneur; j'ai deja perdu la moitie de mon jais en route; tout a
l'heure, en venant a vous, les buissons m'ont tout egrenee."

Octave entrainait Mme d'Antraygues vers le chateau. "Contez-moi donc
toute votre histoire depuis que je vous ai vue."

Alice conta son voyage en Irlande, ou elle avait failli mourir de
chagrin et d'ennui sous les remontrances de sa grand'mere, une vertu
reveche qui n'avait jamais capitule, parce qu'elle n'avait jamais lu
que les romans de Walter Scott. Mme d'Antraygues avait commence par se
soumettre et par s'humilier, comme si elle dut se retourner deja vers
le repentir. Mais le coeur voulait vivre et brisait sa prison. Elle
revint en France. Le scandale avait eclate; qui ne s'en souvient
encore, a cette heure? Elle etait descendue incognito comme une
voyageuse qui n'a plus de pied-a-terre, a l'hotel d'Albion. Elle se
hasarda chez sa meilleure amie, la duchesse de Hauteroche, qui fut
impitoyable, parce que la vertu chretienne ne sera jamais la vertu des
femmes.

Puisque les femmes ne consolent pas les femmes, il faut bien qu'elles
se consolent avec les hommes. "Voila pourquoi, dit Mme d'Antraygues a
Octave, je suis venue a Parisis. Allez-vous me faire de la morale,
vous?--Je ne suis pas si bete: toute la morale a ete faite par Jesus
Christ, qui a pardonne a la femme adultere. Je vous aime comme moi-meme.
--Ne raillez pas! car au fond cela n'est pas si gai. Si vous saviez,
mon ami, comme j'etais inquiete et attristee quand je sortais dans
Paris! Je me figurais que tout le monde me regardait et lisait ma faute
sur mon front. Aussi, voyez, j'ai pris l'habitude du voile. Et puis, je
ne savais ou aller! Le soir, je me cachais, au spectacle, dans le fond
d'une avant-scene.--Le theatre est comme l'eglise, il accueille tout le
monde.--Voila pourquoi je me trouvais a cote de vos petites amies.--Eh
bien! vous allez me donner de leurs nouvelles!--On a tout vendu chez
Mlle Diane. Ce que c'est que de ne se pouvoir plus vendre soi-meme! Il
parait que c'est un faux luxe; faux diamants, fausses perles, faux
chignon, fausse femme.--Aussi me suis-je inscrit en faux contre ses
fossettes. Et Violette? vous ne l'avez pas revue?--Plus Violette de
Parme que jamais. Et pourtant, voulez-vous que je vous dise sur Violette
une chose qui va vous surprendre? Depuis votre abandon, elle n'a pas
eu d'amant, si ce n'est vous quand vous l'avez reprise en allant
a Dieppe.--Allons donc! je n'en crois pas un mot.--Eh bien! c'est
pourtant la verite. Elle se moque de ses amoureux, car ce ne sont pas
ses amants; je connais entre autres ce grand d'Espagne qui lui a
fait un pont d'or sur lequel elle a passe ... sans lui.--Ce serait
original, si c'etait possible.--C'est impossible, mais cela est. Ce
n'est pas pour poser, puisqu'elle a tout brave, que Violette fait
cela, c'est parce qu'elle vous aime. Croyez-vous donc qu'on ne voit
plus une vertu apres la premiere chute?"

Octave embrassa une troisieme fois Mlle d'Antraygues. "Et de quel
argent vit cette vertu farouche?--Ne savez-vous pas que le prince de
Rio lui a donne une parure de haut prix et un bon sur la banque de
cent mille francs, rien que pour prendre rang dans son cortege et
compter parmi ses convives, car sa salle a manger est deja illustre."

Octave dit d'un air grave qu'il croyait trop a la vertu en general
pour nier celle-ci en particulier. "Ca ete, poursuivit la comtesse,
la seule femme a me faire bonne figure depuis mon retour a Paris.
Je sentais que son coeur etait sur ses levres quand elle me
parlait.--Etes-vous heureuse? lui demandai-je.--Non, mais c'est
egal.--L'avez-vous revu?--Oui, je l'ai revu, mais je ne le reverrai
plus; c'est toujours le meme homme; il ne prend jamais une femme que
pour la sacrifier a une autre. Il m'a emmenee a Dieppe pour m'humilier
devant ses duchesses."

On vint avertir le duc de Parisis que le diner etait servi. "Madame,
dit-il solennellement a la comtesse, je vous prie de me faire
l'honneur de diner avec moi en grande ceremonie. Nous aurons chacun un
domestique pour nous servir: c'est tout ce qu'il y a au chateau. Je
ne vous reponds pas de la cuisine, mais je vous reponds de la
cave.--Comme cela se trouve, s'ecria Mme d'Antraygues, moi qui n'ai
jamais bu que de l'eau."

On etait arrive sur le perron. Le soleil se couchait dans un lit de
nuages empourpres. Il n'avait rayonne que ca et la depuis le matin;
il repandit tout a coup un air de fete sur le chateau. "Vous etes une
bonne fee, dit Octave a Alice: tout etait triste tout a l'heure, tout
me semble sourire maintenant. Voyez! sous cette teinte chaude du
soleil couchant, le chateau se reveille et me fait bonne figure,
tandis que tout a l'heure il me lancait toutes ses maledictions.
Decidement, je ne serai jamais un homme serieux, parce que l'amour
sera toujours mon maitre!--Ah! si vous vouliez m'aimer, dit Mme
d'Antraygues avec une tendresse expansive, je n'aurais peur de rien,
pas meme de l'enfer!"

Parisis, qui avait son eloquence a lui, embrassa pour la troisieme
fois Alice, ce qui le dispensait de lui dire la verite; car il ne put
s'empecher de rever a Genevieve et a Violette--tout en les trahissant.




XL

OU VA UNE FEMME QUI TOMBE


Octave aurait bien voulu revoir Genevieve, mais la presence a Parisis
de Mme d'Antraygues ne fit que hater son retour a Paris. Il avait
peur que Mlle de La Chastaigneraye ne se hasardat a venir le voir; il
craignait aussi que la figure de la comtesse ne fut pas une figure
edifiante pour le pays. Il bravait tout a Paris: mais ce chateau
natal, ou il retrouvait si vivant le souvenir de son pere et de
sa mere, il ne voulait pas qu'il fut le theatre de ses aventures
galantes.

Octave de Parisis partit donc le soir meme avec Mme d'Antraygues,
sous pretexte que tout etait si desorganise dans son chateau qu'il ne
pouvait pas y donner l'hospitalite a une femme du monde comme elle.

Il s'etait repris a l'amour de Violette: il se reprit a l'amour de Mme
d'Antraygues, faisant de son coeur deux parts, une pour l'ideal et
l'autre pour le reel,--la reverie et la passion,--l'une pour la
comtesse et ses pareilles, l'autre pour Mlle de la Chastaigneraye.

A cette seconde rentree a Paris, Mme d'Antraygues releva un peu plus
haut son voile; elle commencait a s'habituer a ne plus rougir, elle se
familiarisait avec les horizons nouveaux. Comme elle n'avait plus de
maison, elle ne fit pas de facon pour descendre a l'hotel d'Octave,
qui comptait bien ne point garder chez lui une maitresse qui frappait
les yeux de tout Paris. C'etait, d'ailleurs, une femme charmante, un
peu romanesque, mais avec de l'esprit et de la gaiete. On condamnait
tout haut Octave, mais on le jalousait tout bas.

Tout en esperant qu'il ne garderait Mme d'Antraygues que quelques
jours avec lui, il eprouvait un charme tres vif a vivre avec elle. Une
semaine s'etait passee a jaser, a courir, a prendre la vie en rose. Il
pensait vaguement a faire avec elle le voyage d'Amerique, quand elle
lui echappa sans dire gare.

Le prince Rio, le seul qui fut admis dans cette intimite amoureuse,
venait tous les soirs, vers minuit, prendre le the. Deux fois il
trouva Mme d'Antraygues seule, Octave n'ayant pas perdu ses belles
habitudes de courir ca et la. Le prince, qui devait beaucoup a Octave,
lui devait bien de lui prendre Mme d'Antraygues. Il avait ses heures
de seduction; Mme d'Antraygues avait ses heures de curiosite: le
huitieme jour, quand Octave rentra, vers une heure du matin, son
valet de chambre lui dit que le prince et la comtesse etaient alles
au-devant de lui.

Ils etaient si bien alles au-devant de lui, qu'il fut vingt-quatre
heures sans les rencontrer.





LIVRE II

MADAME VENUS


       *       *       *       *       *


I

LA CHAMBRE A DEUX LITS


Le duc de Parisis prit fort gaiement l'aventure. Il se decida a partir
pour le Perou par le prochain paquebot des transatlantiques. Ses
malles etaient bouclees, il avait dit adieu a ses cinq amis et a ses
cinq cents femmes, rien ne pouvait l'arreter un jour de plus a Paris.

Mais il avait compte sans une petite lettre anonyme qui lui vint de
Bade toute parfumee encore des senteurs d'outre-Rhin; elle exhalait
je ne sais quel bouquet de Johannisberg. On disait a Octave que Bade
etait desole depuis que le bruit s'etait repandu qu'il n'y viendrait
pas. Quoiqu'il ne reconnut pas l'ecriture, il pensa que ce doux appel
etait de Violette. "Pourquoi ne vais-je pas a Bade? se demanda-t-il,
c'est peut-etre la que la fortune m'attend. Bade ou le Perou, c'est la
meme chose."

Il croyait qu'en toutes choses le seul service qu on put demander a un
ami, c'etait une piece de cent sous, non pas pour la depenser, mais
pour la jeter en l'air et jouer chacune de ses actions a pile ou face.
Il n'y manquait jamais. Pour lui, l'indecision etait la pire des
choses; elle ruinait l'energie, elle ruinait la volonte, elle ruinait
la vie. Il avait vu, tout jeune encore, representer dans un salon
cette vieille comedie ou le beau Valere flotte continuellement entre
Isabelle et Celimene; on sait le dernier vers de la piece: au moment
de partir pour l'eglise avec Isabelle, Valere s'ecrie: J'aurais mieux
fait, je crois, d'epouser Celimene. Parisis, qui n'avait que douze
ans, s'ecria tout haut: "Pourquoi ne les epouse-t-il pas toutes les
deux?"

Des qu'Octave eut recu la lettre de Bade, il jeta en l'air une piece
de cent sous. "Si c'est face, dit-il, j'irai a Bade." La piece de cent
sous tomba face; le dieu Hasard avait parle, Octave obeit.

Comme il ne faisait pas courir cette annee-la a Bade, il voulut y
arriver incognito, sans equipages d'aucune sorte, decide a risquer
vingt-cinq mille francs et a s'en revenir si le dieu Hasard s'etait
trompe.

Parisis arriva un soir a Bade le second jour des courses. Au
debarcadere, Villeroy et Saint-Aymour lui dirent que Violette etait
dans le voisinage, mais qu'elle cachait son bonheur en tete a tete
avec le prince Rio. Elle aussi etait venue incognito. On ne la
voyait que passer. Octave, ne voulant pas se montrer au grand jour,
descendit a l'hotel de France, qui naturellement n'est jamais habite
par les Francais.

Le maitre de la maison, qui vit tout de suite un voyageur de grand
air, lui dit combien il etait desole de n'avoir pas un appartement.
Octave demanda une simple chambre, mais il n'y avait plus rien, les
toits etaient habites. "Cherchez bien, dit Parisis.--Attendez donc!
reprit l'hotelier, il y a une dame qui va partir tout a l'heure pour
Paris, et d'ailleurs, si elle ne part pas, tant pis pour elle.--Vous
n'etes pas galant, remarqua Octave, mais cela ne me regarde pas,
donnez-moi cette chambre.--Il y a une petite difficulte, c'est que la
dame en question a encore la clef.--Quelle est cette dame?--C'est une
dame connue, j'imagine, mais je ne la connais pas, dit l'hote avec des
airs fort malins.--Ou est-elle?--Elle est a la roulette, je n'en doute
pas, car elle a toujours perdu, et vous savez que c'est la perte qui
fait les joueurs, mais surtout les joueuses. Apres tout, j'ai une
autre clef; la dame n'a rien a prendre, elle a tout joue.--Meme son
honneur? dit Octave, comme s'il mesurait un obelisque.--Je n'en doute
pas. Je vais vous ouvrir la porte.--A merveille!"

Octave, toujours chercheur d'aventures, n'avait garde de faire un pas
en arriere. Il entra resolument dans la chambre de la dame.--Deux
lits! s'ecria-t-il, peste! quel luxe!--Oui, monsieur, c'est du luxe,
car je dois a la verite de dire que la dame a toujours couche toute
seule.--Mais, tout a l'heure, vous doutiez de sa vertu.--J'en doute
encore, monsieur. Vous en douterez vous-meme en la voyant.--Apres
tout, cela m'est egal, la chambre est tres agreable, un paysage par
la fenetre, le portrait de la reine Victoria et du roi de Prusse: en
verite, je ne connais pas mon bonheur."

L'hotelier allait s'en aller. Il pria Octave de lui donner son nom.
"Quel est le cheval qui a gagne le prix aujourd'hui?--Gladiateur.--Eh
bien! c'est mon nom, pas un mot de plus."

Octave, demeure seul, ouvrit un sac de nuit et jeta ca et la les
chemises, les cravates et les pantoufles. "Oh! oh! dit-il en
s'approchant de la toilette, la dame aime le luxe: voici tout un
attirail de femme comme il ne faut pas. Cocotte, ma mie, qui t'a donne
tout cela? Apres tout, c'est peut-etre moi. Mais n'allons pas faire de
fouilles. Je suis couvert de poussiere, a ce point que je sens germer
des herbes sur mon cou. Une forte ablution est indiquee ici."

Octave versa de l'eau et plongea sa tete dans la cuvette. Tout
naturellement ce fut a cet instant que la dame entra chez elle--je me
trompe--chez lui.

Elle n'avait pas ete avertie; sa surprise fut telle qu'elle ne trouva
pas un mot a dire.

Au bruit de la porte qui s'ouvrait, M. de Parisis se retourna, les
joues ruisselantes, la barbe perlee. "Ah! c'est vous, madame, dit-il
sans s'emouvoir le moins du monde, je suis charme de vous rencontrer
chez vous."

Au premier regard, Octave jugea que la dame etait admirablement belle.
"Si jamais, pensa-t-il, cet hotelier s'etait trompe? Il est bien assez
malin pour cela.--Monsieur, dit la dame en levant la tete, je ne
suppose pas que l'impertinence aille si loin: j'aime a croire que vous
vous etes trompe de porte.--Non, madame: vous ne savez donc pas que
le Grand-Duc vient de rendre un nouveau decret? Toutes les chambres
a deux lits seront desormais habitees par deux voyageurs.--Des deux
sexes? dit la dame, qui ne put s'empecher de rire.--Oui, madame; ou
est le mal? Vous savez comme moi que la vertu n'est en danger que
lorsqu'elle cherche le danger."

La dame rentra dans toute sa dignite. "Je ne suis pas venue ici pour
apprendre des maximes.--Et moi, madame, je ne suis pas venu pour en
debiter."

Tout en parlant, M. de Parisis avait pris sa brosse pour remettre
au vent ses cheveux et sa barbe. Il etait redevenu le plus beau des
hommes de son temps. "Et maintenant, madame, permettez-moi de vous
presenter ma carte.--Monsieur le duc de Parisis! dit la dame. Eh bien!
voila une raison de plus pour moi de m'insurger contre le decret du
Grand-Duc. Avec un homme comme vous, monsieur, les chambres a deux
lits sont des illusions.--Je ne croyais pas, madame, qu'on eut aussi
bonne opinion de moi au dela du Rhin. Sur le Rhin allemand, il ne faut
craindre que les Allemands.--Des mots, des mots, des mots. L'hotelier
s'est sans doute imagine que je partais ce soir, mais, Dieu merci! je
reste.--Pourquoi, Dieu merci? Madame, donnez-vous donc la peine
de vous asseoir.--Vous etes trop gracieux, monsieur.--Il y a deux
fauteuils, comme vous voyez, nous pouvons causer.--Il y a deux
fauteuils, c'est vrai, je ne m'en etais pas apercue. J'en suis bien
aise, puisque je vais continuer a habiter cette chambre."

La dame deposa sur la cheminee deux rouleaux d'or. "Voila qui est
eloquent, dit Parisis; je vois bien, madame, que vous avez deux mille
raisons pour rester ici. Cette chambre vous porte bonheur; savez-vous
pourquoi? c'est parce que j'y suis. Je m'appelle Fetiche de
mon petit nom.--Monsieur, j'ai des prejuges, mais je ne suis pas
superstitieuse. Donc, je pense qu'il n'est pas seant d'habiter une
chambre a deux lits avec un inconnu. Et puis je crois que les hommes
ne portent pas bonheur."

En disant ces mots, la dame ne put masquer une expression de
melancolie qui alla jusqu'a la tristesse. "Madame, je fais un appel a
votre patriotisme, vous ne mettrez pas a la porte un Francais au dela
du Rhin.--Monsieur, je ne crois pas aux frontieres, voila pourquoi je
vous prie de prendre votre chapeau et d'aller saluer ces dames a la
Conversation. Il y a la Mlle Trente-Six-Vertus, le trio Soubise,
Delions et Letessier, Mme Revolver, Mlle Rebecca, Mlle Tourne-Sol, la
Nouvelle Heloise, tout le dessus du panier de l'age d'or. Mais les
Phrynes ont toujours trois jeunesses.--Rassurez-vous, madame, je
suis un homme bien ne, je n'ai jamais violente les femmes--si j'ose
m'exprimer ainsi;--je n'ai jamais pris dans les batailles amoureuses
que ce qu'on ne voulait pas m'accorder: c'est le droit de la guerre.
Donc, vous ne voulez pas m'accorder l'hospitalite, je la prends."

La dame regarda le duc avec curiosite. "Je vous admire, monsieur, et
vous croyez que je subirai pacifiquement votre volonte!--Appelez vos
gens, madame, j'appellerai les miens. Ah! j'oubliais, nous les avons
laisses a Paris, nous voyageons tous deux incognito.--Mes gens,
monsieur, c'est ma colere, c'est ma dignite, c'est ma pudeur.--Vous
oubliez votre vertu, madame, voulez-vous que je la sonne?"

Octave fut tres surpris de voir deux larmes dans les yeux de la dame.
Il lui prit les mains et les baisa respectueusement, "Madame, si je
vous ai blessee, je vous en demande pardon."

C'est toujours au moment ou la femme va mettre un homme a la porte
qu'elle se laisse vaincre, si l'homme--est un homme,--s'il sait
qu'elle est belle et qu'elle a raison.

Octave fut irresistible; il parla si bien, il se montra si insense,
il trouva tant de mots imprevus, il prouva tant d'amour subit, que la
dame fut presque desarmee.

Ils signerent un traite en quatre articles, a peu pres comme dans le
Voyage sentimental et dans je ne sais quelle comedie.

    I.--La chambre sera divisee en deux jusqu'a minuit.

    II.--Monsieur aura son lit, mais n'aura pas le droit de se
    coucher.

    III.--La clef restera a la porte, quelque dommage qu'il en puisse
    advenir.

    IV.--Monsieur respirera a l'unique fenetre, mais a la condition
    que Madame ne sera plus la.

    ARTICLE ADDITIONNEL.--Jusqu'a minuit, Monsieur cherchera une
    chambre par la ville,--ou une dame plus hospitaliere.--S'il ne
    trouvait pas a minuit, les parties belligerantes aviseront.

A peine le traite fut-il signe, que la dame se mit a la fenetre, comme
pour bien marquer son droit. "C'est cela, dit Octave, les femmes
ne perdent jamais une minute pour prouver leur despotisme." Et il
s'approcha de la fenetre, comme s'il manquait d'air. "Je vous vois
venir, dit la dame, la fenetre est etroite,je connais ces malices-la.
--Je ne doute pas, madame, de votre science--universelle.--Les femmes
les plus ignorantes ont passe sous l'arbre de leur grand'mere; Adam ne
leur apprend jamais rien. Aimez-vous ces hautes montagnes?--Beaucoup,
monsieur. Mais si vous voulez bien les voir, allez vous promener. Ne
violons pas la loi. Je suis venue pour m'habiller, on va sonner tout
a l'heure le diner, et, grace a vous, je ne dinerai pas.--Voyez, madame,
ce que c'est que la passion, j'avais oublie moi-meme l'heure du diner,
et pourtant, Dieu sait si j'avais faim en arrivant. Voulez-vous diner
avec moi, madame? Les passions les plus violentes ne m'empechent pas
de diner.--Ni moi non plus, mais je dine seule dans ma chambre ou a
table d'hote. Et je vous assure que je suis plus seule encore a table
d'hote que je ne le suis chez moi.--Madame ne trinque pas avec
l'infanterie?--Vous avez bien raison, tous ces Allemands ne sont pas
des hommes, si ce n'est pour les Allemandes.--Sur ce mot, madame, j'ai
l'honneur de vous saluer. Nous nous reverrons entre onze heures et minuit.
--Oui, monsieur, pour nous dire adieu.--Oui, un eternel adieu, madame."

Et le duc de Parisis referma la porte tout en disant: "Je veux que
le diable m'emporte si j'ai penetre celle-la; j'ai pourtant de bons
yeux."

Il avisa l'hotelier en descendant. "Eh bien! vous m'avez fait faire
une singuliere connaissance. A propos, comment se nomme cette
dame?--Madame de Marsillac. Tenez, monsieur, j'ai la sa carte dans le
bureau de l'hotel."

Octave regarda la carte. "Une couronne de marquise! il fallait donc me
dire cela.--Pourquoi, monsieur?--Pourquoi? c'est que je n'y serais pas
alle par quatre chemins, je n'aurais pas fait tant de facons."

L'hotelier, tout malin qu'il fut, eut bien l'air de ne pas comprendre.

Cinq minutes apres, Octave alluma un cigare et s'en alla en toute hate
prendre sa pature, selon son expression, au palais des jeux--a la
Conversation, ainsi nommee parce qu'on n'y parle jamais.

Apres avoir fait vingt pas, il se retourna et regarda une des fenetres
du second etage, ou il croyait apercevoir Mme de Marsillac; mais il ne
la vit pas.

Elle avait ferme la croisee et regardait a travers le rideau. Il fut
desappointe et elle fut contente. "Marsillac, Marsillac, disait-il
entre ses dents, je connais des Marsillac; c'est une bonne famille
toulousaine; il y a un Marsillac au service du pape. Qui sait, la
marquise entretient peut-etre un zouave pontifical!"




II

DE MADAME DE MARSILLAC QUI PORTAIT DES MUFFLES D'OR SUR CHAMP DE

GUEULES


A son arrivee a la Conversation, Octave fut acclame. "Parisis!
Parisis! Parisis!" Ce fut a qui l'aurait a sa table. "Par ici! par
ici! par ici!" criaient-ils tous.

Octave cherchait les femmes des yeux, comme s'il dut voir Violette. On
revenait des courses, on etait encore dans la folie de cette descente
de la Courtille. "Quelle bonne fortune de te voir ici, toi qu'on
n'attendait pas!--Je ne suis pourtant pas en bonne fortune, dit
Octave. Je viens de faire une cour assidue pendant une heure a une
femme que je ne connais pas, et elle m'a mis a la porte. Apres cela,
c'est peut-etre une bonne fortune, car, qui sait si elle a deja fait
cela pour quelqu'un? Connaissez-vous Mme de Marsillac?--Si nous la
connaissons! mais nous ne connaissons qu'elle ici.--Entendons-nous.
Vous la connaissez intra muros?--Oh! pour cela, non! elle est fort
belle, tout le monde le lui dit, mais elle ne recoit nos hommages
qu'extra muros: aucun de nous n'a encore penetre chez elle. Tu es
donc entre par la fenetre?--Non! Je suis descendu chez elle.--Par la
cheminee?--Peut-etre. Que fait-elle ici?--Elle joue.--Ni pere, ni
mari, ni frere, ni amoureux?--Non, Elle est arrivee avec un negre qui
ajustait la queue de sa robe de distance en distance; mais le negre
a ete enleve par une bourgeoise de Breslau, qui voulait jouer a la
couleur.--Comment passe-t-elle ses jours et ses nuits?--Ses nuits,
c'est le secret des dieux. Ses jours, c'est le secret de Polichinelle.
Elle vient indolemment au trente-et-quarante vers midi. Elle n'est ni
bruyante ni coquette, elle prend sa place sans emphase, elle pique les
coups avec conscience, et elle joue le jeu le plus stupide que j'aie
vu jouer.--Apres cela, dit une femme de la meilleure compagnie, chacun
joue selon son inspiration. Vous la trouvez si belle et je la trouve
si bete.

Pour celebrer la bienvenue du duc de Parisis, on avait apporte trois
tables autour de lui. Tous les coeurs s'etaient rapproches; au
dessert, les femmes buvaient dans le verre de leurs voisins. Ce fut
une petite fete du Cafe Anglais. Octave pensait vaguement a la dame de
l'hotel de France. Il voyait se dessiner ces deux lits aux draperies
blanches, que protegeaient le roi de Prusse et la reine Victoria. A
travers les fumees du vin de Champagne, il ne voyait pas de plus doux
horizons. Ce jour-la, son ideal etait cette chambre que sa destinee
lui avait ouverte et presque fermee.

Apres le diner, on alla deux par deux, la femme entrainant l'homme,
hasarder une poignee de louis, qui a la roulette, qui au trente-et-
quarante. Octave cherchait toujours Violette, sans prononcer son nom;
mais Violette ne parut pas, soit qu'elle se cachat dans l'hotel, soit
qu'elle eut quitte Bade. Il jeta un billet de cinq cents francs a la
noire, pour Mlle Tourne-Sol, qui faillit se trouver mal en voyant un
rouleau de cinq cents francs couvrir son billet. Pour lui, il n'avait
pas vu cela;

Mme de Marsillac venait de passer devant lui, plus belle encore qu'il
ne l'avait vue chez elle--chez lui. "Madame que cherchez-vous? dit-il
en se placant sur son passage.--Ce n'est pas vous, monsieur.--Vous
avez tort, madame, car vous me trouveriez si vous me cherchiez bien.
--Je suis furieuse. Figurez-vous que j'avais retenu ma place, et cet
hippopotame que vous voyez la-bas me l'a prise pour jouer des Frederics.
Il la deshonore.--Eh bien, madame, ne soyez pas furieuse. Je vais le
prier de me donner votre place; s'il refuse, comme c'est un Allemand,
je lui chercherai un querelle d'Allemand."

Tout en disant ces mots, Parisis alla droit a l'hippopotame.
"Monsieur, vous allez avoir la parfaite bonne grace de donner votre
place a une dame qui est debout.--Non! dit l'Allemand.--Monsieur,
vous etes marie, n'est-ce pas?--Oui! dit l'Allemand.--Eh bien,
monsieur, je vais enlever votre femme.--Cela m'est bien egal,
monsieur!--Si j'enleve votre femme, monsieur, c'est pour enlever
votre fille." L'Allemand se leva. "Monsieur, vous m'insultez!--Oui,
monsieur." Mme de Marsillac avait deja repris sa place. "Tenez, mon
bonhomme, dit-elle a l'Allemand en lui presentant un double florin,
voila la dot de votre fille."

Mme de Marsillac etait tres emue quand elle prit le rateau pour
conduire a la rouge un des deux rouleaux que Parisis avait vus sur sa
cheminee. Elle perdit. Tout le monde avait les yeux sur elle, ce qui
l'obligea a hasarder le second rouleau pour avoir l'air brave. Ce sont
ces coups-la qui perdent le joueur. Des que le joueur se croit en
spectacle, il est battu. Mme de Marsillac perdit le second rouleau.
Elle prit une epingle et marqua heroiquement sa defaite. Mais comment
prendre sa revanche? Elle se tourna vers Octave et lui dit ces simples
mots: "Et pourtant, je sens une serie a la rouge!" Octave chiffonna
un billet de mille francs et le jeta a la rouge. "Je suis de moitie,"
dit-il avec une exquise galanterie. La rouge sortit. "Va pour trois
mille francs," dit-il au croupier qui taillait la banque. Et il jeta
d'un air distrait un autre billet de mille francs. La rouge sortit.
Du second coup, Parisis atteignit donc le maximum. "Va pour six mille
francs."

La dame ne disait pas un mot. La rouge sortit huit fois. La taille
n'etait pas finie, mais la banque sauta. Il y avait, tout naturellement,
une grande emotion autour de la table. "Eh bien! dit Octave a Mme de
Marsillac, reprenez le rateau dans vos blanches mains, et tirez a nous
ces papillons et ces lingots. "C'est un travail, dit Mme de Marsillac
en saisissant le rateau et en le posant sur la "masse."--Savez-vous
compter? dit-il a la belle joueuse.--Non, dit-elle. Et vous?--Moi non
plus. Prenez les papillottes, moi je prendrai l'or.--Non, vous seriez
vole. Appelons un homme de loi.--Oh! mon Dieu, dit Octave qui savait
deja son compte, c'est une misere, il y a quarante-huit mille francs.
--Et encore, dit Mme de Marsillac qui savait compter aussi, il y a
deux mille francs qu'il faut retrancher, puisque c'est votre mise.
--Il ne faut rien retrancher du tout, c'est votre mise comme la mienne.
Comptez-vous donc pour rien votre inspiration? Voyez le hasard: si vous
aviez eu mille francs de plus, je ne gagnais rien. Bien mieux, si
j'avais parlemente une demi-minute de plus avec l'hippopotame, vous
ne perdiez que mille francs avant la serie.--Oui, les mille francs
qu'on jette aux dieux jaloux, comme disent les joueurs."

M. de Parisis eut beau dire pour faire un partage d'amoureux, Mme de
Marsillac ne consentit a prendre que la moitie.

Elle porta tres bien sa fortune. Apres avoir risque quelques louis a
la roulette, toujours en compagnie d'Octave, elle le salua avec un
charmant sourire et lui dit qu'elle allait se coucher. "Je vais vous
accompagner, madame, car vous avez peur des voleurs?--Non, je n'ai
pas peur des voleurs d'or--ni des autres, ajouta Mme de Marsillac d'un
air railleur." Et elle partit.




III

LA LUNE REGARDAIT PAR LA FENETRE


Octave jugea qu'il devait etre dans la place avec elle.

Maintenant qu'il venait de lui faire gagner vingt-quatre mille francs,
il se croyait moins avance qu'auparavant. Il etait de ceux qui ne
veulent jamais cueillir le fruit de la reconnaissance. Une femme qu'il
avais obligee etait sacree pour lui.

Il est vrai qu'il n'avait pas oblige Mme de Marsillac: il avait joue
avec elle; mais enfin il craignait qu'elle ne prit desormais ses
prieres pour des echeances. Voila pourquoi, surtout, il voulait etre
rentre avant elle. Cela ne lui fut pas bien difficile; quand il prit
la clef a l'hotel, elle etait encore a mi-chemin.

Sa premiere action fut de se jeter sur le lit reserve en machant une
cigarette, apres toutefois avoir allume les quatre bougies du cote
oppose sur la cheminee et sur le gueridon. "A giorno," dit Mme de
Marsillac en entrant. Elle chercha des yeux et fit un pas en arriere
en voyant Parisis couche. "Sur mon ame, monsieur, je ne m'attendais
pas a celle-la."

Octave salua legerement de la tete sans faire un mouvement.
"Figurez-vous que je suis roue. Est-ce le voyage? sont-ce les emotions
du jeu? Toujours est-il que me voila couche et que pour rien au monde
je ne me tiendrai debout.--Comment faire? Et moi qui pour rien au
monde ne me coucherais si vous ne vous levez pas.--Vous voulez donc,
madame, me condamner a dormir debout?--Je sais bien, monsieur, que
vous n'avez pas des pieds a dormir debout; mais, enfin, ni moi
non plus.--Eh bien, madame, couchez-vous, je n'y mettai point
d'obstacle.--En verite! c'est pour cela que vous avez allume quatre
bougies?--Oui madame; je ne sais rien de plus charmant qu'une femme
qui se couche, comme je ne sais rien de plus attristant qu'une femme
qui se leve.--Quatre bougies! reprit Mme de Marsillac?--Oui, reprit
Octave; sans compter que la lune met son museau a la fenetre.--Tout
cela est fort joli, monsieur; mais il sera tout a l'heure minuit: vous
n'avez pas oublie les articles de notre traite, c'est l'heure de nous
dire adieu.--Pour toujours?--Pour toujours.--Eh bien, madame, c'est
au-dessus de mes forces, soyez charitable; ce lit est ma seule planche
de salut, ne me rejetez pas a la mer, je vous jure que je ne violerai
pas les lois de l'hospitalite.--L'hospitalite! Comment, vous prenez
une citadelle qui n'etait pas defendue, vous y entrez avec armes et
bagages, vous vous y couchez, et vous parlez d'hospitalite?"

La figure de Mme de Marsillac, jusque-la souriante devint tout a coup
serieuse.--Allons, monsieur, nous avons deja dit trop de sottises;
vous me forcerez a sonner et a prier le maitre de la maison de vous
mettre dehors.--Prenez garde, madame, je ferai du bruit et on me
mettra dedans.--Allons, monsieur, devenez donc serieux pour cinq
minutes. Je sais bien que vous n'etes pas venu a Bade pour cela; vous
avez trop de tete pour accuser le vin de Champagne de vos folies."

Octave avait souleve la tete: "Madame, si vous me fermez votre porte,
(je pourrais dire ma porte) songez donc a quelle extremite vous
me condamnez: il me faudra aller demander l'hospitalite a Mlle
Tourne-Sol.--Eh bien, vous vous retrouverez en pays de connaissance;
car, tous les deux, vous avez enleve a la semelle de vos bottines la
poussiere patriotique du boulevard des Capucines.--Madame, vous
ne nous connaissez pas, ni elle ni moi; ladite demoiselle, toute
Tourne-Sol qu'elle soit, n'a jamais hasarde son pied mignon sur le
boulevard des Capucines.--Ah! oui, je la connais--par oui-dire:--c'est
une ancienne ecuyere, elle est toujours a cheval. Vous feriez mieux de
l'appeler Mlle Tourne-Bride.--Allons, vous redevenez spirituelle, ma
cause est gagnee.--Non, monsieur, votre cause est plus perdue que
jamais. Voyez plutot, je vais sonner."

Octave se leva d'un bond; il prononca quelques paroles hypocrites qui
lui permirent de retirer la clef, apres avoir tout doucement ferme la
porte a double tour. "Je croyais, dit Mme de Marsillac, que cela ne se
faisait plus que dans les comedies.--Peut-etre, madame. Il y a encore
une chose qui ne se fait que dans les comedies." Et Parisis arracha le
cordon de la sonnette. "Vous devenez fou, monsieur!--Que diriez-vous
si j'etais sage?"

Mme de Marsillac alla se camper fierement au manteau de la cheminee.
"Vous vous imaginez peut-etre que j'ai peur de vos violences et que je
m'inquiete de vos malices?--Non. Je m'imagine que vous ne pouvez
pas finir une si belle journee par une nuit blanche.--Eh bien! je
compterai mon or ou j'ecrirai ma depense.--Je ne vous croyais pas une
femme de chiffres.--Si vous aimez mieux, si vous ne voulez pas que je
me depoetise a vos yeux, j'ouvrirai la fenetre et je reverai au
clair de la lune, comme Juliette attendant Romeo.--Puisque Romeo
est la!--Vous! Romeo! Si vous etiez Romeo, mon cher monsieur, vous
descendriez bien vite la, sous les arbres, pour me chanter une
serenade; mais il n'y a pas plus de Romeo que sur le quai des
Morfondus."

La dame alla ouvrir la fenetre; naturellement Parisis se mit dans
l'embrasure; mais elle le repoussa vertement, avec une indignation
bien naturelle ou bien jouee. "Vous etes belle ainsi! lui dit-il en se
croisant les bras, car il jugeait que le moment de la grande bataille
n'etait pas venu encore.--Je le sais bien, dit Mme de Marsillac: une
femme est toujours belle quand elle reste une femme en face d'un homme
qui s'oublie.--Voulez-vous fumer, madame?" Un sourire amer. "Pourquoi
toutes ces impertinences? Que vous ai-je fait! Si on savait a Paris
qu'entre minuit et une heure du matin, M. de Parisis se trouvait le 5
septembre, a Bade, chez une femme du monde, que penserait-on?--Il y a
longtemps, madame, que Paris ne songe plus a ces choses-la: il aurait
trop a penser. Il n'y a plus que les begueules qui s'indignent du
plaisir des autres. Je vous en conjure, n'ayons pas de prejuges. Vous
etes a Bade toute seule comme j'y suis moi-meme; puisque vous aimez
les chiffres, un et un font deux; quoi de plus beau que ce nombre
d'or, quand c'est un homme amoureux et une belle femme?"

Octave s'etait rapproche de Mme de Marsillac et lui avait pris la
main. "Songez, madame, que vous n'etes pas venue ici, j'imagine, pour
faire votre salut.--Cela ne vous regarde pas, monsieur, vous n'avez
aucun titre pour veiller sur mes actions.--Peut-etre, madame, car je
suis l'opinion publique.--Eh bien, si vous etes l'opinion publique, je
m'en fiche."

Depuis une heure, Mme de Marsillac avait les belles attitudes d'une
femme du monde qui s'indigne et qui ne veut pas etre vaincue; mais
elle prononca ces dernieres paroles comme si le mot eut ete plus
energique. "Apres tout, pensa Octave, c'est peut-etre une simple
drolesse--ou plutot une drolesse compliquee."

Mais il fit cette reflexion stereotypee que beaucoup de femmes du
meilleur monde ont pris, pour etre plus a la mode, le beau langage et
les belles manieres des femmes de la plus mauvaise compagnie.

Il voulut faire quelques fouilles archeologiques. "Mais, madame, nous
devons nous connaitre beaucoup! car nous sommes bien nes tous les
deux; nous avons du vivre dans les memes parages.--Non, monsieur, je
ne vous ai jamais rencontre, hormis chez moi.--Vous allez aux bals de
la cour, aux fetes des ambassades, aux soirees des ministres?--Non,
monsieur, je ne sors jamais de chez moi.--Alors, vous habitez
quelque solitude du faubourg Saint-Germain, l'herbe pousse sur
votre seuil.--Non, monsieur, il vient beaucoup de monde dans ma
maison.--Et... qu'est-ce qu'on fait chez vous, madame?--Cela ne vous
regarde pas, monsieur, la recherche de la vie privee est interdite."

Parisis tourmenta sa moustache. "Vous etes une femme impenetrable.
--Non; je suis toute simple; vous ne pouvez voir dans mon ame, parce
que vous avez un lorgnon.--Mon lorgnon ne m'empeche pas de voir que
vous avez les plus beaux bras du monde."

Parisis glissait sa main sous la manche etoffee. "Froide comme le
serpent!--Je suis une femme de marbre.--Ou est Pygmalion? Est-ce que
votre mari est a Biarritz quand vous etes a Bade?--Allez y voir."

A cet instant, une bobeche cassa sous le feu de la bougie. Mme de
Marsillac tressaillit et s'abandonna presque aux mains caressantes
d'Octave. "Suis-je assez bete! dit-elle; voila pourtant les choses qui
me font peur.--Eh bien, madame, nous allons eteindre les bougies
pour que les bobeches ne cassent plus, car les bougies sont a toute
extremite.--Et vous croyez peut-etre que moi aussi je suis a toute
extremite? Eh bien, je vous avoue franchement que oui, parce que vous
m'avez enervee et que je meurs de sommeil.... Je vous en prie, vous
dechirez mes dentelles...."

Octave avait eteint les bougies. "Voyons, monsieur de Parisis,
soyez bien sage, allez vous coucher et je vais me jeter dans un
fauteuil.--Dans un fauteuil!" Octave souleva avec ses bras d'acier
cette belle amazone comme il eut fait d'un enfant. Mme de Marsillac
fut si emerveillee de la force de M. de Parisis, qu'il lui echappa ce
cri involontaire: "Je n'avais jamais vu cela!--C'est la force de
la passion, dit Octave en coupant chaque mot par une averse de
baisers.--Oh! mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir!"

Mme de Marsillac se cacha la tete dans les mains. "Pourquoi vous
cacher, puisque j'ai eteint les bougies?--Vous ne voyez donc pas, mon
cher Parisis, la lune qui nous regarde par la fenetre?"




IV

POURQUOI ANGELE ETAIT-ELLE PARTIE


Le lendemain, je veux dire quand le soleil eut resplendi dans l'allee
de Lichtenthal et sur la montagne du Vieux-Chateau, Mme de Marsillac
se souleva sur l'oreiller et sauta dans ses pantoufles sans vouloir
reveiller Parisis, qui faisait semblant de dormir.

Elle s'habilla quatre-a-quatre, comme une voyageuse qui va manquer
le train. Elle prit pourtant le temps de se regarder un peu dans le
miroir de la cheminee. "N'est-ce pas que vous etes belle ainsi?" dit
Octave sans remuer.

Tout echevelee encore, sa paleur eclatait sous les touffes noires,
legerement bouclees. "Non, je ne suis pas belle, j'imagine que vous me
voyez en songe, car vous n'etes pas reveille.--C'est un reproche
que je ne merite pas, car je n'ai pas sommeille, c'est moi qui vous
regardais dormir.--J'ai peur de manquer le depart du matin; grace a
vous, j'ai oublie de remonter ma montre, et ces pendules d'auberge
n'ont jamais marque que l'heure du dejeuner.--Pourquoi parlez-vous de
partir? Est-ce que c'est moi qui vous chasse, n'avons-nous pas une
chambre a deux lits?--Oh! pour Dieu, faites-moi grace de vos malices,
je parle de partir parce que je vais partir. Comment voulez-vous que
je reste a Bade apres notre rencontre, qui sera cette apres-midi la
chronique de tout le pays.--Ma chere Angele, qu'est-ce que cela vous
fait? Je t'aime et tu es belle, pas un mot de plus. Je vais envoyer
une depeche a Paris, mes chevaux arriveront demain avec mes gens, nous
allons louer un chalet pour huit jours, avenue de Lichtenthal, et nous
y mangerons les vingt-quatre mille francs que tu m'as fait gagner
hier."

Mme de Marsillac regarda Octave et sembla seduite par cette
perspective de vivre huit jours avec lui dans cette solitude toute
mondaine et toute romanesque. "C'est une idee, cela!--Je suis de
l'ecole de Girardin, j'ai une idee tous les huit jours. C'est dit,
n'est-ce pas?--Avec vous, on perd son temps a dire non."

Disant ces mots, Angele se pencha vers Octave pour l'embrasser.
"Qu'est-ce que cela? dit-elle en voyant un petit poignard d'or sur
l'oreiller.--Cela, dit-il, c'est un fetiche que j'ai mis dans tes
cheveux. Garde-le si tu veux que mon amour te porte bonheur."

Octava s'etait habille. Il baisa Angele sur le cou et sortit en toute
hate en disant qu'il allait commander le dejeuner a la Conversation
sous les arbres. "Attendez-moi sous l'orme, lui dit Mme de Marsillac."

Une demi-heure apres, Octave etait assis sous l'orme de Mery, devant
les degres de la Conversation, a une petite table surabondamment
couverte de flacons de vin du Rhin. Il attendait Angele, en lisant
un journal pour embrouiller un peu plus son esprit sur la question
d'Orient. On lui preparait les plus belles ecrevisses de Loos et les
plus belles truites tombees des cascades.

Mlle Tourne-Sol vint s'asseoir a cote de lui. "C'est pour moi que tu
prepares ce festin?--Oui, dit Octave qui ne voulait pas etre pris sans
femme." Il avait deja pose cinq minutes, et il trouvait que c'etait
cinq minutes de trop.

On sait, d'ailleurs, que son plus grand bonheur etait d'assembler les
nuages, de brouiller les cartes, de jouer aux imbroglios, comme les
Indiens jouent avec les couteaux. Il n'etait jamais plus content de
lui que dans les situations inextricables. Les coleres d'Hermione,
les larmes de Berenice, les imprecations de Sapho etaient douces a
son coeur. Il affrontait le danger, le sourire sur les levres et
l'insouciance dans l'ame. Il disait que les meilleures melodies
etaient celles qui remuaient toutes les cordes.

Il dejeuna donc avec Mlle Tourne-Sol, esperant bien que Mme de
Marsillac viendrait, altiere et humiliee a la fois, troubler ce duo
matinal.

Mais Angele ne vint pas. Il pensa qu'elle avait entrevu de loin Mlle
Tourne-Sol et qu'elle etait retournee sur ses pas. "Apres tout, se
dit-il en buvant une derniere perle de Johannisberg, c'est peut-etre
une honnete femme."

Quand il retourna a l'hotel, une demi-heure apres, il ne fut pas peu
surpris d'apprendre que Mme de Marsillac etait partie. Il monta dans
la chambre, bien convaincu qu'il trouverait un mot d'adieu. En effet,
sur la cheminee, pres de la bobeche cassee, il trouva ce simple
billet:

    Adieu, sans rancune, mais ne nous revoyons jamais!

    ANGELE.

Un nuage de melancolie se repandit sur le front d'Octave. Pendant
toute la journee on lui parla de sa misanthropie. Tout alla mal: il ne
fit plus sauter la banque, il sauta lui-meme; Violette passa devant
lui toute rayonnante au bras du prince Rio; Mlle Tourne-Sol ne le
quitta pas d'une semelle; il rencontra un musicien qui avait le
mauvais oeil; au diner, on renversa du sel sur la table.

Mais le soir jugez s'il fut heureux, quand il rentra avec l'idee de
se coucher avec le souvenir d'Angele, de trouver une femme au lit.
"Angele!" s'ecria-t-il. Et il courut pour embrasser Mme de Marsillac.

Quel ne fut pas son desespoir quand il reconnut Mlle Tourne-Sol. Comme
la veille, il y avait quatre bougies allumees, il les eteignit avec
fureur, comme s'il dut retrouver son illusion perdue; mais la lune
curieuse, comme la veille, vint le railler a la fenetre.

Pourquoi Angele etait-elle partie?




V

VIOLETTE AU SECRET


Octave n'etait point un elegiaque, il se consolait des femmes avec les
femmes.

Cependant, a son retour a Paris, trois semaines apres l'aventure a
Bade, il chercha partout et ailleurs "Mme la marquise de Marsillac."
Il jugea que c'etait une provinciale egaree a Bade, quelque femme
mariee qui voulait s'amuser sans le dire a son mari. Il pensa que
le nom de Mme de Marsillac etait un pseudonyme et jura de ne jamais
prendre au serieux les femmes qui voyagent.

Beaucoup de lettres attendaient Octave. Il regarda toutes les
enveloppes avant de les ouvrir. Il esperait une lettre de Champauvert,
il trouva une lettre de M. Rossignol, son intendant au chateau, qui
fut pour lui un coup de tonnerre.

    "Apres une enquete sur le poison repandu dans le bouquet de roses,
    on vient d'arreter a Paris une demoiselle Violette, que vous
    connaissez sans doute, monsieur le duc, si j'en crois le journal.
    On dit qu'on la conduira ces jours-ci a Champauvert pour continuer
    l'instruction de cette affaire mysterieuse."

M. Rossignol avait decoupe un entrefilet d'un journal du pays, que
Parisis lut avec fureur:

"Il n'est bruit dans nos contrees, que de l'arrestation d'une de ces
demoiselles a la mode qui sont le desespoir des familles. Celle-ci,
qui s'est baptisee du nom de Violette, mais qui s'appelle Marty de son
nom de famille,--un vrai nom de melodrame--est venue dans un chateau
voisin, il y a quelque temps, en proie a une rage de jalousie qui l'a
poussee, dit-on, a un crime abominable. S'il faut en croire le bruit
public, elle aurait repandu le poison des Medicis sur un bouquet
roses-the qu'on devait offrir a une jeune fille de la plus haute
famille au moment de ses fiancailles. Au moment de son arrestation,
cette demoiselle Violette a prononce un nom bien connu ici, un nom
illustre qu'il est de notre devoir de ne pas rappeler. La justice
suit son cours: la malignite publique va trouver bien des motifs de
curiosite dans cette cause, qui sera celebre."

Le procureur imperial n'avait pu etouffer l'affaire, le medecin de
Champauvert ayant parle partout avec mystere du bouquet empoisonne.
Le juge d'instruction avait si bien cherche l'etrangere de l'hotel
du Lion-d'Or, errant un matin a Champauvert, qu'il avait trouve ses
traces. Voila pourquoi il avait signe un mandat d'arret "contre la
fille Louise Marty dite Violette, domiciliee a Paris, rue d'Albe,
no 7, anciennement avenue d'Eylau."

Octave lisait pour la seconde fois la lettre de M. Rossignol, quand
son valet de chambre lui dit qu'un homme de mauvaise mine, tout noir,
avec une cravate rouge, demandait a etre introduit.

Cet homme se presenta presque aussitot devant lui. Il reconnut un de
ces rodeurs parisiens, familiers au Palais de Justice, aux cabarets
nocturnes, a tous les mauvais lieux. "Que me voulez-vous? demanda
le duc de Parisis.--C'est que, voyez-vous, monsieur, j'ai une
correspondance pour vous.--Eh bien!"

L'homme a la cravate rouge fit un signe au valet de chambre de
s'eloigner. Il tira de son portefeuille,--car il avait un portefeuille,
--un admirable portefeuille en cuir de Russie qu'il avait vole la
veille a un Anglais, sous pretexte de lui demander du feu pour allumer
son bout de cigare. "Entre nous, monsieur le duc, dit-il, il ne faut
pas m'en vouloir; je suis incognito facteur de la petite poste des
prisons. Je rends plus de services a moi tout seul que tous les
employes de la grande poste, et on peut me confier des valeurs: vous
voyez, mon prince, que j'ai un portefeuille.--Est-ce que vous m'apportez
de l'argent? dit le duc de Parisis en souriant.--De l'argent? Vous me
feriez mettre a la porte. Je vous apporte mieux que cela."

Et le messager des prisons remit a Octave une lettre de Violette.
"Est-ce qu'il y a une reponse? demanda Octave en decachetant la
lettre.--Oui, la dame est au secret; mais, sur mon honneur, ce que
vous ecrirez lui arrivera."

Et comme il y a des joueurs de mots a tous les degres, celui-ci
ajouta: "Il n'y a point de secret pour moi."

Voici la lettre de Violette:

    "Octave! Octave! je suis a moitie morte de chagrin. Le savez-vous?
    Hier, comme je revenais du bois, deux hommes, qui etaient a ma
    porte, m'ont dit de les suivre a la prefecture de police. J'ai
    voulu passer, le premier a mis brutalement la main sur moi; j'ai
    resiste; le second m'a parle plus doucement et m'a propose de
    monter dans un fiacre. Il m'a fait comprendre qu'il fallait obeir
    si je voulais eviter un grand scandale dans une rue ou tout le
    monde me connaissait. Je suis montee en fiacre, esperant bien
    qu'il y avait une meprise et que le juge d'instruction me
    rendrait la liberte; mais on m'a jetee dans un cachot, comme une
    criminelle, avec trois autres femmes que je ne connais pas. De
    quoi m'accuse-t-on? grand Dieu! Une de ces femmes m'a confie, avec
    un air de sympathie, qu'elle n'etait la que pour me parler. Dieu
    sait si j'ai quelque chose a dire! Si vous recevez cette lettre,
    qu'elle m'a promis de vous faire parvenir, sauvez-moi de cette
    mort anticipee. Le mandat d'arret portait bien mon nom de Louise
    Marty, surnommee Violette; mais je suis sure qu'il y a une erreur
    de la justice. Octave! Octave! Pourquoi ne m'avez-vous pas laissee
    mourir a la porte de Mme d'Entraygues?

    "VIOLETTE."

L'homme a la cravate rouge demanda a Octave s'il etait content.--Oui,
tres content, dit Octave. Et il ecrivit ce mot a Violette:

    Violette, je vous aime et je veille sur vous.

    "PARISIS."

Et se tournant vers l'homme a la cravate rouge: "Tenez, il faut que
cette lettre arrive dans une heure.--Comme vous y allez, mon prince!
Je n'ai pas encore dejeune.--Eh bien, reprit Octave en lui jetant cinq
louis, vous ne dejeunerez pas."

Le jour ou le duc de Parisis recevait les lettres de M. Rossignol
et de Violette, la marquise de Fontanelles recevait celle-ci de
Genevieve:

    "Je suis desesperee, ma chere Armande. Je ne sais quel demon s'est
    incarne a Champauvert depuis la mort de ma tante; mais j'y meurs
    de chagrin. A qui ouvrir mon coeur? Ah! si tu etais la! Si tu
    m'aimes, accours. Figure-toi que j'ai ete empoisonnee par un
    bouquet de roses; mais qu'est-ce que cela? Ce n'est pas la qu'est
    le mal! Le meme bouquet a empoisonne une des filles de service qui
    a voulu rire avec le poison.

    "Malgre toutes mes prieres on instruit l'affaire, il me faudra
    comparaitre comme temoin. J'aime mieux mourir. Et puis, figure-toi
    qu'on a arrete une pauvre fille qui aime M. de Parisis: je reponds
    que celle-la n'est pas coupable. Mais je ne puis pas dire le
    nom de l'empoisonneuse, quoique je le sache bien. C'est une
    desolation. C'est un scandale. Je ne sais ou cacher mes larmes.
    Viens me voir, si tu m'aimes. Je te dirai tout cela. Mais les
    journaux parleront avant moi. Oh! mon Dieu! mon Dieu! qui donc a
    permis que la dignite des familles, que la pudeur des femmes,
    que toutes les vertus soient ainsi jetees eu pature a la sottise
    publique.

    "Adieu, je meurs de chagrin."

    "GENEVIEVE."

La marquise de Fontaneilles voulait courir a Champauvert pour consoler
Genevieve, mais le marquis ne voulut pas, dans la peur que le nom de
sa femme ne fut inscrit au proces.

Il tient une petite lettre de Genevieve.

    "Vous avez oublie a Champauvert vos cinq millions et votre
    porte-cigare. Figurez-vous que j'ai failli pour avoir le secret de
    votre insouciance et de votre gaiete. Ne viendrez-vous pas chercher
    vos cigares et vos millions? Vous me trouverez l'ame en deuil."

Octave fut touche au coeur. Il voulut courir a Champauvert, mais il
remit au lendemain cette effusion. Le lendemain il fut pris par une
aventure nouvelle.

Mlle de La Chastaigneraye demeura seule en face de tous ses chagrins;
car elle n'avait pas tout dit a son amie. Un volume de La Bruyere ou
elle avait marque cette pensee: Vouloir oublier quelqu'un, c'est y
songer, n'eut-il pas dit le plus serieux de ses chagrins?

Elle qui n'avait pas peche, elle lisait Mlle de La Valliere, comme si
elle eut ecoute une soeur: "Jesus-Christ est mort pour payer toutes
nos dettes, il a brise le joug de notre esclavage et nous a faits
ses enfants d'adoption."--Oui, disait Genevieve, Jesus-Christ a paye
toutes nos dettes et nous a faits ses enfants, mais il n'a pas brise
le joug de notre esclavage, puisqu'il n'a pas brise le joug de
l'amour.




VI

DE QUELQUES DEMOISELLES CHEZ LE JUGE D'INSTRUCTION


M. de Parisis courut au Palais de Justice. Il avait pour camarade de
college un jeune juge d'instruction, qui s'etait signale par trois ou
quatre condamnations a mort. Celui-la cherchait les crimes. Dans toute
creature, il ne voyait que la tache originelle. Il avait raye le mot
"redemption" de son dictionnaire; il croyait que la peine de mort
etait le soldat de la vie. Aussi etait-ce un curieux spectacle que de
le voir interroger un patient; on peut dire qu'il avait retabli la
question, tant il tyrannisait les consciences, tant il pietinait sur
les ames, tant il flagellait les esprits.

Et comme tout est contraste, dans la vie privee c'etait le meilleur
homme du monde. Comme Leonard de Vinci, il rachetait la liberte des
oiseaux, il etait genereux aux derniers saltimbanques, et, s'il eut
dechire son manteau, c'eut ete pour les epaules de deux pauvres.

Quand Parisis etait entre dans le cabinet du juge d'instruction,
on annoncait sept ou huit femmes--legeres--tres legeres.--plus que
legeres. "J'espere que tu ne vas pas me mettre a la porte," lui dit
Parisis. Mais le juge d'instruction comprenait severement son devoir,
il se leva pour conduire son ami jusqu'au seuil.

Octave tint bon. "Non, non, dit-il, je suis de l'affaire, tu verras
que je repandrai ca et la un trait de lumiere. D'ailleurs, j'ai a te
parler tres serieusement."

Les femmes entraient deux par deux comme a une procession.

Octave prit un livre de droit et fit semblant de ne pas ecouter. Le
juge d'instruction fit semblant de ne pas s'apercevoir que son ami fut
encore la.

Huit de ces creatures etaient entrees; on eut dit que toutes
descendaient de la charrette qui conduisait Manon Lescaut au Havre.
C'etait la meme insouciance, la meme curiosite, la meme figure ou ne
descendait pas l'ame.

Je me trompe, il y en avait deux qui etaient restees des femmes. Une
grande et une petite. Le juge d'instruction ne put s'empecher de leur
demander par quelle singuliere decheance elles etaient tombees la.

La petite repondit tres vivement que c'etait pour se venger de sa
famille, qui l'avait humiliee par la maison de correction pour un
peche tout veniel. La seconde commenca par dire, avec quelque fierte,
qu'elle ne devait compte qu'a elle-meme de ses actions. Et comme le
juge d'instruction eut le bon esprit d'insister gracieusement, tout
a sa curiosite, elle repondit qu'il n'y a point de stations dans les
chutes de femme; que du premier coup une femme perdue est une femme
perdue; que peut-etre, elle aussi, elle exercait une vengeance.

Octave ne lisait pas son livre de droit: il etait tout aux paroles
de cette femme, il la regardait avec de grands yeux. "Madame de
Marsillac!" dit-il, croyant rever. Il se pencha vers son ami et
lui dit de demander a cette fille depuis quel temps elle en etait
la.--Depuis un an, dit-elle. J'ai frappe a la porte de cette maison,
parce que je n'ai pas trouve un lit, pas meme un lit de paille aux
Filles repenties. Si Mlle Eudoxie se venge de sa famille, moi je me
venge de la societe. "Mais comment pouvez-vous rester la, vous
qui paraissez intelligente? Vous avez donc jete votre coeur a la
porte?--Non, je souffre de l'infamie comme d'autres souffrent du
repentir. C'est la meme penitence.--Mais les heures sont des siecles
pour vous dans une pareille atmosphere.--Non; il y a, si vous voulez
me permettre ce mot, des graces d'etat: je passe mon temps a jouer du
piano et a lire des romans; je lis meme des livres de piete.--C'est
une profanation.--Non! mon ame n'est pas complice."

Octave n'en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles. "Quoi!
murmura-t-il, cette femme qui jouait la-bas a l'ange de vertu!"

Le juge d'instruction questionna la jeune femme sur un crime dont
elle avait ete temoin comme ses compagnes. "Comment vous nommez-vous?
--Melanie, repondit Angele.--Votre nom de famille?--Je ne puis le
dire.--Pourquoi?--Parce que si je me venge, je ne veux me venger que
sur moi-meme.--Ou les coups de poignard ont-ils ete donnes?--Dans le
salon, sur un des canapes.--Qui etait-la?--Ces dames et quatre ou
cinq messieurs que je connais bien, mais dont je n'ai pas le droit
de dire les noms. Demandez cela a une de ces dames."

Et se retournant, tout en indiquant la petite femme deja interrogee:
"Pas a mon amie, car elle les connait aussi, mais les autres ne
pourront vous dire que leurs noms de guerre. L'un s'appelle Carrabas,
l'autre Chat-Botte, celui-la Gladiateur, celui-ci Barrabas.--Que
pouvaient-ils faire au salon?"

Angele regarda profondement le juge d'instruction. "Vous le savez
bien. Ils causaient: on a quelquefois beaucoup d'esprit chez nous. Il
y vient tant d'hommes bien nes que les femmes finissent par faire leur
education. Dieu a pris une cote a l'homme pour faire la femme, c'est
un symbole: l'homme fait toujours la femme.--Et la femme refait
l'homme, dit une fille.--C'est trop de litterature, interrompit le
juge d'instruction." Et il continua gravement son interrogatoire.
Angele, qui n'avait pas reconnu Octave dans l'ombre, alla s'appuyer
au mur de son cote, Il lui prit la main et lui marqua la figure en
passant devant elle. "Quoi! lui dit-il, je vous retrouve dans une
pareille compagnie?" Angele leva les yeux et reconnut Octave, "Oh! mon
Dieu, dit-elle, je ne voudrais pas pour tout au monde que ce malheur
de vous rencontrer me fut arrive. Vous etiez la!" Elle baissa la
tete avec un profond sentiment de tristesse. "Expliquez-moi cette
enigme.--Chut! on nous ecoute; j'irai vous voir demain et je vous
dirai tout; car si vous ne me connaissez pas, je vous connais bien,
vous."

Quand ces filles furent parties, Parisis s'empressa de parler de
Violette; il voulait qu'on la mit en liberte sur-le-champ. "Je reponds
d'elle, dit-il, comme d'une enfant que j'aurais elevee.--Elevee au
mal, dit le juge d'instruction, je te connais.--Te voila encore avec
ta fureur de trouver partout des criminels. T'imagines-tu donc que
j'aie jamais tue une mouche?--Tu as tue des femmes. Il viendra un
jour, mon cher, ou on recherchera le crime moral comme le crime
materiel. Jeter le trouble dans un coeur, desesperer une pauvre
creature dont on a tue l'energie par l'amour, la faire mourir de
chagrin par l'abandon, crois-tu donc que ce ne soit pas la un crime?"

Parisis etait devenu pensif. "Peut-etre, dit-il. Est-ce toi qui vas
inaugurer la repression de ces crimes-la? Appelle deux gendarmes et
mets-moi au regime cellulaire, car je me reconnais coupable. Mais
puisque le jour n'est pas venu de cette justice du coeur, donne-moi
la liberte de Violette, qui est la plus brave creature que j'aie
rencontree.--Comme tu y vas! dit le juge d'instruction, qui voulait
reserver toutes les prerogatives de la justice.--Cela me parait si
simple et si juste! On ne s'elevera jamais assez haut contre l'odieuse
prevention. Quoi! voila une fille convaincue d'empoisonnement, sans
que cela se puisse jamais prouver, puisqu'elle est innocente, on la
jette en prison jusqu'au jour ou il plaira au procureur imperial de
l'envoyer devant messieurs les Jures, qui ont peut-etre une ame et une
conscience, mais qui ont toujours peur de condamner un coupable et
toujours peur d'absoudre un innocent.--Il n'y a pas d'innocents!
s'ecria le juge d'instruction."

Cette parole avait jailli comme la verite. "Sais-tu que tu
m'epouvantes? dit Octave en souriant.--Ah! mon cher, l'etude de
l'homme, c'est l'etude du crime. Nous sommes tous marques du sceau
fatal.--Ce que c'est que le parti pris! Tu as donc commis des
abominations et des atrocites?--Qui sait? dit le juge d'instruction
en souriant a son tour. Si je n'etais occupe a prouver que les
autres sont criminels, je me prouverais peut-etre que je le suis
moi-meme.--Ce sera ta derniere instruction."

Le duc de Parisis parla a son ami de l'empoisonnement a Champauvert.
"Une belle affaire, dit le juge d'instruction, je la sais deja par
coeur. Tu n'as donc pas lu la Gazette des Tribunaux?--Je ne lis
jamais la Gazette des Tribunaux.--Chacun son monde. Tu es dans le
monde des pecheresses et moi dans le monde des criminels; tu lis les
journaux de sport et de fetes, moi je lis les proces en adultere et
les causes celebres de l'amour.--C'est le meme livre, dit Octave; je
lis le commencement, tu lis la fin.--Oui, mon cher duc, il y a la
un medecin que j'estime beaucoup parce qu'il a voulu savoir la
verite.--Tais-toi donc! un charlatan qui a voulu se mettre en
relief.--Je te dis que c'est un honnete homme: si tout le monde
faisait son devoir, il n'y aurait pas de crimes impunis.--Tu
t'imagines que c'est la justice qui punit les crimes!--Et qui donc? Tu
ne me diras pas que c'est Dieu, puisque tu ne crois pas a Dieu.--C'est
la conscience. Tout homme a son tribunal en lui: il est lui-meme son
juge d'instruction et son juge sans appel. Et quand il se condamne a
mort, c'est bien un homme mort, c'est bien un homme mort: il a beau
aller et venir parmi les vivants, il n'est plus de ce monde.--Bravo!
Voila une nouvelle theorie qui supprime la justice des hommes et celle
de Dieu. Tu as des idees, toi; il y a du bon dans ce systeme-la! Mais,
quoi que tu en dises, l'homme qui se juge lui-meme abuse du droit de
grace."

Octave regarda son ami avec l'expression d'une vieille amitie.
"Voyons, mon cher Maxime, donne-moi la liberte de Violette et etouffe
cette affaire! Je sais bien que tu vas me dire que cela ne te regarde
pas; mais je sais bien aussi que tu es tout-puissant, parce que tu es
l'enfant gate du ministre de la justice.--Je te jure que je n'y puis
rien. Les journaux de Paris, apres les journaux de la Bourgogne, ont
parle hier de cet empoisonnement, il faut que l'affaire suive son
cours; le ministre lui-meme se briserait a vouloir tout arreter."

Parisis ne croyait pas que ce fut si serieux. "Mais c'est horrible!
dit-il en voyant d'avance le tableau du proces. Quoi! Mlle de La
Chastaigneraye serait obligee de comparaitre pour accuser Violette ou
toute autre. Mais c'est impossible! elle aimerait mieux mourir!--Ah!
vous voila bien, vous autres: vous vous imaginez toujours parce que
vous portez un grand nom que vous serez toujours au-dessus de la loi.
Tu ne sais donc pas que la loi est symbolisee par un niveau?"

Octave etait desespere. "Apres tout, ne te desole pas. On priera les
journaux de ne donner que les initiales.--Mais quelle folie d'aller
rechercher le crime, puisque ma cousine va bien!--Et la servante?
n'est-ce donc pas une femme comme ta cousine? Apres tout, cette
demoiselle Violette n'ira pas sur l'echafaud. Mais enfin, si c'est
elle, il faudra bien qu'elle expie sa mauvaise action.--Mais je
te jure que ce n'est pas elle.--Eh bien! elle remontera dans son
carrosse, car on dit que c'est une courtisane a la mode."

Pour la premiere fois de sa vie, Octave se sentait vaincu par une
force superieure. Il tremblait de recueillir le mal qu'il avait seme.
Si Violette etait une courtisane, c'etait sa faute a lui; si
elle etait accusee dans l'opinion publique, sur qui retomberait
l'accusation? Sur lui-meme. "Si ce n'est pas Violette, qui donc
est-ce? lui demanda tout a coup le juge d'instruction.--Je ne puis le
dire, repondit Octave; la verite, c'est qu'on ne le sait pas bien.
Mlle de La Chastaigneraye et moi nous avons notre idee, mais nous
n'avons pas de preuves et nous n'en voulons pas chercher. Mais je puis
bien te dire a toi que c'est une vengeance de famille. A quoi bon
penetrer de pareils mysteres, aujourd'hui surtout qu'il faut laisser
aux grandes familles tout leur prestige?--Si c'est cela, tu as
peut-etre raison, dit le juge d'instruction qui etait un homme
d'autorite, eleve a l'ecole de Joseph de Maistre. Va voir le ministre,
qui est la justice faite homme, il voudra peut-etre etouffer le
scandale de cette affaire."

Le caractere de notre temps, c'est qu'il n'y a plus que des
demi-caracteres. A peine les physionomies se sont-elles accusees
fortement, qu'elles deroutent l'observateur par les timidites et les
indecisions. Au moyen age, l'ami d'Octave eut fait condamner jusqu'a
sa famille; au XIXe siecle, il n'avait que par bouffees les ardeurs de
l'Inquisition.

Octave serra la main a son ami: "Dis-moi, puisque je viens de retrouver
l'homme dans le juge d'instruction, fais-moi voir Violette.--Que me
demandes-tu la! Tu ne sais donc pas qu'elle est au secret?"

Parisis sourit: "Pour la justice, mais pas pour moi."




VII

POURQUOI ANGELE ETAIT-ELLE PARTIE


Octave alla voir le ministre; mais il eut beau prier, le ministre lui
dit que les journaux avaient deja trop parle pour que la justice ne
parlat pas a son tour.

Il ecrivit a Violette par la meme poste, car l'homme a la cravate
rouge etait revenu:

    "Je vous sais par coeur, chere Violette. Vous m'avez dit souvent
    que, pour vous, le monde c'etait moi: eh bien! je vous juge. Vous
    sortirez de ce guet-apens blanche comme un lys.

    "Votre ami plus que jamais,

    "DUC DE PARISIS."

Il ecrive a sa cousine sans changer d'encre.

    "Je devine tous vos chagrins, chere Genevieve. Je vous ai quittee
    comme un fou; mais je vous aime comme un frere. Parlez, et j'obeirai.

    "OCTAVE."

Toutes ces emotions n'empecherent pas M. de Parisis de se rappeler Mme
de Marsillac.

Le lendemain, il attendit Angele, tres curieux et tres agite, tout en
pensant a Violette.--Elle ne vint pas.--Le surlendemain il attendit
encore.--Elle ne vint pas. Il se decida, le soir, a lui ecrire ce
billet:

    "Je vous ai attendue, Angele, je vous attends et je vous
    attendrai; il faut que je vous parle et que vous me parliez. Vous
    aimez peut-etre les clairs de lune a Bade, moi j'aime ta lumiere a
    Paris. Venez ce soir souper avec moi, je vous recevrai avec du vin
    du Rhin.

    "Pas un mot au juge d'instruction."

A ce billet, Angele repondit par celui-ci:

    "Ne m'attendez pas, nous ne boirons pas du vin du Rhin a la meme
    coupe. Votre lettre m'arrive a l'heure meme ou je quitte cette
    odieuse maison.

    "Si j'y reviens jamais, je vous le dirai!

    "ANGELE."

Ce billet irrita vivement l'esprit d'Octave. Devant la grande muraille
de l'impossible, on sent qu'il vous pousse des ailes.

Il voulut voir Angele. Depuis cinq minutes, Angele etait partie. "Ou
est-elle allee? demanda Octave furieux.--Ma foi, monsieur, dit une
femme avec un rire effronte, elle n'a pas dit son numero."

Octave ne pensait plus a Angele, quand il recut une lettre de
Champauvert. C'etait la reponse de Mlle de la Chastaigneraye au duc de
Parisis:

    "Je pense, mon cousin, que nous avons chacun notre douleur. Je ne
    puis vous consoler et vous ne pouvez me consoler.

    "Je vous serre la main,"

    "GENEVIEVE DE LA CHASTAIGNERAYE."

Parisis laissa tomber la lettre: "Eh bien! voila qui est concis, on
n'aime pas a ecrire dans ma famille." Et apres avoir relu: "Il y a
de la sibylle dans cette jeune fille, elle parle toujours avec une
eloquence mysterieuse." Il ne put comprimer un mouvement de jalousie.
"Si je ne puis la consoler, je sais bien pourquoi: c'est qu'elle aime
quelqu'un. Et pourtant...."

On s'imagine peut-etre que Parisis allait rentrer en lui-meme et ne
plus se mettre en spectacle dans la vie parisienne: mais qui donc
aurait pu le retenir dans ses folies?

On parla beaucoup alors d'une de ses aventures, au clair de la lune
avec une tres grande dame, dans un des parcs qui avoisinent le bois de
Boulogne.

Il faillit attendre! Fut-ce pour cela qu'il ecrivit le lendemain cet
aphorisme sur l'album de la dame:

    La vertu des femmes est comme la lune. Elle a ses phases, ses
    revolutions et ses eclipses. Elle fait les cornes aux amants en
    croissant et aux maris en decroissant. Elle se montre de face,
    de trois quarts, de profil. Elle se montre dans tous les
    quartiers--meme dans le quartier Breda.





VIII

DE QUELQUES PARADOXES DE MONTJOYEUX


Tous les desoeuvres du Cafe Anglais ne savaient, un soir, plus que
dire, ils devinrent serieux--un quart d'heure de sagesse dans cette
folie de toutes les heures. Les femmes dormaient, quelque peu
depenaillees dans leur luxe, perdant leurs cheveux, mais tenant bien
leurs diamants. Chacun parla d'escalader la montagne abrupte de la
fortune, l'un par la politique, l'autre par les journaux, celui-la par
les theatres, celui-ci par l'argent des autres.

Monjoyeux prit la parole: "Tout cela est fort beau, dit-il; mais vous
raisonnez comme des enfants gates, qui s'imaginent qu'on peut aller
chercher la lune. Or, le moyen? C'est toujours l'histoire d'Archimede:
Donnez-moi un point d'appui et je deplace le monde,--dans le seul but
de donner un peu plus de soleil a Paris,--car nous avons, cette nuit,
quinze degres au-dessous de zero, et une capitale universelle ne peut
pas durer a ce regime-la. Songez a Babylone! a Carthage! a Athenes!
a Rome!--Il s'agit bien de soulever le monde! Il s'agit seulement
d'avoir trois ou quatre cent mille livres de rente.--Oh! oui, rien que
cela, dit une des demoiselles qui sommeillaient; si Gaston me fait une
pareille liste civile, je deviendrai un ange."

Monjoyeux regarda celle qui parlait. "Si elle etait un peu plus jolie,
dit-il, je lui ferais trois ou quatre cent mille livres de rente,
car elle serait mon point d'appui pour les grandes idees qui germent
la.--Et quelles sont les grandes idees qui germent la? demanda le duc
de Parisis a Monjoyeux.--Mes enfants, le Monjoyeux qui vous parle
n'est par le premier venu. Comme Veuillot et beaucoup de grands
seigneurs qui ne s'en vantent pas, il est ne dans un cabaret; mais il
est d'un bon tonneau et d'un bon cru. Voyez-vous, mes gentilshommes,
j'ai mes trente-deux quartiers de roture comme vous avez vos
trente-deux quartiers de noblesse.--Noe! passez au deluge, dit
Octave.--Eh bien! je suis taille sur le grand modele. Je suis un
homme, et quiconque peut dire qu'il est un homme, est bien pres d'etre
un grand homme. Vous m'avez siffle au theatre, parce que je suis de
trop haute taille pour des yeux habitues aux prouesses des femmes. Mon
jeu est heroique et vous n'aimez que les miniatures; vos comediens a
la mode sont des Lilliputiens qui jouent les infiniment petits. Je
suis un Shakespeare et un Moliere, ni plus ni moins; je ne jouerai
bien que les pieces que je ferai moi-meme; ce qui me manque, ce n'est
pas le genie, c'est le theatre. Je vous l'ai dit deja: je suis ne pour
les premiers roles dans la vie, et on me condamne aux troisiemes role.
Quand je veux ecrire dans un journal, quand je vais voir un directeur
de theatre, quand je veux portraiturer quelqu'un, je fais peur aux
gens. Ce n'est pas si simple que cela ecrire, jouer la comedie,
sculpter! Le genie est un moulin qui tourne a vide quand il n'a pas du
ble a mettre sous les meules. C'est mon histoire, c'est l'histoire
de tous ceux qui n'ont pas commence dans le despotisme paternel des
ecoles, par le Conservatoire, par l'Ecole de Rome, par l'Universite.
Il est vrai que j'aurais jete toutes les ecoles par la fenetre.--Voila
pourquoi tu feras l'ecole buissonniere toute ta vie.--Eh bien,
non! dit Monjoyeux apres un silence, non! je ne ferai pas l'ecole
buissonniere toute ma vie. Voila trop longtemps qu'on doute de moi, je
veux prouver ma force: j'ai mon idee, j'ai mon point d'appui. Adieu!"

Et Monjoyeux sortit, a la grande surprise de tous ses amis sans meme
boire la coupe de vin de Champagne glace que venait de lui verser Mlle
Jacyntha, une Hebe en fourrures, laquelle but en s'ecriant: "Je bois
a Monjoyeux!--Quel pourrait bien etre son point d'appui? demanda
Parisis."

L'amitie de Parisis et de Monjoyeux avait commence par un duel, parce
que, dans un souper de comediennes, Monjoyeux avait defendu a Octave
de boire dans le verre de Mlle Aurore, une ingenue qui avait deja ce
soir-la donne trois rendez-vous avec l'ingenuite d'une ingenue. Il
n'y a plus que les femmes du monde tombees dans le demi-monde qui
cultivent la rouerie a front decouvert. "Monjoyeux s'etait battu avec
une epee trempee d'imprevu et de ressources. Octave, blesse a la main,
eut son epee brisee. Il dit a ses temoins qu'il etait emerveille
de son adversaire. On le rappela. "Monsieur, vous me donnerez une
revanche.--Jamais, monsieur, je ne me suis battu que parce que j'ai
demain un duel au theatre."

On trouva cela digne d'un veritable artiste; on s'en alla content; le
lendemain, Octave emmena tous ses amis pour applaudir Monjoyeux qui
debutait a l'Odeon. Par malheur, la piece tomba; Monjoyeux eut beau
sauver la scene du duel par des miracles, les sifflets furent le
dernier mot de ce chef-d'oeuvre incompris.

Monjoyeux, qui avait joue a Londres les grands roles, se brouilla
quelques jours apres avec son directeur, ne voulant jouer ni les
traitres, ni les peres-nobles. Or, comme tous les autres theatres
avaient leur premier role accredite, il se trouva sur le pave, grand
artiste incompris. Il se remit a la sculpture, tout en regrettant de
ne pouvoir faire de la sculpture vivante.

Octave le revit ca et la. Il le trouva dans sa misere digne et
chevaleresque, jouant dans la coulisse son emploi de beau tenebreux,
de mousquetaire ou de don Juan. Il l'invita a souper avec les memes
comediennes. Ses amis furent charmes de cet esprit mi-gaulois,
mi-parisien, qui courait gaiement sur la nappe. On l'invita le
lendemain, puis encore, puis toujours, si bien que son vrai theatre
etait le Cafe Anglais. Ce fut la qu'il joua ses roles improvises tout
un hiver, content de son public, quoiqu'il reconnut que le public du
boulevard du Crime fut encore meilleur.

Celui-la etait bien une figure du dix-neuvieme siecle, avec toutes les
aspirations et toutes les defaillances qui nous passionnent et nous
desenchantent. Il etait parti du dernier echelon de l'echelle sociale;
Monjoyeux n'etait pas un nom de terre, c'etait un sobriquet, un
sobriquet de bon augure: son pere, un chiffonnier de la rue Gracieuse,
le trainait avec lui dans ses equipees nocturnes. L'enfant etait si
gai, malgre la pluie ou la neige, a travers l'orage ou la bise, que le
chiffonnier l'appelait mon Joyeux, comme il eut dit mon Chenapan.

Monjoyeux n'avait pas d'etat civil; sa mere etait accouchee dans les
anciennes carrieres de Montmartre; elle n'avait pas juge bien utile
d'aller dire cela a M. le Maire, d'autant plus que, dans cette belle
periode de sa vie, elle se considerait comme du XIIIe arrondissement,
attendu qu'elle n'avait pas de domicile fixe.

Monjoyeux, qui ne riait pas toujours alors, etait bien loge, car il
avait elu domicile sur le sein de sa mere. La bonne femme n'etait pas
mariee, mais elle etait fidele a son compagnon nocturne; Monjoyeux
n'etait donc pas l'enfant de trente-six peres. Il ne sut jamais bien
s'il avait ete baptise, il ne se connaissait pas de nom de bapteme;
on l'appelait quelquefois Jean comme son pere, mais le plus souvent
Monjoyeux.

Ce fut Pradier qui decida de sa fortune. Un matin que l'enfant n'avait
pas eteint sa lanterne et s'oubliait a regarder les gravures sur le
quai Voltaire, Pradier s'arreta devant lui, tout charme de sa petite
figure a la Chardin. C'etait comme une vieille gravure de Saint-Aubin;
vous vous rappelez ces adorables estampes: les Petits Polissons de
Paris.

Pradier lui adressa la parole; il aimait les scenes de la rue et les
etudes en plein vent. Qui ne se rappelle l'avoir vu se retourner et
suivre ces figures de caractere que les vrais artistes seuls saluent
au passage? "Que diable, mon enfant, cherches-tu avec ta lanterne
allumee? Tu ne vois donc pas le soleil?" L'enfant regarda Pradier
avec de grands yeux surpris: c'etait la premiere fois qu'un homme
en habit noir lui parlait avec un sourire.--C'est donc un homme, ton
pere, mon petit Diogene?--Non, monsieur, c'est un chiffonnier.--Alors,
tu ne le retrouveras que la nuit; viens avec moi, je te donnerai cent
sous."--Monjoyeux eut l'air de ne pas comprendre, mais il suivit
Pradier, qui le conduisit rue de l'Abbaye, a son atelier. Des que le
sculpteur prit un crayon pour faire un croquis, l'enfant eut l'air de
comprendre. "Ah! oui, dit-il, vous faites des statues. Oh! que c'est
beau le marbre!--Ou as-tu vu du marbre?--Dans les eglises. J'aime le
marbre."

C'est l'eglise qui initie le peuple au sentiment du beau et du bien,
ces deux sources paralleles qui se rencontrent au confluent de toute
grandeur. Les revolutionnaires qui ont ferme les eglises n'etaient pas
seulement des deicides, mais des homicides. Ils voulaient tuer l'ame.
L'eglise est la grande ecole; elle enseigne Dieu, l'Art, la Poesie, la
Musique a ceux-la memes qui n'ont pas le temps d'ecouter les maitres.
Si un pauvre diable qui n'a jamais ouvert les yeux a la lumiere
traverse une eglise, Dieu lui parle par les yeux, sinon par les voix
de l'ame. Devant les chefs-d'oeuvre de la statuaire et de la peinture,
en ecoutant les grandes symphonies de l'orgue, qui sont comme les voix
divines sur les voix humaines, il s'arrete abime dans une admiration
sourde, mais deja intelligente. S'il ne sent pas la presence de Dieu,
il admire l'homme dans ses oeuvres; c'est deja une station lumineuse.
Combien d'eglises qui, au moyen age, ont ete le musee d'ou sont
sorties des legions d'artistes?

Ouvrez les palais au peuple, mais ne lui fermez jamais les eglises. Ce
fut la pensee de Pradier en ecoutant l'enfant qui posait devant lui.
"Si tu aimes tant le marbre, mon camarade, veux-tu rester avec moi?
-Oh! oui! s'ecria Monjoyeux? mais que dirait maman?--Ah! il y a aussi
une mere. Eh bien! nous lui ferons des rentes pour qu'elle te donne ta
liberte."

Monjoyeux ne posait plus, il dansait. "Oui, mais, reprit-il tristement,
je ne verrai plus maman!--Tu iras la voir, et elle te viendra voir.
--La pauvre femme! avec ses guenilles, est-ce qu'elle pourrait entrer
ici?--Oui, oui, dit Pradier, ici ce n'est pas le palais des Tuileries.
Tiens, je t'ai promis cent sous, porte cela a ta mere."

Et il lui donna un louis. Monjoyeux pleurait de joie. "Va! mon
bonhomme, si tu aimes encore le marbre demain, reviens pour toujours
ici."

Monjoyeux revint le jour meme, Pradier lui donna un crayon. Il ne fut
pas peu surpris de voir que l'enfant dessinait deja. Jusque-la le
gamin s'etait exerce sur les murailles de Paris, pendant que
ses camarades ecrivaient des maximes. On a publie les murailles
revolutionnaires, on pourrait publier aussi les murailles artistes et
litteraires.

A dix-huit ans, Monjoyeux allait concourir pour le prix de Rome quand
mourut Pradier. Ce fut le premier chagrin de sa vie. Il manqua son
concours, et il fut perdu par sa liberte de main; comme Pradier, il
voulait trop que le marbre parlat.

Tous les arts donnent la pauvrete, mais la sculpture donne la misere.
Six mois apres la mort de Pradier, il n'avait plus ni atelier ni
marbre. Il frappa vainement a beaucoup de portes, sa main etait
discrete et fiere, les portes se refermerent sur lui. Il n'avait eu
jusque-la que deux vraies passions, deux hommes, deux originalites:
Pradier et Frederick Lemaitre. Desesperant de la sculpture, il se fit
comedien. Il joua le drame et la comedie avec le caractere des grands
artistes. L'enfant delicat etait devenu un homme robuste, de la
nature des titans, tete herissee, torse d'Hercule, un des plus beaux
exemplaires de l'humanite.

Monjoyeux menait la misere. Il n'avait pas plus de theatre que
d'atelier, il jouait et sculptait ca et la par aventure. Mlle Rachel
et Mlle Brohan lui avaient donne cinq mille francs pour deux bustes,
deux portraits: la Tragedie et la Comedie. Il avait donne des
representations a Londres avec Fechter pour jouer les roles de
Frederick. Il parlait de faire le tour du monde. En attendant, il
vivait au jour le jour, semant a pleines mains le paradoxe et la
verite pendant que ses amis du club semaient l'or.

Ces beaux messieurs du turf se disaient quelquefois entre eux: "Ce
comedien est charmant, mais nous ne pouvons pourtant pas etre les amis
d'un comedien." Et souvent ils ne le connaissaient pas dans la rue.

Il ne faut pas se faire illusion, la question n'a pas fait un pas
depuis Moliere. Louis XIV a daigne dejeuner du bout des levres avec le
plus grand homme de son regne pour donner une lecon a ses esclaves.
Aujourd'hui Louis XIV dejeunerait-il avec Frederick Lemaitre? Il n'y a
que l'Eglise qui ait ouvert sa porte et son campo-santo. Les gens
du monde ne recoivent guere les comediens que le jour ou on joue la
comedie chez eux. Il est vrai que les comediens ne voudraient pas
recevoir les gens du monde.

Octave n'avait pas ces prejuges. Il donnait bravement le bras a
Monjoyeux. Il l'appelait son ami; il s'etait battu une fois pour un
mot contre son caractere; aussi Monjoyeux disait: "C'est a la vie a la
mort entre un homme qui a recu un coup d'epee de moi et qui en adonne
un pour moi."--"Je ne suis pas ton ami, je suis ton lion, avait-il dit
a Octave. Si jamais tes ennemis me tombent sous la patte, tu verras ma
griffe!"

Depuis quelque temps on n'avait pas revu Monjoyeux a la Maison-d'Or,
ni au cafe Anglais, ni aux premieres representations. On oublie vite a
Paris les figures de la galerie vivante; et si on ne se revoit plus,
c'est a peine si un mot dit par hasard reveille le souvenir des
absents: la vague qui passe emporte tout, jusqu'au souvenir. Dans la
vie agitee, qui vous prend jusqu'aux heures de sommeil pour les mille
riens devorants des heures desoeuvrees, comment aurait-on le temps
de se retourner vers le passe, d'evoquer des souvenirs evanouis, de
regretter les gais compagnons ou les maitresses disparues? On jette le
passe dans l'abime, sans vouloir se pencher pour voir s'il est bien
mort. Vieux habits, vieux galons, que me voulez-vous? Autrefois,
le souvenir avait des temples, aujourd'hui il n'habite plus que la
boutique des defroques humaines;--naguere, on vivait de la veille
et du lendemain, un pied dans le passe, le front dans l'avenir;
maintenant on vit au jour le jour.

Donc, Monjoyeux avait disparu sans qu'on sut pourquoi et sans qu'on se
demandat quelle belle folie avait pu l'emporter.

Un soir pourtant, Octave, qui regrettait cette belle figure epanouie,
meme dans les quarts d'heure de misanthropie, demanda si on n'avait
pas rencontre Monjoyeux. "Monjoyeux? dit Villeroy, c'est du plus loin
qu'il m'en souvienne. Nous avons soupe ensemble, il y a bien six
semaines, et nous nous sommes quittes pour aller nous coucher--le
lendemain. Nous n'etions restes a table que depuis minuit moins un
quart jusqu'a l'aurore aux doigts de Champagne rose. Ces dames des
Bouffes-Parisiens avaient panache le festin. Monjoyeux n'etait pas
si gris que moi, si j'ai bonne memoire: il avait ecrit--entre deux
vins--un traite de metaphysique pour le Figaro. Ces dames ont trouve
cela sublime. Il me demanda mon opinion; mais tu sais que j'ai le
vin trop tendre pour avoir une opinion.--Ce brave Monjoyeux! dit
d'Aspremont, je serais desespere de ne plus le revoir; j'ai etudie
tous les philosophes de l'antiquite, mais je n'en ai jamais trouve un
si profond.--Oui, profond comme le tonneau des Danaides? on a beau lui
verser a boire, il ne s'emplit jamais.--Que veux-tu? il aura pris un
engagement dans quelque theatre de province. Je suis bien sur que si
on faisait faire des fouilles a Perigueux, le pays des truffes, on le
retrouverait la jouant des roles de Frederick et cascadant comme les
chutes du Niagara.--Non, il a des visees plus hautes, dit Harken, il
sera alle s'oublier dans quelque theatre etranger, a Baltimore ou a
Odessa.--Qui parle d'Odessa? s'ecria une voix bien connue."
C'etait Monjoyeux. "Monjoyeux! c'est lui! dit Octave avec un vif
plaisir.--Quand on parle du loup, dit le marquis de Saint-Aymour, on
en voit les dents.--Oui, mon cher marquis, je suis devenu un loup:
regardez mes dents! vous allez voir le carnage que je vais faire sur
le pauvre monde. J'ai deja commence.--Expliquez-vous, sphinx!"

Monjoyeux prit dans la poche de son habit un tres beau porte-cigare
en cuir de Russie, encadre d'ornements en platine. "Voulez-vous des
cigares?"

C'etait la premiere fois que Monjoyeux offrait des cigares. "Tudieu!
quel luxe, dit Octave; tu as donc decouvert une mine d'or ou une tante
avare?--C'est bien mieux que cela! je me marie.--Oh! Monjoyeux! je
vais me trouver mal; on ne tire pas ainsi a ses amis des coups de
canon raye. Tu te maries?--Oui. Tu comprends qu'il ne fallait rien
moins qu'une pareille catastrophe pour fumer de pareils cigares, des
cigares a moi, des cigares offerts par moi--a moi.--Tu te maries! Il y
a donc encore des femmes?--Il y en avait une et je l'ai prise.--E elle
est belle?--Comme la beaute. Figurez-vous une Transteverine avec une
figure de Milanaise. Une statue en chair, venue d'Arles a Paris sans
passer par l'Academie des Inscriptions. En un mot, un chef-d'oeuvre
vivant.--Et que feras-tu quand tu seras marie?--La belle question! Je
ferai mon chemin."

Les trois amis se mirent a rire, "Faire son chemin, dit Octave, c'est
encore un vieux prejuge. Est-ce que nous sommes maitres de nous?--Eh
bien! vous verrez si je suis maitre de moi et des autres.--Oui, de
tout le monde, excepte de ta femme.--De ma femme comme de tout
le monde.--Permets-moi d'etre fort indiscret, demanda Parisis a
Monjoyeux. Quel role jouera ta femme dans ce chemin-la?--Elle jouera
le role de toutes les femmes qui veulent que leurs maris fassent leur
chemin.--Oh! Monjoyeux! je ne te croyais pas descendu a ce degre de
scepticisme, pour dire un mot bien porte.--Tu me crois donc une ame
plus haute que tous ces ambitieux qui passent la sous nos yeux,
courant a leurs chimeres, escortes par tous les vices, jetant leurs
maitresses, leurs femmes, leurs soeurs a toutes les concupiscences
qui ouvriront la main pour leur donner a eux, qui des croix, qui une
ambassade au Monomotapa, qui une concession de chemin de fer de Rome
a la lune. Je ne me paye pas d'une autre monnaie que tous ces
gens-la.--Apres tout, dit d'Aspremont, jouant l'esprit fort, les
anciens vendaient les femmes, pourquoi les modernes les estimeraient
plus--ou moins--que ne le faisaient les anciens? La femme ne devrait
etre qu'un objet de luxe, qu'on se passe de main en main jusqu'au
dernier encherisseur, ou plutot jusqu'a ce qu'elle devienne mere de
famille.--Rassurez-vous, messieurs, dit Monjoyeux en voulant reprendre
ce qu'il avait dit, j'ai raille sur des choses saintes. Pour moi, la
femme est l'ame, la poesie, la conscience de l'homme; elle doit etre
pour lui l'image de Dieu sur la terre. Celui-la qui la sacrifie ou
la bafoue, est indigne du titre d'homme. Voila pourquoi je hais mon
siecle, voila pourquoi je voudrais le souffleter en face des siecles
passes et des siecles a venir. Adieu, vous aurez de mes nouvelles."

Les amis se separerent. "Te voila devenu pensif, dit Saint-Aymour a
Parisis.--C'est que ce fou est un sage; il nous a donne la un premier
avertissement; nous vivons comme des enfants prodigues, secouons donc
toutes ces aspirations feminines qui nous cassent les bras. Pour moi,
je l'avoue, j'en suis arrive a n'avoir plus le courage d'aller me
coucher."

En effet, ce jour-la, Octave etait revenu du club au soleil levant, il
avait regarde son lit, qui ne l'attendait plus, il s'etait jete sur sa
chaise longue, mecontent de tout, meme du sommeil.

Il sentait que parmi toutes ses femmes, deux femmes manquaient a son
coeur: Genevieve et Violette.




IX

MONTJOYEUX JOUE UN NOUVEAU ROLE


On apporta un matin cette lettre de faire-part a M. de Parisis:

    "M. Monjoyeux a l'honneur de vous faire part de son mariage avec
    Mlle Aline de La Roche."

"Diable! dit Octave, de La Roche en deux mots, il ne s'encanaille pas.
Quelle pourrait donc bien etre cette Aline de La Roche?"

M. de Parisis avait la pretention de connaitre toutes les femmes: "Il
aura deniche cela sur quelque toit du pays latin ou de Montmartre. Je
lui souhaite une hirondelle, cela portera bonheur a la maison."

Il jeta le premier feuillet pour lire le second:

    "Mme la comtesse de La Roche a l'honneur de vous faire part du
    mariage de Mlle Theodule-Angele-Aline de La Roche, avec M. de
    Monjoyeux."

Il y avait au bas de la page, en caracteres imperceptibles:
Lithographie de Kardec, a Nantes. "Oh! oh! noblesse de Bretagne! dit
Parisis, comment s'y est-il pris pour faire ce coup de maitre:"

Le meme jour, a la nuit tombante, comme le duc de Parisis fumait aux
Champs-Elysees avec quelques amis du club, il reconnut a vingt pas de
distance la tete chevelue de Monjoyeux dans un groupe de spectateurs,
hommes et femmes, qui assistaient au spectacle des filles a marier ou
des filles a vendre qui vont au Bois. "Je suis sur qu'il est avec sa
femme, dit Octave." Il alla droit a Monjoyeux, qui lui dit; "Voici
ma femme.--Ou diable ai-je vu cette figure-la?" se demanda Octave en
cherchant dans une sphere ou il ne devait pas trouver. Par ce temps de
blondes et de brunes, ou les brunes se font blondes et les blondes se
font brunes, sans parler des rousses, ou le pastel et le crayon noir
jouent un si grand jeu sur le visage, les yeux les plus fins risquent
de se tromper.

Octave connaissait bien cette figure, il ne la reconnut pas.

C'etait une jeune femme, un peu forte, mais d'une belle envergure.
Elle etait blonde et blanche, voilee d'un voile noir et d'un voile de
poudre de riz.

Monjoyeux reprenant sa desinvolture theatrale: "Donc, M. le duc,
dit-il, j'ai l'honneur de vous presenter a Mme Monjoyeux.--Madame, dit
Octave--en s'inclinant pour une noblesse de Bretagne--je suis bien
heureux que mon ami Monjoyeux ait fait une pareille fin. Voila ce qui
s'appelle un commencement."

La jeune femme ne repondit pas un mot, elle avait rougi, elle s'etait
levee a moitie, comme si elle ne sut pas quelle figure faire. "Oui,
mon cher, dit Monjoyeux, vous l'avez dit, cette fin-la c'est un
commencement. C'est d'aujourd'hui seulement que je me sens ne a la
vie; vous allez voir bientot ce que peut un homme, avec une femme."

M. de Parisis, qui regardait Monjoyeux, remarqua plus de raillerie
et d'amertume que de joie dans le sourire du comedien. Il salua une
seconde fois et rejoignit ses amis. "C'est Monjoyeux, lui dirent
plusieurs voix, as-tu vu sa femme?--Elle est fort belle, fort timide,
fort rougissante; mais elle a des mains trop fortes pour des mains
bien nees. Noblesse de Bretagne, messieurs!--Je lui trouve un autre
defaut: je ne sais si c'est Monjoyeux qui a fait sa figure, mais,
comme disaient nos aieux, elle n'a pas le veloute de la candeur, elle
est deja trop familiere a la poudre de riz et au crayon noir. Apres
cela, je ne hais pas l'art dans la nature, quand c'est le pastel de
Rosalba."

Un vague souvenir traversa l'esprit d'Octave; on le questionnait
encore, il ne repondait plus. "Te voila soucieux! Est-ce que tu
deviendrais amoureux de cette jeune mariee?--Non, dit-il, elle me
rappelle seulement une femme que j'ai aimee au clair de lune. Apres
cela, il y a tant de femmes au Bois qui se ressemblent."

Tout Paris parla avec quelque surprise du mariage inattendu de
Monjoyeux. "Que va-t-il faire de sa femme?--Il va l'aimer, puisqu'elle
est si belle.--On dit qu'elle n'est pas riche.--Il y a peut-etre une
comedienne sous Roche.--Il rentrera sans doute au theatre.--Qui sait
si la femme n'a pas un million dans le gosier, comme la Patti!--Ou un
eventail de societaire de la Comedie-Francaise, comme Croizette."

On comprend bien qu'une aussi grave nouvelle fut imprimee jusque dans
les grands journaux, ou un jour on lut cette lettre de Monjoyeux:

    "Monsieur le redacteur,

    "On annonce ma rentree au theatre; que mes amis ne reprennent pas
    encore leurs sifflets; avant d'etre comedien, j'etais sculpteur,
    j'ai ressaisi mon ciseau et je pars pour Rome. S'il n'y a plus de
    marbre en Italie, j'irai sculpter les neiges de la Russie."

    "Agreez mes adieux eternels, car je n'emporte pas ma patrie a la
    semelle de mes souliers.

    "MONJOYEUX."

On commenta cette lettre. C'etait bien le style connu de Monjoyeux;
il avait sa maniere d'ecrire comme il avait sa maniere de parler. Le
lendemain il n'en fut plus question: Monjoyeux disparut de l'horizon
parisien.




X

LA COUR D'ASSISES


Le duc de Parisis avait toujours sa cour; il avait beau vouloir se
derober, les satellites lui prouvaient toujours qu'il est un astre.
Vainement il tentait de vivre chez lui, pour s'accoutumer a une loi
plus severe; mais les mauvaises habitudes le rejetaient bien vite
dans le cortege des folies parisiennes. Il etait comme ces rois du
dix-neuvieme siecle, qui sont entraines par la politique de leurs
ministres. Il se promettait toujours d'avoir raison de tout le monde
et de lui-meme, le lendemain; mais le lendemain, il se donnait un jour
de plus.

On n'abdique pas, d'ailleurs, si volontiers sa part de royaute dans le
bruit contemporain: Octave dominait toujours sur le champ de courses,
dans les coulisses et dans les loges de l'Opera, au milieu des gens
d'esprit; il ne dedaignait meme pas d'etre l'idole de chair des
Phrynes de rencontre et des Aspasies de contrebande. Comme Alcibiade,
dans ses jours de paresse, il croyait que les femmes sont encore une
legion qui donne quelque gloire au capitaine.

Cependant l'affaire du bouquet de roses-the arriva devant le jury
d'Auxerre.

Les journaux de Paris, pour une cause aussi etrange et aussi
romanesque, depecherent leurs chroniqueurs a la mode; la capitale de
l'Yonne fut envahie par les etrangers, mais surtout par les Parisiens.
Quelques dames trop a la mode panacherent la foule. On eut achete les
bonnes places cinq louis, comme a une belle representation de l'Opera.

Quand Violette parut, une voix domina tous les murmures; c'etait une
paysanne qui n'avait pu s'empecher de crier: "Elle est toute blonde et
toute noire." En effet, la pale figure de Violette apparaissait comme
du marbre encadre dans la dentelle noire qui retombait sur ses yeux,
sans cacher son admirable chevelure de jais. Elle etait toute vetue
de noir. Elle marcha entre les deux gendarmes, grave et digne. Elle
n'avait pu croire jusque-la qu'elle serait trainee jusque devant le
jury; mais, a force de prier Dieu, elle s'etait resignee a toutes
les humiliations; elle trouvait d'ailleurs je ne sais quelle secrete
volupte a souffrir pour Octave et pour elle-meme: elle croyait ainsi
se retourner vers sa vertu.

Mlle de La Chastaigneraye avait refuse de comparaitre. On produisit
des certificats de medecins constatant qu'elle ne pouvait quitter sa
chambre.

M. de Parisis n'avait pas fait de facons pour venir temoigner; il se
fit inscrire comme temoin a charge. Il se retrouva dans la salle des
temoins avec le medecin de Champauvert, avec Mlle de Moncenac, avec
deux servantes du chateau, avec les paysannes qui avaient offert la
corbeille de fleurs.

Me Lachaud etait au banc de la defense. Il avait le front rayonnant
comme un avocat qui doit gagner sa cause.

Parmi les pieces de conviction, sur une table, devant la Cour, etait
expose un bouquet de roses fane depuis longtemps.

Le greffier se leva et lut cet acte d'accusation que je retrouve dans
un journal d'Auxerre, qui n'avait donne que les initiales des noms de
Parisis et de sa cousine:

    "Le 8 aout dernier, une jeune fille qui porte un des plus grands
    noms de notre pays, Mlle G---- de La C---- revenait de la messe
    en famille, au chateau de C----, quand les paysannes du pays lui
    offrirent une corbeille de fleurs. On avait appris la veille que
    Mlle G---- de La C---- etait l'unique heritiere de sa tante,
    une fortune considerable. C'etait une vraie joie dans le pays,
    puisqu'on savait que la jeune heritiere etait bonne aux pauvres.

    "Si le bien nait du mal, le mal nait quelquefois du bien. On avait
    voulu faire une fete a Mlle de La C----, on faillit l'empoisonner:
    un bouquet dominait tous les autres. Mlle de La C---- dechira le
    papier qui l'enveloppait et le respira a plusieurs reprises.

    "Tout a coup elle palit et tomba dans les bras de son amie, Mlle
    de M----, et de son cousin, le duc de P---- On s'imagina d'abord
    que c'etait un evanouissement; mais quand le medecin arriva, il ne
    fut pas douteux pour lui qu'elle n'eut respire le plus subtil et
    le plus rapide des poisons, La ne fut pas tout le mal. On rapporta
    le bouquet au chateau, et le bruit s'etant repandu que Mlle de
    La C---- s'etait empoisonnee en respirant des roses, une jeune
    servante se mit a rire, s'empara du bouquet et le respira a perdre
    haleine, comme pour se moquer de tout le monde. Elle venait de
    respirer la mort.

    "Notre epoque, Dieu merci, n'est plus familiere a ces poisons qui
    ont ete la terreur du quinzieme siecle; mais le temoignage des
    hommes de l'art prouvera tout a l'heure qu'il ne peut y avoir
    aucun doute sur ce point. Mlle de La C---- a ete tres malade et
    la jeune servante ne s'est pas relevee.

    "Maintenant, qui donc avait verse le poison sur les roses? Tout
    est romanesque en cette affaire.

    "Le bouquet avait ete apporte au chateau par un de ces petits
    Piemontais, qui font tout dans leur enfance, excepte le bien. Tour
    a tour ramoneurs, joueurs de guitare, montreurs de singes, en un
    mot, toutes les figures de la mendicite. Mais qui lui avait donne
    le bouquet? Il a ete impossible de retrouver l'enfant, mais on
    a pu suivre ses traces. Le samedi soir, il etait a Tonnerre, a
    l'hotel du Lion d'or, ou une etrangere prenait son repas du
    soir; selon l'habitude de la belle saison, on apporta un bou
    a l'etrangere. Ce bouquet passa de ses mains dans celles du petit
    musicien. Elle lui donna l'ordre, tout en lui donnant une piece
    d'or, de porter ce bouquet, avec une lettre qu'elle ecrivit
    sur-le-champ, a M. le duc de P----, au chateau de C----. La
    lettre, qui a ete retrouvee comme par miracle, est bien explicite;
    on verra avec quelle hypocrisie la fille Marty conseille a son
    amant d'offrir cet abominable bouquet a Mlle de La C----. Ainsi
    elle ne craint pas de faire son complice d'un homme qui,
    heureusement, est au-dessus de toute atteinte, et qui, d'ailleurs,
    n'a pas eu a offrir le bouquet lui-meme. L'enfant obeit; mais
    comme il etait deja tard, il coucha en route ou s'amusa en route.
    Il n'arriva au chateau de C---- que le lendemain matin, a l'heure
    de la messe. Quand il se presenta au chateau, tout le monde etait
    a l'eglise, moins une fille de service, la nommee Rose Dumont,
    qui jugea que c'etait un bouquet pour la fete, et qui le porta
    elle-meme sur la corbeille, que les paysannes avaient deposee sur
    la place devant l'eglise.

    "Cette etrangere, qui venait pour la premiere fois dans le pays,
    etait une de ces filles, trop connues a Paris, qui jettent la
    honte, la ruine et le desespoir dans les familles. Quelques-unes
    sont d'autant plus dangereuses qu'elles cachent leur perversite
    sous des airs de dignite et d'innocence. Mais la justice ne s'y
    trompe pas: ce ne sont que des masques, et la justice arrache tous
    les masques. La fille Louise Marty, surnommee Violette, est une de
    ces creatures qui ont fui le travail de bonne heure pour se livrer
    a toutes les souillures. On a connu celle-ci avec des chevaux et
    des diamants quand elle aurait du honorer ses mains par le metier
    que lui avait appris sa mere; car elle est d'autant plus coupable,
    que sa mere, d'apres tous les rapports qui nous sont venus, etait
    une honnete femme.

    "Fleuriste! voila donc quel aurait ete son dernier bouquet, un
    bouquet de roses empoisonnees! Toute jeune encore, elle a appris
    l'art de parfumer les bouquets artificiels; on ne s'etonnera donc
    pas quand elle empoisonnera les fleurs naturelles.

    "Et qui l'a poussee a ce crime? Toutes les mauvaises passions.
    Elle avait eu des relations intimes avec M. le duc de P----, qui
    ne voulait pas la revoir. Mais sachant qu'il etait venu au chateau
    de C---- pour un heritage, naturellement elle voulut le revoir. A
    son passage a Tonnerre, elle apprit que l'heritage echappait
    au duc. Ce fut alors, sans doute, que l'idee du crime s'empara
    d'elle. Mlle G---- de La C---- etait le grand obstacle;
    puisqu'elle avait l'argent, le duc allait l'epouser: ces creatures
    jugent les actions des autres d'apres leurs sentiments. Se
    debarrasser de l'heritiere, c'etait tout gagner: l'homme et
    l'argent. Mlle G---- de la C---- morte, le duc heritait, la fille
    Marty comptait sur sa part d'heritage. Mais comment faire? Les
    debats prouveront qu'elle avait emporte du poison pour effrayer
    son amant, peut-etre meme avec l'idee de s'en servir contre
    elle-meme, si tout echouait. Ce poison lui servit contre Mlle
    G---- de de La C----, mais ce fut la jeune servante qui en fut
    victime.

    "Ne voit-on pas d'ici la fille Louise Marty versant le poison sur
    le bouquet, et payant cher l'enfant qui le portait a son adresse?
    De la, elle court au chemin de fer pour depister les soupcons
    car il faut tout prevoir. Mais ce n'etait qu'une fausse route. En
    effet, le lendemain elle etait sur la route de Champauvert pour
    s'assurer du message. On l'a vue errer autour du chateau. Que
    dis-je! on l'a vue pendant la messe, car rien n'arrete ces
    filles-la dans leurs audaces, venir se pencher au-dessus de la
    corbeille de fleurs, comme s'il n'y avait pas assez de poison dans
    le fatal bouquet.

    "En consequence, la nommee Louise Marty, dite Violette, est
    accusee d'homicide volontaire avec premeditation sur la personne
    de Mlle G---- de La C----, et d'homicide involontaire sur la
    personne de la fille Rose Dumont, au service de Mlle G---- de la
    C----"

Violette, toute troublee qu'elle fut d'etre en spectacle et en pareil
spectacle, entendit pourtant cet acte d'accusation qui n'admettait pas
un doute. Chaque mot tombait sur son coeur comme un coup de poignard.
Non pas qu'elle craignit pour sa vie, elle en avait fait le sacrifice,
mais elle etait frappee de stupeur a la seule pensee qu'on put la
croire empoisonneuse.

Le president proceda a l'interrogatoire, apres avoir feuillete
rapidement le volumineux dossier du juge d'instruction. "Accusee,
levez-vous." Violette obeit, tout en laissant transparaitre sa fierte.
"Votre nom?--Louise Marty.--Pourquoi ce surnom de Violette?--Parce
que j'aimais les violettes.--Ou etes-vous nee?--A Paris, mais je suis
originaire de Bourgogne.--Oui, l'instruction nous apprend que votre
mere, Sophie Marty, est allee faire ses couches a Paris, car vous
etes fille naturelle." Violette ne repondit pas. "Avez-vous quelques
souvenirs de votre enfance? Pouvez-vous nous dire si votre mere vous
a parle de votre pere?--Jamais.--N'avez-vous pas vu venir chez votre
mere des habitants de Tonnerre ou des environs, M. de Portien,
par exemple; car votre mere avait ete femme de chambre de Mme de
Portien.--Je ne sais pas, je ne me rappelle rien.--Vous auriez tort
de vouloir cacher quelque chose.--Je me rappelle vaguement ce nom
de Portien; mais ma mere ne me parlait jamais du passe; mon devoir
n'etait pas d'interroger ma mere: mon pere ne m'avait pas reconnue.
Nous avons mene dans les dernieres annees une existence bien
miserable. Ma mere m'embrassait quelquefois en me disant: "Si je
voulais, tu serais riche." Je la regardais avec curiosite, elle se
remettait aussitot en disant: "Je suis folle!" Nous nous remettions a
travailler.--Quel travail?--Ma mere raccommodait de la dentelle et je
faisais des fleurs.--Vous ne vous expliquez pas ce paroles: Si je
voulais, tu serais riche?--Il n'y a pas a s'y meprendre. Ma mere
voulait me parler de mon pere; je n'en doute pas, car elle etait
trop noble pour songer un instant que je pourrais etre riche si elle
me vendait.--En voyant Mme Portien au Lion d'Or, a Tonnerre, vous ne
saviez pas son nom?--Non. C'etait la seule femme qui fut dans la salle
a manger, je m'adressai a elle, et elle eut la bonte de m'ecouter.
Voila tout.--Vous savez aujourd'hui que votre mere a ete au service
de cette dame.--Je ne l'ai appris que dans l'instruction.--Pourquoi
avez-vous envoye un bouquet a Mlle La Chastaigneraye?--Je voulais dire
un eternel adieu a M. de Parisis.--Il avait commence avec moi par un
bouquet de violettes, je voulais finir avec lui avec un bouquet de
roses. Cela etait si peu premedite, que je me fusse contentee sans
doute de lui ecrire une lettre, si le hasard n'eut mis dans mes mains
ce fatal bouquet.--Croyez-vous donc que le bouquet fut empoisonne
avant d'arriver dans vos mains?--Non, puisque je l'ai respire et que
je ne suis pas morte.--Alors, comment vous expliquez-vous que ce
bouquet ait ete empoisonne a Champauvert?--Je ne sais rien. Je
n'y etais pas.--Vous y etiez, vous l'avez avoue dans l'instruction.
--J'etais autour du chateau et non pas dans le chateau.--La femme
Barjou vous a vue sur la place publique vous approcher de la corbeille
et entr'ouvrir le papier qui enveloppait le bouquet.--J'ai retire ma
lettre a M. de Parisis. Si a cet instant j'ai empoisonne le bouquet,
c'est que mes larmes etait empoisonnees."

Le procureur imperial eut un sourire railleur et murmura: "La comedie
du sentiment!" L'interrogatoire n'etait pas fini. Puisque vous vous
dites innocente, qui donc est le coupable: Car c'est un fait acquis,
Rose Dumont est morte du poison, et Mlle de la Chastaigneraye n'a
survecu que par miracle, tant les choses avaient ete bien faites.--Je
ne sais rien, si ce n'est que le bouquet est bien mon bouquet.--En
retournant a Tonnerre, vous persistez a dire que vous n'avez pas
rencontre le petit joueur de violon?--Je ne l'ai pas revu.--Ceci est
bien singulier, car MM. les jures savent deja qu'il a ete impossible
de retrouver cet enfant.--Est-ce que je suis accusee aussi de l'avoir
assassine?--Non! la justice n'accuse pas, quand elle n'a pas de
preuves." Et, d'un air severe, le president fit signe a Violette de
s'asseoir.

On appela les temoins a charge. On savait d'avance tout ce qu'ils
diraient. On avait espere quelques-unes de ces revelations inattendues
qui jettent une vive lumiere sur les causes obscures; mais rien.

Ce fut une bien grande curiosite quand parut M. le duc de Parisis,
cite par l'accusation comme temoin a charge; mais on savait bien qu'il
serait temoin a decharge. Il raconta tres simplement ce qu'il avait vu,
tout en declarant, sur son ame et sur sa conscience, comme s'il fut
jure dans l'affaire, que l'accusee n'etait pas coupable. Il ne nia
pas que le bouquet ne fut empoisonne, mais, selon lui, jamais la main
de Violette n'avait verse le poison.

Comme on le tenait pour tres savant en toutes choses, l'avocat de
l'accusee le pria de donner quelques explications sur cet abominable
empoisonnement par l'asphyxie instantanee. Il ne se fit point prier.
Il rappela que depuis le seizieme siecle, si on n'avait plus le secret
du poison des Medicis, il n'etait pas douteux pour lui qu'un chimiste
ne put le retrouver avec la noix vomique, la cigue et l'acide
prussique. Il conta que beaucoup d'experiences avaient ete faites par
Magendie et Cabarrus sur des chiens, qui n'avaient pas eu le temps de
respirer, tant la mort les foudroyait. Pour M. de Parisis, le bouquet
n'en etait pas moins un prodige; puisqu'il avait ete cueilli a
Tonnerre, vers le soir du samedi, on savait dans quel jardin; il
n'avait pu traverser, de Tonnerre a Champauvert, le laboratoire d'un
chimiste: et pourtant il donnait la mort a Rose Dumont, qui l'avait
respire apres Mlle de La Chastaigneraye. "Aussi me permettrai-je,
continua M. de Parisis, de trouver etrange que ce proces se fasse en
l'absence du seul temoin qui pourrait dire la verite; le petit joueur
de violon.--Pensez-vous donc, demanda le president avec raillerie,
que cet enfant soit le coupable?--Non; mais je pense que puisqu'il
n'est arrive a Champauvert que le lendemain, a l'heure de la messe,
c'est qu'il s'est arrete en route.--Eh bien! il n'y a pas de--chimiste
de Tonnerre a Champauvert?--Qui sait?--Je le sais bien, moi, dit
l'avocat. L'enfant a fait l'ecole buissonniere. Mais j'espere n'avoir
pas a accuser pour defendre."

Parmi les temoins a decharge, Mme de Portien se presenta la premiere.

Quand elle parut, on fit cette remarque pour la premiere fois: bien
que Violette fut belle et que Mme de Portien fut laide, il y avait
entre elles quelque ressemblance, je ne sais quel lointain air de
famille. "Voyez donc, dit a sa voisine une des curieuses venues de
Paris, ce petit signe de beaute au coin de la levre, elles l'ont
toutes les deux."

Une vague idee de la vie aventureuse de Mme de Portien courait dans
l'auditoire. On avait reveille un echo de vingt ans; quand la mere
de Violette etait partie pour Paris, elle etait partie avec Mme de
Portien, accusee de vouloir cacher une faute avant son mariage. Nul
n'avait ose dire cela tout haut, mais beaucoup l'avaient pense; or,
comme cette idee etait revenue a la surface, il ne semblait pas
impossible que l'accusee fut la fille de Mme de Portien, un de ces
enfants perdus qu'on jette derriere soi et vers lesquels on ne se
retouche jamais.

Aussi fut-ce avec une vraie emotion qu'on vit paraitre Mme de Portien.
Le president la salua imperceptiblement, tout en lui demandant ses
noms. Elle repondit qu'elle se nommait Ange-Virginie de Pernan,
petite-fille du duc de Parisis, mariee a M. Theodore de Portien, mais
separee de corps et de biens depuis longtemps. "Dites-nous ce que vous
savez.--Ce sera bientot dit. J'etais au Lion-d'Or, a Tonnerre; cette
dame est venue s'asseoir a ma table, elle m'a demande s'il y avait
loin pour aller a Parisis; nous avons cause quelques minutes. Une des
filles de l'hotel m'a offert un bouquet que j'ai refuse; cette dame a
pris le bouquet et l'a envoye a M. de Parisis, qui etait au chateau
de Champauvert. Voila tout ce que je sais. J'avais dit tout cela dans
l'instruction, et j'esperais ne pas etre forcee de paraitre a ce
triste proces.--Mais vous etiez la quand l'accusee a empaquete le
bouquet; n'avez-vous rien vu qui put eveiller vos soupcons?--Non. J'ai
beau reveiller mes souvenirs...--Dans quel esprit avez-vous trouvee
l'accusee?--J'ai trouve une amoureuse qui ne savait pas bien ce
qu'elle disait. Cela m'a amusee un instant, parce que je pensais a mon
cousin de Parisis; mais cinq minutes apres, j'etais sur le chemin de
Pernan et je ne songeais plus a cela."

Mme de Portien voulait se retirer, mais le president la pria d'aller
s'asseoir au banc des temoins. Octave, qui etait reste au banc de Me
Lachaud, alla s'asseoir a cote de sa cousine. Mme de Portien lui dit
combien elle etait desolee de tout cela; elle trouvait Violette fort
jolie et elle etait loin de faire au duc de Parisis un crime de son
amour pour elle. "Vous avez raison, dit Parisis sans facon, de trouver
que Violette est belle, car j'entends dire autour de moi que vous vous
ressemblez.--Comment! je ressemble a cette fille!--Mais, ma cousine,
on pourrait se ressembler de plus loin."

Le tribunal ecoutait toujours les temoins a decharge. Violette avait
demande le temoignage de la proprietaire de la maison qu'elle habitait
rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Cette femme peignit l'accusee sous
les couleurs les plus sympathiques; elle l'avait toujours connue
honnete, laborieuse, devouee a sa mere, ne sortant le dimanche que
pour aller a la messe. Elle l'avait surprise une fois qui achetait des
cerises pour dejeuner; une pauvre femme etait survenue, elle avait
abandonne les cerises, pour remettre l'argent a cette mendiante.
Cette simple action de dejeuner d'une aumone donnait l'idee de son
coeur et aurait du lui porter bonheur; mais Dieu eprouve les plus
braves et les plus pures.

Le president demanda au temoin si elle n'avait oui parler du pere de
l'accusee. "Monsieur le president, il y aurait bien a dire; Mme Marty
ne m'a fait que des demi-confidences. Si vous voulez savoir mon
opinion, mais je puis me tromper, c'est que Mlle Violette, puisque
c'est aujourd'hui son nom, n'est pas la fille de Mme Sophie Marty.
--Ah! madame! s'ecria Violette, laissez-moi au moins ma mere!"




XI

LA MERE DE VIOLETTE


A cet instant une femme se trouva mal. C'etait Mme de Portien. Les
debats furent interrompus une minute. On emporta Mme de Portien
evanouie. "Parlez, dites tout ce que vous savez, dit le president au
temoin.--Eh bien, monsieur le president, je crois que Mme Marty a
cache la faute d'une autre personne que je ne connais pas. Quand elle
etait en retard pour payer son loyer, la pauvre femme se croyait
obligee a quelque confidence. "Ah! si je voulais, disait-elle,
j'aurais de l'argent, mais j'ai peur du scandale, et puis qui sait
si on ne m'arracherait pas cet enfant?" Et je lui parlais du pere,
et elle me repondait, le dirai-je? comme une femme qui n'a jamais eu
ni mari ni amant. A travers toutes ces phrases ambigues, je croyais
voir une fille innocente se sacrifiant a une fille coupable."

Ce fut le tour de la mere de Rose Dumont. Cette femme vint toute
eploree demander vengeance. Mlle de La Chastaigneraye avait eu beau
lui donner de quoi se croiser les bras, elle ne lui rendait pas sa
fille. Elle etait bien sure que le poison avait ete mis par cette
etrangere qui n'avait fait que paraitre et disparaitre.

Quelques autres temoignages vinrent a la suite qui firent penetrer
dans l'esprit des jures la culpabilite de Violette.

Octave commencait a desesperer, car Violette n'avait eu que deux bons
temoignages contre vingt mauvais, quand tout a coup le president
annonca que Mlle de La Chastaigneraye allait comparaitre comme temoin;
il venait de recevoir un mot d'elle ou elle lui disait que, dans
l'interet de la verite, elle avait cru devoir braver la fievre et
venir faire son devoir.

Une rumeur bientot etouffee courut dans la salle comme si on eut
annonce au Theatre-Francais Mlle Rachel, quand elle etait en Amerique.


Il y eut un moment d'attente. Bientot tout le monde se leva a
l'arrivee de cette noble heritiere qui avait toutes les sympathies.
Elle parut plus belle encore qu'on ne se l'imaginait, quoique
l'admiration eut parle d'avance. Elle marcha simplement et noblement
devant la Cour, mais avec la dignite de la race et la grace de la
jeunesse. Le president, apres les formules coutumieres, la pria de
dire ce qu'elle savait. "Mon premier mot, monsieur le president, c'est
que l'accusee n'est pas coupable."

Ce premier mot jeta une grande surprise dans l'assemblee. On se
questionnait des yeux, on ecoutait avec anxiete. "Mais qui donc est
coupable? demanda le president.--Je le sais bien, repondit Genevieve
avec l'accent de la verite, mais il m'est impossible de dire le nom du
coupable.--La justice est en droit de lever tous vos scrupules.--Il
y a des secrets que la justice elle-meme ne peut pas arracher. J'ai
tremble que l'accusee ne fut condamnee pour un crime qu'elle n'avait
pas commis; je suis venue jurer sur mon ame qu'elle n'etait pas
coupable, mais c'est mon dernier mot."

Mlle de la Chastaigneraye s'inclina, et demanda a s'en aller. Parisis
alla a elle et lui offrit son bras. Le president ne jugea pas qu'il
dut la retenir. L'audience fut suspendue pendant un quart d'heure.
Quand le president reprit son siege, il appela Mme de Portien. Elle
etait revenue a elle; elle reparut au bras d'une dame. "Je vous prie,
madame de Portien, de nous renseigner sur la mere de l'accusee, qui a
ete a ce qu'il parait a votre service."

Mme de Portien repondit d'une voix troublee: "Je n'ai plus qu'un bien
vague souvenir; je n'ai qu'a me louer de cette fille jusqu'au jour
ou elle s'est oubliee.--On nous a appris qu'elle avait ete faire ses
couches a Paris, et que vous l'aviez accompagnee?--Nous allions tous a
Paris a cette epoque, et, pour lui eviter l'affront aux yeux du pays,
nous lui avons permis de partir avec nous."

La voix de Mme de Portien s'arretait dans sa gorge; on attribua cela a
l'emotion de son evanouissement. "Et savait-on dans le pays quel etait
le pere de l'enfant?--La malignite publique voulait que ce fut mon
mari.--Vous etiez donc deja mariee?" Mme de Portien, qui ne rougissait
plus depuis longtemps, rougit encore. "Monsieur le president, le
proces n'est pas la. Je vous avoue que je n'ai pas mis tout cela sur
mes tablettes, avec l'idee que je serais un jour appelee a en parler
en Cour d'assises.--C'est vrai, madame, mais nous cherchons la verite
par toutes les voies."

Sans doute une nouvelle lumiere venait de se faire dans l'esprit
du procureur imperial, puisqu'il demanda la parole pour dire ceci:
"Messieurs les jures, nous avions espere que la justice n'avait qu'a
se prononcer: toutes les preuves parlaient eloquemment devant elle.
Mais l'audition des temoins nous avertit qu'avant de vous prononcer il
nous faut entendre un autre temoin, celui qui a porte le bouquet de
Tonnerre a Champauvert. Un doute pourrait subsister dans l'esprit
des juges et dans l'opinion publique; la justice ne doit pas etre
soupconnee: nous attendrons. Des recherches nouvelles seront tentees;
une enquete plus minutieuse encore sera faite pour retrouver, sinon
le temoin, du moins les traces du chemin qu'il a suivi en portant le
bouquet.--Pour moi, je suis bien sur, dit l'avocat de Violette, qu'il
a suivi le chemin des ecoliers; s'il eut suivi le droit chemin, le
bouquet n'eut pas ete empoisonne."

Le president rappela l'avocat au silence, et, apres avoir consulte la
Cour, il declara que l'affaire etait remise aux prochaines assises.

Violette eut ete condamnee aux travaux forces, qu'elle n'eut pas ete
plus epouvantee que par cette alternative de rentrer en prison sans
etre jugee.

Depuis quelques minutes, deux pensees paralleles se disputaient son
coeur; elle avait le pressentiment que Mme de Portien etait sa mere,
et elle avait le pressentiment que Mme de Portien avait empoisonne le
bouquet offert a Mlle de La Chastaigneraye.




XII

VIOLETTE ET GENEVIEVE


Octave etait desespere, mais il fallait courber le front sous le
niveau de la justice. Il s'approcha de Violette et lui tendit la main
comme il eut fait a sa soeur. "Octave, lui dit-elle, puisque vous
connaissez le poison des Medicis, pourquoi ne m'en donnez-vous
pas?--Violette, je vous en prie, soyez patiente, Dieu vous
sauvera.--Dieu! lui dit-elle; pourquoi me parlez-vous de Dieu, puisque
vous n'y croyez pas!"

Les gendarmes attendaient; les gendarmes n'attendent pas.

M. de Parisis veilla a ce que la prison d'Auxerre fut adoucie pour
cette derniere station. Le juge d'instruction et le procureur
imperial, qui avaient fait volte-face, permirent que Violette ne subit
plus l'horrible cellule: on lui donna une chambre; on lui permit
d'ecrire et de recevoir des lettres, toujours sauf le controle
du greffe. Octave lui envoya des livres et des fleurs, mais le
porte-clefs fut inexorable pour lui. Le procureur imperial, dans
l'interet de Violette, lui conseilla de ne pas insister.

Mme de Portien, toute troublee qu'elle fut, avait offert a Genevieve
de l'accompagner a Champauvert, comme si elle dut retrouver une robe
d'innocence dans cette intimite du voyage; mais la jeune fille refusa
avec douceur et fermete. Elle refusa aussi de partir en compagnie du
duc de Parisis; mais elle lui permit d'aller la voir.

Octave arriva a Champauvert le lendemain vers dix heures. Genevieve
lui parla de Violette en toute sympathie. "Vous avez raison, Genevieve,
car c'est notre cousine."

Et il raconta a Mlle de La Chastaigneraye, quoiqu'il ne le sut pas
tres bien, le roman de Mme de Portien. Il avait peur que leur famille
ne fut atteinte par la personne de Mme de Portien. Il aurait fallu
sacrifier Violette; mais ni lui ni Genevieve ne le voulaient. Et puis,
apres tout, il y avait tant de mystere dans ce poison, que peut-etre
se trompait-il.

Ou etait le petit joueur de violon? Il y a dans tous les proces
celebres une figure singuliere qui ne semble apparaitre que pour se
jouer de la justice, comme s'il fallait prouver aux nommes que nul ne
peut etre infaillible.

Octave ne se fit pas beaucoup prier pour passer la journee a
Champauvert. Ce lui fut une douce chose de se retrouver dans
l'atmosphere de Genevieve, dans les idees et les sentiments de cette
belle creature, qui avait une grande ame et un grand coeur.

Bien des fois deja il avait etudie les variations de l'atmosphere
morale, se trouvant meilleur ou plus mauvais, selon les creatures de
son intimite, meme quand il les dominait de toute sa hauteur. Il y a
l'air vif de la vertu, comme il y a l'air orageux de la passion; on
pourrait faire toute une geographie des sensations. On connait les
habitudes d'Octave: des qu'il restait une heure avec une femme, il
n'avait qu'un but, l'aimer et lui parler d'amour. Quoique avec
Genevieve les barrieres fussent difficiles a franchir, tant elle se
tenait dans les hauteurs de sa dignite, de sa grace, de sa pudeur, il
se risqua bientot a lui dire qu'elle etait la seule femme qui fut
allee jusqu'a son coeur, toutes les autres n'ayant amuse que son
esprit. "Mon cousin, vous ne croyez pas a ce que vous dites, et je
ne suis pas assez folle pour y croire. Vos levres ont trop profane
les choses du coeur en les jetant a tout propos et a toutes les
figures. Votre dictionnaire n'est pas le mien; nous ne parlons pas
la meme langue: si je dis un jour j'aime, c'est que j'aimerai
jusqu'a en mourir.--Remarquez, ma cousine, que je vous adore depuis
que vous m'etes apparue dans la blancheur de la neige, et pourtant
je ne vous l'ai jamais dit.--Je vous tiens compte de cette discretion,
mais je ne crois pas a un amour aussi extravagant pour une pauvre
provinciale.--Comme vous vous moquez de toutes les Parisiennes!"

Et Octave essayait de prouver par l'action de ses regards que s'il ne
disait pas par sa voix: Je vous aime, il le disait par ses yeux.

Genevieve avait beau vouloir couper court a toute causerie
sentimentale, comme elle y prenait un vif plaisir, Octave y revenait
toujours. Ils se promenaient par le parc et cueillaient ainsi les
heures les plus charmantes.

Un instant Mlle de La Chastaigneraye changea de figure et de
conversation. Sans avoir l'air d'y penser, Parisis l'entraina dans le
parc boise; mais elle parla astrologie. "Quand je pense, dit tout a
coup Octave, que dans cent ans nous habiterons chacun une etoile,
si eloignee l'une de l'autre, qu'il faudra un million d'annees pour
qu'elles tressaillent a la meme lumiere!--Pourquoi ces deux etoiles si
eloignees, mon cousin?--Parce que nous aurions pu nous aimer sur la
terre et que nous n'avons pas voulu.--Eh bien! mon cousin, vous vous
consolerez parce que vous aurez aime Violette."

Mlle de La Chastaigneraye etait jalouse de toutes les femmes mais elle
etait surtout jalouse de Violette.

M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye ne s'etaient guere parle de
l'empoisonnement du bouquet de roses: le nom de Mme de Portien, comme
le nom de Violette, s'arretait sur leurs levres. Ils craignaient tous
les deux d'accuser la vraie coupable. Craignaient-ils de defendre
Violette? Et pourtant il n'etait douteux ni pour l'un ni pour l'autre
que Mme de Portien n'eut empoisonne le bouquet.

Enfin, Genevieve prit la parole sur cette tenebreuse affaire. "Mon
cousin, croyez-vous donc qu'aux prochaines assises Mme de Portien ne
sera pas appelee sur le banc des accuses?--Peut-etre n'osera-t-on pas,
car on n'a pas de preuves contre elle.--Et pourtant, vous etes bien
convaincu que cette jeune fille n'a pas voulu m'empoisonner?--Oui, ma
cousine; et puisque nous parlons de "l'accusee", il faut que je vous
dise encore que Mlle Violette est la fille de Mme de Portien. Je crois
meme que Mme de Portien en est convaincue elle-meme aujourd'hui. Or,
que fera-t-elle? Je sais que l'avocat a dresse toutes ses batteries
contre elle. Apres tout, si Mme de Portien est appelee, ell